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University of Ottawa
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VOYAGE
E N
SIBERIE.
TOME PREMIER.
*.'
as
1767
VOYAGE
E N
S IBÉRï E^
CONTENANT LA DESCRIPTION
des mœurs 6c ufages des peuples de
ce Pays, le cours des rivières confî-
dérables , la fituation des chaînées de
montagnes , des grandes forêts , des
mines , avec tous les faits d'Hilloire
Naturelle qui font particuliers à
cette contrée.
Tan aux frais du Gouvernement Rujfe , par
M, GMELIN, PrcfiJJeur de ChymU
& de Botanique,
Tradu6lion libre de roriginal allemand, par
M. de Keralio, premier Aide -Major,
à l'Ecole Royale Militaire , ôc charge' d en-
feigner la Tactique aux Elevés de cette
Ecole.
TOME PREMIER,
A PARIS,
CLez D E S A I N T , Libraire , rue du Voiù
Saint Jaccjues,
M. D. C V-. LX Vil.
AyecApprohacion, & Privilège du Roî^
<^^ mm w^ mm mmi^
AVERTISSEMENT
jD6/ traducteur.
J'avois deftiné cet ouvrage à
faire partie de celui qui parut
il y a quelques années , fous le
titre de ColUclion de differens
morceaux fur rHlJlolre civile èC
naturelle , des pays du nord. Une
longue maladie m'ayant empê-
ché de continuer celui-ci , &
durant ce long temps 5 le Li-
braire qui s'en étoit chargé ,
ayant fuivi d'autres vues , j'ai
pris le parti d'en donner la fuite
en volumes féparés? & je com-
mence par le voyage de M.
Gmélin, en Sibérie.
J'ai traduit cet ouvrage aveq
tant de liberté, que je dois dire
les raifons que j'ai eues de le
faire ainfî. L'original efl en qua-
aiij
vj Avertissement;
tre gros volumes în-8^. Je Taï
réduit à deux în-12. Quelle que
folt la prolixité qu'où fuppofe
dans fauteur , on aura peine à
croire que la moitié de fon ou-
vrage folt Inutile, & Ton pourra
au premier abords me foupçon-
ner d'avoir retranché des cliofes
întérefTantes. Cependant, jecrols
pouvoir dire avec aïïurance, que
tout ce que j'ai fupprlmé auroit
été pour nous très ennuyeux.
L'auteur a donné à fon ou-
vrage 4a forme feche & défa-
gréable de journal : afin d'éviter
ce défaut, j'ai divifé ma traduc-
tion en chapitres , & lai/Té dans
l'original les dates Inutiles. Il rap-
porte fcrupuleufement les noms
de tous les hameaux, villages
& bourgs où il a pafFé : cette
exaftitude géographique de-
volt plaire aux PvuiTes , pour qui ,
principalement, M. Gmélinécri-
>^oit : elle peut être de quelque
A V E R T 1 s s E M E N t: vÎ^
avantage aux officiers ou aux
marchands qui voyagent en Si-
bérie , mais ne préfenteroit à la
plupart des leÊteurs François j
qu'une fuite infuppor table de
fons extraordinaires pour eux,
& peu leur importe fi l'on trouve
en Sibérie , Biélakovskaïa , &
Otiafchkaïa , & Schalafchnaïa-
Krepoft, & Orlovo Gorodif^
chtche, & tant d'autres petits
hameaux , qui félon l'ufàge du
pays, changent quelquefois de
nom. Le petit nombre de lec-
teurs que ces détails pourroient
récréer , trouveront à fe fatif*
faire dans l'original, ou conflil-
teront l'atlas ruffe.
M. Gméiin qui eft excufable
de les avoir donnés ? ne l'eft point
à l'égard de plufieurs autres dont
il a rempli fbn journal; il faut
eiïiiyer avec lui les orages, les
vents, les pluies, les neiges, 8c
la date du jour ; il faut s'arrêter
vlîj Avertissement;
aux endroits où il dîne , où il
foiipe 5 où (es chevaux mangent ,
où ils font changés; il faut com-
pter dans ks villes , les bâtimens
publics, les boutiques, les cha-
pelles, les églifes dédiées à Saint
Nicolas ; dans les fonderies , tous
les fourneaux &uftenfiles de diffé-
rentes efpeces ; dans les falines,
toutes les pièces , tous les inftru-
mens dont on y fait ufage, quoi-
qu'ils fbient connus de tout le
monde. On voit qu'en enta/Fant
ainfi tout ce qu'on a fait, dit & vu
durant un voyage de dixans,ileft
aifé de faire quatre gros volumes ;
mais on voit auflî qu'il eft poflî-
ble d'enôter plus de moitié, fans
faire tort à fes Ledeurs. Afin
que ceux qui voudront bien lire
mon ouvrage , n'aient aucun
regret de ce que j'ai cru devoir
omettre, je vais en traduire un
morceau par lequel ils puifTent
juger du relie. « Nous laifTâmes
Avertissement, ix
» à Sélenghinsk , dît M. Gméiin,
j>rafrocié Trétiakov, pour faire
» en notre abfence des obferva-
» tions fur le temps. Nous alla-
>)mes jufqu'au village de Soui,
» qui eft à feize verlles au-def-
» fous de la ville, & là nous man-
» o;eâmes à midi. Nous voulions
5) aller le foir encore plus loin ;
» mais un vent de nord violent
» nous en empêcha. Selon Tufage
» du pays, les bateaux n'avoient
»pas d'autre gouvernail qu'un
5) baliveau avec lequel on peut
» en quelque manière , conduire
»le bateau par un temps calme;
5> mais on ne peut pas le faire par
)) le moindre vent , fiir-tout lorP-
2) que le bateau eft un peu gros.
»Nous fûmes donc obligés de
» nous arrêter 5 & après que nous
» fumes arrivés au village de Ki-
» balina, qui eft fur la rive orien-
» taie delà Séienga, & que nous
» y eûmes dîné ? nous éprouvâmes
av
X Avertissement.
a) la même chofe que le jour pré-
» cèdent , car le vent ne nous
>^ laifla pas avancer plus d'un demi
» verfte : nous nous vîmes obli-
j> gés de nous arrêter vis-à-vis
x> d'un rocher fauvage & efcarpé,
» qui a nom baran Nous
» paflames auflî devant un lac
>^ nommé Kolpinnoïe ou Narang-
y> nor que nous laiflames à gau-
y> che 5 & l'on nous dit qu'il y en
» avoit encore deux de mêms
» nom, loin du chemin, du même
»côté. Enfuite nous pafTâmes
>^ quelques petits ruifTeaux & un
5) bras de l'Ouda ; nous eûmes
»des deux côtés, prefque tou-
» jours des montagnes pelées ,
>qui font pour cela nommées
>^Goltfi par les RufTes; & Is
» matin vers dix heures , nous
» nous arrêtâmes auprès d'une
>> montagne qui s'élève au-defTus
>) des autres , le Sannoï mouis, eî3
X Bratskain « Tiîrkoutfou , ( U
Avertissement, xj
"^i mont aux chevreuils ) , pour
>5 faire manger noschevaux. Pen-
yy dant que nous y reliâmes , il
X) commença à tonner un peu, &
» nous allâmes plus loin après
53 avoir dîné.
Il y a peu de lefteurs affés
patlens , pour foutenir deux gros
volumes écrits de la forte, &
j'efpere que les obfervations in-
téreflantes de M. Gmélin, étant
féparées de cet amas de circons-
tances futiles , n'en feront que
plus agréables. J'ai con^rvé les
noms & la fituation des villes &
rivières confldérables , des gran»
des forêts, des longues chaînes
de montagnes, des lacs remar-
quables par leur étendue , ou la
qualité de leurs eaux»; ceux de
toutes les mines & fonderies >
parce que leur nature & leur
quantité peuvent faire juger de
la richefTe du pays ; tout ce qui
peut concerner l'Hilloire Natii-::
avj-
xî] Avertissement.
relie? (& l'Ouvrage de Gmélm>
contient en ce genre, des chofès
très curieufes ) : enfin , la defcri-
ption des mœurs & ufages des ha*
bitans de la Sibérie.
J'ai défigné les plantes dont il
ell parlé dans ce voyage? par les
caraftères fpécifiques de Lin-
naeusj parce que je les regarde
comme les meilleurs qui aient
été publiés jufqu'à préfent , &
même comme les fèuls d'après
îefquels les plantes fbient recon-
noiflables. Je me fuis auflî fèrvî
de fon fyftême de la nature, &
de la minéralogie de Wallerius ,
pour fpécifier les minéraux. On
trouvera dans mon ouvrage ,
toutes les mefures rufles, rédui-
tes en meiures de France : le
verfle , par exemple , évalué à
cinq cents toifes ru/Tes ou an-
gloifes, qui font environ un quart
de lieue de France; le copeke
évalué à un fol quatre deniers 3 1q
A V E R T I s s E M E N T. .. XÎÎ|
pond à quarante livres. J ai fiiivi
pour les noms propres 5 l'ortogra-
phe rufle , autant que j'ai pu la
connoître, & j'ai du fans doute
lapréfeïerj parce que la langue
allemande n'a pas toujours les
carafteres néceïïaires pour expri-
mer les fons rufles. J'ai même
pris la libertéd'écrire Péterbourg
3ui eft le véritable nom , au lieu
e Pétersbourg, qui eft le nom
altéré par les AUemans ; ils ont
fuivi en ce point l'analogie de
leur langue^ SC non pas Portogra*
fhe riiffe^ & en recevant d'eux
ce nom? nousl'avons écrit comme
ils le font. J'ai été tenté auffî d'é-
crire Tchar, au lieu de Czar :
nous avons été trompés ici par
l'ortographe polonoife ? où cqs
deux lettres 5 cz (qui ne peuvent
pas en François fe prononcer
enfemble) 5 expriment le fon tche,
& répondent au caractère rufle
ijui exprime le même fon; mais
XIV Avertissement.
j'ai craint que ce changement ne
parut trop extraordinaire. Quant
aux autres noms rufTes , j'en aï
rendu les fons par nos caraèleres;
ainfi on les pourra lire comme
des noms François , & ils ne pa-
roîtront point ïï difficiles à pro«
noncer.
A la fuite du voyage , on trou-
vera l'hilloire des navigations &
découvertes des Rufles dans la
mer glaciale & dans la partie
lèptentrionale de celle du Sud.
Je lai tirée des préfaces placées
parM.Gmélin à la tête des trois,
premières parties de fon journal,
des mémoires publiés par M.
MuUer concernant ces naviga-
tions, & de la lettre d'un officier
de la marine ruflîenne , concer-
nant la carte de M. de Liile. En
général, j'ai rapporté ce qui m'a
paru vrai ou digne d'être connuy
& j'ai fupprimé l'incertain , per-
fuadé que l'ignorance de quel-?
A V E R T I s s E M E N T. JC/
ques vérités eft préférable à l'er-
reur.
Après avoir dit la manière dont:
j'ai fait cet ouvrage , je pourrois
louer ici les rares connoifTances
de M. Gmélin, mais on fçait af^
fés combien il étoit verfé dans
l'Hiftoire naturelle & dans la
Chymie. Ceux qui voudront le
connoître plus particulièrement y
trouveront fon éloge dans la.
colleclion dont j'ai parlé, & pei^
Ibnne ne doutera que lesobferva-
tions d'un homme ii éclairé & Ç\
pénétrant, ne foient précieufes.
Il fut envoyé par l'impératrice
Anne Joannovna, pour faire des
obfervations fur l'Hiftoire natu-
relle de la Sibérie ; il y voyagea
aux frais du Gouvernement , avec
des académiciens chargés d'ob-
fervations d'autre genre. Les
gouverneurs , commandans &
magiftrats de tous les lieux de
kur route, eurent ordre de leur;
XV j Avertissement.
fournir tous les fecours nécefTaî-
res. La relation d'un voyage fait
avec ces fecours, dans un pays
encoreinconnu, &parunhomme
favant & profond, ne peut qu'ê-
tre curieufè & fatisfaifante. On y
voit dans un beau jour une valle
contrée que Strahlenberg n'a
vu & n'a pu montrer qu'à tra-
vers de nuages épais. «Il n'a pu,
>) étant prifonnler, dit M. Gmélin,
^> que raflembler des rapports &
>:>que voir par les yeux d'autrui.
» D'ailleurs , ignorant la langue
5> rufTe & celle du pays , & pour-
» fuivanttoujourslesfaufleslueurs
» d'une refTemblance de noms
» fouvent chimériques , il s'eft
» trompé très fouvent. Il veut ,
» par exemple , que le mot rufTe,
y>petch ou pietch^ fignifie chien,
>^ afin d'en dériver le nom des
5:> Petchénéfiens ; mais ce mot
>> rufTe fic;nlfie four & non
:» chien : on nomme cet animai
Avertissement, xvî j
yi en rufTe Jaf-a^a y en efclavon
Tffâs. Il dit qu'en langue rufle y
^) on appelle le fufain chéroumka,
» ( il fallolt dire tchéremka ) ;
î^maîs ce mot ne fignifie que le
>^ cerllîer fauvage à fruit noir.
)^I1 prétend que l'ellébore noir
>^ croît abondamment en Sibé-
5>rie : on l'y nomme , dit-il j
y^Jlaradoupska ^ il faut à\re Jlara
^^douba ou doubka. De plus ?
»c'eft une efpece d'adonis que
>^les anciens botanifles regar-
^ doient, il eft vrai , comme Tel-
»lebore noir d'Hypocrate; mais
>^il y a long- temps qu'on a réflité
>> cette opinion, & qu'on nomme
>^ ellébore noir une tout autre
>^ plante )x En général, fonouvra-
ge eft plein d'erreurs & d'obfcurî-
tés. On pourroiten citer un grand
nombre d'autres exemples? mais
laifTons le baron s'égarer feul
dans lès recherches étymologi-
ques, &. fui vons unguideplussûr.
xvîîj Table
L 5
TABLE
^>£S CHAPITRES.
PREMIERE PARTIE.
Chapitri I. T^^P'^irty S. Antoine
J-^ de Novgorod, p. I ,
ÏI. Fables des habitans du pays , embar^
quement , accidens. 3
\\\. DisTchouvachcs* 9
IV. Feu dcKafan» i^
V. Mofquce, Prière des Taures. i 9
VI. Idkoutes & animaux viencs à Tctcr^
bourg. Serment des foldats tatares &
Dotiaques, De la Ville de Kafan. 2^
VU, Habillement j coutumes j mœurs des
Tatares j des Kotiaques _, des Tché-
rémijjes, zo
VI II. Caverne de Kongour. Fonderies
dTrghin, lécatherinebourg ; Fonderies
de PoUva. 40
IX. Diverfes mines de Sibérie y Foire
dirbit. 46
X. Carnaval de Tobolsk, Mariage ta.'
tare. 55
y^\. Speciacles y dévotions tatares. Anti"
tiquités J déparc de la flotte* fj
D 5 s C H A P I T H k s: Xix
XIÏ. Tobolsk. Hahitans de cette ville*
70
XIII. CiTconclfion tatare* 77
XIV. Départ de Tobolsk. FUrge. Sipul--
crcstatarcs. Si
XV. Mœurs des bateliers tatares. Incom^
moditês du voyage. 9 £
XVI. Voyage par terre. Feux du défert.
Lac J aie. Fort lamichéva. 98
XXII. Départ de lamichéva. Saiga. Al'
larmes des voyageurs. i o 1
XV m. Ruines de S empalât & fort de
même nom. 1O7
XIX. Ancienne habitationd^un Kalniouke
Idolâtre. Tombeaux kdlmoukes* Ruif-
feau de Bcréfovka, 1 1 o
XX. Abiai- Kit, Oufl-KamenO'Gorsk.
Autres tombeaux kalmoukes. 1 1 j
XXI. Mine de la montagne plate & de
Piktova. Kalmoukes ourongui, 118
XXIf. Mines de KoUvan. Rujfes fchif-
matiques. HZ
XXIII. Commencement de la Sibérie pro^
prement dite y Tatares théléitichcs*
128
XXIV Volcan. Tatares abintfiens y verk^
tomskiens. Sortilèges du Kamm. 7 57
XW. Kousnetsk. 147
XXVI I. Départ de Koufnctsk. Tatares
x:c Table
touIîhertîcTîs ^ kljiimkns ^ &c.'Rochir
de Pifanoï, 14^
XXVII. Fille de Tomsk j fin corn-
merce: vices des Tomskiens, Fonderies,
155
XXVIÏI. Tatares de la Tchoulime. 1 6^
XXIX. linifcisk. Eau de Goloya, Froid
excejjîf- 172
XXX. KrafnoïarL i 84
XXXr. Argalls, Ipo
XXXII. Souierrelns de Vlènlfei, Oulous
tatares. Fêtes de Krafnoïark» \ 94
XXX ni. Départ de Krafnoïark. Forts
de Kanskdi ^ d'Oudinskoi, Bouretes*
201
XXXIV. Huttes de Bouretes, Fort Bala^
chanskoï, Damafquinage des Bouretes.
208
XXXV. Cahuttes Bratskaines, Taicha,
XXXVI. Frontières de la Chine. 2.26
XXXVII. Sélinghinsk* 2. 5 ^
XXXVIII. Ta'ifcha. Nertchinsk. 2 3 S
XXXlX.Mims d'Argoune. Plantes. Ma^
ladles. Climat. 248
XL. Bains chauds. Montagne de Jafpe»
Sorcier & Sorcière, Eaux vitriolées.
Bornes. 260
XLl. Dijîillations des Tongoufcs, Bar-
DES Chapitres. xx|
nés de l'empire ruffe. Mongoliens. Lacs
falés. Mœurs des Tongoufes, 2.6$
KLll. S uperfiitlons des Bratskalns.Tom*
beaux. Apparition, 277
XLIII. Changemens de la Sélenga, Lac
BaikaL Tempête» Irkoustk^& /es en*^
virons. i2z
XLIV. Fonderies de fer. Salines, Of"
frandes des Bratskalns. Conquête de
leur pays, Rlylere d'Angare, Pêche
Jingullcre, 2cji
XLV. Tongoufes d'Illmsk. Illmsk, 305
XLVl. Simovles. Mine. Chaje à lUcu^
reull. Ecureuils volans. Autres chaf-
feSi &c, 312
XLVII. Tongoufes, Leurs fermens. Fon-
taines falée s. Carrières de Talc, 327
XLVIII. Rivière de Vitime, Molffon.
Tradition hlfiorlque des Lakoutes^
Fontaines falées. Montagne de fel.
XLIX. Sacrifices & Fêtes Iakoutes,
Fort Olecmlnskoï, Payfans rujfes.
Froid, 3 44
L. Ruijjeaufalé, Montagnes en forme de
colonnes. Mine de fer _, &c, 3 j" 2
LI. Navigation des Rufjes dans la mer
glaciale, 358
LU. Hyyer de Lakoutsk, Marmottes.
xxij Table des Chapitres.'
Alïrmns ordinaires des RuJJes & des
lakoutes^&c, 377
LUI. Mine de fer. Rocker forcier. 3 5? j
LIV. arbres f acres. Offrande de lait,
Iakoutsk* Terreln brûlant, 398
LV. Route de Iakoutsk, à Okotsk, Au*
rorebo féale, /^i^
LYl Tongou/es, ^ly
.1
VOYAGE
VOYAGE
E N
SIBERIE
PREMIERE PARTIE.
9
CHAPITRE PREMIER.
Départ. Saint Antoine de Novgorod*
'Impératrice Anne Joan-
novna voulant faire des ob-
fervations & des recherches
de tout genre tant en Sibé-
rie 5 que dans la prefqu'ifle de Kamt-
chatka , je reçus ordre de faire ce voya-
ge av ' M. Muller , profefTeur d'hiftoû-
re , & M. Delille de la Croyere , pro-;
felieur d'aflronoraie. On nous donna i
famc L A
t Voyage
pour nous aider dans nos opérations ,
fix alFociés , un interprére , cinq arpen-
teurs , un ouvrier en inftrumens , un
peintre ôc un deilinateur.
Nous fîmes embarquer notre équipage
^ une partie de ceux qui nous accom-
pagnoient ; ils partirent de S. Péterbourg
le 3 août 1735, remontèrent la Neva^
fuivirent le lac Ladoga & la Volkhov
lufqu a Veliki Novgorod , ville éloignée
de Péterbourg de 195 verftes , ou envi-
ron 50 lieues de France. Nous & le refte
de notre fuite , nous nous y rendîmes
par terre.
Un peu au-deflous de cette ville il
y a un couvent dit de faint Antoine. Cu-
rieux de voir ks reliques du faint , nous
nous y fîmes conduire. On nous mena
d'abord à l'églife , & on nous y montra
la meule de moulin fur laquelle, dit-on ,
faint Antoine eft venu de Rome à Nov-
gorod , ainfi que l'herbe â laquelle il fe
prit , eiFrayé par un grand danger qui le
menaça ; elle refta dans la main de ce
faint homme, & il l'apporta jufqu'ici.
On nous dit qu'un peu de rapure de
cette meule délayée dans reau,ac appli-
quée fur une dent douloureufe , la Gué-
rit fubitement , /î on a de la foi. Nous
vîmes enfuite le tombeau. Il en fortoiç
EN SlBERTÏ. 'p
une odeur fuave , qui provenoit, difoit-
on , des exhalailbns du bienheureux ;
elle approchoit fort de celle de la men-
the. Nous voulions voir les reliques ,
mais on nous allégua qu'il n'y avoir que
l'archevêque ôc le fupérieur qui pufTenc
les découvrir. L'archevêque étoir à Pé-
terbour^ , ëc le fupérieur nous ht dire
qu'il n'y étoit pas. L'herbe étoit peu loin
du tombeau : elle reirembloit à une al-
gue j mais dans Tabfence du fupérieur ,
nous ne pûmes la voir de plus près.
J'herborifai le jour fuivant , & je vis
que les bois & les champs de Novgorod
peuvent farisfaire un botanifte. Nous al-
lâmes aulli à la cathédrale : parmi plu-
fieurs belles chofes qa'on nous y mon-
tra 5 nous remarquâmes une porte ap-
portée autrefois de Corfun dans cette
ville ; elle efc a deux batrans & d'un mé-;
cal particulier , de couleur jaune.
CHAPITRE II.
Ftihlcs des hahitans du pays* Embarque*
ment» Accidcns,
NO us voulions faire a Bronnits quel-
ques obfervations fans retarder no-
tre voyage \ mais la mauvaife volonté
Aij
'4 V o r A G E
du Vlborn ou élu de cet endroit rcdui-
fit à peu de chofe nos obfervations.
Nous quittâmes promptement Bron-
nits , & nous nous rendîmes par terre à
VyclineiVoIotchok. En paiTant par Kou-
chaukina , nous fumes furpris de la
quantité de mendians qui vinrent à
nous : il n'y eut peut-être pas un feul
enfant dans ce village qui ne nous aie
demandé l'aumône : lorfqu'ils mendient,
il femble qu'ils chantent. Leur dialecte
a , comme leur ton , quelque chofe de
particulier : j'y remarquai plufieurs mots
qui lui font propres : au refte c'eft â peu
près celui de Novgorod.
Vychnei Volotchok eft une place de
foire. Ce village eft grand & beau , &
la navigation le rend très-vivant. Les
vivres y font à bas prix : mais on n'y
mange point de poifTon ; la rivière de
Tvertfa n'en fournit pas. Cette rivière
communique â la Mfta par un canal
qui porte les bâtimens d'Aftracan , de
Tver & de Kafan dan^ la Neva par la
Mfta , le lac Ilmen , la Volkhov ôç le
lac Ladoga. Nous nous embarquâmes ici ,
& paftâmes â Torjok. Cette ville eftaffés
grande & entourée de murs de terre.
Nous y demandâmes du poiftbn fort in-
utilement y tout au reftc y eft à bas pcix^.
lî^SlBIRlI. 5
A quatre lieues au-delà nous trou-
vâmes une chute d'eau. Nos bateliers
nous dirent que les bois qui couvroient
les deux bords de cette rivière étoient
pleins de lifchi , que ces lifchi font des
animaux fauvages tout couverts de poil ,
qui font toujours de la mcme hauteur
que les chofes qui fe trouvent près d'eux :
dans les bois , par exemple , ils font auflî
grands que les arbres , & dans une prai-
rie 5 pas plus hauts que l'herbe. Us ne
font point de mai aux hommes , mais
ils s'amufent à les chatouiller , & fi par
xnalheur on eft chatouilleux , ce jeu àQs
lifchi peut faire mourir. Ils ajoutoient
qu'il y en avoit de mâles & de fe-
melles. Nous promîmes de bien payer
une couple de ces animaux , & un de
nos bateliers fe flatta de nous fatisfaire.
11 fit choix de la nuit , comme du tems
le plus propre à cette chafiTe , & ne cefia
de faire un cri fingulier qui fut fans effet.
Le lendemain nous le menaçâmes de le
changer en lifchi par la vertu de nos
arrs , s'il ne nous apportoit le foir a dix
heures un de ces animaux au moins. 11
y travailla tout le jour & le foir , point
de lifchi. La haute idée qu'il avoit de
notre fçavoir le faifant trembler , il vient
à nous tout interdit , fe jette à nos pieds >
A iij
^ Voyage
nous repréfence fon innocence Se l'en-
vie qu'il avoir de nous fatisfaire , &
nous fupplie humblement de ne pas le
rendre malheureux pour toute fa vie en
le changeant en lifchi. Quand nous eû-
ines alTez prolongé cette comédie, nous
lui fîmes grâce, & il fe retira.
Nous arrivâmes à Tver , ville fituée
au-deiïlis de l'embouchure de la Tvertfa ,
fur les deux rives du Volga. Cette ville
€ft alTez grande, mais mal barie. Tout,
excepté le poiOon, s'y vend à bon comp-
te : la livre de bœuf y coûte trois quarts
de copeke , ou un fol quatre deniers de
France.
Nous nous embarquâmes ici pour
nous rendre à laroflav : c'eft une grande
Se belle ville. Les vivres y font a très-
bon marché. On y voit un grand bâti-
ment nommé la maifon marchande ,
qui renferme des boutiques auiîi bien
conftruites qu'afforties en marchandifes,
foit du pays , foit des royaumes étran-
gers. On fait voir au couvent de Spas-
icoï deux os rompus , qu'on regarde
comme des os de géant. Ils furent trou-
vés dans la terre , lorfqu'on voulut dé-
terrer l'archevêque Tryphon de Roflov.
Ce font vraifemblablenient des os d'élé-
phant : l'un eftun morceau du zigoma^
îautre de l'ifchium.
E N s I B E R î E. 7
De-Ia continuant notre route , nous
vîmes Coil-roma , ville entourée d'un
rempart de terre : plus haut fur notre
gauche le couvent d'Iparskoï , tout bâti
en pierre ôc entouré d'un mur flanqué
de tours , &z la ville d'Iouriov-PovolsKi-
gorod,prcs de laquelle font Iqs ruines d'un
grand fort bâti en briques. Nous achetâ-
mes ici d'une efpece d'efturgeon pour un
copeke de demi , ou deux fols la pièce.
Cet elturgeon n'ell: différent de l'efliu:-
geon commun , qu'en ce qu'il n'eft ja-
mais auiiî gros , éc qu'il a fa tête poin-
tue fur le devant. La chair en eft fort
délicate , mais la grande quantité de
graiife qu'elle contient , fait qu'on s'en
dégoûte aifément. A une lieue de cette
ville nous fûmes arrêtés par le vent con-
traire. Il s'appaifa vers le foir , ôc nous
partîmes a l'aide d'une chaloupe à quatre
rames qui tiroir notre bateau. Ces obf-
tacles étoient d'autant plus fâcheux que
nos bateliers abhoroient le travail , Se
nous auroient laiffé cinq ou fix jours au
même endroit , il nous ne les eulîions
forcés de partir.
Nous pafTâmes devant le village de
Gorodès avec un vent foible. A quelques
verftes plus loin nous entendîmes un
gtand bruit fur notre bateau : c'ctoir un
Aiv
' Voyage
nuage de neige que le vent y avoit pouf-
le avec violence : en un moment il fut
tout couvert de neige. II s'éleva en mê-
me tems un vent fort & favorable, qui
ne dura qu une demi-heure. Un fécond
nuage de neige affaillit notre bateau
quatre heures après , &c nous ramena le
vent favorable, qui nous conduifit juf-
qua Balakhna.
Cette ville a peu d apparence ; elle
s'étend beaucoup en longueur. Ses fon-
taines falées l'ont rendue célèbre : elles
font fi riches , qu'elles occupent conti-
nuellement cinquante falmes. Les envi-
rons font couverts de bois coupé , parce
qu'on en confomme aux falines une
grande quantité. Nos gens en firent pro-
viiîon ; ils le trouvoient tout coupé fur
le rivage , Ôc n'avoient que la peine de
le prendre. Nous ne voulions pas d'a-
bord nous fervir de ce bois , & nou«
envoyâmes dans quelques villages pour
en acheter , mais on nous fit répondre
qu'on n'en vendoit pas : nous penfâmes
donc qu'on s'en feroit un fcrupule dans
le pays où nous étions , 6c nous ne vou-
lions forcer la confcience de perfonne.
Nous partames devant cette ville &
devant plufieurs autres villes & villa-
ges , entr'autrcs Nijnei-Novgorod. Le*
EN Sibérie. 9
environs en font ferriies & fi propres à
la culture des choux , qu'on en charge
des bateaux , qui partent par centaines
pour d'autres endroits. L'ifle de Douban
liruée à cinq lieues au-delà de Coltro-
ma , eft fur-tour renommée pour cette
efpece de fertilité. Nijnei'Novgorod eft
une grande 6c aiTez belle ville ; les mar-
chands y font bien fournis , ôc les vivres
peu chers.
CHAPITRE III.
Des Jchouvaches,
ON nous dit qu'il y avoit dans cette
contre^ beaucoup de Tchouva-
ches, M. Muller & moi nous étions
curieux de les voir : nous partîmes donc
pour Tchébaxar dans notre chaloupe.
Ceux qui refterent fur le bateau nous
promirent qu'ils partiroientauffi-tot qu'il
f . roit poffible , & qu'en pafTant devant
Tchébaxar ils tireroient quelques coups
de fufil : noas promîmes d'y répondre
& de fuivre à l'inftant. A peine avions-
nous fait une lieue que nous apper^ù-
mes un feu fur la montagne : deux de
nos foldats, qui étoient Tchouvaches
Av
lo Voyage
baptifés , nous dirent que c'étoîenc des
gens de leur nation qui faifoient leur
prière auprès de ce feu. Nous y mon-
tâmes avec beaucoup de peme j mais en-
fin arrivés près du feu , nous y trou-
vâmes deux Tchouvaches , Se à quelques
pas un cheval attaché qui les avoit ap-
portes à ce faint lieu. Ils avoient tué un
agneau , &c en cuifoientdan? un chaudron
les inteftins & l'eftomac , qu'ils avoient
remplis de fang , de guailTe & de gruau»
Près de-làvers l'orient , il y avoit un en-
droit carré , entouré de pieux , où ces
gens-là font leur prière. On nous raconta
que cet end' oit avoit été choiii Se montré
par une perfonne , homme ou femme,
nommée lumafTe en langue tchouvache ,
& en ruiTe , vorogei ou vorogeïa , c'efV-à-
dire , forcier ou forciere. Selon ce qu'on
nous en a dit , ce font des prares ou
des prètrelTes dont les plus fermes appuis
font des fupercheries de toutes les fortes»
Ils font fort conildérés 8c ont une grande
autorité ; chaque village en a un au
moins. Dès que les Tchouvaches fe fen-
tent malades, &: même légèrement in-
commodés , ils courent àieur lumafTe ,
& ils paient fans doute la confultation.
Alors celui-ci défigne la viélime que le
malade doit offrir, ils viennent, iî c'efi un
EN SiBERÎÉ. ÎI
agneau , le tuer à Tendroit dont je viens
de parler ; ils en cuifent les entrailles
eomme je l'ai dit , &: en mangent au-
tant qu'ils veulent. Us font leur prière
au même endroit, mettent une fomme
proportionnée à leurs facultés dans un
arbre creux entouré de pieux , empor-
tent dans leurs maifons les reftes de la
vidime , 5z les mangent avec leurs amis.
Ils ofFroient autrefois la peau de l'agneau,
& la fufpendoient dans l'endroit defti-
né a la prière ; mais cet ufa^e eil: aboli :
ils aiment mieux aujourd'hui , dilent
les Rulfes , vendre cette peau. Ils ado-
rent un feul Dieu qu'ils nomment Tora.
Ils croient que le foleil eft fainr , & lui
adreÏÏent aufifi des prières : ils ont d'ail-
leurs plufieurs petits dieux qu'ils com-
parent aux faints des chrétiens. Cha-
que bourg a fon idole qui efl: placée dans
le lieu facré dont j'ai parlé. Celle du
bourg d'où étoienr fios deux Tchouva-
ches , eft appellée Borodon : nous n'en
vîmes que la hutte. Nous n'avons pu
fçavoir quel ufage on fait de l'argent?
offert : nous avons appris feulement qu'a-
près un certain tems un homme de con-
fiance du village le venoit prendre.
Les Tchouvaches font fort économes :
C €ft par efprit d économie qu'ils ne s'en-
A vj
12 Voyage
ivrent pas de brandevin. On dit qu'ifsi
volent les chevaux des RufTes avec une
adreffe étonnante , &: ce vol leur eftor-^
dinaire.
Nous en aurions volontiers appris da-
vantage concernant ce peuple ; mais il
ctoit tard , ôc entre nous éc Tchébaxar il y
avoit encore cinq lieues. Nous nous ren-
dîmes à notre chaloupe , & nous y mon-
tâmes près d'un poulHnka ou hermitage.
Entre cet endroit & Tchébaxar , nous
allâmes par un air de vent qui nous pa-
rut favorable à notre bateau , &c qui nous
fit efpérer qu'il pafTeroit pendant la nuit
devant cette ville. Nous mîmes , en y
arrivant , une fentinelle à notre chalon-
I)e 5 & nous allâmes chercher un gîte à
a ville : nous eûmes pour hores un tail-
leur , fa mère & fa fille avec beau-
coup de punaifes & de tarakanes , efpéce
d'efcarbots. Nous mangeâmes des œufs
& du lait 5 Ôc nous couchâmes fur des
ibancs.
Nous étions dépourvus de tout, mais
en m^me tems fi mal habillés , que nous
n'ofions pas nous préfenter chez le voi-
vode ou gouverneur de la province ; ce-
pendant la néceiîité vainquit notre ré-
pugnance. Il nous reçut très-civilement ,
êc nous reiint à dîner. Nous lui parla-
IN Sibérie. t;
Tnes des Tchouvaches : il nous dît que
ce peuple éroit f:ort nombreux , qu'aux
environs de Tthcbaxar il y en avoic
plus de dix-huit mille ; aux environs de
Koufmademianski plus de dix mille ;
de Sirilfgorod plus de douze mille \ de
Svyachk plus de foixante mille , & de
Kokchaïsk plus de quatre cents mille.
11 nous dit auiîi qu'on travailloit a les
convertir; qu'on avoir établi dans toutes
les villes rufles de cette contrée des éco-
les pour les jeunes Tchouvaches \ qu'on
les y inftruifoit des principes du chrif-
tianifme , afin qu'ils fufTent un jour en
état de convertir la nation entière ; qu'on
avoit peu réufli jufqu'alors dans l'exécu-
tion de ce projet , éc qu'il étoit à defirer
qu'on eût un meilleur facccs ; mais
qu'on avoit toujours manqué d'inftitu-
teurs intelligens , qui fulTent prendre
cts enfans dans leur caradere. 11 efl
vrai , ajoura-t-il , qu'on a déjà baptifé
beaucoup de Tchouvaches y mais ce font
des membres dont l'églife ne peut faire
gloire \ la crainte ou l'intérêt les a fait
chrétiens-
Revenus le foir au logis , nous fû-
mes fort étonnés de n'avoir point de
nouvelles de notre bateau , &: nous com-
mençâmes à foupçonner qu'il ctoit pafTé
t4 Vô Y A s B
la nuit du dimanche, mais que VohCciî^
rite de la nuit Se le vent contraire avoient
cmpcché notre fcntine!le de le voir &:
d'entendre les coups de fufil. Le matin
vint, & aucune nouvelle. Nous envoyâ-
mes prier le voivode de dépêcher un
Courier vers l'endroit où nous l'avions
laifTé , & nous nous informâmes de touc
côte dans les environs de Tchcbaxar.
Nous étions à diner chez le voivode ,
lorfqu'on vint nous dire qu'il étoit palfé
un bateau pendant la nuit du dimanche;
que robfcurité de la nuit avoir empcché
de le voir , mais que la fenrinelle de ce
bateau avoit dit qu'il porroit des foldats.
Ce rapport donnoit à nos foupçons un
grand air de vérité.
Cependant nous fîmes réparer notre
chaloupe , Se amener 1 notre logis deux
Tchouvaches , pour nous inftruire da-
vantage des mœurs de ce peuple. Les
Tchouvaches s'abftiennent de travail le
vendredi , mais fans y arracher aucune
idée de fliinteté. I)s ont une grande fête
dans l'année , Se vont ce jour-là vifiter
cnfemble le faint lieu dont nous avons
parlé ci-defTus. Cerre fête ed: mobile au
gré du lumafTe.
Notre chaloupe étoit réparée y le mef-
fâger envoyé par le voivode n'écoit pas
I M s I BE R rS. ij
de retour , ôc il pouvoir l'être : nous pen-
fimes qu'ayant ordre de ne point reve-
nir fans apporter des nouvelles du ba-
teau , ôc ne l'ayant point trouvé au lieu
detigné , il étoit allé plus loin. Nous par-
tîmes donc 5 n*ayant pour pilote qu'un
de nos foldats , &: nous nous rendîmes
le ioir à Soundir. On nous y annonça
♦"u'on y avoit vu palTer un bateau le lun-
di : la defcription qui nous en fut faite
convenoit fi bien au noire , que nous ne
doutâmes plus qu'il ne fût au moins
près de Kafan. On ajoutoit qu'un
bateau qui remontoir le Volga , en
avoit rencontre un autre dont les o^ens
avoient dit qu'ils alloient en Sibérie.
Nous rous remîmes en route , & arrivâ-
mes le lendemain d l'embouchure de la
Kafanka. Nous y trouvâmes un pofle ,
où l'on nous dit qu'il n'étoit entré depuis
le dimanche aucun bateau dans cette ri-
vière ^ mais bientôt après un foldat de
Kafan nous affura qu'il avcrit vu notre
bateau remonter la Kafanka. Nous cher-
châmes à le découvrir en la remontant ,
mais envain , ôc nous entrâmes dans Ka-
fan prefque gelés & accablés de faim,
de fommeil & d'inquiétude. Nous avions
fait depuis Péterbourg environ trois cents
foixante-douze lieues.
id V O Y A G »
—————— i— a— l—i
CHAPITRE IV.
Fête de Kûfan.
LE gouverneur nous fit donner un
mauvais logement j nous ignorons
quelle en fut la caufe : tout ce que nous
pûmes conjecturer , c'eft que Platonn
Ivanovitch Mouchinn Pouchkinn ne
fut pas , pendant le féjour qu'il fit dans
nos univerfités allemandes , trop bien
traité par les profefTeurs. Pour nous re-
faire un peu de notre fatigue , nous ache-
tâmes du vin ôc de l'eau -de- vie de Fran-
ce. On boit ici du vin de Makariow :
il a le gour de cidre, eft afTez fort , Ôc
n'efi: pas défagrcable : l'eau-de-vie efl:
renforcée d'une dofe de poivre , Se s'en-
flamme promptement» Nous n'avions bu
que du koua" pendant plufieurs jours. Le
kouas eft: ordinairement une eau acidulé,
faite de farine délayée dans reau,& qu'on
laifîe fermenter , ou bien l'eau qu'on a
verfée fur du pain fans levain , & qu'on
tnerenfuite en fermentation par une cha-
leur douce. Quelquefois la petite bière
tient lieu de kouas. Ainfi le vin ôc Veau-
de- vie qu'on nous donna nousfemblerent
ï N Si BERI E. 17
'desboifTons très-bonnes , & elles euiïent
cté parfaites , fi nous eu (lions eu des
nouvelles de notre bateau. Nous allâmes
à la rivière le vingt au matin : il y avoir
peu de rems que nous y étions, lorfqu'un
de nos foldats vint nous annoncer que
notre bateau enrroir dans la Kafanka.
Il arriva bientôt en effet, & nous re-
vîmes avec joie nos compagnons de
voyage. Ils n'avoient pu partir que deux
jours après nous , & avoient paflé à
Tchébaxar quelque tems après que nous
en fumes partis.
Ne pouvant réfîfter au froid dans
notre bateau , nous allâmes demander
au gouverneur d'autres logemens , ôc
quoique fes promeffes fulfent magnifi-
ques , nous ne fûmes logés que trois
jours après. Le vingt-deux , il nous fit
inviter à la célébration de la fête de
fainre Marie de Kafan. Nous affilâ-
mes à la proceflîon ; elle alla de la
cathédrale au couvent de la Vierge ,
qui eft un couvent de filles. Lorsqu'elle
y fut arrivée , l'abbefTe & quelques re-
îigieufes apportèrent l'image de fainte
Marie : elle efl: peinte fur bois , &: or-
née d'une couronne & d'un collier dont
le travail a coûté trois cents roubles ou
deux mille livres de France. L'abbefle
i8 Voyage
ayant complimente M. le gouverneur ,
on entra dans l'cglife j il y eut fermon.
Le préJicateur étoitiî traji/porré d amour
pour cette Vierge , qu'il ne pouvoir s'em-
pêcher de s'approcher de tems en tems de
l'image <5c de la baifer. Pendant tout
l'office on alluma beaucoup de cierges
de différentes grofieurs ; on les cteignoic
continuellement pour les remplacer par
d'autres. Tout le revenu du couvent con-
fiée en ces cierges. La cérémonie finit
à midi , de le commifTaire général de
l'amirauté nous pria d'aller diner chez
lui.
Nous y trouvâme. une grande affem-
blée diltribuée en deux chambres , les
femmes dans l'une &c les hommes dans
l'autre. On fe mit à table : la chère fut
bonne Se la converfationdu com'milfaire
àcs plus agréables. Nous bûmes des vins
de France , d'Aftracan , Ôc du ponch fait
de citron ôc de petite eau-de-vie. Vers
la Rn du diner le commilfaire appella
fa femme , qui vint verfer du ponch à
Ja ronde dans de grands verres à bière ,
ôc l'on n'auroit pu le refufer fans com-
mettre une grande incivilité. La fem-
me du général major fut priée d'en faire
autant , & s'en acquitta très-bien. Le
repas fini , on danfa , ôc nous vîmes alori
EN Sibérie. 157
les belles qui s'éroient tenues jufcpes-là
dans l'autre chambre.
Nous fortîmes du bal a fept heures
du foir, & nous viruames les logemens
qu'on nous avoir deftinés. C'ctoient de
vraies boutiques , où cependant nous
nous établîmes. Nous allâmes le vingt-
fix au couvent de Silandovo , fitué a une
demi-lieue de la ville fur la Kafanka.
On a établi dans ce couvent une école
où des enfans tchou vaches, tchérémiires,
jiiordouniches , kalmoukes , de tatares ,
apprennent la langue rulTe ^ la langue
latine , la philofophie ëc les principes
du chriftianifme. On prend dans ces
difFérens pays les enfans qui font les
plus vifs &: dont les pères ont le plus
d'efprit : on les enlevé a leurs parens ,
on les inliriiit , (Se on efpcre qu ils con-
vertiront leurs nations à la foi chré-
tienne.
CHAPITRE V.
Mofquie _, prière des Tatares,
NOus allâmes quelques jours après
a une mofquée ou églife tatare.
U y en a quatre dans le ilobode ou vil-
20 Voyage
lage tatare , qui eft un peu éloigné cîe
la ville &c fur le lac qu'on nomme Bou-
lak. Celle que nous vîmes eft un vaif-
feau cane éc bâti en bois , fur lequel
il y a une tour avec une gallerie fans
cloches & fans croix. Située fur laligne-
inent des maifons , elle en eft fcparce
des deux côtés. On y monte du cote
de la rue par quatre ou cinq marches ,
&c on entre par une petite porte dans
«me efpéce de chambre qu'on peut re-
garder comme ravant-neh C'eft dans
cet endroit que les Tatares otent &
laiflent leurs fouliers avant que d'entrer
dans la mofquée. Ils y entrent enfuite
par une porte qui eft vis-à-vis de la porte
extérieure, 6c de mcme grandeur. La nef
eft une chambre carrée & fuffifamment
éclairée par un aftez grand nombre de
fenctres. A droite de la porte il y a un
four qui donne une chaleur très-douce.
Ce bâtiment eft foutenu par quatre pil-
liers. Il y a au-delfus de la porte une
petite tribune où fe placent les chan-
tres. L'abilT ou prcrre tarare croit vis-
à-vis de la porte de au milieu du mur
oppofc , le vifage tourné vers le peuple.
11 y a fur la gauche de la porte un fiége
élevé de quelques marches , & devant ce
Cége un pupitre où font les faints livres*
E M SlBERTÏ. ' II
Au- JelTus de ce fiége il y a une fenctre
hors du ring des autres , par laquelle
le pupitre ei\ éclairé. Le milieu de la
molquée entre les piliers étoit couvert
d'un tapis : cet endroit eft regardé com-
me le fanduaire ^ on ne nous eut pas
permis d'y aller les pieds chaulfcs. Nous
trouvâmes la mofquée pleine : les Tata-
res y étaient ranges comme en ordre
de bataille des deux côtés de l'abiir, jus-
qu'aux piliers voifms de la porte. Ils
étoient allîs a la turque , & prefque tous
avoient la tcte couverte. Les Tatares qui
entroient alloient au rang le plus voifin
qui n'étoit pas complet, fe mettoient à
genoux , puis s'adeyoient. Au moment
où nous entrâmes Tabiinifoit ou plutôt
chantoit. Nous nous tînmes près de la
t)orte , la tète couverte. Tant que cette
e6lure dura , les Tatares curent les
mains jointes. Peu après les chantres
chantèrent , mais peu de tems : leur chant
n'eft: pas défagréable. Enfuite TabilTre-
vètif de fes habits de cérémonie vint à
fon fiége ôc lut d'un livre arabe très-bien
peint. 11 nous fembla qu'il béguayoit ,
mais je ne peux dire fi cela vient d'un
accent propre à la langue ou d'un dé»
faut propre au ledeur. Il cefTa de lire ,
flefcendit de fon fiége , ôc s'alla remettrç
11 Voyage
à fa première place ; alors les chantres
recommencèrent oc chantèrent aifez long-
tems. Enfiiite on commença la prière
générale. L'abiffmarmota quelques mots,
Ôc les Tatares fe levèrent. Aucun régi-
ment ne fait l'exercice avec plus d'en-
femble. Au mcme inftant ils furent de-
bout y mais ici leurs mouvemens celfe-
rent d'être égaux. Leur murmure indi-
quoit qu'ils prioient. Chacun avoit une
efpéce de chapelet fur lequel il fe gui-
doit. Je ne fçais (i tous font obligés au
même nombre de prières 3c de geftes. Ils
prioient tous avec les mêmes cérémo-
nies ; mais je n'en ai point obfervé l'or-
dre , ôc n'en ai pu pénétrer Tefprit, j'en
parlerai comme un fpectateur qui les a,
vues à fa manière. Quelquefois tels que
des gens près de qui on va tirer un coup
de canon , &c qui ne font point habitues
à ce bruit , ils tiennent un doigt dans
chaque oreille , comme s'ils vouloient
éviter d'entendre. Quelquefois on diroit
qu'ils veulent fe favonner la barbe ou
qu'ils ont afTez mangé : ils fe pafTent la
main entière en demi-cercle fur le vifa-
ge principalement fur la bouche. Sou-
vent il femble qu'ils veulent jetter quel-
que chofe hors de leur bouche j ils tien-
nent les mains de forte que le bout de|
EN SiBEaiE. 1^
doigts regarda la bouche, &c qu''elle n'eft
touchée que par celui du milieu. Ils font
fur- tout ce gefte lorfque l'on chante ces
mots : Lailaha lUalahu Mahammeden
rafuluja : ils fe courbent quelquefois,
comme s'ils avoient laiffé tomber quel-
que chofe ^ enfuite s'érant relevés , &
comme s'ils ne s'éroient courbés que pour
prendre leurs mefures , ils tombent prof-
ternés , reftent quelque tems la face
contre terre , fe relèvent à moitié , puis
fe profternent de nouveau. Ils paroi ifent
entin trouver ce qu'ils cherchoient , ôc
leur prière alors ell: prrs d'être achevée.
Chacun fort dès qu'il l'a finie : dans l'ef-
pace d'un quart d'heure la mofquée fut
prefque vuide. Il refta feulement quel-
ques bonnes âmes qui vinrent s'aiTéoir
autour de l'abifT. 11 étoit déjà un peu
tard 5 nous ne pûmes diftinguer ce qui
fe paiïbit ; mais on auroit dit qu ils
jouoient avec de petites billes : c'étoit
peut-ctre le bruit des coraux de leurs
chapelets. Ce jeu dura fi longtems_, qu'il
nous ennuya j quoiqu'il fût fans doute
près de finir , nous fortîmes de la mof-
quée. On nous conduifit le lono- du vil-
lage tatare de du village ruffe qui le
touche : celui-ci n'eft féparé de l'autre
que par une barrière. Nous revînmes
24 Voyage
peu de tems après fur nos pas par le^
deux villages , & nous vîmes comment
on appelle les Tarares à la prière. 11 y
avoir fur la rour de la mofquce , un
homme qui crioit ou chanroir de rou-
tes fes forces : cer homme eft nommé
mâfm en langue tarare. A (es cris qui
durèrent peu , nous vîmes le peuple ac-
courir. On nous dir qu'il alloir cmq
fois par jour à la mofquée , au ponit
du jour 5 a dix heures , midi , quatriî
heures &: iîx heures.
I
Ç
CHAPITRE VI.
Jakouus & animaux menés à Tcttrhourg,
Serment des foldats tatarcs & yoticL--
kes. De la ville de Kafan,
NOus vîmes ici une fille & un gar-
çon de nation iakoure qu'on ame-
noir de leur pays par ordre de la cour :
le garçon avoir onze ans , la fille qua-
torze. Ils étoient en route depuis trois
années , & dévoient partir pour Péter-
bourg dans deux jours. Ils avoient pafTé
deux ans a Tobolsk , où on les avoit
habillés à la manière du pays. Quant à
m
EN S r B E R I F.' 1 f
îa forme du vifage , ils rcfTemfcloienc
aux Kalmoukes j ils avoient les che-
veux noirs , les yeux petits , le nez plat
&: le vifage preique rond. On y avoir
tracé différentes hgures , non que ce foie
l'ufage des Iakoutes , mais à la cour on
Youloit voir des Tongoufes , qui fe pei-
gnent ainfi le vifage , & on n'avoir pu
en avoir. Ces hgures étoient délices , ré-
gulières Se de couleur bleue. ( v. la pi. )
Elles fournirent à M. de la Croyere,
l'occaiion de nous en montrer quelques-
unes , de même efpece ôc de même cou-
leur, que des fauvages d'Amérique lui
avoient tracées fur le corps avec trois
aiguilles très- fines , bien liées enfem-
ble, &c noircies par la pointe avec de la
poudre à canon. L'on m'aflTura que cel-
les de ces enfans avoient été formées 8c
coufues avec du fil ^ c'eft tout ce que
j'en pus apprendre.
On menoit avec ces Iakoutes quel-
ques animaux de ïamycheva , nommés
en rulTe maralis. 11 y en avoit Cix mâles
& un femelle, tous de couleur jaune. ~
Ils avoient la forme & le bois du cerf >
5c ce font en effet des cerfs.
Nous affiliâmes au ferment des tara-
res ôc des votiakes nouvellement enga-
gés. Les tatares font à genoux ^ m\
Toms /, B
t(^ Voyage
greffier leur lit le ferment en rufle ; il leur
eft expliqué en leur langue par leurabifî ,
qui leur préfente enfui te l'alcoran ouvert,
éc ils le baifent. On lit de même aux
votiâkes le ferment en rufTe , & il leur
eft expliqué par leur fotnik , qui ell un
centurion ou infpcdbeur de cent payfans.
Enfuite on croife deux épées nues y ils
s'en approchent l'un après l'autre , & on
préfente a chacun d'eux , par defTus les
épées 5 un petit morceau de pain coupé
en quarré , Se trempé dans du fel ; ils le
prennent à genoux & l'avalent. Cette
cérémonie veut dire qu'ils confentent
qu3 ce pain les tue , s'ils ne font pas
fidèles au ferment qu'ils viennent de
faire.
Avant que de quitter Kafan , je dirai
un mot de cette ville. Elle eft (îtuée fur
la Kafanka , er- /iron à deux lieues du
confluent de cette rivière ôc du Volga,
ôc à 1490 verftes ou 372 licaes de Pé-
lerbourg : elle a une citadelle bâtie ea
pierre fur une hauteur. Le logement du
gouverneur Se du commar iant eft dans
cette citadelle. La cathéciale y eft aulîî,
c'eft un ufage général dans l'empire
rufiTe. On y voit un ccnvent fondé par
le Czar Juan Vafilovirz, & un arfenal.
Il y a vers le haut de la ville une bell#
EîT Sibérie. if
maîfon marchande , où Ton trouve des
marchandifes de route efpece de des
marchands tant ru (Tes que ratares.
Ceux-ci vendent des étofFes de P^rfe,
qui font prefque toutes de foie. A l'une
des extrémités de la ville, il y a une
manufacture de draps. Elle fut établie
aux frais du gouvernement par un Ruife ,
qui s'y eO: tellement enrichi , qu'il a fait
bâtir à fes frais fept églifes en pierre. La
cour a ordonné , pour fouten.T cette ma-
nufacture , que tous hs nobles qui poffé-
dent des biens dans le diftridt de Kafan ,
aient a y fournir tous les ans une cer-
taine quantité de laine. De plus elle
acheté à un prix (ixé tous les draps
qu'on y travaille , 3c en habille les trou-
pes. Vers le centre de la ville cft un hô-
pital bâti en bois , deftiné à la garnifoa
3e Kafan , laquelle confifte en trois ré-
gimens. Du lac Kaban , qui eft derrière
le flobode tatare , fort la rivière de Bou-
lak , qui traverfe la baffe ville. On en
préfère les eaux à celles de la Kafanka ,
4jue l'on prétend même être pernicieufes.
B ij
iS Voyage
CHAPITRE VII.
Hahlllemcnt ^ coutumes ^ mœurs des
Ta tares _, des f^otla^es j des Tché-
rémij[es,
ON trouve aii-deU de Kafan plii-
iieurs villages des Tarares. Ceux
de ce canton font mufulmans \ ils ont
autant de femmes qu'ils en peuvent
nourrir. Celui chez qui nous logeâmes à
Kourfa , en a voit quatre. Il nous fut
d'autant plus aifé de les voir , qu'il étoic
abfent. Elles vinrent a nous l'une après
i'aurre d'un air fort ouvert , & défiroient
beaucoup nous parler , mais nous n'a-
vions point d'interprète. Elles tirèrent
de leurs poches des noix avec des oi-
gnons 5 qui paroiiïent être pour elles de
friands morceaux , & nous donnèrent
quelques noix. Nous prenions alors
<iu thé j nous fîmes préfent à chacune
d'un petit m^orceau de fucre , dont le
^out leur fit grand plaifir. L'une étoic
dans toute fa parure ; elle avoit une
coeffe garnie de coraux & d'anciens
copekes , qui lui couvroient prefque
toute la tète y ^ \xn anneau pendant à
EN S I B E R I F. i^
la narine droite : le refte de l'habille-
ment ctoit à la ralfe. On voyoit par
derrière une trelfe terminée par une
boucle de ruban , dont les deux bouts
paifoient en écharpe autour du corps , ôc
retomboient par devant. Elle portoic
aux oreilles deux anneaux joints par une
chaîne jaune , palTée au travers de plu-
fieurs copekes , &c qui pendoit fort bas
par devant. Nous vîmes aufli la fœur de
notre hôte, qui étoit venue voirfes bel-
les-fœurs. Elle nous dit que fon mari
avoir payé pour elle un kalin de dix-huit
roubles, m:.is que fon père l'avoit rendu.
Le kalin eft un prcfent que le fiancé ou
fes parens font aux parens de la fiancée.
Toutes les nations idolâtres de Sibérie
font dans cet ufp.ge ^ il n*y a de différence
entre elles à cet égard , que dans l'efpece
du préfent, qui coniîite foit en argent,
foit en chevaux , mourons , bœufs , rê-
nes ou fourrures : quant à la valeur , on
la proportionne à la beauté de la fille ou
a la richeffe dos parens , mais rarement
on rend ce préfent. Au refte les Tarâtes
font les plus civils des peuples de la Si-
bérie 5 Se parmi eux , les Mahométans
le font beaucoup plus que les idolâtres.
Les Tatares s'habillent à la ruffe , ainfî
que leurs femmes , mais ils fe font rafer
B lij
^O V O Y A G f
la tcre, 5r piufîeiirs fe raillent la barbe
en pointe. Ils ne font point ufage de
poêles j dans ch.ique chambre ils ont
deux cheminées , Tune pour fe chauffer,
& l'autre pour la cuifine. Leurs cham-
bres font toujours propres. Ils y ont des
bancs larges & bas , fur lefquels il y a
toujours un tapis plus ou moins beau
félon l'aifance du mai:re , & une cou-
chette ou un couflin qu'ils: offrent aux
étnng?rs. Au lieu de vitres ils em-
ploient la tunique extérieure de l'eflo-
mac du veau. Ils tendent ces membra-
nes fur les chaHis, & elles tranfmettenc
affcs de lumière. Nous les trouvâmes en
général civils de affibles, ôc nous réfor-
mâmes les idées que nous avions afTo-
ciées jufqa'alors au nom de Tatares.
Tous ceux chez qui nous allâmes , nous
firent un prcfent , qui ctoit le plus fou-
vent une oie plumée & un pain railîs.
Un riche fotnik nous donna de plus une
adîerte d'étain pleine de miel, avec trois
fpatules de bois ôc une afliette remplie
de noifettes.
Les Tatares ont un inflrument de mu*
fique 5 que les Ruifes nomment goufli ;
cet inftrum.enr efc fait comme une harpe.
Il a dix-huit cordes , foutenues p.ir un
chevalet fore bas , & pofé près de ren-
iK Sibérie. ^i
droit ou ces cordes vont s attacher. Les
chevilles , autour defquelles elles font
tournées , ôc avec lefquelles on les ac-
corde, font à l'autre côrc de l'inftiu-
ment. La première &c la féconde font à
la quinte Tune de l'autre ; la troifieme
eft à un demi ton plus haut que la fé-
conde y la quatrième à la tierce de la
féconde ; la cinquième â la tierce de la
quatrième ; la fixieme à un demi-ton
plus haut que la cinquième j la feptieme
a un ton de la fixieme & ainfi des au-
tres. Le muficien s'allied a terre , joue
de la main droite la baffe , & de l'autre
le deffus.
Au-delà de ces Tatares on trouve des
villages votiakes. Ici les hommes ôc les
femmes ont prefque tous les cheveux
roux. Les hommes s'habillent à la ruffe,
iniis ils portent les cheveux courts. Les
femmes ont trois habillemens , donc
chacun convient a un certain âge. Les
vieilles portent l'habit rufle. Les jeunes
ont auiïi les corps-tle-robe faits à la rufTe,
mais leurs manches font faites à la po-
lonoife , c'eft-à-dire, qu'elles ont vers
le miheu une ouverture pour paHlr les
mains. La partiein^'érieureeftpendmre,
ôc on la porte en échirpe. Elles ont une
coefTe étroite, faite d ccorce de bouleau,
B IV
^^1 Voyage
à chaque coté de laquelle efl attachée
une bande large d'environ deux doigts ,
qui pend un peu par derrière , retombe
enfciite fort bas par devant , Se eft garnie
fur les côtés ainfi que fur le devant, tan-
tôt d'une étoffe déchiquetée , tantôt
d'une méchante frange : cette cocifure
refTenible aux fontanges. Elles portent
les cheveux de devant tombans fur le
front 5 ceux de derrière rairemblés en
chou , & par defllis , un bandeau qui
pend fort bas par derrière. Les filles
ont un capot foupie , garni par delTous
de fix rangs de ruban , ornés de coraux ,
&: de copekes d'argent Se d'érain. Ce
Cipot terminé en pointe eft garni
tout-autour , fur la longueur , de huit
rangs de ruban , ornés quelquefois de
coraux : leurs cheveux font trelTés à la
rulTe. Elles font toutes un peu fauvages^
ëc nous ne punies en voir qu'après beau-
coup d'inflances.
Peu s'en faut que les Votiakes ne
foient fans religion. Ils croient , il eft
vrai , qu'il y a un Dieu , qu'ils nom-
ment loumar , de qu'ils placent dans le
foleil 5 mais ils ne lui rendent aucuns
honneurs. Dans les cas de quelque im-
portance, ils ont recours à un homme
qu'ils appellent dona, 6c qui eft pour
EN S1BERI3. 5$^
tux ce que le iiimaffe eft pour les
TcKouvaches. Nous fîmes venir un de
CQS donas : M. Muller lui dit qu'il ref-
fentoir au coté de grandes douleurs , de
qu'il defiroit favoir Ci ces douleurs cef-
feroient bientôt, ou fi on ne pouiroit
pas les appaifer fubitement. Le dona
prit du tabac d fumer , le roula pendant
quelque tems entre fes doigts , Ôc de-
manda le nom du malade ; on lui en die
un fuppofé : il prononça qu'il falloir que
le malade allât trouver un abifT tatare ,
qui le guériroit par la lecture d'un pal-
fage de l'Alcoran. M. Muller lui dit de
le guérir lui-mcme : alors cet homme
demanda une écuelle pleine d'eau-de-
vie 5 qu'il remua quelque tems en rond
avec un couteau , marmotant je ne fçais
quels mots , ôc la voulut faire boire au
malade. M. Muller n'.en voulant rien
faire , le pria de boire pour lui ; le dona
parut s'acquitter avec plaifir de la com-
milTion 5 &: dit enfuite que les douleurs
celTeroient bientôt. Nous lui fîmes en-
core quelques queftions qui l'embarraf-
ferent exrraordinairement , de forte
qu'ayant peur de nous faire enfin quel-
que réponfe abfurde , il voulut abfolu-
ment fe retirer.
Un votiake auquel je parlai de fêtes ,
B V
^4 Voyage
ine dit que c'étoit fête pour eux , tant
qu'ils avoient de la bière dz de i'eau-
de-vie. Cependant il ajouta qu'ils ont
une fête par an y elle tombe au jour de
Noël 5 mais il leur importe peu de la cé-
lébrer quelques jours plutôt ou plus tard^
Ils manquent affés fouvent d'une con-
noiffince exaéle des temps , ôc quelque-
fois le.;r bière eft bralfée avant le jour
de la fête , ou ne l'eft pas encore , quand
ce jou:" arrive. Je demandai A mon vo-
tiaks ce q-Til entendoit par cette fcte ;
il me dit qu'il falloit boire ce jour-là de
toutes éfcs forces. Je lui r.préfenrai que
nous icv'irions ce jour , parce que celui
qui nousaméiité le falut éternel, na-
quit ce m'' me jour, mais c'étoit entre-
tenir de co.ileai's un aveugle né.
Les Voriakes font fpinmels ; je fis
yoir à l'un d'eux ma montre , ôc je lui
expliquai comment , à l'aide de cette
machiiie , on neut toujours fa voir
rheure du jour y c'eft donc , me dît-il ,
un petit foleil. En général ils font pau-
vres : o'i ne nous Ht de préfent que dans
un feul de leurs villages. La chafle eft
leur occupation principale ; dès qu'il
gèle u'i peu , ils vont dans les bois Se
tuen^ ùes juis , des loups , des renards ,
des lié/res , des écureuils. L'arc eft leur
EN Sibérie. 5 |
arme ordinaire , il eft rare qu'ils aient
des fufils.
Ici le théâtre change ^ les Tchéréniif-
fes paroirtent fur la Icene. En arrivant à
Verchnoï-Pobiou , r.oiis ne trouvâmes
que des gens yvres de l'un de de 1 autre
lexe. On y faifoit une noce : la joie de
la liberté qui régnoien: dans ce vilkge ,
nous facilitèrent l'examen de l'Habille-
ment de ce peuple. Celui des hommes
eft rude y les femmes fe règlent fur 1 âge ,
comme les voriakes. Les vieilles lonr
habillées à la ru (Te ; les jeunes ont deux
manières qui ne differ-n^ cependant en-
tre elles que par la coiffure. Quelques-
unes font coefFées de deux anneaux ,
dont l'un entoure la tète du deva'r à
l'arriére, & l'autre du haut en bas. Lcf
premier eft le plus large ; il eft orné
d'un ring de copekes entre deux r^ngs
de coraux : d'autres copekes font fuf^
pendus à l'extrémité extérieure. A Ten-
droit où l'anneau s'allonge par derrière ôC
commence à fe rétrécir , les deux bouts
font contenus l'un fur l'autre par un
bandeau ^arni de deux rangs de conekes
& de coraux. Cet anneau eft termine par
une queue faite d'un bcndequ large de
deux pouces , qui pend jufcu aux reins,
ÔC qui eft engagé dans les plis de leur
B V)
'5^ Voyage
robe. Cette queue eft ornée d'un grand
nombre de pièces de monnoie ëc de
coraux de toutes couleurs. L'anneau qui
va du delTus au deflous de la tête , fe
termine fous le menton : il eft orné de
croix de corail vert , dont les extré-
mités font garnies de petits coraux
blancs. Au delfous de l'oreille droite , il
pend de cet anneau un autre anneau
mince , dont les bours ne fe joignent
pas. L'un de ces bouts eft orné d'un pe-
tit cryftal blanc , monté dans un chaton
d'érain. Ce chaton eft prolongé au-delà
<îu cryftal , entouré d'un fil d'ctain ,
ferré & terminé par un petit anneau d'é-
rain. A l'autre bout eft attaché un petit
morceau de queue de lièvre. Une bou-
cle d'oreille toute femblable eft à l'o-
reille gauche. Au deifus des deux an-
neaux qui entourent la tcte , s'élève un
bonnet pareil par la forme &: par la
hauteur à ceux de nos grenadiers. Il eft
lar^e de cinq pouces à fa partie anté-
rieure, d'un pouce a fon extrémité fu-
périeure, 6c tout le devant eft couvert
de copskes. Du rang inférieur de co-
pekes, ôc fur toute la largeur qui eft
d'environ trois pouces , pendent des
rangs de coraux verts Se jaunes , de cinq
en cinq alternativement ^ longs de troiç
EN S I B E R I î . 37
pouces Se garnis en haut &c en bas d'un
rang de grands copekes d'argent. Aux
côtes & par derrière , au lieu de ces co-
raux , pendent des fils de foie verte ôc
rouge ] ceux des cotés font de même lon-
gueur que les coraux du devant : les fils
de derrière vont jufqu'à l'anneau qui en-
toure la te te du haut en bas. Les che-
veux de devant fortent du bonnet , ceux
de derrière font en chou. Une autre
jeune femme n'avoit qu'un petit cnpot
rond garni de trois rangs de copekes 3c
d'autant de rangs de coraux. 11 étoit ter-
miné par une queue formée d'un ban-
deau large d'un pouce , & orné a fa
naifTance de fix pfennings placés trois à
trois. Cette femme portoit des pendans
d oreille femblables à ceux que je viens
de décrire. Deux rangs de coinux , atta-
chés à l'extrémité de cqs pendans , fe
réuniffoient fur la poitrine , & entre
ces deux rangs deux autres formés de
gros coraux tomboient par devant. Nous
vîmes encore une fille d'environ quinze
ans 5 qui n'avoit fur la tète qu'un mor-
ceau de drap triangulaire & brodé par
derrière comme un tapis de Perfe. Elle
portoit deux rangs de coraux qui re-
tomboient fur la poitrine, 6c fous fa
ïobe une pièce de coraux. Elle étoic
^5 V o r A G t
alFés jolie , &: avoir été demandée c&
jour- là même en mariage j mais on n'oF-
froic qu'un kilin de cinq roubles , Ôc
fon père en/ouloir dix. Nous remar-
quâmes encore dans les habillemens
quelques dif^crences , ôc entr'autrcs de
petits grelots que les femmes portent
aui pieds. N^us voulûmes voir aulîi des
magiciens Tchérémiffes , mais ils refu-
ferent de venir.
Après Verchnei-Pobioa , Ton trouve
un village de Votiakes , qui n: relTcm-
blent point aux préccdens. Je ne peux
les comparer à aucun peuple avec plus
de jullelîe qu'aux payfans de Finlande,
qui font les plus rullres des hommes^
Les premiers que j'ai vus , doivent fans
doute leur civilité à leiufs voilins Ks Ta-
rares. Ceux-ci parlent commun- menr
rulTe & rchérémiiïe ; les Tchérémifîes
parlent tatare & rulle ; les Votiakes
parlent aufli tatare & rulTe, mais ne fa-
vent pas le tchérémiffe , parce qu'ils ont
peu de commerce avec cette nation»
Tous ces peuples fe fervent de chemi-
nées , comme je Tai dit des Tatares»
Leurs chambres font toujours pleines de
fumée , parce qu'ils s'éclairent , comme
les Ruffes , avec des loutchinski ou
éclats de fapin. Ils vivent de cliair de
1 N s I B E R I I- ^ 59
cheval, de vache ,":i ours 5c d*éciireuiJ.
Les Votiakes ôc les Tchérémifles mm-
gent aulli du cochon.
Eu parranc de ce village ^otiake pour
OiTa , on peuc palfer par Sarapoul ou par
de fimplcs villages. Nous choisîmes cette
première route, quoiqu'elle foit plus
longue de deux lieues &c demie , dans
refpoir de faire à Sarapoul quelques dé-
couvertes fur fa fondation , &: fur les
lieux circonvoifms. Avant que d'arriver
à Bugrich icfachnoi , nous vîmes à quel-
ques veriles de ce bourg , deux kcré-
mets 5 l'un voriake , l'autre rchcrémifTe y
c'eft ainfi qu on nomme les lieux faints,
où ces deux nations vont facriher : ils
ctoient tous deux pareils à celui des
TchouvaJies, duquel j'ai parlé. Cepen-
dant ils avoienc ceci de particulier qu'ils
ctoient au milieu d'une plaine , aulieu
qu'ils font ordinairement dans les bois*
La feule raifon qu'on pût nous donner
de cette différence , fur que le dona vo-
tiake cc le mouchan tchérémilTe Ta-
voient ordonné. J'appris ici que les
Tchérémiffes , outre leur mouchan , ont
une efjece de prêtres qu'ils nomment
iougtoach : c'eil lui qui régie les prépa-
ratifs ôc l'ordre des facrifices ; c'eil lui
qui , lorf^u'on fait une noce , prie pour
40 Voyage
la profpcrlté de la famille future, &
donne aux convives autant d hydromel
de de bière qu'il le juge convenable.
Avant que d'arriver à Bourma , nous
traversâmes une foret qui a douze lieues
de long. Plufieurs nomment ce village
Baiki 5 c'eft: le nom d'un habitant célè-
bre de cet endroit. Les Tatares qui l'ha-
bitent, defcendent de ceux deKongour ,
ôc ont un autre dialede que ceux de
Kafan : les habillemens des femmes y
ont aufli quelques différences. L'une
d'elles que fon mari avoit achetée cin-
quante roubles ou deux cent foixante-
fix livres quatre fols , portoit attaché à
fon écharpe un étui de plomb lone &C
cet etui étoit jointe une amu-
lette , qui eft un os du genou de caftor ,
ôc qui guérit , difent-ils , des douleurs
des pieds.
CHAPITRE Vin.
Caverne de Kongour» Fonderies d'Irghln*
lécatherlnebourg. Fonderies de Poleva»
DE s que nous fûmes arrivés à Kon-
gour , nous no.us rendîmes à la ca-
verne décrite par Strahlenberg , 6c que
î N Sibérie. 4ï
tout curieux va voir. Nous y entrâmes
vers les dix heures avec notre guide.
Les parois de cette caverne font de
pierre calcaire : elle eft l'ouvrage de la
nature , mais n'a point autant de fingu-
larités que celle du duché de Wirtem-
berg ou de Hartz. On voit dans celle-ci
beaucoup de figures formées par l'eau
qui filtre au travers des terres : ces figu-
res repréfentent quelquefois des arbres,
des animaux. Un coup de piftolet y fait
autant de bruit qu'un canon du plus
grand calibre tiré en plein air. A une
certaine diftance les flambeaux s'étei-
gnent ; ainfi on n'eft point encore allé
jufqu'au fond de cette caverne. Nous
nous rendîmes de Kongour à la fonde-
rie d'Irghin : elle éroit nouvellement éta-
blie Se mal pourvue en ouvriers. Nous y
vîmes , pour la mine de fer , un fourneau
de grillage de un haut fourneau ^ pour
celle de cuivre , une place à griller y un
fourneau moyen & deux fourneaux de
fufion. La traite de la mine de fer eft de
cinq lieues , 3c cette mine ne donne que
vingt pour cent : celle de cuivre eft ti-
rée de Bourma. On vend en cet endroit
de petites marchandifes mofcovites de
toute efpece , &c toutes fortes d'uftenfî-
les de cuivre ctamés en dedans 6c en de-
41 Voyage
hors : ces uftenfiles font mal faits , parce
qu'on manque de bons ouvriers.
Da-ià nous nous rendîmes a hlyme ,
village tatare. Ici la coeffure des femmes
a quelque chofe de particulier. Deux
bandeaux larges de deux doigts , & or-
nés d'un rang de copekes entre deux
rangs de coraux , pendent des deux
oreilles, de fe joignent fous le menton.
Elles portent fur la tcte un capot ouvert
en rond par le haut. Ce capot garni de
copekes &c de petits coraux eft: terminé
par une queue fi chargée de coraux & de
médailles de plomb , qu'elle péfe pref-
qu'autant que la femme qui la porte.
Il n'y a gueres que des hameaux entre
lalyme &C lécatherinebourg. Cette ville
a été fondée en 1725 ^ par Pierre le
grand , ôc achevée fous l'Impératrice
Catherine , qui lui a donna fon nom ;
elle eft dans la province de Tobolsk en-
viron A fix cents lieues de Pcrerbourg. On
peut la regarder comme le centre de
toutes les fonderie*^ & mines da la Sibé-
rie : c'eft aulTi la réfi ience de ceux qui
ont infpedtion fur ces mines. Elle a été
bâde en entier aux frais du gouverne-
ment 5 & n'eft habitée que par des inf^
peâ:eurs des mines , par des mineurs dc
des fondeurs.
EN Sibérie. 4^
Elle eft bâtie à ralleman<le , régulière ,
fortifiée d caufe du voifînage des B.^chki-
res , & traverfée par l'ifet. On a oppofé
à cette rivière une grande digue , qui la
fait enfler au point qu'elle fournit l'eau
fuffifante aux machines des fonderies.
Le lieutenant général Hennin , qui a le
plus contribué à la fondation de léca-
therinebourg , en étoit alors gouverneur:
il étoit aulîi préfident de la junfdidion
des mines, de avoit fous lui un affef-
feur , outre les officiers liéceffaires. Il y
a dans cette ville une douane qui relevé
de la jurifdidion de Tobolsk ^ on y
vifite les marchandifes qui font portées
à la foire d'irbit. C'eft le feul temps de
l'année où l'on permette aux marchands
de palTer ici , éc on voudioir bien fup-
primer cette permilîion , p.^rce qu'ils
peuvent frauder les droits en prenant
des chemins détournés. Mais comme
plu (leurs feroient oblif^^és a un trop long
circuit , fi ce paflage leur éroit refufé ,
on a égard a la commodité du plus grand
nombre, & on veille autant que l'on
peut à ce qu'il n'y ait aucune fraude.
On peut s'inftruire ici de tout ce qui
concerne les mines & la manière de les
fondre j les machines font entretenues
avec un foin furprenant , le$ ouvriers
44 Voyage
montrent une application qu'on dcdre
vainement ailleurs , l'or.^.re des tra\\;iix
eft admirable , les difpofitions font par-
faites. On n\i point recours aux coups
de bâton pour prévenir Tivroi^nerie : il
n'eft permis de vendre du brandevin
que le dimanche , la quantité que Ton
en peut vendre effc fixée , &:, ce qui ell
très-rare ailleurs, on fait obferver cet
ordre avec une îzrande exa<ftitude. Au
relie rien ne manque aux ouvriers y ils
font régulièrement payés, vivent a bas
prix , de font traités â Thopital quand
ils font malades.
La nuit du 3 1 Décembre , nous vîmes
tout-à-coup entrer dans notre chambre
une troupe de mafques. L'un d'eux ha-
billé de blanc tenoi: une faux qu'il ai-
guifoit avec un morceau de bois ; celui-
là vint droit à moi , me menaçant avec
fa faux , & difant , Chriji veui ta mort.
Autant que le commencement de cette
farce me parut étrange , autant la \\\\
fut ridicule : l'un ctoit le diable , u\\
autre la mort , quelques-uns étoient mu-
ficiens , le refte étoit des hommes &c des
femmes qui danferent au fon des inftru-
mens. La mort & le diable les regar-
doient en difant , tous ces gens feront
bientôt en n(jtre pouvoir. Cette danfe
E X s I B E R I E." 4)
cîc morts nous amulain peu , nous don-»
rames prompccmenc a la mort de quoi
boire à notre fanré ^ audl-tôt tout ion
troupeau prit congé de nous. L'cfprit de
cette efpece de fpedacle , ell: de rappel-
ler l'idce de la mort à la tîn de l'année ,
de le but principal , fi je ne me trompe,
elt de ramalTer quelques copekes.
Nous allâmes à la fuite du gouver-
neur , voir la fonderie de cuivre de Po-
leva , a treize lieues de Iccatherine-
bourîi. On l'avoir entourée de retran-
chemens , pour la garantir des infultes
des Bachkires. Nous ne defcendimes
point par le puits où les mineurs paf-
foient ordinairemenr , mais par un ef-
calier commode. Quoiqu'il le fut moins
à mefure que l'on avançoit ^ nous y def-
ccndîmes avec beaucoup moins de peinç,
que dans les mines d'Allemagne. La
mine ne fe monrroit point en filons,
mais fe trouvoit par nids ou glèbes ,
dans une terre noire un peu alummeufe :
elle étoit pyriteufe & donnoit environ
trois pour cent. Cette mine étant pres-
que épuifée 5 l'on fe préparoit à laban-
donner.
Nous allâmes de la mine a la fonde-
rie , où nous vîmes tous les fourneaux
fiécelTaices pour couler la matte, deu^
4.S V O Y A s 1
bocards ou moulins a piler la mine 9
dont l'un avoit plufieurs pilons , l'aurre
un feul : c'éroienc les eaux de la Poleva
qui les metcoient en jeu. Nous vîmes de
plus un haneard où l'on grilloir la mine.
Les mattes coulces ici etoient portées i
Iccatherinebourg , pour les affiner &: les
mettre en lames. Comme cette mine
s'épuifoit , on avoit déjà fait conftruire
un haut fourneau , afin que fi l'on ne
trouvoit aucun nouveau filon de cuivre ,
on put exploiter la mine de fer , qui s'y
moatroit en grande quantité.
CHAPITRE IX.
Dlycrfcs mines de Sibérie, Foire d*Irbltm
MEfiieurs Muller & de la Croyere,
ayant été obliges de fe rendre
promptement à Tobolsk , l'un pour faire
des obfervations aftronomiques ^ l'autre
pour y prendre avec l'amiral quelques
arrangemens concernant la continuation
de notre voyage, j'accompagnai feul le
gouverneur , & je vis avec lui la fonde-
rie de Siffert : c'eft une fonderie de fer ,
établie dans l'été de 1735 par le gou-
verneur de lécatherinebourg , pour ext
EN Sibérie. 47
ploiter le riche minéiai de ter qui fe
trouve en cet endroit en grande quan-
rité. Cette fonderie eft lituée avanta-
c^cufement : la rivière de Silfert , qui eft
contenue par une digue de cent toifes
de long fur vingt de large , a toujours
alfcs d'eau pour taire aller (ix martinets
êc les foutttets de deux hauts fourneaux.
On a conftruit autour de cette ronderie
un rempart de bois que l'on a entouré
d'une palilFade.
Je me remis en route , oC dans un
village nommé Phomime , on me dit
qu'il y avoit , à deux jours de marche ,
un vafte dcfert ou Ton trouvoit plu-
fieurs lacs , les uns d'eau falée , Se les
autres d'eau fi amcre , que les bef-
tiaux ne pouvoient en boire : on trouve
aufîi dans ce dcfert des chevaux fauva-
ges. Aux environs de Pokrovskoïé , qui
eil: A dix-huit lieues de Iccatherinebourg ,
le feigle vient très-bien , le froment
très-mal. Les payfans en accufent le ter-
roir , qui 5 quoique de bonne qualité ,
ne fournit point au froment une nour-
riture qui lui convienne. On trouve
auffi dans ce même endroit une efpece
de cerifes fauvages qui font aigres , ôc
dont le noyau eft allongé.
plus loin eft la fonderie de Kamenskié,
4? V O V A G E
ikiice fur la kaincnk.i : elle eft enrourcvj
d'un rempart de bois & de chevaux de
frife. C ell une des plus anciennes de Li
Sibérie , 5c celle où l'on fait le meilleur
fer , il cil très-hbreux , très-liant , &
Ton ne coule point ailleurs des gueufes
aulîî parfaites : prefque toutes fourien-
nent IV-preuve , ce que ne font point la
plupart des gueufes des autres fonde-
ries. On tire le minerai près de la ka-
menka , & à fept lieues de cette rivière ,
auprès de Pinar. Il y a dans cette fon-
derie deux hauts fourneaux ^ deux
martinets , qui , de mcme que les fou-
flets, font mis en jeu par les eaux de
la kamenka. Ces eaux font reflTerrces
par une digue > mais quelquefois elles
manquent , ce qui Qi\ un inconvénient
très-préjudiciable. On penfoit , lorfque
y y padai , a tranfporter cette fonderie
dans un endroit plus commode. Quel-
quefois , fur-tout au printemps , cette
rivière déborde ôc ravage les campagnes
voilînes.
Je me rendis de cette fonderie au vil-
lage d'irbit, par un défert parfemé de
bois 3c par des chemins fort difficiles. Ce
village eft fur la rivière d'irbit , à cin-
quante lieues de Verkhotouric , Se a cin-
quante-fept lieuei de Iccatherinebourg.
« V s I B E R r ï. 4^
11 croit aifc de juger des l'entrée du vil-
lige , qu'il s'y palFoir quelque th^ fe d*ex-
tr.iordiniire ; on pouvoità peine y péné-
trer , tant les chemins étoicnt remplis
de chevaux , d'hommes, de c.aincaiix,
de voitures de toute efp^ce : c'ctoienc
les préludes de la foire procliame.
A peine y a-t-il une ville de RuC-
fie , d'où il ne vienne des marchands
à cette foire. J'y vis des Grecs , des
Boukhares , des Taiarcs de toutes les
clpeces , qui s'y étoicnt rendus jnr or-
dre du gouverneur Galdantfiren : cha-
cun avoir apporté les denrées de (on
pays , ou les ouvrages que Ton y tra-
vaille 'y mais les Grecs avoienr fur-
tour des marchandifes étrangères , ache-
tées à Arkhangel , telles que du vin &c
de l'eau-de-vie de France.
La principale marchandife des Bou-
khares étoit de l'or 3c de l'argent na-
tif, qu'ils vendoient au poids. Quel-
ques RulTes avoient aulTi de l'argent
qu'ils trouvent dans les vieux tom-
beaux.
Les marchands font obligés de pré-
fenrer leurs marchandifes à la douane :
ils Y payent des droits pour tout , ex-
cepté pour l'or & l'argent. Ces droits
font le dixième de toute marchandifp
Tome /. Ç
5*o> Voyage
etfeâ:lvemenc vendue j eniuite on fait
1 elHmarion de celles qui relient , & on
en paye aullî dix pjur cent.
Lorlq le toutes les marchandifes font
cnrcgillrcis à la douane, l'ouveirure
de la fo:re dépend du voivode de
Verkhjtouné , qui vers ce temps fe
rend à Irbit avec un petit détachement
de fa chancellerie. Il qÙ. de l'intérêt des
mirch.\nJs que la foire s'ouvre de bon-
ne hearj : mais lorfjue le voivode
aime les préfens , il dirtcre l'ouverture
jurqu'A ce qu'il foit content de ce qu'il a
rCijU. El!e écoit tixée autrefois à la fcte
d^s rois^ il y a déjà long-temps que
cette règle ne fubfille plus.
Le vingt janvier de cette année
(1734) toutes les boutiques furent ou-
vertes , & on ordonna enfuite de les
refermer. On les rouvrit deux heures
apcL's , ôc elles furent encore ouvertes
peu de temps. Enhn l'on n'eut que le 27
le prein pouvoir d'ouvrir & de vendre.
En même temps on mit un commis à la
porte du village , pour percevoir les
droits des denrées qui entrcroient du-
rant la foire. On ne peut dire quels font
ces droits : il femble que le commis
les iixe à fon gré. J'entendis un pay-
Un qui s'en plaignoit j on lui avoic
T. N SiBERII. 5f
faic payer lix copckes pour deux co-
chons de lait qu'il n*avoit vendus que
quaTj copekc-s.
DwS que les boutiques furent ouver-
tes, ce hit un grand concours de
marchands , pour vendre ou pour ache-
ter : quelques-uns fimplement curieux
regarJoient les marchandiies. Il y avoir
une feule boutique d'ullieniiles de cui-
vre de lécatherinebourg. On vendoic
aulli du vin, on buvoit largement, ôc
on cuiloit dans les rues de petits gâ-
teaux. On voyoit ça de là des troupe?
de mcndians, qui allis auprès du feu
chantoient des cantiques ôc recevoient
de temps en temps de leurs auditeurs
qui nctoient pas en petit nombre , quel-
que argent ou morftau de pain.
Apres avoir joui de ce fpeâ:acle pen-
dant tout un jour, je laiflTai Irbit & la
foire , Se me rendis àTioumenne. Cette
ville eftalTez grande , prefque toute en
bois &c même entourée de remparts de
bois: on y voit neuf cglifes & deux cou-
vens , dont l'un eft de filles : elle eft fur
la rive méridionale de la Toure , de au
lieu d erre le long de cette rive , elle
s'érend dans les terres. Elle eft traverfée
par une rivière qui fe jette dans la Tourç
X l'extrémité de la ville.
5^ V O Y A G I
J'allai de Tioumenne à Mirlme &•
Je voulus y changer de chevaux j mais
les Tatares de ce village qui defcen-
dent des Boukhares , précendent qu*en
vertu de leurs anciens privilèges, ils
font exempts de tout devoir , même
de celui de fournir des chevaux, lis
m*expoferent leurs raifons avec une
relie éloquence , qu'il me parut pru-
dent de m'y rendre ; je demandai feu-
lement à voir leurs privilèges ; ils me
dirent qu'on les gardoit chez leurs
frères dans le village voifin. Cepen-
dant il y avoit un afles grand débat
entre les Tatares de Mirime &c ceux
de Tourbinne : ces derniers me con-
feilloient d'obliger les autres à me
louer des chevaux , difant qu'ils le
dévoient , &c qu'oubliant ainfi l'hon-
neur & le ciel , ils méritoient d'être
bâtonnés. Les Tatares de Mirime m'en
difoient autant de ceux de Tourbinne
êc chaque parti vouloit que je bâto-
na/Te l'autre.
J'engageai ceux de Tourbinne à me
mener à Tobolsk , où je trouvai mes
compagnons de voyage en aufîî bon
état que je le defirois , ôc avec eux \ia
chirurgien que nous avoit laiffé Ta-
mirai Béering , par ordre du fénat. ■
EN S I B E R I î."" '5^
Avant de parler de cette ville & du
fqour que j'y fis , je dirai quelque
chofe de certains ufages que j'ai re-
marqués. Il y a en Sibérie plufieurs
bourgs entourés d*un rempart de bois j
on les nomme flobodes dans la pro-
vince de Tobolsk ] on y voit peu d'au-
tres fortifications , fi ce n'eft à Tobolsk
même. On ne craint que les Bachki-
res, les Kalmouckes ôc les Cofaques :
la guerre que font ces peuples n'étant
qu'un brigandage Se confinant en cour-
{ts qu'ils font à cheval , il fumt , pour s'en
préferver, de s'entourer d'un retran-
chement que leurs chevaux ne puifTent
franchir : leurs armes ne font ordi-
nairement qu'un arc ôc des flèches.
CHAPITRE X.
Carnaval de Tobolsk, Mariage ta tare ^
JE ne vis rien de particulier à To-
bolsk jufqu'au 17 février : mais
ce jour , qui fut le premier du car-
naval , tout fembla revivre. Les gens
les plus confidérables fe rendoient vi-
fite & fe donnoient des divertifTemens.
Quant au peuple il étoit comme fou :
ce n'étoit jour ^ nuit que promenades ,,
C iij
;J4 Voyage
cris , tumultes , batteries. Il étoit diiïî-
cile d'aller dans les rues , tant il y avoir
d'hommes , de femmes , de bètes de
de traîneaux. En pafTant pendant la
. nuit devant une auberge , j'y vis un di-
vertiiTement des plus iinguliers. Un
alTés grand nombre d'hommes avoient
fait un ras de neige devant la maifon au
bord d'une petite rivière : ils s'étoient
adis fur cette neige , &: là chantoient 3c
buvoient avec délices. Lorfqu'ils n'a-
voient plus à boire , un d'eux alloit
au cabaret , rapportoit de nouvelles
provisions Ôc avec elles un redouble-
ment de joie : ils ne paroilïoient pas
f^ntir le moindre froid , de ils.invitoient
ies paiïans à prendre part à leurs plaiiirs.
L'amufement des femmes étoit la pro-
menade ; il y en avoit jufqu'à huit fur
le même traîneau : on en remarquoit
fou vent qui fe relTentoient des fu-
ûiées du vin. On s'entretenoit chaque
jTiarin des tumultes , des batteries , des
déportemens de la nuit. Un bas officier
de la flotte dépouilla une femme dans
h rue 5 de la bâtit fî cruellement fur
tout le corps avec une garcecte , qu'elle
en mourut quelques jou^s après.
Je fus bientôt obligé de retouraer
à lécacherinebourg pour y voir h
EN Sibérie. 55
gouverneur, qui étoic dangereufemtnc
malade.
En paffant au village de Pekhter,
j'entrai dans une maiion des Tarares
tobo Iskains : chez eux , les bœufs , les
veaux , les n^oucons , les femmes , les
vaches, les hommes, Ôc les enfans vi-
vent en fociété.
Je vis dans Pekhrer un enfant qui portoit
trois amulettes : elles étoienr attachées au
cou Se pendoient fur les épaules. Celle
du milieu étoit la plus grande ôc de for-
me quarrée : il y avoit au-delfous un rang
de coraux terminé par un grelot rond.
De chaque côté de cette amulette , une
autre triangulaire un peu plus petite
pendoit à un fil garni par en-haut d'une
couple de coraux ; elles étoient toutes
trois dans du cuir. Les amulettes ne font
autre chofe que àes fentences de l'alco-
ran , qu'il faut acheter de l'abiff ou
prêtre ; elles confervent en fanté ,
dit-on, l'enfant qui hs porte : les pères
en achètent le plus qu'ils peuvent , 3c il
n'y a pas un feul enfant qui n'en ait
une pour le moins.
Dès que je vis que la fanté du gou-
verneur fe rétablilToit , je repris la route
de Tobolsk , de je retrouvai cette ville
auiîî paifible que je i'avcis lalifée tu-
Civ
5? Voyage
multueufe. On y prioit , on y jeunoît :
une cérémonie faite le trois mars par
l'archevêque dans la cathédrale , aug-
menta cette ferveur. On célébra la béa-
titude des czars fanélifiés , de toutes
les faintes perfonnes de la famille
royale , des fainrs patriarches Ôc de
plufieurs fiints du commun , au nom-
bre defquels on mit le lermak qui
conquit la Sibérie. Au contraire oh
lança folemnellement la grande excom-
munication contre les incrédules , les
hérétiques, tels que les luthériens ÔC
les réformés , contre ceux qui avoient
fait fchifme dans l'églife, comme les
catholiques romains. On n'entendit
pendar.t le carcme ni chants, ni di-
vertilfements : on ne pouvoit pendant
ce faint temps ni fiancer ni époufer , &
s'il n'y avoit point eu de Tatares en cet
endroit , nous n'aurions fatisfait en rien
notre curiofité.
Il y eut au village de Sabanaka une
noce tatare : nous nous y rendîmes le
matin vers les huit heures. Nous allâmes
à la maifoii où fe devoir faire la céré-
monie j on nous conduiiit avec les au-
tres étrangers dans une chambre par-
ticulière , où l'on nous avoit préparé des
iléges : nous retrouvâmes ici les bancs
E N s I B E R I È. ^ 57
larges Se bas que nous avions vus chez
cous les Tarares. Ces bancs croient cou-
verts de tapis , ainfi que la table fur la-
quelle étoit un gâteau de gros raifins &
de noix de cèdre. Dès que nous fûmes
dans cette chambre , on nous fervit fé-
lon i'ufage rufTe , du brandevin &: en-
fuite du thé. On nous dit qu'il y avoit
dQs chevaux rafTcmblés dans la ville,
qui dévoient faire une courfe jufqu a
cette maifon ; c'efl un ufage fort an-
cien. Afin qu'il fe trouve toujours des ca-
valiers ôc des gens qui veuillent louer des
chevaux pour cette courfe , la fiancée
&:le fiancé donnent plufieurs prix, dont
le plus confidcrable eft à celui qui ar-
rive le premier , & ainfi des autres. Le
fiancé donnoit cette fois une pièce de
kamka rouge ,une peau de renard , une
pièce de kham verd , un pièce de tchan-
dar blanc, une peau de cheval rouge.
La fiancée donnoit une pièce de kamlca
violet 5 une pièce de drap bDukhare ,
nommé darei, moitié laine ôc moitié
foie , rayé de blanc & de rou^i;e , une
peau de loutre ^ une pièce de kitaica
rouge , une peau de cheval rou *e. Oa
attachaces prix à de longues perch. s que
l'on planta devant la maifon. On le;
tangea félon leur valeur dans l'ordre
Cv
5 s Voyage
fuivant ; le kamka violet , le kamk^
rouge , le darei , la peau de loutre , le
kitaica , la peau de renard , le kham verd,
le rch.indar, les peaux de cheval. Il y
avoit donc en tour dix prix , pour les dix
premiers qui arriveroient. A onze heures
on en vir trois ^ c'éroient trois jeunes gar-
çons rLîflfes, qui portoien: des culot*-
tQS blanches : on leur donaa les trois
premiers prix. Trois autres arrivèrent
quelque temps après , ^' ainii de fuite.
Prefque tous étoient de jeunes garçons
rulTes ou taxâtes , ôc portoient aullî des
culotres b'anches. On donna les dix prix
aux J.ix premiers qui arrivèrent, maison
nous dit que ces prix n'étoient pas tou-
jours difiribués fans partialité.
il y avoir près de là deux tables , ôc
fur chacune un inftrument tarare , il
€toit fait d'un vieux pot , fur lequel
on avoit tendu un cuir : les muficiens
fiappoi-nt fur ces pots comme un tam-
bour fur fa caifle , avec cette différence
qu'ils bàttoient moins bien. Ce con-
certo ne nous flatta pas : cependant
une fou'e de Tatares entoutoient ces
joueurs.
Nous allâmes dans la chambre du
fîwiiicé : elle étoit remplie de gens qui
buvoient , & deux muficiens tatare$i
Ctug^mentoient la joie. L'un avoit im
tuyau percé de quelques trous , duquel
il tiroir des fons , en mertant tout entier
dans fa bouche le bout par lequel il
fouflloit : l'autre avoir un violon or-
dinaire. Ils nous jouèrent quelques inor-^
ceaux qui n'éroient pas trop mauvais j
un entre autres qu'ils trouvent très-
beau & qu'ils nous tirent remarquer : ils
nomment ce morceau iermak , &c nous
dirent qu^il fut compofé lorfque Iermak
conquit leur pays.
Nous retournâmes dans la chambre oil
nous avions pris du thé. On nous dit peu
de temps après que les parens de conduc-
teurs du fiancé le conduifoient dans la
cour. 11 en fit le tour trois fois , Se lorf-
que au premier tour il paffa -devant U
chambre de la fiancée, on en jettapa^
les fenêtres , beaucoup de petits mor-
ceaux de drap , fur lefquels lé peuplé
fe précipira. Le fiancé portoit une lon^
gue robe tatare de couleur rouge & à
boutonnières brodées en or. Il avoir ott
bonnet rond à la tatare, de couîeiii*
lourre êc orné de fils d'or. II monta cfahs'
une chambre oii deux abi(r& l'akhou;^
ne, c'eft-à-dire l'évèque du pays/
étoit aifis fur un banc tatare avec àçux
hommes qui repréfentoient les père*
Cvj
éo V o y A G s
des fiancés. Les deux condufteurs du
fiancé entrèrent les premiers Ôc vin-
rent demander à Takhoune fî on pou-
voir commencer la cérémonie , l'ak-
houne l'ayant permis , le fiancé entra.
Ses conduéleurs lui demandèrent s'il
vouloit époufer une telle : à l'inftant
un des abiiT envoya faire à la fiancée
la même demande» Lorfqu'on eut rap-
porté fon oui , Ôc que les pères eurent
donné le leur , Taklioune expofa au
fiancé les loix du pays touchant le ma-
riage : la principale étoit qu'il ne pou-
vcit prendre aucune autre femme fans
le confentement de celle qu'il prenoit
aâ:uellement. Le fiancé ne répondit
point , mais fes condudteurs promirent
pour lui 5 qu'il obfcrveroit ces loix :
cela fait, l'akhoune le bénit & ter-
mina la cérémonie par une efpece d'é-
clat de rire , auquel on répondit de la
même manière.
Plufieurs perfonnes donnèrent comme
préfentde noces , chacune un pain de fu«
cre : ce fut pendant la cérémonie. Lorf-
qu*elle fut près de finir , ces pains fu-
ient mis en morceaux , 3c ces morceaux
fur des afiiettes , les plus gros à part.
Ceux-ci furent diftribués aux prêtres Sc
le refte aux afliftans : nous en eûmes
ï N s I B E R I I. ^f
ôuflî chacun un morceau , pefant envi-
ron deux onces.
Au fortir de cette chambre nous revîn-
mes dans la première où nous étions en-
trés : on nous y apporta du riz cuit , des
pois, du bœuf, de l'agneau. Nous re-
tournâmes bientôt à Tobolsk & nous
apprîmes quelque temps après que la
noce avoir duré trois jours , pendant
lefquels on avoir bu & mangé de toutes
{es forces.
11 eft permis à tous ceux qui le veulent
devoir cette cérémonie du fiancé , mais
il n*en eft pas ainlî de celle de la fian-
cée 5 qui fe fait la veille de la noce :
il n'y a gueres que les proches parens ou •
les intimes amis qui puifTent y être*
M. Muller ayant eu ce plaifir , m'a fait
part de ce qu'il a vu.
Une troupe de femmes & de filles
parentes de la fiancée fe rendirent chez
elle la veille du mariage : c'étoit fans
doute pour pleurer fa virginité , comme
c'eft l'ufage en Ruffie parmi le peuple :
toute la chambre étoit fi pleine qu'on
auroit eu peine à y trouver place. On
commença par manger , & bientôt on
entendit un violon & une flûte tarare;
cependant de petits garçons danfoient
êc chamoient : il y avoit avec eux ua
^4 Voyage
homme qui recevoir de temps en tempo
quelques copekes pour les muliciens
Se les danfcurs, & fiiifoit enfuite de
pompeux éloges de la gcncrofitc des
convives.
La fiancée aiîîfe derrière un rideau ,
croit entourée de plufieurs filles M. MuL-
ler parvint i elle avec quelques livres de
rainn , qu'il offrit comme préfent de
noce. Elle étoit fur un tapis étendu à
part pour elle , 6c avoit a fts côtés une
jeune fille de Tes compagnes : un grand
drap blanc les couvroit toutes deux.
Les filles Se femmes qui étoient préfen-
tes venoient l'une après l'autre embialfer
la mariée , & fe retiroienr.
Enfin parurent deux hommes de la
part du marié : ils fe placèrent au milieu
de la chambre de chantèrent Ihymne de
la fiancée. Le ton en eft ailés <:hétif de
les paroles ne valent pas mieux. Tandis
qu'on les chantoit, plufieurs filles & fem-
mes pburoient. Se on entendoit auiîi la
fiancée fangloter un peu. Ce jour-là le
fiancé ne doit pas paroître. Lorfque le
chant fut fini, les chanteurs &: d'autres
hommes qui les accompagnoient , vin-
rent derrière le rideau, & prenanr par les
quatre coins le tapis fur lequel étoit la
mariie, l'enlevèrent elle & fa compa-
^ne , toujours enveloppées du drap
blanc, «Se la portèrent dr.ns une autre
maifon , qui n'éroit pas celle du hancc*
On V avoit porté des lumières , &c les mu-
ilciens commencèrent à jouer. On re-
mit encore ici la mariée derrière un ri-
deau 5 fur le même rapis : elle y trouva
des parentes du hancé qui rembralferent
& la confolerent. La fymphonie , les
danfes, les chants recommencèrent, & la
mariée refta dans cette maifon toute
la nuit & le jour fuivant , qui fut celui
de la noce , jufqu'à ce que le marié
vint la prenilre &c Temmenat chez lui.
CHAPITRE XL
Spccîacks ^ dévotions tatares, ^ntlqul"
tés. Départ de la flotte»
LE terme des jeûnes étant arrivé , fut
auiîi le terme de la triftelTe où To-
bolsk étoit plongé. Pâques fut célèbre
dans cette ville, comme il l'eft en
Rulîie par le peuple.
Nous allâmes à un fpe<5lacle qui nous
rappella ceux de lécatherinebourg. Le
premier aâ:e commença par des chants :
enfuite un petit garçon vint fouhaiter à
lalfemblée les bonnes fêtes de PâqutSj
^4 V O Y A G B
Celui • ci fortanc il en vint un autrô >
habillé de noir de la tète aux pieds Ôc tel
que Ton peint le diable : il faifoit mar-
cher devant lui un vieillard à cheveux
gris 5 qui haletant beaucoup , reprcfen-
toit au petit diablotin la foiblefle de fon
âge. Celui-ci lui ayant fait toutes fortes
d efpiégleries , lui mit autour du cou un
ferpent empaillé , qui avoit une pom-
me a la gueule , 3c le vieil Adam tomba
comme mort. La mort entra , fa faux à la
main , &: voulut enlever le cadavre ; mais
le Diable s'y oppofa , faifant des finge-
ries de toute efpece. Enfin Jefus-Chrift
parut : c'étoit un jeune homme afTez
mal vêtu , qui d'une main tenoit une
croix , de l'autre une couronne. A fon
afpedb le Diable effrayé s'échappa le plu-
tôt qu'il put. La vertu de la croix donna
au vieil Adam une vie nouvelle : le Sei-
gneur ordonnant qu'il fe levât ^ lui mit
fur la tcte la coiuronne d'or qu'il lui
avoit préparée j le vieillard tranfporté de
joie ne favoit comment témoigner fa re-
connoilTance : cependant il remercia po-
liment le Sauveur , qui lui dit de le
fuivre au ciel , ôc ils s'en allèrent.
Le fécond ade repréfentoic les dix
commandemens , & ne contenoit rien
qui mérite d'être rapporté.
ï N s 1 B 1 R I E.' ^i
Le fujet du troifieme acte étoit le ba-
ptême. Un jeune homme affublé d'une
peau déchirée fur laquelle on voyoit un
filer , ouvrit la fcene ; il étoit orné d'un
fabre ôc d'un carquois plein de flèches :
c'étoit un feigneur oiliake. Après qu'il
eut vanté fa bravoure , deux autres hom-
mes demi- nuds , mais fans carquois,
flèches ni fabres , s'approchèrent du fei-
gneur 5 fe faifirent de lui malgré fes
efforts , lui otcrent tous fes habits , ex-
cepté la culotte , firent apporter une cu-
ve ^ le mirent dedans & l'arroferent
largement de trois ou quatre féaux
d'eau. Il renonça pour lors à fa fourure
& à tout ce qu'il avoit : tel fut le ba-
ptcme.
Il vint enfui te deux bouffons affés in-
fipides, & le fpecflacle finit comme il
avoit commencé. Le Diable , le vieil
Adam , la mort Se Jefus-Chrift reparu-
rent : un petit garçon prononça une
efpece de difcours qui fut fuivi de chants.
Toutes ces pièces étoient verfihées , 3c
les jeunes gens qui les débitèrent , le
firent avec une alTurance étonnante :
c'eft fans doute parce qu'étant fous la
difcipline du clergé , ils font exercés à ces
jeux.
Il y eut encore ce même joui' une fo-.
€^ Voyage
lemnité que je ne vis pas , mais le
hazard fit que M. Muller en fut fpec-
tateur. il trouva fur une montagne qui
eft à un quart de lieue de la ville , une
maifon qui paroilKjit n'avoir qu'une
chambre : il y defceiidit par d^s mar-
ches baifes j & y vit pluileurs bières
qui n'écoient pas fermées. On les avoic
remplies de cadavres, qui étoient ceux
des perfonnes mortes de mort violente
ou lans facremens. 11 y avoir auprès de
ces morts , beaucoup de vivans qui leur
croient parens ou amis : il y en avoic
aulîi qui ne leur appartenoient en au-
cune manière , mais qui venoient leur
dire adieu. Quoique nous ne foyons
pas de leurs amis, difoient ils , ils peu-
vent dire un mot en notre faveur.
Ces corps reftent dans cette chambre
tout au plus un an , & il y en a beau-
coup qu'on n'y lailTe pas aufli long-temps.
Ceux qui meurent de la forte entre les
deux jeudis qui précèdent la Pentecôte,
font privés de fcpulrure & dépofés dans
cette maifon jufqu'au jeudi le plus voi-
fin de cette fête. S'ils meurent ce jeudi
Tnème , ils font privés de fépulture une
année entière; mais s'ils meurent un
jour auparavant , ils font délivrés le len-
idemain. L'archevêque de Tobolsk va ce
t -N s I B E R I ï. «^7
1our-U en proceflion avec Ion cierge
à cette elpece de purgatoire , Se après
quelques prières il déclare que Dieu re-
mec aux morts qui font dans ces bières ,
les péchés qu'ils oiu commis, loit pat
négligence , foit en abrégeant leur
' ' On pafTa gaiement les fêtes de Pâques
à recevoir & faire des vifites. Le peu-
ple s'amufa à fa manière , mais avec
moins d'extravagance que pendant le
carnaval : ce dont il s'occupa le plus ,
flit le commerce des filles publiques,
qui ne font pas rares à Tobolsk. Je n a-
vois vu nulle part tant de gens fans nez ,
nue j'en vis ici. Le froid ne peut pas
en être caufe , car il y eft moins vu ,
ou du moins ne l'eft pas plus qu a Pe-
terbourg , où prefque tous les habitans
ont leur nez. U faut donc l'imputer au
mal de Naples , qui doit être ici irott
commun. On n'v a que le chirurgien
major de ia garniion qui ne guérit pas
gratis les bourgeois , & beaucoup de
pauvres gens font hors d'état de payer les
remèdes. . . . ,
Le bâtiment conftnut ici , qui de-
voir aller par l'Ob & la mer glacia-
le , à l'embouchure de llenilei , tut
lancé à l'eau le deux mai. L'eau ayanc
4S Voyage
fait relever rextrcmicé du chantier, il
fallut la couper : de plus on jetta une
ancre à quelque diftance du navire , de
on le mit tout-a-fait à l'eau en tirant le
cable de cette ancre. 11 avoit la forme
d'une chaloupe , mais il étoit plus gros ,
couvert , ôc monte de huit canons : il
avoit foixante - dix pieds de long , «S:
quinze pieds deux pouces de large. Dès
qu'il fut tout à-fiit à l'eau, on tira de
la citadelle trois volccsde canon , ôc le
navire repondit par une falve générale.
Le gouverneur & le fous-gouverneur,
qui tandis qu'on le lanc^oit étoienc
fur le rivage , fe rendirent à bord. On
y avoit préparc un repas pour eux &c leur
compagnie, on y but long-temps, tou-
jours au fon des trompettes & au bruit
de Tarrillerie, &c la fcte finit très tard.
Le commandant du navire étoit un
lieutenant delà flotte , appelle Ovtùn-
ne j ce navire fut nommé le Tobol p^r le
gouverneur.
Il mit à la voile le 14 mai. Tous ceux
qui avoient été de la fête précédente ,
croient encore à bord. Lorfqu'il pafTa
devant la citadelle , il fit une falve
générale , a laquelle elle répondit par
trois volées de canon. On but encore juf-
qu au foir de toujours au bruit de l'aitille-
E V s I B E R I I. ^9
tîe. Ce navire avoir à Ta fuite quatre dot-
cliennikes qui portoient les provilions.
Un dotchcnnike eft un grand bateau
couvert. Ceux qui remontent la rivière
ont un gouvernail : ceux qui la des-
cendent ont une longue poutre a l'a-
vant & a l'arriére , comme les bateaux
du Volga. L'équipage du navire étoic
de cinquante foldats , vingt-quatre ba-
teliers &: deux matelots. Le lendemain
du départ, un foldat &c un batelier
fe noyèrent en carguant les voiles , 8>C
comme on juge volontiers à Tobolsk
du fucccs des entreprifes par les com-
mencemens , on y prit cet accident
pour un préfage funefte.
M. Muller 3c moi nous allâmes i
l'endroit où l'en dit qu'étoit l'ancienne
Sibir, réfidence des fouverains de la Si-
bérie. 11 eft fur la rive droite de l'Irtich,
a quatre lieues & demie de Tobolsk ,
&c on n'y voit plus qu'un vieux mur
tombé en ruine. Au-de(rus&: près de cet
endroit , il y a un petit ruifTeau nomme
Sibirka, qui fe jette dans l'Irtich. Il pa-
roît que cette ancienne ville a donné
fon nom a 'tout le pays & à ce petit
ruilTeau qui en ctoit voifin.
^ô Voyage
CHAPITRE XII.
Tohohk, Hahitans de cette ville,
TObolsk efl htué fur l'Irtich , a
cin-Ljuante-huit drgrés douze minu-
tes de iatiLude : c'eft la capitale de la
Sibcrie. On la divife en haute & baffe
ville : la ville haute ek fur une colhne
à l'orient de liitich , &: la ville balTe dans
la plaine , entre la coliine &: la ri-
vière. Ces deux villes en font une fort
cotihdéruble , mais toutes les maifons
y font en bois. La ville haute eft nom-
mée piopiement la ville j on y voit
une cindelie en pierre & prefquequar-
rée, dans laquelle il y a une maifon
marchande bâtie en pierre , ainfi que
la chancellerie &c l'archevêché. Outre la
maifon marchande d-jnt j'ai parlé, il
y a dans la ville haute & dans la
ville baiTe, un marché pour les den-
rées & les quincailleries.
Le clergé re s'y eft point encore ac-
cru comme dans les villes rufTes : ilnya
dans la citadelle que deux églifes en
pierre , & hors de la citadelle , que deux
églifes en bois , 6c un couvent \ la baffe
ville n'a que fept paroifTes & un couvent;
en pierre.
La ville haute n'eft point expofée
î N Sibérie. 71
comme l'aurrr; aux inondations; mais
il faut aller cheiclur l'eau jufques dans
la bafle ville. Il elt vrai qui 1 archevê-
que a un puits qu'il s'eil tait creufer à
grands frais, & qui eft: profond de trente
toifes j mais il n'y laine puifer que fts
domeitiques : cette incommodité , toute
grande qu'elle eil: , n'eft, pas la plus
cohfidérable. Du côte de la montagne ,
vers rirtich , il fe détache tous les ans
de grandes malTes de terre, &c fouventle&
habitans font obligés de déloger , d'abac-
rre leurs maifons trop voilînes du bord ,
de de les rebâtir plus loin. Je ne crois pas
qu'on aille bâtir des maifons au raz de
cet efcarpemenc , & j'en ai cependant va
dont les poutres de l'empâtement fail-
loien: au-delà. On m'a dit que la mai-
fon marchande touchoir autrefois ce
bord efcarpé , de qu'il a fallu l'abattre.
L'ancien gouverneur , le prince Gagarin^
obfetva de près cette chute des terres,
& la crut occaflonnée par la Tobol , dont
l'embouchure eft diredtemenc vis à- vis
de la citadelle. Il fit donc creufer un
nouveau lit pour cette rivière par les
prifonniers Suédois qui croient alors i,
Tobolsk, Se ce remède eut quelque ef-
fet; mais: l'expérience a fait voir qu'il ne-
fuffit pas. Pour moi je chercherois la
ji Voyage
caufe de ces éboulemens dans la nature
des terres j elles font ici fort argilleufes.
elles ne tombent qu'au printemps, de
c'eft précifément lorfque Tlrtich enfle.
Je crois aufîî que l'eau fappant le rivage
en emporte le deiîous , Se fait tomber le
diffus; cette caufe eft très-vraifembla-
ble j & on peut s'en affurer, lorfqu'on
va de la ville haute vers le nord, le
long du rivage : on y trouve non-feule-
ment plufieurs crevaffes que les pluies
ont faites ôc qui s'étendent de l'irtich
à l'orient à plus d'un demi-verfte , mais
aufîî 5 plufieurs petits lacs voifins l'un de
Fautre & formés feulement par l'eau de
la pluie qui a creufé le terrein. *
Il eft fort incommode à Tobolsk d'ha-
biter les rues non pavées : le fol étant
par-tout argilleux , on y trouve tant de
boiie au printemps, que l'on peut à peine
y paffer : il n*y a même en été aucun en-
droit parfaitement fec , fi ce n*eft dans la
ville haute où la chaleur du foleil eft
plus vive.
Si on vouloir donner à Tobolsk des
armes parlantes , ce devroit être une va-
che : je n en ai vu dans aucune ville en
* Cette eau ayant un effet aufll confidérabic ,
la rivière ne doit-elle pas co avoir un pareil ,
•tt mcmc un plus graod î
aufS
£ N s I B I R I fi. 71
ftuflî grand nombre que dans celle-ci.
De quelque coté qu'on aille en hiver ,
on y voit des vaches , mais au printemps
& pendant l'été elles y fourmillent : j'ai
fait aulîî une obfervation fur les chats
de Tobolsk ^ la plupart font rouges.
L'irtich eft: la principale rivière qui
parte a Tobolsk : la fource en eflloin de
là dans le pays des Kalmouckes. Il tra-
verfe après un long cours , un lac
ficué dans le même pays &c nommé
Nourfaiiranne en langue kalmoucke.
Les eaux de cette rivière font tou-
jours bourbeufes : félon le rapport dos
voyageurs , celles de la Tobol font beau-
coup plus pures , &c un mille au-delFous
de l'embouchure de cette rivière , on
peut les diftinguer encore des eaux de
l'irtich : c'eft ce que je n'ai pu faire.
Tobolsk a beaucoup d'habitans j il y
en a un quart à peu près qui font tatares >
les autres font rudes ôc prefque tous
exilés ou hls d'exilés. Tout y eft a fi bas
prix qu'un homme y vit bien a raifon
de dix roubles ou foixante - fix livres
treize fols par an : aurtî la fainéantife y
eft portée au fuprême degré. On y
trouve cependant des ouvriers de tou-
tes les fortes j mais il eft fi difficile de
les faire travailler , qu'on s'eftime fore
Tome L D
74 Voyage
heureux lorfqu on en tire quelque ou-
vrage : on ne le pQiit quelquefois qu'en
y employant la force. C'eft le bas prix
du pain qui caufe cette parefle : contens
de ne pas mourir de faim & de niifere
ils ne penfent point au lendemain ,
& n'amafTent jamais un feul copeke
pour le cas de maladie ou de nécelîité.
Lorfqu'ils n'ont plus rien , ils travaillent
deux heures & gagnent de quoi vivre
pendant une femaine.
Le fous - gouverneur d'Irkoutsk Se
tous les voivodes de Sibérie , font fu-
bordonnés au gouverneur de Tobolsk ,
mais il ne peur nommer à ces emplois ;
c'eft un droit de la chancellerie de Sibé-
rie qui réfide à Mofcov.
Le gouverneur de Tobolsk , le fous-
gouverneur d'Irkoutsk, &c les autres
officiers de la chancellerie reçoivent
des appointemens de l'impératrice :
c'eft un ufage nouveau , qui ne s'eft
encore étendu ni aux gouverneurs des
autres provinces , ni aux voivodes de
Sibérie.
Il y a ici deux fecrétaîres de la chan-
cellerie du gouvernement , qui nonob-
ftant tout changement de gouverneur
confervent leur place : ce font donc
des gens d'importance , des gens falués
E N s I B E R I î. Jf
cîes<yrands & des petits : un coup d'oeil
de leur part a plus d'effet que les ordres
du gouverneur. Les principaux offi-
ciers de la garnifon fe foumettent à ce
qu'ils défirent : enfin ils ont fur toute
la ville une autorité prefque illimi-
tée.
Le gouverneur de Tobolsk chomme
exadement les fêtes de ceux de fafamilk;-
il y invite tous les officiers & tous les né-
gocians : il fit toujours inviter auffi les
voyageurs de Kamtchatka , ôc les fit man-
ger avec les officiers & le clergé. Les vian-
des étoient apprêtées à la rufle Ôc de très-
bon goût : on fervit abondamment de«
vins de grand prix. On danfoit après le re-
pas jufqu'à fept ou huit heures du foir ,
excepté en carême. Pendant notre féjour
à Tobolsk il y eut beaucoup de ces fêtes.
On célèbre exadement le jour de la
nailfance ôc celui du patron de chaque
membre de la famille ; celle du gouver-
neur de Tobolsk efl: fort nombreufe , de
il eft exad à folemnifer ces fêtes ; le
fous-gouverneur & les fecrétaires ne le
font pas moins : il y en a donc toujours
dans cette ville , Ôc ceux qui aiment à
boire y Tont dans un lieu de déli-
ces.
Ces reoas ne font pas auffi difpen-»
7^ Voyage
dieux qu'on pourroit le croire : chaque
marchand invité y laiiTe au moins fa
demi -rouble de quelquefois la rouble
entière : ils fe piquent en ce point de
gcncroficé, Se comme il font en grand
nombre , ils peuvent aifément payer ces
repas , fur-tout quand il ne s'y trouve
point de voyageurs de Kamtchatka , qui
boivent autant de vin dans deux mois
que cent marchands dans deux années.
Lorfque ceux-ci veulent boire plus que
de coutume , on leur fert de l'hydromel
au lieu de vin , &: il faut qu'ils fe con-
tentent de l'honneur d'ctre invités chez
un grand.
Les Tatares de Tobolsk defcendent en
partie de ceux qui s'y ctoient établis
avant la conquête de la Sibérie , ôc en
Earcie des Boukhares qui s'y font éta-
lis peu à peu avec plufieurs privilèges
& la permifTion du grand duc. Ils y vi-
vent tranquillement , Se fubfiftent de
leur commerce. Il n'y a point d'artifans
karmi eux. Ils regardent la débauche
comme très-honrcufe : ceux qui boivent
du brandevin font notés d'infamie. Je
n'ai point eu d'occafion de voir leurs cé-
rémonies, lis profeffent la religion ma-
hométane , & pourroient par confé-
quçnt prendre auçant dç femmes qu'ils
IN Sibérie. 77
feroient en ctat d'en entretenir : cepen-
dant on les oblige à fe borner a qua-
tre , &: comme ils vivent parmi des
chrétiens , il efl rare qu'ils en aient plus
d'une.
CHAPITRE XIII.
Circonci/ion tatare.
C'Efl: par la circoncifion que les Ta-
tares font faits mufulmans : on cir-
concit à la fois autant d'enfans qu'il s'en
préfence depuis fix jufqu'â quatorze ans.
La cérémonie commence par un repas
où l'akhoune tient la première place,
&: dans fon abfence un prêtre d'un ordre
inférieur. Les Tarares féculiers s'af-
feyent près de lui far de larges bancs , &:
la cour de la maifon eft ordinairement
remplie. Aufîî - tôt après le repas , on
prend le thé ; enfuite , autant d'hom-
mes qu'il y a d'enfans les apportent à la
compagnie , de Tabdal prie l'akhoune de
le bénir , avant qu'il opère fur ces en-
fans l'œuvre de la circoncilîon : cepen-
dant tous les afTiftans lifent des prières.
La bénédidlion donnée , on reporte les
enfans dans la chambre où il-s étoient,
Diij
yS V O Y A G 1
on les met fur un banc large ôc on ctend
fur eux une couverture légère. Le prcrrc
& la compagnie reftcnt dans la chambre
où l'on a mange , lorfqu'il y en a une
aurre où la circoncifion peut Te faire , &
la mère feule eft préfence : il y ailifte ra-
rement d'autres femmes , &c mcme on
les fait manger dans un autre mailon
pour plus de bienféance. Il y a quelque-
fois djs hommes à cette opération.
Quand la cérémonie fe fait chez des gens
pauvres qui n'ont qu'une chambre , elle
eft remplie d'hommes & de femmes.
L'abdal ayant été béni par lakhoune ,
commence l'opération : il tient une af-
fiette de bois , fur laquelle eft une petite
aiguille de bois, une pincette de bois,
un vieux rafoir ôc un peu de coton brû-
lé : il fe met a genoux devant l'enfant ,
lui découvre les pieds &c les tient ferme
entre fes genoux , lailfant à d'autres le
foin de lui tenir les mains. Enfuite il
prend la partie qu'il va circoncire , &
repoulfant la furpeau, afin qu'elle ne foit
pas ridée , il paffe avec la main l'aiguille
de bois deftbus cette furpeau > de la-
quelle il pince de attire un petit mor-
ceau ^ puis prenant de la main droite la
pincette de bois , il la palTe fous l'ai-
guille de fur la furpeau 3 de forte que
ï N s 1 B E R ï F. 79
t on ne voit en-deçà de la pincerte , que
le petic morceau qu'il a pince de la main
gauche. Alors il prend le rafoir , coupe
ce morceau , repoulFe la furpeau encore
plus haut , met fur la plaie un peu de
coton brulc , qui à l'inllant arrête le
fang. Cela fait , il place l'enfant de forte
qu'il ait les genoux élèves .5c un peu écar-
tes , afin que la partie blelfce loit libte
de tous corés & a Tabri de tout frotte-
ment : enfuire il le couvre ^c paiTe a un
autre. A chaque enfant qui cil opéré ,
les ailîilans jettent des ctis de joie, pour
témoigner celle qu'ils relTentent en
voyant ces enfans devenir mufulmans.
Pendant la cérémonie on joue d'un petit
tambour de bafque pour les amufer ou
empêcher d'entendre leurs cris. Le pe-
tit morceau coupé eH: triangulaire , &c
d'environ une liç;ne & demie de chaque
coté. L'abdal ledonne à la mère : elle
le met dans du coton & le garde prc-
cieufement ; mais fi les enfans n'ont plus
leur mère , il jette ces morceaux. Il vi-
fite la plaie pendant huit jours , fans y
rien mettte , &c donne toute fon atten-
tion a ce que la furpeau ne tetombe
pas. Il a donc grand foin de la repouf-
fer ; mais (i elle retombe malgré lui , il
faut recommencer l'opération avec les
Div
So V O Y A G B
mcmes cérémonies. Il y a des enfans qiri
foutfrenc tranquillement cette opéra-
tion , de d'autres qui s'agitent , qui le
révoltent, que l'on a peine à engager
au repos & à la patience , ôc dont on ne
vient A bout qu'en leur donnant quel-
ques friandifes. Lorfqu'ils appartiennent
à des gens riches , cette cérémonie ed
accompagnéedescourfes & des divertifle-
mens qui font en ufage aux noces tata-
res. Aulîi les RulFes &: les Tatares nom-
ment cette cérémonie fvadba , c'eft- ci-
dire, noces, (^' comme quelque temps
après la circoncifion , les Tatares fe font
rafer la tcte , & célèbrent ce jour par les
mêmes divertilTemens , ils difent que
pour être un vrai mufulman , il faut
avoir palfé par deux noces avant d'arri-
ver à la véritable. Le thé eft la boifTon
qu'ils aiment le mieux , &c dont ils fe
régalent en ces jours de fête. Celui qu'ils
trouvent le meilleur fe nomme en rufTe
thé de tuile , parce qu'en effet il en a la
forme. Ils le font cuire dans un grand
chaudron avec du lait Ôc du heure , &:
boivent ce mélange avec délices. La
chair la plus délicate à leur goût eft
celle de poulain.
Ils prient Dieu au lever & au coucher
du foleil j ils le prient aufli avant leurs
ï N s I B ï R I K. 8 t
repas. Je demandai a Tim d'eux ce que
fignifioit cerrain gefte qui termine tou-
jours leur prière, & qui confifte à pafTer
la main fur la bouche^ il me demanda
vivement pourquoi je joignois les mains
avant le repas. \\s changent rarement de
religion- quelques-uns cependant fefonc
baprifer • mais ils font en horreur aux au-
tres , ôc ceux qui fe nomment fidèles ,
leur reprochent davoir changé pour
s'enivrer à leur aife ôc fe délivrer de la.
fervitude : le dernier de ces motifs eft
vraifemblablement le principal. Dès la
fin du fiecle paffé les Tatares s'en plai-
gnirent. Le czar qui regnoit alors , don-
na ordre d'examiner ceux qui demande-
roient le baptême , & de ne le leur con-
férer que lorfqu'ils paroîtroient con-
vaincus de la vérité du chriftianifme j
mais on n'a pas été févere a exécuter cec
ordre.
CHAPITRE XIV-
Départ de Tobolsk. Vierge, Sépulcres
tatares.
N
Ous nous rendîmes de Tobolsk a
AbaUJc. Avant d'y arriver , j'allai
Dv
Si Voyage
à pied le long des hauteurs jufqu'a So
lennoié , Se je vis plufieurs fépulcres
tatares ; ce font de petits emplacement
quarrés , hexagones , ou d'autre figure :
ils font entourés de haies ôc contiennent
une ou plufieurs tombes : l'intérieur eft
ordinairement planté de bouleaux. Sou-
vent ils placent devant ces fépulcres de
longues perches pareilles à des mats , au
fommet defquelles ils fufpendent un
arc : on m'a dit que les Tatares qui fer-
vent dans les troupes s'étoient attribué
ce droit comme une marque de leurs
fervices.
La Vierj^e d'Abalak eft: fort célèbre :
on y va en dévotion pendant toute l'an-
ïiée & on y fait dire beaucoup de meffes.
On nous dit que l'impératrice Catherine
donna fept cents ducats a cette églife
pour qu'on fît bâtir à l'entour un mur
de pierre , mais je n'en vis pas la
moindre apparence : il eft vrai qu'il y
a deux eglifes , dont une de bois qui
eft tombée j l'autre où l'on conferve
l'image eft de pierre : je n'ai pu fa-
voir fi oxi la bâtie avec le$ fept cents
ducats.
Nous continuâmes notre route , ôc
J'allai au village de Chachina , qui exifte
depuis deux ans , & n'a que deux ou
E N s I B E R 1 î. 85
trois maifons : elles appaniennent à des
marchands qui commercent avec les
Kalmouckes , de qui ont acheté un ter-
rein de fept à huit lieues de circuit. Cer
endroit elî: tort agréable , 6c les bleds y
viennent bien.
Nous pafsâmes enfuite devant un fore
que les Tatares de es canton bâtirent
autrefois pour fe garantir des Kalmouc-
kes ; mais ils n'en ont rien à craindre
aujourd'hui , parce que l'empire de Ruf-
fie s'étend fort au-delâ , & ce fort eft
fouvent défert.
Nous vîmes quelques jours après un
gros village tatare , nommé Outtous ;
il eft formé de trois villages , dont Tun
cft d'hiver & les deux autres font d'été :
c'eft un ufage commun à tous les Ta-
tares de ce canton. En général les Ta-
tares s'établiffent loin des villes , les
RulTes 5 fort près. J'ai vu quelques mai-
fons tatares , prefqu'aufîi bien bâties que
celles de nos villes.
Après avoir paffé Outtous , nous re-
vînmes a un endroit où nous avions été
la veille ; la rivière y fait un circuit de
quatre lieues en revenant prefque oii
elle a palTé : elle y forme un petit ifthme
de fept toifes de lar^e. Les Tatares
avoient entrepris , il y avoit un an, d y
Dvj
?4 Voyage
creufer un canal qui de voit être achevé
cette même année ( 1734 ).
Nous achetâmes au village d'Aiou ,
un efturgeon de cinq pieds de longueur,
qui nous coûta feize fous , Ôc nos bate-
liers tarâtes achetèrent aulï pour quatre
fous deux cents corafîîns.
Pour arriver à Tara , nous remontâ-
mes la rivière d'Agarke , qui tombe avec
rapidité dans l'Irtich , au-deflbus de la
ville. Tara eft divifé en haute de bafiTe
ville. La ville haute eft entourée de che-
vaux de frife , d'un rempart de bois Se
d*un rempart de terre; il y a fur ces rem*
parts trente pièces de canon. C'eft Lî
qu'habitent le voivode & toute la chan-
cellerie. A l'extrémité de la baffe ville,
il y a un village tarare qui a une mof*
quée.
Cette ville eft petite & pauvre ; tou*
tes les maifons , foit publiques , foit
particulières , y font bâties en bois ; on
n'y a que les denées les plus commu-
nes : enfin le peuple y eft peu nombreux ,
parce qu'en 1721 on y exécuta par ordre
de Pierre le Grand , fept cents habi-
tans , qui refuferent de prêter le fer-
ment de fidélité. Ceux d'aujourd'hui
paroidnt fainéans : pendant toute une
femaine que nos bateaux furent Jan^
E N s I B E R I E. S5
TAgarka , il y eut continuellement fur
le rivage une foule de curieux qui les
regardoient. Nous n'eûmes point dans
cette ville l'incommodué que nous
avions eue par- tout jufqu'ici : on n'y
voit point de tarakanes , & on n'eu
trouve plus par delà i'Irtich. Lorfque
nous partîmes de Tara , on nous donna
une efcorte de vingt flouchivies , à qui
l'on diftribua des armes &c de la pou-
dre. Ces flouchivies font des troupes lé-
gères a pied , comme les cofaques le
font à cheval.
Près de l'embouchure de la Tara , efl
un village tatare , oii demeure un knia-
zès , ou petit pince; il veille fur les
Tatares de cette contrée , qu'on appelle
iéfachnies ou tributaires. Nous fîmes
venir le prince â notre bateau : il arriva
dans une grande chaloupe à quatre ra-
mes, ôc fes bateliers lui témoignoient
beaucoup de refped. Il étoit de belle
ligure , de moyen âge , Ôc habillé com-
me les Tatares : il nous fit préfent d'un
gros agneau. La converfation que nous
eûmes avec lui , nous fit juger que
c'étoit un homme de fens. Ayant vii
par hazard une de nos boufToles , il
nous dit qu'il en avoir appris Tufage
d'un matelot de diftindion qui voya-
^(y Voyagé
geoit : lesTatares nomment matelots tous
les ÇTQns de mer. Il ajouta que l'aieuille
aimantée le dirigeoit vers la grande pou-
tre de fer , placée à l'un des bouts de la
terre , &c qui s'élève jufqu'à certaine
petite étoile. Il nous demanda de l'opium
Se nous en montra quelque peu, mais
qu'on avoit falfîhé par le mélange d'un
autre extrait. Quand on en a mangé le
foir , nous dit-il , on eft le lendemain
pokhmiéli , c'eft-a-dire , dans l'état où
met rivrelfe de la veille. Nous laiflames
le prince très content de nous, ôc nous
reprîmes notre route.
Nous faifions faire ici bonne garde»
Nous avions fur la rive orientale le dé-
fert barabin , fur l'occidentale le dé-
fert cofaque. Les Tarares barabins étant
fujets de l'impératrice , nous n'avions
rien à craindre de leur part ; mais la
îiorde cafatche ou cofaque , vifite quel-
quefois ces déferts. La wviere les em-
pêchant en été de paffer dans celui des
barabins , le défert qui eft de leur côté
n'en eft que plus dangereux , d'autant
plus que de l'Irtich à la horde cofaque ,
il n'y a que trois jours de chemin : ces
brigands courent ce défère , tuent les
hommes & emmènent les femmes. Ils
traitent pomtani les Tatares moins mal
ï N s I B E R r E. 2j
que les RuiTes j ils les font marcher avec
eux pendant quelque temps , les battent
chemin faifant , les mettent nuds de les
renvoient. Ils emmenoient autrefois les
RuiTes en efclavage : j'en ai vu quelques-
uns qui leur étoient échappés , &c qui fe
plaignoient extrêmement des traite-
mens qu'ils en avoient reçus.
La rivière couloit ici en droite ligne ,
nous avions bon vent, nous parvînmes
bientôt à la rivière d'Om ; elle fe jette
dans rirtich , par la rive droite j quel-
ques-uns la nomment la rivière noire ,
parce que les eaux en paroiffent noires ,
quand on les compare aux eaux de i'Ir-
tich : les unes & les autres ne fe confon-
dent parfaitement qu'à près d'un quart
de lieue au-defTous del'Om.
Nous pafsâmes devant le ruifleau de
Solonovka, qui vient d'un lac falé , iitué
vers l'occident , environ à deux lieues
dans le défert. 11 y a beaucoup de ces
lacs dans les deux déferts qui bordent
ici rirtich. Je vis un diredVeur des mi-
nes 5 qui âvoit demeuré quelque temps
à celles de Kolivanne , & qui me donna
du fel de ces lacs , qu'il avoir obtenu par
la diffolution & la cryftallifation. Il était
parfaitement femblable au fel de Glau-
ber , ôc les mineurs l'employoient avec
'8s Voyage
fuccès au lieu du fel purgatif anglois.'
Le fort de Cliéléfinslc eù. femblable à
tous ceux que nous avions vus : l'en-
ceinre en cft affés grande. Lorfqu'on
voulut y conft:ruir3 un fort, on ne choifit
qu'un petit terrein que l'on entoura d'un
rempart de bois ; ce petit rempart fub-
fifte encore, oc renferme une chapelle 6c
la maifon de la chancellerie : il eft dans
l'enceinre du nouveau fort , près de la
rivière. On a bâti des cafernes dans ce
fort parallèlement au petit rempart de
bois. Le commandant a le grade de lieu-
tenant : c*eft un Suédois qui embralfa
la religion grecque dans Tobolsk , en
17^ 1 . 11 y a dans ccfort une garnifon de
foixanre-dix hommes & quatre pièces
d'artillerie. 11 n'a pas d'autres habitans
que ces foixante-dix foldats Ôc cent
flouchivies : ainfi les environs de ce fort
font incultes ; on y apporte tout de To-
bolsk, de Tara ou d'Omsk. Nous n'y
trouvâmes un agneau qu'avec beaucoup
de peme , ôc les nabitans s en excuferenr
fur ce qu'ils en a voie m perdu depuis peu
plus de cent dans le défert. Us font fort
expofés à ce malheur , parce que les
moutons qu'ils mènent pairre , forit fou-
vent pourfuivis par les bef-es fauvages ,
& s'égarent dans les bois. Lqs habitans
I M s I B E R I î. ?^
de ce fort ne vivent, pour ainfi dire, que
de leur chafFe : ils font fccher la chair
des bctes qu'ils tuent, & la gardent pour
le befoin. Tous les toits y font de terre
êc fans charpente , afin que le feu n'y
prenne que difficilement.
Au-delà de Chélcfinsk , nous voya-
geâmes avec lenteur &c difficulté. Les
bords de la rivière jufques là couverts
dofiers de de peupliers, ne l'ctoient plus
que de vi'eux bois , que font flotter au
printemps les eaux qui débordent. Nous
n'avions point eu de vent depuis Ché-
léfinsk : nos bateliers étoient las de tirer
fi long-temps contre le courant , ôc ils
avoient de plus à marcher fi^r ce bois
flotté qui couvroit la rive. Nous vîmes
a l'occident quelques maifons , dont la
dernière eu. habitée pnr cinq ou fix hom-
mes , qui fe font raffemblcs pour chaf-
fer ôc pccher , 3c qui partagent leurs pro-
fits : on les nomme en langue du pays
promichlennikes. Ceux-ci étoient de
Tara y ils avoient embrafTé ce genre de
vie , parce qu'ils n'avoient pas , difoient-
ils , d'autre moyen de payer limpôt. Ils
font fécher au foleil les iaffi ou rougets ,
les truites , les brochets , les tenches , ÔC
rejettent dans l'eau les perches Ôc les co-
jaiTins , parce qu ils ne font pas propres
t)0 V O V A G I
a fccher. Ils fechent auiîî les bêtes qn*ils
tuent à la chalFe : on man:;e en ce pays-
ci beaucoup de viande & de poitrons
fecs. Ils retournent dans leur pattie vers
l'automne , avec leurs proviiions , 5c les
y vendent. A l'approche de l'hiver, ils
reviennent a leur demeure , ou plus or-
dinairement à une autre habitation qu'ils
ont au bord oriental de la rivière , Je ils
chaffent pendant tout l'hiver.
Il y a dans ce canton beaucoup de fan-
gliers : je n'en ai vu nulle part de plus
gros ; cependant on n'y trouve que des
olîers de des peupliers blmcstSc noirs,
peu propres à nourrir ce^ animaux : ils
n'ont à manger que de l'herbe &c des ra-
cines.
Notre navigation devcnoit trcs-diffi-
cile ; les bancs de fable , les grands dé-
tours de rirtich , le vieux bois qui cou-
vre les bords de cette rivière , les arbres
dont elle eft remplie dans certains en-
droits , rendent le trajet de Chclcfinsk
à lamichcva , auHi pénible que dange-
reux , fur-tout lorfque Ton va jour &
nuit , comme nous avions prefque tou-
jours fait.
X
I
t K s 1 B E R 1 I. 5?I
f
CHAPITRE XV.
Mœurs des bateliers tatdres, IncommoH-
tes du voyage,
^'yOus continuâmes notre roiire avec
^ lenteur ma^lgrc le zele &: l'ardeur de
nos bateliers tntâres \ ils fcnt en général
officieux j pailibles & de bonne volonté.
Nous les avons vus fouvent travailler
jour &: nuit, fans proférer une feule
plainte. Un jour que l'eau entra dans
notre bateau , ils nous donnèrent un
exemple frappant de leur bonne volonté.
Nous avions beaucoup de cochon kimé ,
&: l'on fait que toucher cette chair efl:
une abomination parmi les Tatares ;
mais il falloir au plus vite décharger le
bateau ; la néceiîité commandoir , ils
obéirent. Une autre fois, un àQs co-
chons de lait que nous avions , tomba du
bateau dans la rivière ; un Tatare s'y jette
audî-tôt 5 le fuit à la nage <S: nous le rap-
porte.
Nousavons vûfouvent avec quelle ar-
deur ils fe fecourent. Entre ChéJéhnsk
& lamichcva , il falloir que trois ou
quatre d'entre eux allaffent devant la
barque en nageanc ou marchant dans
9z Voyage
l'eau pour fonder la rivière Sc nous env
pécher de donner fur des bancs de fable :
un d'eux qui ne nageoit pas bien ,
chofe extraordinaire dans un tatare,
couroit rifque de fe noyer dans un creux
où il tomba ; dè« que ceux du bateau
s'en apperçurent , trois ou quatre fautè-
rent a l'eau , allèrent à fon fecours ôc le
retirèrent.
Nous n'ayons remarqué en eux nul
penchant au vol ; en effet ils font renom-
més pour leur fidélité ; ils méritent aufîî
de l'être pour leur franchife. Ils ne font
poiot de ferment • un fîmple coup
frappé dans la main eft un lien plus fort
pour eux que les fermens pour plufîeurs
chrétiens. Zélés pour leur religion , ils
en rempliffent les devoirs avec la plus
grande exaditude j je les ai toujours vus
commencer & terminer leur repas par
une prière j ils ne mettent jamais à la
voile , qu'ils n'aient crié leur fouhait de
bonheur.
Ils font prefque tous maigres Se ba-
fannés j leurs cheveux font noirs. Lorf-
qu'ils ont des provifions , ils mangent
quatre fois par jour : leur nourriture or-
dinaire efl l'orge ; ils le mangent un peu
rôti 5 mais lorfqu ils veulent fe régaler ,
ils le fo;it cuir^ de nouveau dans une.
E N s I B E R I E. <J|'
poêle avec un peu de heure : ils aiment
beaucoup la chair de poulain , mais ils ne
peuvent pas toujours en avoir. D'ailleurs
ils font peu délicats ; je les ai vus tirer da
feu des morceaux de viande prefque tout
pourris ôc les manger de grand appétit.
Nos tatares fe firent à Omsk , a Tara Se
quelquefois auHi dans la route , un ragoût
qu'ils nomment bichbarmak , ce qui ,
traduit littéralement , fignifie le ragoût
des cinq doigts : on peut le faire avec
quelque animal que ce foit , mais il faut
qu'il foit mangé tout entier dans le
même repas.
Curieux de les voir faire ce ragoût,
nous leur achetâmes un agneau. La
defcription de leurs cérémonies fatis-
feroit davantage , fi l'on favoit ce qu'il
y entre d'idées reiigieufes : mais n'ayant
pu en ctre inftruit , je dirai feulement ce
que j'ai vu. La chofe fut commencée
par trois Tarares , dont l'un faifoi t l'office
de boucher. Après avoir lié les pieds de
lagneau , ils le portèrent au côté du
bateau qui regardoit le midi , c'eft-à-
dire la Mecque , lui tournant la tête
vers ce coté ; ils s'y tournèrent eux-
mêmes & firent leur prière accoutu-
mée. Enfuite le boucher égorgea l'a-
gneau , de lailTa couleç le fang dans h
94 Voyage
rivière : lorfqae l'animal fut mort , il
ver fa de l'eau fur la bleiTure , le mit à
terre & le dépeça j il abbatit d*abord
le pied droit de devant , enfuite le gau-
che , enfin les deux derniers dans le
même ordre ; puis coupant près de la
gorge & des deux côtés du fternum , il
enleva la peau reftée fur cet os avec la
chair de deflbus qu'il mit de côté. 11 fuf-
pendit l'animal à une corde par les pieds
de derrière , lui coupa la tète , fendit
la peau du haut en bas , coupa les par-
ties ôc les jetta ; alors il tira toute la
peau , coupa la poitrine , enfuite le ven-
tre : le nombril & la ve(îîe furent jettes
à l'eau. Le cœur fut incifé en plufieur^
endroits & tout le fang que l'on en tira
fut jette, ainfi que le fang du foie Ôc
des autres inteftins. L*eftomac 6c les
boyaux furent prertés avec les mains &
lavés dans l'eau chaude. Les glandes
du méfentere furent jettées ; les intef-
tins étant tirés , on coupa les quartiers de
devant , puis les côtés ôc les quartiers de
derrière : jufques-là le Tatare qui fer-
voit de boucher avoit tout fait avec fes
deux aides , mais tous les autres fautant
alors aux quartiers de l'agneau , oterenc
la chair de defTus les os & la coupèrent
en petits morceaux. Le petit morceau
^ s SiBERII. c)f
dtt fternum Fur loti fur les charbons ôc
mangé comme un mets friand j ils firent
cuire en même temps les os avec ce qui
rertoit delfus , Ôc après avoir fait leur
prière , ils mangèrent avec les doigts
lans couteau ni fourchette. Enfuite ils
palFerent aux inteftins &c de-li vinrent
i la viande : tout fut expédié de la
même manière & avec une promptitude
qui nous fit plaifir. L'agneau fut mangé
par vingt Tarares ; ils commencèrent
la cérémonie à dix heures du matin : il
me paroît que le principal, le divin de ce
repas eil de n'y employer que les doigts.
Dans notre voyage par eau nous n'eû-
mes aucune autre incommodité que
celle dQS coufins , mais il y en eut
toujours fur notre bateau. Ils s'attachent
au premier endroit de la peau qu'ils trou-
vent découvert , y enfoncent leur ai-
guillon, pompent le fang jufqu'a ce
qu'ils en foient pleins & recommencent
à voler : ils tourmentent fi fort les
vaches dans Uimsk , qu'ils en font
mourir. Ces petits animaux font fore
délicats ; il ne faut pour les tuer , que les
toucher légèrement. Lorfqu'on les tue
à l'endroit qu'ils piquent , il y refte un
peu de l'aiguillon ôc la douleur eft plus
vive j à l'endroit de la piquure il fç
^S V O Y A G s
forme communément une tache rougô
qui palTe enfuite , mais il y a des per-
fonnes à qui cette piquure caufe des
ampoules î'emblables à celles que caufe
Tortie. On fe garantit de ces animaux
en s*entourant Ta tcte d'une efpece de
crible, au travers duquel on peut voir dt
on garnit les lits , de rideaux faits
d'une efpece de toile ruffe qui eft fort
claire. Nous fimes ufage de ces deux
moyens , 6c nous trouvâmes des incon-
véniens à l'un & à l'autre. Le premier
échauffe trop la tctc, parce qu'il pade
peu d'air au travers du crible , & on ne
peut le fupporter long-temps , quand il
fait trcs-chaud. Le fécond nous fut d'a-
bord aflcs inutile : nos lits étoient rem-
plis de couùns Ôc nous dormîmes peu
pendant quelques nuits.
La grande chaleur du crible m'ctnnt
infupportable , je voulus braver les
moucnerons ôc j'en vins à bout fur le
bateau , fur-tout lorfqu'il faifoic froid
ou fort chaud ; mais lorfqu'il pleuvoir
un peu ou que le ciel fe couvroit, il
n'étoit pas poilible de s'en garantir. 11
fallut revenir au crible , mais il ne dc-
fendoit que le vifage , «Se on ne pouvoit
ni écrire ni refter tranquille ; ils pi-
quoient au travers des bas ôc de la che-
mife.
EN Sibérie. 't^y
^^fe. Je mis des bDCcines de cuir , d^s
ganrj de femme , par-defTus encore des
ganrs d'homme , & dans cet accoutre-
ment jj pus écrire. Je voulus un jour
aller à terre le vifage & les mains
nud>, mais je ne peux exprimer ce qu^
JY Ibulrris; jy trouvai plus de cculins
que fur le bateau, oc j'eus dans un me-
ment le vilage ôc les mains couverts
d'ampoules qui me caufoient une dé-
mangeaifon continuelle : je revins vite
au bateau me ballîner avec du vinairrre ^
qui me foulagea beaucoup.
Nous nous appercumes bientôt que
ceux qui nous tourmentoientla nuit , ne
palfoient point au travers du rideau ,
mais fe gliifoient par-delfous entre le
rideau & le châlit. 11 nous fut aifc d'y
remédier : nous attachâmes le rideau >
i'appliquant au châlit bien exadement,
ôc nous dormîmes en paix. Lorfq le nous
voulions être fans crible pendant le jour
dans nos chambri-s, il falloit y entrete-
nir de la fumée. Des qu'il fiifoit un peu
de vent & qu'on ouvroit ks fenctres ,
l'incommodré devenoit moindre ; mais
le meilleur expédient que n mis trouvâ-
mes, fut de taire drelTer fiir le bateau
une efpece de tente : il y faifoit touiours
un peu de vent, &: ks confins ne le fo|^.
Tomç L R
9^ Voyage
tiennent pas , nous pouvions donc y ctrô
lins crible 6c fans gants.
Plus nous approchions de lamichcva ,
nioii"!S ces animaux nous incommo-
doient : dès que le temps fe retroidiifoit ,
ils fe colloienc aux murs de nos cham-
bres , comme s'ils eulfent été morts :
mais quelques heures de chaleur les ra-
nimoient. Nous trouvâmes vers lami-
chéva une efpece de mouches très petites
qu'on nomme en langue du pays
mochki j elles font à peine fur la peau
qu'elles font remplies de fang : des
qu'on les touche , on les tue 6c on en*
fan^rlante l'endroit où elles font.
CHAPITRE XV L
Voyage par terre. Feux du déjcrt. Lac
faU, Fort lamichéva,
LA lenteur de notre bateau deve-
nant intolérable , nous demandâ-
mes des chevaux de nous allâmes par
terre avec la moitié de nos flouchivies.
Notre chemin traverfoit des plaines dé-
fertes \ nous vîmes ça & là pendant la
nuit des feux dans l'éloignement ; nous
les avions déjà vus pendant qirelques
EN Sibérie. ^^
nuits , 5c les llouchivies nous dirent que
le défert brùloit. Nous éprouvâmes dans
ces plaines une chaleur prefque infup-
porcable , ôc celle que nous reirentîmes a
lamichéva fut 11 vive que nous ne
croyions pas pouvoir la foutenir plufieurs
jours de fuice : il y a apparence qu'elle
ccoic caufée par les incendies du dcferr.
Il y avoit peu de temps que nous étions
dans ce fort , iorfque nous entendîmes
une caille appeller au feu : nous fumes
bientôt que le défert brùloit de que le
vent poulfoit le i"eu vers le foit avec
violence. Nous allâmes au rempart,
6c nous vîmes dans la plaine de grands
feux très - clairs : quelques uns fem-
bloient un loncr ranc^ de maifons illumi-
nées. Le major qui commandoit dans le
fort , n'étoit pas tranquille ^ le feu n'en
étoit pas à plus d'une lieue : il fit or-
donner aux femmes de porter dans
leurs maifons quelques féaux d'eau , &
envoya des hommes faire un folTé au
dehors pour couper au feu le chemin
du fort j mais il s'éteignit prefque entiè-
rement. Ce défert ftérile ôc fec reffemble
a un champ rempli de chaume*, l'herbe
defTéchée qui le couvre s'enfiamme aifc-
ment & eft bientôt cpwftînïée : elle brûle
ile proche en prgdffe & Reiit percer le fea
^ ^^'^^^ Eij
1^0 Voyage
dans plufieurs endroirs par le moyen des
étincelles. De plus, on voit dans ce dciert
beaucoup d'endroirs marécageux ; il y
en a qui pendam l'ccé font enticre-
me!U lecs &: ne produifent aucune
herbe ; enhn il y a des lacs ôc des che-
mins battus : le feu s'aircte a tous ces en-
droits 3c s'cteint de foi-mcme. Au refte
ces incendies n'y font point des phcno-
meiies ; avant lamichcva nous en
avions vus ^ nous en vîmes encore
après , 6c les habitans de ce canton
nous dirent qu'ils en voyoient prefque
tous les ans. On les attribue à deux cau-
fes : la première ed: que d'un fort à l'au-
tre il n'y a point de village , & que les
voyageurs obliges d'allumer des feux
dans la campagne aux endroits où ils
s'arrctenc , fe remettent fouvent en
route fans les éteindre : la féconde eft
le tonnerre; les orages font fréquents
dans ce canton : nous en eûmes deux ou
trois par jour pendant hs huit derniers
que nous y pafsâmes : mais la première
de ces caufes eft la plus fréquente. Du
côté de la horde cofaque, endroit que
ces brigands ne fréquentent plus , &c où
il palfe très rarement quelques chalTeurs
■&c jimais de voyageurs , nous ne vîmes
Je feu qu'une fois & dans un feul en^
I
EN Sibérie. loT
droit , tandis que du côté de l'orient où
patient les voyageurs, nous vîmes plu-
lîeurs feux pendant plufieurs jours en
ditfciens temps 3c en plufieurs lieux.
Le lendemain de notre arrivée , nous
allâmes avec une petite elcorte au fa-
meux lac falé 5 nommé lamicha. Il eft
environ à deux lieues , à l'orient du
fort qui en a tiré le nom qu'il porte. Ce
lac elî une merveille de la nature : il eft
de figure ronde 3c a plus de deux lieues
de tour ; l'eau en eil: extrêmement fa-
ite : elle oîi rouge au folcil comme l'eau
qui réfléchit les premiers rayons du jour ,
(^c le fond eil d'un felqui paioitcryiblîi-
fc. Les bords en font auffi couverts : il
eft blanc comme la neige 6*: tour en
cryftaux cubiques : il y en a une telle
quantité qu'on en chargeroit en peu de
temps plufieurs bateaux , ôc aux encroirs
où l'on en prend , il s'en reforme de
nouveau dans l'efpace de cinq ou fix
jours. E'ifin ce lac en fournit les provin-
ces de Tobolst 3c de lénifTei , <!?<: en
fourniroit plufieurs autres.
Le gouvernement s'efl: empiré au
commerce de ce fel , comme de celui
de tout l'empire : on le vend ici douze
copekes le poud, ou environ cinq de-
niers la livre, & vingt copek^is ou huit;,
E iij
Tt)i' Voyage
deniers la livre a Tobolsk , à Tomsk Si
à lénifeisk. Il y a près de ce lac , fur une
hauteur , une garde de dix hommes , qui
veille à ce qu'il ne foir pris de fcl que
par les envoyés du gouvernement. (>e
fel eft d'une qualité fupcrieure ; il efl
plus blanc que tout autre ^ plus propre
a faler les viandes.
CHAPITRE XVII.
Départ de lamichév.i. Saiga,^ AUarmts
des Yoyjgeurs»
NOus partîmes de lamichéva fous
une efcorte de vingt hommes ,
commandes par un enleigne S>c un capo-
ral. On ell oblige d'aller Tur les mêmes
chevaux jufquM Sempalat ^ il faut donc
les faire repofer &: paître de cinq en cinq
lieues. On s'arrcte ordinairement auprès
d'une rivière , dans les endroits où il y
a de bonne herbe : ces endroits font
nommés places de fourage. Hors de ces
efpeces de prairies nous marchâmes tou-
jours dans le défert , c'eft*-à-dire, en
des champs arides , &c prefque toutes les
nuits nous vîmes de ces feux dont j'ai
parlé. Ncnis pafsames auili dans quel-
EK SlBERlt. 105
qucs endroits qui avoient biulc peu au-
paravant^ ils croient tout noiis. Je re-
marquai que le feu avoit mis en char-
bon les tiges des plantes , fans endom-
mager les racines. A quinze lieues de
lamichéva , nous pafsamcs devant un
hc qui n*a d'eau qu'au printemps y il ttoic
alors deffecht & couvert d'un Tel un peu
amer : nous en avions déjà trouve de pa-
reils entre Omsk &: Tara , 6c nous en vî-
mes encore en plus grand nombre iur le
chemin de Sempalar.
A moitié chemin de cet endroit , la
terre change de face : au lieu des fables ,
des faulcs , & des peupliers blancs èc
noirs que Ton iroi^^'e depuis Chélclmsk,
on commence à voir de la terre noire
mêlée de gravier , ôc un grand nombre
de fapins &: de bouleaux qui croiifent
dans la plaine ^Sc fur le bord des riviè-
res. La plante la plus remarquable de ce
canton , c'efl: la fauge j elle y croît en
grande quantité , 6c c'efi: le premier en-
droit où je l'aie trouvée.
Quelques-uns de nos f ^Idats nous de-
mandèrent permiiuon d'aller à la chai-
fe , parce qu'il y a beaucoup de faiga de
l'autre coté de la rivière. Le fniga rel-
femble au chamois , mais il a les cornes
droites. On ne trouve cet animal dans
ib~4 V o y A G f
aucun autre canton de la Sibérie : celui
qu'on appelle du même nom dans la
province d'Irkoutsk, eft le mufc.
On mange fouvent ici de cette efpece
de chèvres lauvages : elles ont entre la
chair ôc la peau , mcme pendant qu'elles,
vivent, plufieurs gros vers blancs, longs
d'environ neuf lignes , «Se pointus par les
deux bouts j ces vers font fort dcgou-
tans, on en trouve aufïî dans Tclan ,
le rêne, le chevreuil : les vers de ces ani-
inaux , de mcme que ceux du bœuf, ne
paroiff^nt différer des vers du faiga que
par la grofleur. Quelqu'cloge que l'on
nous fit de la faveur de cet animal , que
Ton égale a celle du chevreuil , à peine
eûmes-nous vu ces vers , que nous perdî-
mes l'envie de manger du faiga.
Nos foldats moins délicats que noits
vouloient en tuer, mais il falloit palFer
la rivière , & ils n'avoient point de ba-
teau : ils firent aulTi-tot un radeau avec
deux arbres qu'ils lièrent enfemble ; un
autre morceau de bois fervit tout à la
fois de rame & de gouvernail , de ils
s'embarquèrent. Le courant les fit un peu
dériver , cependant ils abordèrent &: re-
vinrent quelque temps après avec trois
faiga.
/Lprès avoir fait neuf haltes, nou^
ÏN SlBERrË. ÎOJ
?.ri*lvAnies à Sempalat ; deux loldats que
nous y avions envoyés , vinrent au-
devant de nous , ik nous dirent que deux
houiines de la garnifon s'étant hafardés
à palfer la veille à la rive des Cofaques ,
les Kalmouckes avoient tué l'an &Z bleffc
l'aurre à mort. Cette nouvelle nous al-
lanna : nous n'avions pas cru juiques
alors devoir craindre les Kalmouckes;
L'officier qui commandoit dans le fort,
n'étoir nullement propre d nous ralîurer j
fort effrayé lui même , il craignoit d'èrre
attaque. Il nous dit qu'il y avoit peu de
temps que les Kalmouckes s'étoient
prcfentcs a fon fort , au nombre de cent ,
qu'après s'v ctre informés de la fanré de
i impératrice , ils avoient dit qu'il y
avoit encore dans le voikna^e cent au-
très Kalmouckes , mais qu'ils n'en vou-
loient qu'aux Cofaques & nullement aux
Ruifes.Le commandant regardoit ce pro-
pos comme une rufe de guerre , ôc
croyoit que leur enrreprife regardoit fon
fort.
J'allai chez le foldat blefle , dans l'ef-
pérance de lui erre utile : il me raconta
fon aventure , & me dit qu'il avoit été
attaqué par cent cinquante cavaliers kal-
mouckes , qu'il s'étoit aulfi-tot Jette dans
la rivière , pour gagner l'autre bord à la
E V
10^ V O Y A G F
nage, que les Kalmouckes lui avoicrtî
tiré quelques coups de inourquet , que
quelques-uns lavoient pourfuivi , &;
qu'un d'eux l'ayant atteint , lui avoic
donné un coup de lance dans le dos ,*&
à l'inftant s'ctoit retire vers le gros de la
troupe. 11 ajoura qu'ayant atteint fon ca-
marade qui ccoit derrière lui à quelque
didance , ils l'avoient tué fur le champ,
qu'ils avoient mangé très prompremcnc
du pain qu'il portoit , qu'eniiiite ils
avoient «Icchiré & partage entr'eux Ces
habits. Je lui demandai s'ils n'avoient
pas été les agreffeurs , &c ne s'éroient
pas fervis de leurs armes : il me répondit
qu'ils n'avoient tiré que fur les faiga ,
éc n'avoient vu de Kalmouckes qu'à l'in-
ftant qu'ils furent attaqués. On alla visi-
ter le champ de bataille , Ôc Ton n'y
trouva que dix-fept traces de chevaux.
Cette obfervation nous ralfura ; nous en
conclûmes que le récit du foldat n'ctoit
point exaél , & que ces dix-fept cava-
liers étoicnt des voleurs kalmouckes.
§^
t >r Sibérie. 107
CHAPITRE X V 1 1 1.
'Ruines de Sempalat &fon de me me nom.
NOus parrîmes pour Sempalat des le
Itriidemain de notre arrivée : le che-
min cft montagneux , fablcnneux &c dit-
hcilô^ il rraverfe une partie du dcfert.
Sempalat eft dans ce dcfert environ à
quatre lieues du fort qui en a tiré le nom
qu'il porte. Les Rulfes ont ainfi nommé
cet endroit , parce qu'on y voit les ref-
tes de fept anciennes maifons bârics en
pierre : on les appelle en langue kal-
moucke , le couvent de darchan tfort-
chi. C'eft une efpece de couvent que ce
kalmoucke idolâtre nt bâtir , &: qu'il hp-
bita : on n'y trouve ni ordre ni magnifi-
cence y ce font fix maifons élevées fîinç
fymmérrie Tune auprès de laurre. La plu-
part n'ont que quatre murs : l'une tft
quarrée ,'une autre eft pyramidale , routes
les autres font rectangles. On voit en-
core dans l'une deux idoles de bois , qui
repréfentent des ours : dans une aurre le
plancher eft d'ardoife , le platond dp
briques , & il y a quelques figures hu-
maines peintes fur le plâtre ; mais le
Evi
io8 Voyage
temps les a rendu mécoiinoilTables , Sc
le peu qu'il a épargne ne fait point re-
gretter ce qu'il a détruit. On n'y voit pas
une feule voûte , <5c le dclfus des poires
appuie fur une fimple planche. 11 y avoit
dans ces batimens quelques morceaux
de porcelaine : nous y vîmes aulli une
grande toife , d'où Ton a tiré depuis peu
<leux onces d'or , qui éroit , dit-on , fort
pale, ôc nous trouvâmes parmi des rui-
nes, une colonne de pierres brifce en
deux , dont le chapiteau repréfentoit
une tcte iiumaine.
On fc fcTt dans ce canton d'une efpcce
cie chaloupe , nommée failfanka , qui
fut inventée par Likherov, général ma-
jj;r. Ce général marchant à Noui-Saif-
fan, ou le Lac des Nobles, Tan i-io ,
•trouva les eaux f\ baiTLs , qu'elles ne
pouvoient porter de gros bateaux , «S:
ceux du pays étoient trop petits. 11 ht
corrftruire d^s chaloupes qui tranfpor-
terent fcs troupes , fes munitions de
{on artillerie. On fe fert encore aujour-
d'hui de celles de ces chaloupes, qui
font reftées dans le pays; on en conf-
truit tous les ans du même modèle ,
parce qu'elles font très commodes :
en mémoire de l'expédition dans la-
<]uelle elles fervirent , on les appellç
faifTanta.
E s s I B E R I ïï. I*^^
Le Fore de Sempalat fut conftrLUC
en 1 7 1 8 , fur la rive orienrale de l'ir-
tich. Il eft entouré d'un folFc , d'une ra-
gatte ou bariiere j de d'un retranche-
ment en bois ou nadolobi. Tous les ha-
bitans font promichlennikes ou ilouchi-
vies. Les environs font agréables , &
paroilfent fertiles , cependant on h'y
cultive aucun arbre fruitier. On y mange
une efpece de melon que l'on appelle
concombre kalmoucke. (j) Ce fruit,
Jorfqu'il ell mur , a l'odeur agréable du
melon , & plus de faveur a mon goiit
qu'aucune efpece de melon que je con-
noilfe. On y cultive aullî des arboufes ;
mais elles n'égalent celles d'Aftracan
ni en grolTcur ni en bonté. Un ri es bon
manî^er de ce pays eft un ag;ieau kal-
moucke : ils font plus communs que les
nf^neaux rutfes , & le plus beau , le plus
gra^coute trente-cmq copekes , ou qua-
ranre-fix fous huit deniers.
Ici comme à lamichéva , il n'y a
(^)lMelo rotundifolius , fiu(î>u longifT-
iTio,tcrcti, non fulcato. Melo rcrundifolins
fruciu oblongo , tcrcri , non fuicaro, ex flnvo
& viridi colore varîo. Amman ^lirp. rjrîjr,
in imp, ruîhenico fponte prcverùent, icon. 6*
efefcripi. St. TiUrbur^. i 735? , /J. 8 (f> 5» >«''• ^i
(^ 13.
llO V O Y A G H
point de toit de charpente. On n'y con-
çoit point Tufage des vitres j les fenêtres
ne font garnies que de carreaux de pa-
pier : il n^y en avoit mcme pas à la chan-
cellerie , où nous logeâmes ; on ne les
plaça qu'à notre arrivée , & nous trou-
vâmes nos chambres fort fombres.
CHAPITRE XIX.
ancienne hahltadon d'un Kalmouckc Ido"
lâtrc. Tombeaux kalmouckc s, Ruijjeau
de Bcrcffovkd,
NOus trouvâmes dans le dcfert , à
quelque diftan ce du fort Sempalat ,
les ruines de l'ancienne habitation d'un
kalmoucke idolâtre : on n'y voit pkis
que les fondemens d'une maifon qui
ëtoit divifée en flx chambres. Aux^en-
virons de cette maifon , l'on apperçoit
^Q% canaux pratiqués dans la campagne :
ils ont fans doute été faits par les anciens
habitans de ce canton , pour conduire
l'eau dans leurs champs. Il efl probable
qu'ils étoient Boukhares : Bouftoukan
ayant conquis la petite Boukharie, em-
mena en captivité tous les Boukhares
qu'il put trouver. De plus , ce n'efl qu$
IN SiBERÏf. tti
depuis peu que toute la contrée , depuis
Omsk, en remontant llrtich , eft habi-
tée par les Kalmouckes , de ce peuple
ne cultive point , mais vit du produit de
ùs troupeaux : le chef même des Kal-
mouckes n'a point d'habitation fixe. La
principale raifon de cet:e vie errante eft
peut-être la nccelîité de chercher de nou-
veaux pâturages , quand leurs troupeaux
ont confommé toute Therbe de ceux ou
ils font : ils pailFent pendant l'hiver dans
la Kalmouckie , parce qu'il y tombe peu
de neige. Les Kalmouckes ne cherchent
donc que des pâturages y de ne penfenu
point à cultiver.
A deux lieues par delà ces mines , on
trouve une rivière qui fe jette dans Tir-
tich , du coté de l'occident : les Kal-
mouckes l'ont nommée rivière des trois
bœufs j ils la defcendent ordinairem.enc
lorfqu'ils vont en Ruiïie. Les bords en
font très-montagneux , & l'on y trouve
beaucoup de loutres & de caftors.
Plus loin s'élèvent de hautes monta-
gnes 5 OLi nous vîmes plufieurs tom-
beaux ; ce font des monumens oes an-
ciens Kalmouckes ou Boukhares : nous
en avions vu de pareils dans tout notre
voyaae le long de l'Irtich. Les habitans
de ce pays les ont ouverts , te .en ons
'tri Voyage
fouvent tiré beaucoup de morceaux tVot
1k d'argent ; ce font ordinairement d^s
garnitures de harnois , de grands ca-
chets 5 des braiïelets de quelquefois cies
idoles : il y en a aulfi de fer> dé cuivre
ou de laiton. Notre peintre troln'a dans
un de ces tombeaux , cntineir^empaLu es:
lamichcva, de petits coins (de ter. cpi.u-
rés , pointus &c pyramidaux. Si le^^ens
qui ouvrent ces tombeaux y gaghtnt
quelque chofe , Thiftoire y fait une perte
prefquc irréparable : ils fondent tout l'or
& l'argent , «Ssi jettent le fer tk: le cuivre.
En forçant de ces montagnes , nous
arrivâmes au ruiffeau de Béreifovka : les
eaux de ce ruifieau , pures &c clairjs
comme un cryftal , coulent fur de gros
cailloux , avec un murmure agréable ,
à l'ombre des bouleaux qu'elles nrro-
fent ; les bords font couverts de rieurs
Se de tapis de verdure ; l'Irtich & les
montagnes voifmes forment une vue
charmante , &: le concert des oifeaux oii
le roffignol tient le premier rang , ac-
complit les charmes de ce beau lieu.
Les vallées oii nous palfàmes enfuite
font fertiles ^' belles : on y volt quf-l-
ques tombeaux qu'on n'a point fouillés ;
ils font prefque tous entourés de plcr-
les mif es de bout de l'efpece de celles
r N S I B E R r r: i t^
3es environs j ce font des pierres ordi-
naires ou des ardoifes. L'endroit où eft
le mort , cft rempli de pierres & de terre.
Nous nous arrêtâmes près d'un beau ruif-
feau nomme Oulba , dont l:s bords font
de f^rès ôc de gros cailloux , &c à demi-
lieue au-delà nous trouvâmes Oull-
Karriéno-Gorbkaïa-Kicpoll: , qui eft à
qilinze cents quarante lieues de Sainc-
Péterbourg.
CHAPITRE X X.
Ablal'Klt. Oufl^Kamino'GoTsk, Autrtt
tomhcdux kalmouckcs.
ENviron dix-huit lieues à l'occident
de rirtich , il y a un endroit fameux
depuis quelque temps ; on le nomme
Ablai-Kit ou Ablain-Kit : ilconfifte en
quatre maifons. Deux de ces maifon^
font bâties fur un fondement fort élevé
au dc-ffiisdu rez-de-chauffce.La première
eft une grande falle où il y a deux four-
neaux placés chacun dans un angle : ils
font pointus par en haut &c par en bas ,
& ventrus par le milieu ; au fond il y a
un trou par où pouvoir couler quelque
matière , 6c un autre où l'on plaçoit uix
foufilet.
114 Voyage
Dans la maifon qui cft derrière celle^
ci , on voit de mcme une grande faJle ,
tlins laquelle il y avoir aucretois près tie
l'entrée, iur un piedeftal , une f^rande
idule de terre , qui en conrenou feize
autres. IX-iruie ce piedeftal , le mur
ctoit orne de peintures extraordinaires,
comme d'un homme à quatre rctes ôc
\ 1 ': nu.iTre bras, d'un autre à deux
t •. .\ u.i l r.is : je n'ai pas la pnti;.iice
de les décrire , & en renvoyant les cu-
rieux aux figures des alchymifles , je
cr is en dire ce qu'il faut. Il y avoit nulli
dans ce bâtiment une grande cailR* i
plusieurs cafés , où Ton trouva des nVi-
nufcrits, qui font à prclcnt difperfcs
dans toute la falle.
Les maifons (oni de brique , &c per-
cées de quelques rrous, mais il ne pa-
roît pas qu'on y ait tait de fenêtres. Nos
foldacs nous apportèrent beaucoup de
manufcrits , tant kalmouckes que Tan-
goutes , de foute forme , de toute efpe-
ce , & en différens caractères. Les Tan-
routes croient fur du papier fort uni ,
bleu ou blanc > ou de couleur d'or ^ tous
les kalmouckes fur «lu papier blanc &
en encre noire ou rouge. Nous trouvâ-
mes audî quelques papiers imprimés ,
& ou nous apporta des caractères en
IV Sibérie. ïi^
Ixîis : ils ctoient longs , quadrangulai-
rcs êc portoient des lettres mongalcs. \
là couleur noire dont ils ctoient teints,
on voyoitcLiiiement qu'ils avoient icr-
vi y mais nous ne trouvâmes rien dim-
prunc avec ces cara(flcrcs On nous ap*
porta auilî quelques hgures peintes uir
Dois en détrempe Se alFcs mauvailes ,
mais bien confctYces j c ctoit un des or-
nemens du plancher de la féconde mai-
fon : elles reprcfenroient une cipcce de
faint. On nous donna dans Oull-ka-
mcno-gorsk une ima:;e pareille , peinte
en petit fur du papier , mais avec plus
d'art.
11 y avoit encore dans ces maifons un
grand nombre de manufcnrs , i<c quoi-
qu'on eût enlevé les mieux conier/cs, on
pouvoir lire ceux qui reftoient. Ablai-
kit ctoit autrefois le temple d'un prince
kalmoucke , appelle Abiai , de la fa-
mille des Kliochotes : il vivoit vers le
milieu du (lecle dernier , Se fut dc-
polfédé vers l'an i6ji y pendant les
guexres civiles des Kalmouckes.
Durant le fcjour que nous fîmes à
Ouft kainéno gorsk , nous vîmes toutes
les nuits à l'orient , une grande clar-
té ; c'étoit le dcfcrt qui bruloit derrière
les montagnes. Los Kalmouckes de ce
2î<^ Voyage
pays y mettent eux-mêmes le feu poOT
anêter les Cofaques : ceux-ci ne vont ia-
mais qu'a cheval , & les Kalmouckes
brûlant ks fournges qui font entre eux
^ leurs ennemis , ks empcchent d'ap-
procher. ^
Le fort (i'Ouft-kamcno-gorsk a tire
ce nom d'une montagne voifine : il efl à
loccident de cette montagne dans une
plaine afTcs fpacieufe fie fur un bras peu
profond de l'Irrich. Le rempart oft de
terre & revêtu de fafcines, parce ouon
éprouve fouvent ici des tourbillons^ qui
bouleverfentaifément un fimple rempart
de terre. Les environs paroiOlnt moins
bons que la campagne de Sempaiar ; nous
n y trouvâmes que peu d'arboufes c\' de
concombres kalmouckes. La faucre ^
l'hyfope y croiiTent en grande quantité :
on y trouve auOi beaucoup d'animaux
descerfs, des chevreuils, deux cfpcces
particulières de chèvres fauvages , d^s
clans , des fangliers.
Depuis que l'impératrice a fait ordon-
ner de prendre des argalis <?c des maralis
vivans , & de les envoyer à Pcrerbour^ ,
la chaOe s'en fait comme il fuir. On
creufe unefofTe de la longueur , largeur
& hauteur dont efl l'animai que Pou
veut prendre j de part (S: d'autre de certa
EN Sibérie. 117
foire, on fait une longue haie & l'on
recouvre la foiFe avec des gafons : lorf-
c]u'il vienc un animal qui veut palfcr au-
dcU de cecte haie , comme il ne trouve
qu'une ouverture , il s'y lance; mais n'y
pouvant arriver qu'en palFant fur la
folfe, il enfonce le g,\(on , y tombe &z
la bcte cil prife. On dit qu'il fe prend
quelquefois à ce piège des cerfs fi grands
ôc i\ vieux , qu'on ne peut les apprivoi-
fer (Se qu'il faut les tuer fur le champ.
L'impératrice fait payer pour un argali
deux roubles «Se demi , qui tont 16 li-
vres 1 5 fols 4 deniers monnoie de
France.
M. Muller viilta ici quelques rom*
beaux que l'on n'avoit point encore ou-
verts : il vouloit en voir la forme inté-
rieure. Le mort y efl: couché parterre,
la tête tournée vers l'orient : tous les os
avoient confervé leur finiation naturel-
le ; ils s'éroient feulement amollis.
Nous y trouvâmes aulfi quelques petits
morceaux de fer , mais la rouille les
avoir fi fort endommagés , qu'on ne
pouvoit voir à quoi ils avoient fervi.
Le relte de la folTe étoit rempli de caiU
loux , de Tefpece de ceux des ruilTeaux
ôc des rivicres du voifina^re.
o
tiS V O Y A G t
CHAPITRE XXI.
Mine de la montagne plate & de Piktova
Kalmouckes Ourongdu
EN quittant Ouft-kaméno gorsk ,"
nous revînmes fur nos pas. Entre
les ruiffeaux de Gluboka & de Béréf-
lovka 5 nous trouvâmes une efpece par-
ticulière de petits amandiers : j'en em-
portai quelques pieds jufqu'au BéréiTov-
ka, &: je les plantai fur les bords de ce
ruilfeau pour en augmenter les char-
mes,. ,
A quatre lieues de Loube il y a une
montagne nommée Ploskaïa - gora ,
c'eft-a-dire la montagne plate ; c'eft là
qu'on tire la mine que l'on fond à Ko-
livan.Nous nous y rendîmes par de hautes
montagnes d'un accès afTés difficile , &
nous y vîmes un nid de minerai qui étoic
à découvert : la mine n'eft pas a plus
de huit toifes de profondeur. Nous y
trouvâmes trente mineurs , qui peuvent
tirer en un jour depuis quatre cents juf-
qu'â huit cents livres de minerai : la
qualité en eft bonne , mais on ne peut
exploiter cette mine que pendant lej
B N S 1 B E R I î. Tiff
trois mois d'été : le printemps 3c l'au-
tomne les Cofaques fréquentent ce can-
ton , & en hiver la neige couvre toute la
mine. Au pied de cette montagne qui
eft arrofée par lOuba , les mineurs ont
de petites huttes d'écorce de bou-
leau.
A quelque diftance de cette mine eft
la montagne de Piktova ou des fapins
blancs , où il y a cinq auti;es mines qui
rendent beaucoup. On y trouve le mine-
rai à peu de profondeur : il n'y a point ici
de terriers à plus de quinze toifes de
la furface &: prefque tous ne font qu'à
fept. La mine y ell: en filons conii-
dérables de donne douze pour cent de
cuivre pur : on n'y a pas la peine de
rechercher les filons ^ il ne faut que
fuivre les puits des anciens habitans du
pays. 11 n'eft pas facile de dire quels
étoient ces habitans : ce n'étoient point
des Kalmouckes , car ils ne favent en-
core aujourd'hui que fondre le fer. A
un quart de lieue au fud de Piktova , il y
a une montagne , & à un quart de lieue
plus loin une autr^ montagne appellée
Goltfovka-gora , où l'on trouve aulîî
quelques puits. On trouve des puits
de mines fur prefque toutes les mon-
tagnes de cette contrée , de la plupart des
'îio Voyage
travaux anciens ne font que des puits y
il y en a quelques-uns de huit toiles de
profondeur , mais ce n'ert: qu'en un ter-
rein mou &c qui cède aifcment au mar-
teau : il y a donc apparence qu'on ne
connoilfoit point alors ici l'ufage de U
poudre.
Nous rencontrâmes à Kolivan une pe-
tite caravane de Kalmouckes ourongaï
ou tributaires ; ce font des payfans
kalmouckes qui ne fervent point à la
guerre. Ils ont un petit prince qu'ils nom-
ment Omba«S: ils habitoient autrefois ce
canton-ci. Lorfqu on y établit une fonde-
rie 5 ils vinrent faire a ce fujer des rcprc-
fentations , mais ayant ctc pillés deux
fois par Its Cofaques , ils fe font re-
tires de ce canton 6c habitent mainte-
nant à lafource de laTchariche , qui ert:
environ à trois journées de Kolivan:
ils font tort amis des RulTes comme tous
les autres Kalmouckes. Ayant été aver-
tis 1 année dcnuerc d'une irruption dos
Cofaques , ils vinrent en informer les
habitans de cet endroit-ci. Leur avis
fut falutaire ; les Cofaques vinrent en
effet jufqu'auprès de ce fort, mais on
les y attendoit j on en prit un de on
irharta le relie.
Ces Kalmouckes portaient prefque
cou?
EN SlBERIÎ. TIT
tous de longues rdbes , des bonnets
ronds , routes , bordés de fourrure <Sc cou-
ronnés d'une hoitppe jaune ; i!s avoitnc
la raille perite , les yeux petits , les
joues grolfes , le menton long , les che-
veux coupés , excepté une touffe qui leur
p?ndoit fort bas par derrière ^ il y ea
avoir deux , encore garçons , qui por-
toient chacun quatre de ces touffes ; ils
ctoient venus ici pour racheter des vi-
vres. Après que nous leur eûmes parlé
quelque temps , nous les engageâmes à
tir:r des flèches : les leurs font alFés lar-
î^^s ^' peu pointues ; ils s'éloignèrent à
ia ciiilance de fept d huit toifes, «Se en-
fuire drefferent des buts de tou're efpece.
lîs palFerent devant ces buts à toute cour-
fe de cheval & tirèrent une flèche à
chaque but avec une adrelTe éconnanre :
il ell rare qu'ils les manquent. Ce ne
fjnz pourtant que de fmiples payfans ,
qui n'ont reçu vraifeniblablement au-
cune inftruélion académique : ils ont
lec ctriers fort courts, le carquois à la
droite Se l'arc à la gauche. Ils nous
montrèrent deux des flèches dont ils
fe fervent a la guerre &c qui font plus
pointues & plus tranchantes que celles
qu'ils porroient : ces dernières font les
flèches de chaflc.
Tome L R
111 VoYAGÏ
— — — — — i— "i— ■■
CHAPITRE XXII.
Mines de Kohvan. Rujjes fchlfmatiques,
IL y a fur la montagne de Kolivan une
fonderie de cuivre : on y voit vers le
bas les reftes de la première fonderie
qu'on y a établie , d>i du rempart qui l'en-
touroit 5 on la rebâtit des l'année fui-
vante ( 1729) à l'endroit où elle efl: ac-
tuellement 5 parce qu'il parut plus com-
mode. Il y a au haut de la montagne un
puits profond de dix-fept toifes & un hlon
de cinq pieds , dont la mine ell: bleue 6c
verte : elle donne vingt - quatre pour
cent 5 & c'eft la plus riche de cette con-
trée : on l'a cependant abandonnée de-»
puis 1731, ai n h que toutes les autres
des environs , parce qu'un incendie qui
s'étendit depuis l'Irtich jufqu'â l'Ob,
les brilla toutes dans cette mcme année.
On n'a exploité depuis ce temps que cel-
le de Picktova & de Ploskaïa , parce
qu'étant fort pyriteufe , elle efl facile à
traiter, & qu'au contraire les mines de
KoUvane & de Voskréfenski ne fe laif-
fent pas réduire en matte.
A un quart de lieue de cette monta-
gne 3 il y en a une autre ^ au midi , nom-
EN S I B E R I I. 125
niée finaia fopka ou la folitaire bleue ,
parce qu'à certaine diftance elle paroïc
bleue ^ elle ell: extrêmement haute :
lorlque le temps eft ferein on l'apper-
coit de foixante lieues. Elle efl: fameufe
dans cette contrée & fert de guide aux
voyacreurs : on y trouve de petites zi-
belines noires , qui n'ont pas le poil fore
long, mais la chalfe en a été défendue
de peur que le travail des mines n'en
fouffrit. Oh dit que cette efpece ell
fort commune dans cette chaîne de
montagnes & jufques chez les Kal-
mouckes tributaires : on les connoît
fous le nom de zibelines de Kanka-
raga.
Plus loin eft le lac Biélo ôc la monta-
gne de Voskréf^uski. On a tiré de ce
lac au miireau de Bielka , un canal qui
fait aller les machines des mines. Près
de ce lac , il y en a encore trois autres
petits , dont Tcau pourroit fervir aux
raines , 8c faire aller continuellement les
plus grandes machines ; mais il paroîc
que le peu de bois que l'on a ici ,
empêche d'y établir de grands ateliers.
Les montagnes de Voskréfenski fonc
prefque entièrement à l'occident de la
fonderie \ la mine la plus voifme eft à.
deux lieues , la plus éloignée à deux ÔC
F ij
114 Voyage
demie. Dans cet efpace d'une demi-
lieue on a érabli neut" terriers , parce
qu'on y a trouvé autant d anciennes
fouilles. Ces montnc^nes lont fort pau-
vres en compaaifjn de celles de Pick-
tova de de Ko i van ; il eft vrai qu'elles
font remplies de miaer li , mais il y efl:
prefque tour par nids , & dans des cre-
valTes. L'incendie dont j'ai parlé ci-def-
fus , brûla tous les bâtimcns de ces mi-
nes , &: des mineurs expérimentes en
ayant reconnu le peu de valeur, on a
celfc d'y travailler.
Ce fut de quelques payfans chaireurs
établis fur l'Ob , que Démidov reçut en
I -^ 1 ^ , les premiers minerais & quelques
indices de l'endroit où ctoit la mine. 11
obrint un privilège pour rétablillemenc
d'une fonderie , fît l'année fuivante
pluheurs fouilles , de en 1717 établit la
tonderic de Kolivannkagora: elle efl
dans la montagne ÔC protégée par un
fort à quatre baftions de terre , entourés
d'un folié. Vers l'occident efl un vil-
la:;e , &z au nord la fonderie : un mur
de terre entoure le tout.
Le commandant 3c les mineurs logent
dans la citadelle. Le principal atelier efl
compofé de cinq autres ; il y a dans le
pren:iier cinq fourneaux 6c un martinet ;\
EN Sibérie. ii^
Cuivre 5 dans le Iccond deux callcs , liu
fourneau d'ainnaee &c un moulin à
broyer du Tel j dans le troiiicnie on
étanij «Se l'on travaille le cuivre ; dans le
quatrième il y a cinq forges dont les
foufllets ne vont qu'à bras ^ dans le cin-
quième un moulin à fcier ^Sc un bocard
à charbon. On y envoie des fondeurs cC
des forgerons de Catherinebourg «^ de
Ncvianski , mais la plupart des mineurs
font des payfans de diHcrentes provin-
ces , qui viennent gagner ici de quoi
payer l'nnpot. Des qu'ils ont atteint leur
but , prefque tous retournent chez eux , &c
les travaux de la mine en foutirent. De-
midov a établi quelques villages fur la
Tcharich -, qui contiennent au phis
cmquante habitans , 3c il en faudroit au
moms huit cents pour bien exploiter
cerre mine.
Il n'y a point d'églife dans ce fort j la
plupart de ceux qui y travaillent font des
fchifmâtiques qui ont abandonne l'cglife
grecque ou ruiTe : on dit qu'ils ont leurs
livres particuliers fur lefquels ils (c rè-
glent. Il leur eft prefcrit de ne boire ni
manger dans aucun vafe dont un Ruffe
H délie fe feroit fervi , de n'aller dans au-
cune églife ruiïe 5 de s'abftenir enticre-
menLci'sau-de-vie &: de ne faire le ligne
F iij
IK^ \^OVAGE
de \x croix qu'avec deux doigts comme
les prccres riilfes , loiTqu'ils bcniir;;nt ie
peuple Au relie , il paroîtque les repro-
ches faits A la religion ruffe par ces
fchifmariques , n'ont pour objet que du-
petites clîofes. Il n'y a peut être pas en-
tre eux plus de différence qu'entre les
liuhcrfens orthodoxes & les luthériens
pié tilles. Un d eux qui é-toit malade me
vint confuirer : je lui propofai de fe pur-
ger , inais il ne voulut pas y conf^ntir ,
difanr qu'il commettroit un ^rand péché
s*il prenoit une médecine*, je lui repré-
fcnrai qu'il fe trompoit, que Dieu nous
avoit ordonne de prendre de nous tout
le foin pollible : il me répondit que s'il
le faifoit, il s'atrireroit l'inimitié de fcs
compatriotes \ je lui confeillai de la
prendre en fecret , Se je l'y détermi-
nai.
Le principal fchifmatique de ce can-
ton , ell un prétendu fouilleur de mines
qui habite fur la Tcharich , Se a qui l'on
arrribue la fondation d'un couvent de
filles. C'efl un pavfan dont la conduite
peut prouver que fa religion ne détruit
point l'efprit de fourberie. On m'a af-
furc que quelques uns de fjs compatrio-
tes ayant découvert une mine fort ri-
che , il leur perfiiada de la lui indiquer ,
IN S I B E R 1 ï. ÎI7
te courut aunîcot à Dcmidov, dont il re-
çut une ample récompenfe qu'il garda
pour lui.
La fonderie de Kolivan eft aujour-
d'Iuii une des plus conlidcrables qui
foicnt en Europe:on a trouve de nouveaux
filons ; le nombre des ouvriers s'cft ac-
cru. Dcmidov en a pt»rtc des échantil-
lons à Catherinebourg ; il les a mon-
tres a d'habiles mineurs , il les a fait ef-
farer , <^ Ton s'eft bientôt apperçu qu'ils
n'ctoient pas feulement riches en cuivre,
nuis encore en argent , &: de plus que
cet argent tenoit alfés d'or pour mériter
qu on en fit le départ. Démidov a donc
établi de nouveaux ateliers avec des
fourneaux d'affinage. Ces derniers éta-
blilTemeRS font encore devenus plus
éceifaires depuis qu'aux environs de
Kolivane on a découvert une nionragne
fi riche en mines de cuivre tenant ai-
dent , que l'on y a trouvé des liions de
deux à rrois pieds de largeur de qui
s'étend:-nt a plus d'un mille d'Allema-
gne. On y trouve une quantité d'or na-
tif alfcs confidérable : il s'y montre quel-
quefois , foit dans la mine , foit à Li fur-
face , en i^rains ou en petites feuilles
alfés épailfes.
La découverte de cette mine a été
I IV
iiS Voyage
fuivie de celle dj plaheurs autres qiiî
s'ctendent à l'orient au-delà d'Oull: ka-
méno-gorsk: , palfant entre ce fort &c
Nor-failîan ^ jufqu a la rivière de Boul:-
tourma qui fe jette dans l'irtich. 11 y a
donc lieu de croire que cette vafte éten-
due de pays qui efl: entre Tlrtich ik ÏOh
eft rempli j de mines très riches ôc quelle
que foit l'auleur que l'on apporte a l'ex-
ploitation de ces mines , qu'il s'ccoulera
plufKurs fiecles avant que l'an ait cpui-
ie ce trcfor. Il n'eft pcxs oefoin d'y con-
ftruire d:;s machines dilpw^ndieufes pour
en tirer les vapeurs ou l'eau lupcrflue :
le minerai eft par tout à peu de profon-
deur , ôc un puits de dix toifes eft une
chofe rrcs rire dans ce canton. A quel-
que dillance des mines, Démidov a
fait bâtir un village fur les bords de
rOb, une des plus grandes rivières*
de la Sibérie.
9
CHAPITRE XXIIL
Commcnctmtnt de la Sibérie proprement
dite. Tatares Théléïtiches,
NOus paflames enfuite la Tchou-
mich , oC nous fûmes alors dans la
Sibérie proprement dite. J-es habitans de
t s SiBîRlE. 119
ce cûnrou ne croyoient pas que nous
fulîlons chrétiens , parce qu'ils ne nous
voyoienc pas faire le ligne de la croix :
nous nous apperçumes cependant qu'ils
s'ctonnoient qu'étant chrétiens , nous
fuiîions aulli atîables.
Il y a fur la Tchoumich beaucoup de
Tarares , dont la plupart font theiciti-
ches , mais ils font moins nombreux
qu'ils ne l'ont été : plufieurs quittèrent
ce canton lors des irruptions des Kal-
mouckes oc allèrent plus avant dans
la Sibérie : ils reviennent niainrenant
dans leur ancien pavs.
Le village de Kaltirak ed: environ à
cinquante lieues de laTchoumich : il croie
aux environs des pins , des bouleaux 6c
^23 peupliers. Il n'y avoir dans ce village
que quatre familles rulfes ; tous les autres
habitans étoient Tarares , la plupart
Théleitifches ou Kichti miches j plu-
fieurs d'entre eux furent baprifés lors du
voyage apollolique fait chez les Oftia-
ques par Philophei archevêque de To-
bolsk 5 mais ils font peu de cas de cet
avantage. Les chrétiens de ce canton le
croient obligés de porter la croix qu'ils
ont reçue au baptcme, mais ceux-ci ne
fa portent point ^ ils difent hardiment
qu'on les a forcés à recevoir le baptCme
F V
1^0 V O Y A G I
& qu'ils ne Tauroient jamais fait de leur
plein gré : cependant lorfqu'on le de/ire
ils font le figne de la croix : ils fe ma-
rient comme les chrétiens 6c vont quel*
quefois aux églifes rufTes.
Nous allâmes voir une maifon de ces
Tatares , &: nous y trouvâmes aufli des
bancs larges &: bas , avec deux chemi-
nées , dont une pour la cuifine ; le
foyer en eft prefque au raz du plan-
cher , au lieu qu'il eft fort élevé chez les
Tarares précédens.
Nous fim.es venir une femme & une
fille Tatares-Tliéléitifches : cette femme
étoit fort belle , el'e avoir les cheveux
noirs, la peau blanche, l'air doux,
agréable & la taille avantageufe. Nous
lui demandâmes h elle étoit contente
de fon mari ( qui étoit avec elle &c n'a-
voir qu'un œil ) & fi elle ne defiroir
point d'en avoir un plus agréable : elle
nous fit entendre qu'elle verroit volon-
tiers cette métamorphofe , mais que
Dieu ayant voulu le lui donner tel ,
elle en étoit fatisfaite : elle s'énonçoic
alTés bien en Rufle &: paroiUbit fpiri-
ruelle. Elle avoir une longue robe de
foie rouge , fur une chemife de laine ,
& porroit des bas de toile comme toutes
les femmes tatares : le cou de la che-
ïN Sibérie. i^î
rmCo étoit orné de perles de Chine ; elle
écoit ouverte par-devant comme nos che-
mifes d'homme , ôc garnie de bouton-
nières de de boutons de différentes gran-
deurs. Elle portoit un bonnet tatare ,
très bien fait Ôc garni de zibeline j (qs
cheveux formoient deux trelfes donc
chacune palfant fur l'épaule pendoit par-
devant d'environ un pied , éc retournoic
de-là aux épaules où les extrémités de
ces trèfles étoient attachées enfemble :
elle avoit à chaque oreille deux anneaux
d'argent , l'un grand & l'autre petit. A
celui-ci pendoit une pierre bleue en-
chaifée par l'extrémité fupérieure dans
un chaton d'argent : a l'autre pendoit
une plaque prefque ronde , un peu
étroite &c percée par le bas , à laquelle
croient attachés cinq petits globes ou
pierres. La fille étoit habillée de la même
manière , excepté que fes habits étoient
moins bons &c que fes cheveux for-
moient une feule treffe qui pendoit par
derrière.
On nous dit qu'environ à deux lieues
de Kaltirak il y avoit un endroit
autrefois couvert d'eau , mais qui ,
depuis cinq ans, étoit fec & fumoit fans
ceffe. J'allai voir ce lieu merveilleux &
j'y apperçus en effet beaucoup d'en-
I vj
l^i V O Y A G F
droits qui fumoient ; mais la caufe âe
cette fumée ctoir facile a découvrir. la
moiiire avoit tellement multiplié dans ce
marais , qu'elle couvroit toute leau , 6r
le tonnerre ou quelque pallant a voit mis
le feu a cette moulfe. A quelque diilance
de cet endroit , nous vimes encore le
mtme phénomène. Nous trouvâmes
plulieurî tombeaux auprès du village de
Batcliatska , qui eft mué dans une val-
lée fort agréable. \^s relfemblentà ceux
dont j'ai parlé , mais on nV trouve que
de l'argent , du cuivre & du fer.
Environ a une lieue de Kousnetsk il
y a un village de Tarares théléitiches ,
& dans ce village deux efpeces de mai-
fons , dont les unes font habitées l'été ,
les autres Thiver. Celles d'été font de
figure ronde , pointues par le haut , 6c
ont par le bas environ trois toifes de dia-
mètre : on y entre par une petite porte
qui regarde l'orient. A l'extrémité fupc-
rieure il y a un trou rond , qui fert d'if-
fue à la fumée. A l'intérieur & autour
de cjs lîabitations , il y a des bancs à la
tatare; au milieu la terre eft un peu
creufce , ôc ce creux eft le foyer. Elles
font faites de joncs paffés entre des ba-
guettes attachées ♦intérieurement l'une
à l'autre, de afin que la pluie n'y en-
E N s I B E R I E. 153
tre pas , on mec des écorces de bouleaLi
entie les joncs & les baguettes. Nous vî-
mes diitiller re,ui-de-vie dans une de ces
cabines : on faiioit cette opération au
fovcr ordinaire. Il y avoit fur un trépied
un cliaudion de fer o;arni d'un couvercle
1 >
de bois , percé de deux trous , 1 un au
milieu (Se l'autre au cô:é. Celui du mi-
lieu croit bouche ; on avoit adapté à
l'aurre un tuyau de bois recourbé , qui
entroit dans im petit vailTeau placé dans
un autre vailïeau de bois fait comme
une auge &c plein d'eau : c'eft avec du
lait de jument qu'ils font leur eau-de-
vie. Ils commencent par le faire' aigrir
dans une efpece d'ourre qui paroît mal
propre : de-là vient la mauvaife odeur
qu'a leur eau-de-vie , quoiqu'elle pa-
roi ife afTés forte ; ils en font un cas Sin-
gulier , parce que TivrelTe caufée par
cette liqueur n'ell: point accompagnée de
maux de tête comme l'ivrelfe du bran-
devin.
Ces Tarares ne font point mahomé-
tans; leur religion n'a aucune forme
générale, & leur foi paroit fort incer-
taine : ils^ croient un Dieu & l'hono-
rent en fe tournant vers 1 crient tous les
matins & prononçant avec ferveur cette
courte prière , ne nie tue pas. Il y a pues
154 Voyage
de leur village certains endroits qu*il^
nomment Tailga en leur langue , qui
diffère du tarare commun j ces endroits
font diftingués par quatre poteaux de bou-
leau plantés en quarré à une toile l'un de
l'autre j c'eft là qu'ils font leurs dévo-
tions au moins une fois chaque année.
Ils tuent un cheval, l'écorchent Ôc en
mangent la chair auprès du tailga : en-
fuite ils empaillent la peau , lui mettent
dans la bouche une ou deux branches
d'arbre garnies de leurs feuilles. Se pla-
cent ce hmulacre de cheval fur le tailga
qu'ils garniiïent auparavant de traver-
fes. ie tailga &c le cheval font tou-
jours tournés vers l'orient. Les Tara-
res conftruifoient autrefois ces efpeces
d'autels loin de leurs habitations , mais
s'étant apperçLis que les Rulfes fai-
fbient un meilleur ufage de ces peaux de
cheval confacrées , ils ont rapproché les
tailga de leurs demeures. Nous remar-
c}uâmes encore auprès du tailga trois
pieux de bouleau, plantés fur une ligne
droite ôc joints enfemble par une corde.
A l'extrémité fupérieure des pieux étoit
fixée horifontalementune petke planche
quarrée , & de chaque angle de cette
planche s'élevoit un petit morceau de
bois long de quelques pouces ôc entouré
IV Sibérie. ijj
<ie crins. Des rubans de différentes
couleurs , ôc longs d'environ deux pou-
ces pendoient à la corde : j'en comptai
quatorze dans chaque intervalle. Le def-
fus du pieu du milieu croit orné d'une
peau de lièvre ,. ôc il y en avoir une
d'hermine arrachée à la corde entre le
premier ôc le fécond pieu. La chair de
ces animaux eft peut-être auiîi un mers
de leur faint repas. Nous demandâmes
h ce privilège étoit accordé à d'autres
bctes , ôc on nous fit entendre qu'il n'y
avoir que les trois que j'ai nommées.
On nous dit que le renard en étoic
exclus, parce qu'il creufe la terre.
Les tailea font regardés comme des
lieux famts , ôc les peaux que Ion y
place font des offrandes faites a Dieu-
Pendant les cérémonies qui accompa-
gnent ces offrandes , les Tatares fonr
fouvent leurs prières. Ils donnent â leur
prêtre le nom de kamm , Ôc c'efl de lui
que dépend tout l'ordre des cérémonies.
Ils difent que ce kamm paffe quelque-
fois des nuits entières dans la campa-
gne pour étudier ce qu'il doit ordonner.
Il ne fait pas plus lire & écrire que le
reile des Tatares , ôc les fîgnes qui font
connoître qu'il eft digne de la prctrife ,
iont des convulfions pareilles à celles de
i ^6 Voyage
nos pofTccics. 11 dit durant ces coti-
vulfions 5 que Dieu l'a ordonné prctre ,
ôc il en eic crû. Des qu'il elt reconnu
pour tel , il efh forcier ; par la vei'ru de
{on tambour , il peut rendre ce qu'on a
perdu , guérir les malades & prédire
l'avenir : cependant les Tatares nous ont
avoué que (es prophéties &c (es cures
n'étoient pas toujours des plus certaines.
Nous aurions vu avec plaifir quelques-
uns de (es tours , mais norre foi , à cet
égard , paroilTant fort chancelante , on
nous dit qu'il n'y avoit point de kamm
dans le canton.
Ces Tatares ont plufîeurs femmes. Ils
ne mangent point de cochon , mais ils
boivent de l'eau-de-vie , Ôc s'enivrent
afTés fouvenr. Leurs femmes ne font pas
belles , de prefque toutes fument du ta-
bac. Une d'elles m'ayant vu charger une
pipe , tira la fîenne de fa poche & de-
manda de quoi la remplir. Cela fait ,
elle l'alluma , avala toute la fumée , Se
donna la pipe à une autre qui en fit au-
tant : avaler la furriée du tabac eil: un
iifage général parmi ce peuple. Quel-
ques-uns de ces Tatares brûlent leurs
mcrrs , d'autres les enterrent. II? n'ont
dans l'année que deux jours de fête :
celui dont js viens de parler eft le joiir
EN S I Tî r R I F. 1^7
dcfignc pour la provifion d'eau-de-vie.
Il y auroit encoi-e fans doute beaucoup
de chofes à dire de ces Tatares , mais ils
font artificieux & cachent avec foin leurs
uia^res.
CHAPITRE XXIV.
Foie an, Tatares ablntjiens ^ verk'tom<*
skiens. Sortilèges du Kamm,
SElon certaines relations , il devoit y
avoir un volcan prc-s de l'embouchure
du ruiileau d'Abachéva , qui fe jette
dans la Tom. Les îiabirans du pays con-
nrmoient ces relations , & nous aifu-
roient que ce volcan fumoit fans cef-
fe. Tvl. Muiler & moi , nous nous y
rendim:?s , & nous vîmes en effet quel-
que fumée fortir ça ^c là du pied de la
montagne. Lorfque nous tûmes plus
près 5 nous fcntïmes une odeur ttès-
forte : enfin , nous arrivâmes à l'endroit
du feu , 6c nous vîmes que c'éroit un
terrein rcfîneux qui brûloir. Le lit de
terre n'étant pas profond , on pourroic
éteindre ce feu.
En defcendant la rivière de Tom , on
trouve un petit village de Tatares abinc-
fiens. Leurs huttes font à moine enter-
rées : quelques-unes étant couvertes de
î3^ Voyage
traverfes , reiremblent afTés à des haïes.
Les trous de ces efpeces de haies font
bouches tant bien que mal avec toutes
fortes de matériaux , &: les traverfes qui
forment le toit , font couvertes de terre:
la fumce fort par un trou pratiqué au
milieu du toit. L'intérieur de ces mai-
fons eft comme chez les Théléitiens ; il
paroit feulement un peu plus fale. Nous
trouvâmes un feul homme dans tout ce
Village : ils croient tous à labourer. Nous
ne pûmes nous informer ni de leur reli-
gion ni de leurs coutumes : tout ce que
nous en apprîmes , fut qu'elles étoient
conformes a celles des Théléitiens. Le
principal objet de notre voyage , étant
de voir le kamm en exercice de forcier,
nous le demandâmes ; mais on nous ré-
pondit qu'il étoit mort il y avoit deux
mois. Nous voulûmes voir du moins fa
hutte ; on nous dit qu'on lavoit détrui-
te , ôc l'on nous en montra les ruines :
c'eH: un ufage général parmi ce peuple ,
de dctruire les maifons de ceux qui meu-
rent. Nous demandâmes enfin où étoit
le tambour magique : on l'avoir enterré
avec le kamm. Les femmes de ces Ta-
tares font habillées comme les Théléi-
tiennes.
Les femmes de filles tatares verk-
IN Sibérie. 159
tomskiennes ont de chaque coté quatre
trelFes qui pendent par devant : ces tref-
fes font ornées d'un bout à l'autre de co-
quillages de porcelaine , 3c tetminces par
des cachets pareils à ceux qu'on vend en
Rulîîe. Une de celles que nous vîmes ,
portoit de chaque coté a mcme hauteur ,
quatre grands coquillages de porcelaine
difpofés en croix. Les filles avoient de
plus autour de la tète un ruban orné de
ces coquillages.
On nous avoir dit que les Ta tares qui
habitent le long des rivières de Kon-
doma Se de MraiTîi, connoilToient l'att de
fondre le fer , & c|ue l'on n avoir dans
ce canton que celui qu'ils forgeoienr.
Lorfque nous fumes à leur village nom-
mé Gadœva , nous regardions de tous
côtés pour découvrir la fonderie , Ôc ne
voyions aucun bâtiment diffcrenr des
autres j tout relFembloit au village
abintfien , que nous avions vu peu au-
paravant. Cependant on nous conduiiit
a une habitation dans laquelle il y avoit
un fourneau ; nous jugeâmes alors que
toutes les huttes pouvoient être des fon-
deries 5 de qu'il feroit inutile ici d'en
bâtir à grands frais , comme l'on fait en
Europe. Le foyer qui fert de cuifine , ôc
qui eft un trou fait dans la terre ^ eft
140 Voyage
une partie du fourneau. Un chapitem!
d'environ un pied de hauteur , de la inr-
geur du foyer, c'eft-à-diie, d'un demi-
pied de diamètre , & qui diminue de
forte qu'il n'a vers le haut qu'un pouce
ôc demi , fait avec le foyer tout l'appa-
reil mcrallurgique. Il y a au-devant un
trou que l'on bouche durant la fuiîon ,
Se par le côte un autre trou par lequel
pairentdeuxfouftlets. Deux hommes llr-
vent ce fourneau : l'un ilraahe alterna-
tivement le charbon & le minerai ; celui-
ci doit être pulvcrifé , il remplit le four-
neau de ces deux matières , tandis que
fon compagnon fait aller les deux fouf-
flets. Dès que le charbon efb un peu con-
fommé , il en remet, ainli que du mine-
rai , de continue de la forte jufqu d ce
qu'il air mis environ trois livres de mi-
nerai : ils ne peuvent en fondre davan-
taî^e. Le fondeur fouii^le encore quelque
temps , enfuite ôtant avec des pinces la
pierre qui bouche le trou de devant , il
cherche le métal parmi les cendres dent
le foyer ei\ rempli , ôc le frappant avec
un morceau de bois , il fait tomber les
charbons qui s'y étoient attachés. De
trois livres de minerai , ils retirent or-
dinairement deux livres de fer , qui pa-
role encore allés groflier , mais cepc-a-
EX Sibérie. 141
dant fore Bon. Tandis que l'on fondoit
devant nous , nous envoyâmes cheiclier
le kamm du village : il vint avec fou
tambour magique , qui reffembloit a un
crible , de écoit garni d'une pe.iu à l'un
des deux bouts j l'autre bout croit tra-
verfé par un morceau de bois mince au
milieu 5 plus gros de chaque côté , creufé
en forme de verre , pour augmenter le
fon 5 enfin mince ôc triangulaire aux
exrrémircs. Ce fno-^ceau da bois ell: tra-
ver(é par une verge de fer , mais non pas
à Li partie mince du milieu , qui fert
de poignée ; d'un côrc de cette verge ,
pendent cinq morceaux de fer, percés ;
qua-re de l'autre côrc : il n'y a qu'une
bn guette faite d'un morceau de peau de
iicvre , coufu & rembourré. Le kamm
s'étant fait donner fon tambour de fa
baguette , commença Ces fortilé^es : il
parloir fouvent en fa langue , ^romme-
loit quelquefois comme un ours, cou-
roit ça Sz là comme un furieux , & fem-
bioit enfuite revenir a lui : il faifoit d^s
contorfions &z des grimaces effroyables ,
tonrnoit , fermoir les yeux comme s'il
tornboit en fciblelfe. Lcrfqu'il eut joué
cerre firce pendant un quart d'h':ure,
un autre prit le tambour , &: le fortilége
fut fini. Nous lui demandâmes ce que
141 Voyage
tout cela fignihoit , de il nous répondît
<pe lorfqu'il vouloir tirer du diable la
connoiffance de l'avenir , il l'attaquoit
de cette façon , Se qu'il l'avoit fait pour
nous fatisfaire , mais que cette fois le
diable avoir été fourd. Nous apprîmes
que ces gens couroient a leur kamm ,
lorfqu'ils avoient perdu quelque chofe ,
qu'ils étoient malades , qu'ils vouloient
connoître l'avenir ou favoir des nouvel-
les d'un ami abfent. Le kamm leur fait
croire qu'il fait tout cela , qu'il appelle
le diable, qu'il apparoît toujours de nuit
fous la forme d'ours , & l'inftruit de ce
qu'il demande. 11 en efl: quelquefois ,
dit-on 5 traité cruellement , lors même
qu'il ne l'appelle pas , fur - tout pen-
dant fon fommeil ; (es concitoyens
difoient qu'il fe levoit fouvent tout a
coup la nuit , &c crioit de toutes fes for-
ces : ils prétendoient prouver par la fou
intimité avec le diable. Nous demandâ-
mes à ce kamm pour quelle raifon ils
ne s'adrelfoient pas à Dieu , qui donne
tous les biens : il nous dit que c'étoit
pour cela même , de parce qu'ils étoient
perfuadés qu'il veut le bien de tous les
hommes , mais qu'ils avoient bien fujet
d'honorer le diable , qui ne leur veut
que du mal j qu'ils favoient que Diea
EN Sibérie. 145
a auni la connoiirance de l'avenir , mais
qu'ils ignoroient les moyens de l'enga-
ger à la leur communiquer. Ces Tatares
font au diable certaines oti^randes ^ ils
bralfent en fon honneur de grands ton-
neaux de bière , de la jettent en Tair 3c
contre les murs, lis craignent , lorfqu'ils
meurent , qu'il ne faifilFe leur ame , ôc
pour l'en empêcher , le kamm bat fon
tambour magique &: tache de le détour-
ner par des cajoleries^ ils ne faventpas plus
que la plupart des hommes ni ce que
devient ni ce qu'eft leur ame , mais ils
ne veulent pas que le diable s'en empa-
re. Ils enterrent ou brûlent leurs morts
ou les expofent fur un arbre ; ils font
de la plus grolhere ignorance de dans la
plus grande mifere : leur état prouve
évidemment que notre bonheur eft pro-
portionné à nos lumières.
Ces Tatares font leurs inftrumens de
labourage avec le fer dont j'ai parlé :
c'ell: un outil dont le fer eft en demi-
cercle , tranchant par le bout de faifanc
avec le manche un angle droit , ils
travaillent la terre avec cet outil comme
avec le hoyau , 3c la remuent à quelques
pouces de profondeur : leur bled fe
moud entre deux pierres , qu'un hoin-
jîie frotte Tune fur lautre.
144 Voyage
C'ell auprès de la Kondoma , a dix
lieues au - delFus de rcmboucluii'e du
ruifTeau de Mandabach , qu'ils vont
chercher la mine qu'ils fondent :
pour la tirer , ils fe fervent de l'inftru-
ment avec leauel ils travaillent la terre ,
ou d'un autre fait comme une hache ,
excepte que le f«.r eft plus long, moins
large &c fort tranchant j ils n'emploient
alors le premier que pour enlever le
o;afon qui couvre la mine.
Leur habillement ne diffère en rien de
celui des Tarares thélcitiTches , fi ce n'eft
que ceux qui font veufs , portent de
m^me que les filles une marque de leur
liberté ; ils ont les cheveux attachés en
touffe ou chou derrière la tcte , comme
les Chinois ou les Kalmouckes tributai-
res. Un de leurs alimens les plus ordi-
naires ell: l'oii^non du marra^on fau-
vacre : * ils le font cuire dans l'eau ou
fous la cendre : j'en goûtai qu'on avoit
cuits de cette dernière façon ; je leur
trouvai goût de farine , ou plutôt au-
cun goût.
M. AîuUer voulut avoir le tambour
* Lil-um foliis vcrcicillaris , fioiibus re-
flcxis , ccrolliG rcvolutis. Cmel. Sibir. i. P,
^^.Linn.S^cc. pi. j ,p, 303.
magique
tN Sibérie. 145
magique de ces Tatares ; le kamm fem-
bla tort aliligé de cette proportion , de
voyant que nous réfutions toutes fes ob-
jections , il dit a ks compatriotes que Ci
l'on emportoit fon tambour ils feroient
tous perdus, eux & leur kamm. Pour
les convaincre de la faulfetc de cette
prophétie , nous fîmes emporter le tam-
bour 6c nous reftames parmi eux j mais
le rufc kamm qui vouloir fans doute en
impofer a (on. peuple , avoir gardé un
petit morceau de la baguette de peau de
lièvre & une couple des petits mor-
ceaux de fer qui croient dans le tam-
bour.
Nous vîmes encore à Koufnetsk deux
kamms du voiiniage ; l'un d'eux étoic
aifés mal adroit , l'autre étoit un des
plus fameux ; il avoit un tambour rrcs-
grand ôc peint depluiieurs couleurs. Un
de nos compagnons de voyage qui n a-
voit plus ni père ni mère , lui dit qu'il
avoit laiiTé l'un & l'autre à Pcterbourg
en bonne fanté , mais qu'il avoir fait la
nuit précédente un rêve effrayant qui
lui faifoit craindre qu'ils ne fuffenc
morts , & qu'il defîroit de favoir ce qui
en étoit : au(îi-t6r le kamm joua de fon
tambour , cria , mugit, fit cent contor-
fions : environ un quart d'heure aprèg;
Tome L G
I4<^ Voyage
il répondit: d'un air grave ÔC aifuré que
ceux au fujet defquels on l'interrogeoit
étoient en bonne fancé. Quelqu'un lui
demanda encore où étoit une bague
qu'il avoit perdue à Tobolsk , & qui
l'avoir prife j notre forcier ayant mar-
jiiotté quelques mots , prit un petit pa^
quet de quarante-neuf morceaux de bois
femblables à des allumettes. Il demanda
le nom de celui a qui appartenoit la
bague y on le fatistît : enfuite il rira de
fbn paquet cinq petits bois qu'il mit a
part , joua avec les autres en les jerrant
çà & là & reprenant tanrot l'un , tan-
tôt l'autre , il dit peu de temps après ,
qu^il s'étonnoit que la bague ne fut pas
rendue , que la perfonne qui l'avoir la
rendroit avec plaifir , mais qu^elle en
avoit honte. Il reftoit encore à dire fi
cette perfonne étoit homme ou femme,
&z (i elle rendroit bientôt la bague : le
kamm recommença donc à jouer de
fes allumettes , ôc dit que c'étoit un '
homme qui avoir pris cette bague , mais
qu'il la rendroit bientôt : le fujet de
cette queftion éroit inventé comme ce-
lui de la première. Nous demandâmes à
cet homme ce que figniiioient hs cris
qu'il faifoit lorfqu'il jouoit de fon tam-
bour : il nous die qu'il appelloit tous les
ïN Sibérie. 14^
diables. Le kamm que nous vîmes avant
celai-ci nous dit qu'il avoit vu le diable
fous la forme d'une étincelle ; ce dernier
nous le dépeignit comme une ombre
qui lui étoit apparue le foir à quelque
diftance.
CHAPITRE XXV.
Koufnctsh*
LA ville de Koufnetsk efl: dans le
canton qu'habitoient autrefois \q^
Tatares kirifiens : ce peuple s'eft retiré
peu à peu vers les Kalmouckes à mefure
qu'on s'eft approché de lui du côté des
Ruiïes. Il y a plus décent ans que cette
ville fut bâtie ; on y envoya des colonies
de Tomsk , de Verkhotourie &: de
Véliki-Novogrod. Les Tatares qui occu-
poient cet endroit , fondoient ce fer
comme les Barfaiakes & pourvoyoienc
a leur fubfiftance, foit par ce travail,
foit par celui de forger le même métal :
c eft de là qu'eft tiré le nom que l'oa
a donné à cette ville \ les anciens ha-
bitans du pays étoient forgerons , &
le mot rurîe koufnets figniiie forge-
ron.
Cette ville eft fur la rive droite &
Gij
14^ V O Y A G H
orientale de la Tom , & vis à-vis l'em-
bouchure de la Kondonia : elle eft d'en-
viron cinq cents maifons.
Les liabitans font très pareffeux.
Quoique la Tom foit poilTonneufe , on
voit rarement du poiflon dans cette vil-
le 5 en n'y connoît pas le jardinage ] les
feuls alimens qui s'y vendent font de la
viande 5c du pain : les Pvoufncfiens ne
femcnt que le bled ncceflaire pour faire
le pain dont ils ont befoin , &: c'ell: là leur
fcul travail. Ils ne labourent que les
montagnes , difant qu'il y fait moins
froid que dans les vallées : on ne connoîc
point ici le gibier. Lorfque l'on bâtit
Koufnetsk , il y avoit aux environs
beaucoup de zibelines , d'écureuils , de
martres , d'élans , de chevreuils ; mais
ces animaux font allés chercher un autre
défcrt ; c'ell au moins ce qu'on nous a
dit , peut-être par politique. La plupart
des villes de Sibérie font un alTés grand
commerce , mais celle-ci n'en fait au-
cun.
On n'v vend que des chevaux ôc du
tabac de TcherkaÂie ou Circafîîe. Il n'y
parte depuis long temps aucune carava-
ne j on ne peut donc y vendre que les
denrées qui fe confomment dans le
pays.
EN Sibérie. i^^
CHAPITRE XXVI.
Dcpart de Kousnask. Tatarcs toullhcr-
tiens , kiJiunUns , 6 c. Rocher de
Fifanoï,
NOusquirrSmes bientôt Koufnetsk,
«3c le hoid nous obligea de nous ar-
rêter à Mamichéva: ce hameau eft ha-
bite par un payfan ruffc «Se huit ou dix
Tatares toulibertiens. A notre arrivée
toutes les femmes &: les hiles tatares
s'enfuirent comme à Tapproche d une
ttoupe ennemie.
Nous trouvâmes plus loin un village
de Tatares kiftimiens de toulibertienf;
quelques-uns vinrent au-devant de nous,
6c je remarquai une fiancée qui portoir
deux trelTes de chaque coté de la tcte :
les femmes de ces Tatares n'en portent
qu'une de chaque coté, mais \ts filles
non fiancées en ont jufqu'à vingt,
quand elles ont affcs de cheveux.
A l'entrée du village je vis un fanc-
^^''^^/■^j/iui, de même que ceux àes
Théléitiens , confilloit en quatre perches
plantées en terre : c'eft auili à l'entrée de
ce faint lieu que c(^s Tatares font leurs
dévotions , mais les cordes qu'ils y mec-
G lij
150 Voyage
tent 5 ne font pas perpendiculaires ; ils
les placent obliquement à l'égard de
cette entrée en figne d'un plus grand
refpeâ: : je n'y vis point de cheval Se ils
prétendirent qu'ils n'en ofFroient pas,
mais on ne peut pas fe fier à cette affer-
tion. A l'une des perches du devant étoic
fufpendue une peau d'écureuil : ils me
dirent qu'ils en offroient à leur Dieu
toutes les années. Je leur demandai où
étoit ce dieu & leur réponfe fut qu'il
habitoit dans le voiûnage de celui des
RufTes , qu'ils étoient fort bien en-
femble &c fe vifitoient fouvent : ils
ajoutèrent qu'ils n'offroient au diable
que de la bière , Se feulement dans cer-
tains cas où leur kamm le leur prefcri-
voit. Je leur demandai pourquoi ils ne
mettoient pas plutôt leur confiance en
Dieu : à la vérité ^ me dirent-ils , nous
avons des raifons de croire que Dieu peut
nous aider en toutes chofes , mais nous
autres créatures qui fommes fur la terre,
comment nous adreffer à lui qui habite
jufques dans le ciel , au lieu que le dia-
ble demeurant fous terre , il nous efl
bien plus aifé de recourir à lui.
Leur kamm fait fes momeries comme
tous ceux que j'ai vus : la baguette de fon
tambour eft d'une peau de zibeline j le
EN Sibérie. îJî
boîs qui traverfe le tambour à Tintcrieur
avoir A une de Tes extrémités un bois
rond Se un peu convexe , au milieu du-
quel étoient deux boutons ronds de laiton
qui donnoient à ce bois l'apparence d'un
vifage : il y avoit auiîi entre les fers de ce
tambour quelques rubans que je n'a-
vois pas vus dans les autres. Je conleillai
à ces bonnes gens de croire que Dieu eft
prélent fur la terre comme dans le ciel ,
de ne pas faire comparaifon de fi puif-
fance à celle du diable , & continuant
mon voyaee j'arrivai à Poriveu-por'O'z
ou la chute horrible. On m'en avoit fait
une peinture fi effrayante , que fl je n'a-
vois été certain de me mettre en fureté
en débarquant , je ne ferois pas allé au-
delà : on fe munit de toutes les cordes
qui étoient dans le fort voilin , on com-
manda tous les payfans de ce fort & des
environs , on difoit qu'il falloir nécef-
fairementdefcendre les bateaux avec des
cordages fi l'on ne vouloir pas les voir
englouris. Arrivé près de la chute je
mis pied à terre Se je la confidérai : j a-
vois peine à croire que cette chute fut
dangereufe , on voyoit a peine que l'eau
tomboit , mais elle faifoit grand bruit ,
parce qu'il y avoit en cet endroit beau-
coup de pierres très grofles : je la fis fon-
Giv
i5i Voyage
der dans toute fon étendue , & quand je
fus aflTuré qu'il n'y avoit rien à craindre,
|e fis defcendre nos bateaux l'un après
l'autre le long de la rive droite de la
Tom 5 fans aucun autre fecours que celui
de nos bateliers (jrdinaires 3c fans le
moindre danger.
Plus loin eft le village de Borodina ,
habité par des RulTes &c des Tarares iet-
chinskieiis. Il y a environ quarante ans
que le patriarche rulTe qui réfide à Kouf-
netsk 5 baptifa tous cesTatares. Plus zélés
que les Kaltirackes pour leur nouvelle re-
ligion , ils vont alfidunient à l'églife
rulfe , portent des croix , ont dans leurs
maifons des images de faints , & font
devant ces images le figne de la croix de
la manière ordmaire.
Je vins enfuite au rocher de Pifanoï ;
la rivière en baigne le pied ôc le laille
à droite : quelques figures fculptées dans
ce rocher lui ont fait donner ce nom ,
ainfi qu'au village firué fur le fommet.
Il efl d'une ardoife calcaire de couleur
verra , traverfé çà Se là par une ardoife
encore plus calcaire & mêlée de quarts :
j'eftimai qu'il étoit haut d'environ dix
toifes. L'endroit où font les figures eft un
peu faillant Se expofé au midi ^ il eft à
environ dsïux toifîs du pied du rocher.
-EN Sibérie. 15?
Le chemin par où l'on y parvient eft af-
{és difficile , mais il y a devant les fi-
gures une faillie de plus de fix pieds , de
forte qu'on les voit à l'aife : ce font
plulieurs animaux du pviys, comme
cerfs , chevreuils , clans & quelques
hommes avec un poiiTon j les hommes
reflemblent beaucoup aux figures chi-
noifes. * Ici le rocher eft partagé en
deux parties par le lit d'ardoife mêlée de
quarts, duquel j'ai parlé : les figures
de la partie inférieure font entièrement
différentes de celles de la partie fupé-
rieure , mais celles-ci font mieux con-
fervces , parce qu'on ne peut les voir
qu'en faifant conftruire un échaffau-
dage ou en fe faifant defcendre avec des
cordes du haut du rocher : ces deux par-
ties prifes enfemble ont environ troistoi-
fes de hauteur. Il y a fur la gauche un au-
tre endroit moins faillant & haut d'une
toife où l'on voit aufii des figures ; enfin
tout cet emplacement a fept toifes de
largeur.
Entre les deux parties dont j'ai parlé ,
à un angle du rocher mais toujours vers
le midi , il y a un rroifieme plan fculp-
* Ceft peut-être un des monumens que ks
Chinois ont laiffés dans ce pays.
■ Gv
^54 Voyage
té , où l'on ne peut aller que par une
fente qui eft entre les lits d'ardoife. La
difficulté du chemin fait que peu de gens
le vont voir ôc qu'il eft bien confervé :
on y voit des animaux attachés enfem-
ble Se conduits par un homme. Il eft
avantageux aujourd'hui pour ceux qui
examinent ces figures , que l'ardoife foie
jaune au-dehors Ôc verte au-dedans , car
la couleur du trait des figures étant diffé-
rente de celle du fond , ce trait eft beau-
coup plus diftind.
Je vis enfuite quelques Tatares qu'on
prétend être Théléitiens , mais qu'on
ne peut regarder comme tels, fi l'on en
juge par leur religion ; ils fe croient if-
fus des Kalmouckes & n'ont point de
kamm : ils adorent un feul Dieu , 3c
quand ils le prient , ils fe tournent vers
l'orient ou vers l'occident. Ils ne font y
dilent-ils , aucun cas du diable , mais
ils me paroiffent trop artificieux pour
parler fincerement de leur religion > ainiî
je n'aOTure pas ce que je viens de dire
à cet égard.
t V SiBERII. 155
CHAPITRE XXVII.
l^ilk de Toms^ ^fon commerce ; vices des
Tomski'ens, Fonderies.
L'EtablifTement de la ville de Tomsk
a commencé par celui d'un fort fous
le règne du czarFéodor Ivanovits , envi-
ron vingt années avant la fondation de
Kousnetsk. Plufieurs peuples de cette
contrée ayant été conquis ou s'étanc
fournis volontairement 5 le fort eft de-
venu citadelle , & la citadelle s'efl: chan-
gée en une ville , qui maintenant ett
compofce de plus de deux mille mai-
fons. Elle étoit autrefois , comme To-
bolsk, une des capitales de la Sibérie ;
mais il y a long-temps qu'on l'a com-
prife dans la province de lénifei , &"
elle eft maintenant dans celle de To-
bolsk.
Elle eil: fituée fur la Tomm , traverfée
par le ruifTeau d'Ouchaïka 6^ défendue
par un fort. On y voit plufieurs églifes,
deux couvens dont l'un d'homme &c l'au-
tre de filles 5 & une grande maifon mar-
chande de figure quarrée & toute en
bois 5 qui contient quarante-cinq boa-
G vj
15^ Voyagé
tiques ; on y trouve des marchandise^
étrangères , Se fur- tout des meubles ver-
nis de Chine que l'on vend à un prix mé-
diocre qui palfe peu cehii de Peter-
bourg : on y vend en pelleteries tout
ce qu'on peut defirer.
S'il y a dans la Sibérie une ville avan-
tageufement firuée pour le commerce ,
c'ell la ville de Tomsk j on y vient de
Tobolsk en été , tort commodément par
l'Irtifch, rOb &c laTomm ; il faut palfer
par cette ville en venant de lénifeisk &\
des autres endroits de Sibérie, fitués à
l'orient 3c au nord ; il y paffe tous les ans
une ou deux caravanes de Kalmouckes
& toutes celles de Chine pour la Ru/lie
ou de Rullie pour la Chine : le com-
merce y eft donc fort grand Ôc prefque
général , quoiqu'il y ait une compagnie
particulière de commerce qui a fes direc-
teurs y ainfile gouvernement de Tobolsk
eft des plus lucratifs. ^
La plupart des habitans de cette ville
font 5 comme prefque tous les Sibériens ,
renégats ou anciens croyans ; il y en a
trois qui depuis l'ordre de fe couper la
barbe , payent tous les ans trois cents
trente-trois livres à la chancellerie pour
avoir permiflfion de la porter : il feroit
avantageux à un état que piuileurs ci-
ï N Sibérie.' 157
toyens aimrarcn: alFes leur barbe pour la
conferver à ce prix.
Je peux dire de la parefTe énorme qui
règne dans Tomslc ce que j'ai dit de
celle de Kousnersk ^ elle eil fans doute
un eiîet du bas prix des vivres & d^ l'a-
mour crapuleux du vin (Se des femmes ;
quand un tomskien a de l'argenr , il en
por:e la moirié aux hlles publiques , il
s'enivre avec les trois quarts de l'autre
moitié &: fe nourrit comme il peut d\i
refte. Il y a peu de mailons de cette ville
où l'on ne trouve au moins une perfonne
affligée du mal de Naples , ôc je con-
nois des familles entières qui en font in-
fectées.
Cette ville ed fujette aux épidémies^
il y en eut une Tété dernier ( 1733 )
parmi le bétail, qui ne lailfa en vie que
dix vaches ôc le tiers des chevaux ,
mais perfonne ne tenta d'y remédier,
ik le prétexte de cette inadion fut que
leurs pères n'avoient rien fait dans un
cas femblable.
Les fouris font comme une plaie de
cette ville oifive ; ie n'en ai vu nulle part
en auiïi grand nombre : elles n'y multi-
plient auili prodigieufement , que parce
qu'on n'y a point de chars : il eft vrai
qu'on peut recourir aux poifons 6c, aux
15^ Voyage
fouricieres , mais tout ce qu on doit ad
travail , ncil pas du goût dcis Tomi-
kiens.
Nous allâmes voir une fonderie qui
cft au bourg de Bogorodskoie , à quel-
que'Miilance de Tomsk : il y a dans
l'cglife de ce bourg une fameufe image
de la Vierge , furnommce d'Odéitria :
on la porte tous les ans à Tomsk
en procellîon folemnelle , comme celle
d'Abalat a Tobolsk , &C le voivode ac-
compagné des principaux habitans va la
recevoir à pied. Quand elle a fuflifam-
ment honoré &c fanclihc la ville par fa
prcfence , on la rapporte en fon cgliie.
Cette Vierge &c celle d'Abalat n'ont pas
pris polTcllion de la même manière.
L'endroit où eft maintenant le bourg de
Bogorodskoie croit autrefois habité par
des Tatares , Se ces gens entendoienc
fouvent un fon qui leur fembloit ctre
celui d'une cloche. Quelques habitans de
Tomsk à qui ces Tatares confièrent la
merveille , y réfléchirent miirement , Se
comme ils n'y concevoient rien , ils crû-
rent y entrevoir je ne fais quoi de reli-
gieux : ils dépêchèrent auffi tôt à Tobolsk
pour y faire peindre une image de la
mère de Dieu.
Tandis qu on chargeoit les fourneaux
T H S I B E R I r. 15^
âe la fonclerie , nous allâmes voir pccher
dans l"Ob qui étou alors glacé : cette
pèche fe pratique ainlî. On fait dans
h glace pluiîcurs trous grands comme le
hier , on l'y jette (Se on l aflermit avec de
longues perches : lorfqu'on veut le reti-
rer , il faut oter avec des pelles <^ des
perches la glace que Teau amené au-def-
fus. On pcche aufîi au panier de la ma-
nière fuivante : après avoir fait dans la
glace un trou grand comme le panier ,
on le plonge dans l'eau de on laftermit
avec des bâtons : ces paniers relfemblenc
aux fouricieres dont l'entrée eft en forme
de cône , de fort^ que le poitTon y entre
aifément 6c n'en peut fortir qu'avec
peine ; mais comme on veut fur-tout
prendre du mouxon qui eft une efpece
de truite fans dents, Ôc que ce poifTon re-
monte la rivière , on place le côté fer-
mé du panier contre le courant.
Nous allâmes du lieu de la pèche â la
fonderie ; elle confifte en quatre murs
Se un toit que l'on ôte â volonté. On y
Yoit deux fours joints enfemble par un
mur mitoyen j chaque four a une demi-
aune de diamètre de une aune de pro-
fondeur : la même ouverture fert d'œil
& de pafTage â la tuyère. Après avoir ré-
pandu dans le fourneau un peu de pouf»
î^ô Voyage
fiere de charbon , de adapté la ruye-^
re , qui efl: d'argile , on ferme le four-
neau avec des briques , &c l'on remplit
feulement de terre gralfe , feclie & puU
vérifce , les vuides qui font entre ces
briques : les fondeurs prétendent que
s'ils muroient cette ouverture , le feu
feroit trop violent , & que leur opéra-
tion réulîîroit mal.
Ils trouvent le long de l'Ob la mine
qu'ils fondent ; elle eft en petits mor-
ceaux , jaune au-dehors , brune en-de-
dans de fort compade. A quatre lieues
du village , il y a une montagne qui ell
toute de minerai : celui-ci ell à peu près
de mcme couleur que celui de l'Ob >
mais non pas auili compadle , & ils ne
l'emploient que dans le cas où ils n'ont
pas l'autre en quantité fuffifante , parce
qu'ils ont éprouvé que ce dernier tient le
meilleur fer.
Avant de fondre la mine ils la grillent
avec du bois , ce qui la rend rouge 3c
tendre. Alors ils la jettent dans une
auge longue Se étroite , dans laquelle un
homme la pile avec un affésgros pilon :
ils difentque fans le grillage ils ne tire-
roient point de fer de cette mine. Après
ces préparatifs , ils rempliffent de char-
bon le fourneau ôc ôtant une partie di|
ÏN SiBERlI. I&l
!oît , laiiTenc un paiTage a la fumée ; en-
fuite ils mettent fur les charbons un peu
de mine pilée. J'ai dit ci-delFus que les
Brctfaiakes commencent p:.r peu de mi-
ne <5c en augmentent toujours la dofe ;
ces fondeurs -ci font de même, mais
ils l'augmentent davantage parce que
leurs fours font plus grands : ils y cou-
lent environ deux pouds ou quatre-
vingts livres de fer qu'ils vendent vingt
ou vingt-llx fous le poud : c'eft un fer
excellent «Se peut-être le plus liant qui fe
fonde en Sibérie.
Je vis dans ce village un payfan fort
âgé qui avoir tout l'air d'uae vieille fem-
me : il étoit de petite taille Se fans bar-
be ; il me dit qu'il n'en avait jamais eu,
de fes compagnons me le cerriherent j
cependant il avoit fils de petits-fils , &c le
bonhomme ctoit perfuadé qu'il en écc^t
le père.
Après avoir vu cette fonderie nous
revînmes à Tomsk ; la fcte de famt Mi-
chel qui arriva le 8 novembre , mit en
mouvement toute la ville j on auroit dit
qu'il étoit enjoint à tout Tomskien de
s'enivrer. Le jour entier ne fuffit pas ; le
bruit, les cris, le tumulte, l'ivrelfe,
le libertinage durèrent toute la nuit &
fept jours encore. Les quatre temps de
lël V O Y A G E
Noël en furent le terme : depuis ce
temps jufqii'à Noël on fongea à fe ma-
rier j ôc Ton Rz dans cet intervalle en-
viron quinze noces. Il eft d'ufage qus
les mariés qui font riches, envoient un
homme appelle drouchka , in virer tous
ceux qu'ils rencontrent, mais ils font une
vifite particulière à leurs parens &c amis
Ôc à ceux à qui ils doivent quelque con-
fidération. J'étois un jour chez le voi-
vode 5 lorfqu'il reçut une de ces vifites.
Il y avoit deux couples de mariés , ac-
compagnés chacun de la chouaka ou en-
rremetteufe , de la mère de la mariée ,
de quelques parens 5c du drouchka : les
mariées portoient chacune un bonnet de
zibeline affés élevé ôc une efpece de ro-
quelaure de foie pendante jufqu'aux
pieds j le devant Se les manches étoienc
bordés d'une trèfle d'or, les bras né-
toient point pafles dans les manches , le
bas étoit bordé d'une fourrure de zibeli-
nes qui traînoit à terre. Les mariés
avoient aufli des habits neufs , ils por-
toient du brandevin & buvoient à la fan-
té du voivode qui leur fit donner des li-
queurs j les mariées burent très peu , mais
leur cortège ne refufa rien. Lorfqu'ils
eurent afles bu , l'un des drouchka ha-
rangua le voivode y de l'invita à la
t K S ï B 1 R I £• i<^^
noce ; enfuite tous fe retirèrent.
Nous vîmes célébrer le mariage d un
couple amoureux. Les divertiffemens de
la famt Michel avoient donné aux gens
non mariés loccallon d'avoir enfemble
quelques entretiens : un garçon ôc une
HUe que l'on rencontra en converfation
furent menés à la chancellerie, & con-
damnés à s'épo^^^'- ^^ ^^' "^^""^ ''^'''
cathédrale , où nous nous rendîmes avec
le voivode , la cérémonie fut faite fort
cavalièrement : les deux fiancés allèrent
à l'autel , l'homme tenant la droite : a
fiancée avoit près d'elle fa chouaka & le
fiancé fon drouchka Le prêtre en habit
de cérémonie délia les cheveux de la
fiancée avec l'aide de la chouaka j il don-
na enfuite au fiancé ôc à la fiancée un
ciercre allumé , lut les prières ordinaires
ê>c procéda au refte des cérémonies. On
étendit un tapis fous les pieds des fian-
cés^ le prêtre fe ht donner leurs an-
neaux , dit des oraifons &c mita chacun
l'anneau de l'autre. U apporta enfuite
une image de faint au lieu de la cou-
ronne accoutumée , la mit fur la tête du
fiancé , & lui demanda s'il vouloit la
fiancée pour femme , il répondit , oui ,
parce qu'on m'y force : cette reponle
n'arrêta nullement le prêtre, qui lui
7(^4 Voyage
répondit à balle voix qu'on voyolt bien
qu'il fe marioit de bonne volonté puif-
qu'il étoir venu dans l'églife. Cependant
le drouchka lui tenoit toujours l'image
fur la tête ; le prêtre alla chercher une
autre image pour la fiancée] & repéra
les mêmes chofes : celle-ci ne répon-
dant point 5 parle donc , dit-il , n'as-
tu pas une langue & continua la cé-
rémonie 5 la chouaka &c le drouchka
tenant toujours l'image fur la tête , l'une
de la fiancée , l'autre du fiancé. Il prit
par la main ce dernier qui prit de même
la fiancée , 6c Ton ota le tapis qui écoit
fous eux : enfuite chacun d'eux ayant
toujours l'image fur la zhe , ils firent
le tour de l'endroit où étoit le tapis au
contraire du cours du foleil , Se pour
confirmer la promelTe qu'ils faifoient
d'être l'un à l'autre , chacun d'eux baifa
l'image qu'on lui avoir mife fur la tête.
Il y a toute apparence que le protopope
ou vice-patriarche n'approuvoit pas ce
mariage , & que pour y mettre un obf-
tacle 5 il avoit fait enlever les couronnes.
De méchans efprits répandoient que le
voivode trouvant la fille jolie , avoit re-
folu de s'en amufer , & que pour plus de
commodité il avoit ordonné le mariage ,
fe propofant de recirer les deux époux
IN S I B E R ï ]?. ï^f
dans famaifon , & on appuyoit cette opi-
nion par des exemples : il eil: vrai que le
Yûivode garda le liience au refus du
fiancé 5 &c lailfa continuer l'aftaire.
Nous vîmes ^arriver dans Tomsk une
caravane de Kalmoukie , des chameaux
portoient les marcliandifes': elles furent
dépofées dans la gollinnoïdvor ou mai-
fon marchande , Ôc les boutiques où on
les mit furent fcellées du fceau de la
douane. Dès que le voivode apprit que
ces marchandifes croient fur le territoire
de Tomsk , il y envoya des commis de
la douane , pour fceiler celles qui ne
Tavoient pas été à Sempalat. La caravane
étoit compofée de Ruifes , de Boukha-
res &c de Tarares tcharhens &c cafaniens'^
les Kalmouckes avoient pris â Sempalac
le chemin de lamichéva. Le voivode
avoit eu avis que toutes les marchan-
difes avoienr été viiitées à Sempalat , ex-
cepté celles des Boukhares , qui avoient
repréfenté qu'il en feroitaffés temps à
Tomsk. J'ai déjà dit à l'occafion de la
foire d'irbit que Galdan Tlirenn & l'en-
voyé rulTe étoient convenus entre eux
que les deux nations commerceroient
enfemble fans payer de droits : on ob-
fervoit cet accord de part & d'autre ,
.mais on gbligeoit les RulTes d payer le|
ttf(j Voyage
droits dans les états de Ruiîîe. Afin qu'il
n'y eut â cet égard aucune fraude , il fut
arrêté que les marchandifes des Kal-
mouckes ôc des Boukhares feroient vi-
fîtées &fcellées avant qu'elles arrivalTent
dans Tomsk , & qu'après en avoir pris
un état fidelle , il leur feroit fignifié auiîî-
tot après leur arrivée qu'ils eulîent à dé-
clarer à la chancellerie tous ceux qui
acheteroient de leurs marchandifes , ôc
que l'on exigeroit des droits de toutes
celles qu'ils vendroienr fans déclarer l'a-
cheteur: c'eft ce qui engagea le voivode
à envoyer au - devant des Boukhares ,
mais ils ne voulurent pas que l'on vifitât
leurs marchandifes. Le voivode informé
de cette réiiftance envoya d'autres com-
mis avec cinquante flouchivies , & leur
fit défendre d'entrer dans la ville jufqu'à
qu'à ce qu'ils euffent obéi. Tous les au*
très marchands avoient payé les droits
à Sempalat, c'eft-à-dire le dixième de
leurs marchandifes, excepté l'argent ÔC
les pierres précieufes ; on les vifita ici
une féconde fois , de peur qu'on n'en eut
augmenté le nombre en chemin. Cette
vifite eft âvantageufe au voivode : il eft
de l'intérêt des marchands qu'elle foit
faire au plutôt , Se ils l'abrègent par
des préfens. Nous alfiftâmes à celle des
IN Sibérie. 1^7
niarchandifes apportées de Kalmouckie ;
c'étoienr des draps de Tchanda , de
Kamm , de Cattoune , des tapis de Perfe,
qui font apportés aux Kalmouckes par
la Boukharie , de par confcquent s'y
vendent plus chers qu'en .Ruiîie. Il y
avoit en pelleteries des peaux de renard ,
qui ne font pas fort rouges & qu'il eft
rare de trouver de la grandeur ordinaire y
d'autres peaux de renard d'une plus pe-
tite eipece , dont les unes reflemblent à
celles de renard rouge , les autres a de
mauvaifes peaux de linx j des peaux noi-
res d'agneau, des peaux de loup Se
d'ours , des peaux de tigre de de panthère
de Kalmouckie. Une peau de renard
rouge coûte quatre ou cinq livres : une
peau d'agneau mort - né coûte environ
douze fous : nous vîmes aulîi du coton
crud qui nous parut afTés beau ; on le
vendoit environ douze fous la livre.
Nous apprîmes avant notre départ que la
féconde ambalTade vers les Boukhares
étoit aufîi infrucfcueufe que la première.
Le voivode imagina que ces gens ne
s'entendoient pas ; il y envoya un bon
interprète & cent {louchivies , mais nous
n'avons pas fu le fucccs de cette négo-
ciation.
Il y avoit â Tomsk un cofaqae habi-^
lô'S Voyage
tant de cette ville qui pafToit pour ama-
teur d'hiftoire naturelle : il nous iît parc
d'une obfervation qu'il avoir faite le ma-
tin du 50 feptembre. II avoir vu autour
du foleil un cercle dont la circonférence
étoit rouge en dehors , jaune au milieu ,
verte en dedans ; le foleil occupoit le
centre , Se le rayon étoit d environ quin-
ze diamètres du foleil : des nuages alfcs
confîdérables qui étoient à l'horifon , ca-
choient une partie de ce cercle. Il y a\*oit
un demi-cercle très-grand, dont la partie
convexe étoit tournée vers l'horifon , Sc
dont la circonférence pafToic par le centre
du foleil j elle étoit rouge en dehors ,
jaune en dedans , à chaque extrémité de
fon diamètre , on voyoit une image fo-
laire. Ce dem.i-cercle renfermoi tun autre
cercle fort grand en comparaifon du pre-
mier 5 8c dont la circonférence blanchâ-
tre en dehors & bleue en dedans paAToit
par le centre du foleil. Les circonféren-
ces de ces trois cercles fe coupoient Ôc fe
confondoient des deux côtés du foleil , ÔC
on voyoit à chaque point de contaét
une image folaire un peu plus grande
que celle du grand demi -cercle. Le
haut du plus grand des deux cercles étoit
touché par un arc verd en dedans , jau-
ne au milieu ôc rouge en dehors : le
cercle
t N S I B E R I B. I<?^
feercle qui entoiiroir le foleil étoit lur-
monté par un. arc femblable qui le toii-
choit en un point. *
CHAPITRE XXVIIL
Tatares de la TchouUme.
IL y a au-delà de Tomsk des Tatares
baptifés depuis envi on ieizeans \ leuc
ancienne rel'gion étoit à peu près celle
des autres Tatares : ils penfoient peu a
l'être fjprème. Lor.^q'i'un d'enrre eux
étoit mort, ils mang-^oient Ton cheval 5c
en oftroient la peau au diable : ils enter-
roient leurs morts , & tous ceux qui
étoient allés à un ente'^rement , fau-
toient à leur retour par-delfus un feu fait
exprès , afin que le mort effrayé par ce
feu ni les fui vît pas.
Ils avoient recours à leur kamm dans
leurs maladies:c2 kàmm avoir un remède
univerfel, qui confilloit o-dinaiiemenc
dans une p3au d'hermine à laquelle on
avoir mis des yeux de métal , & qu'il
lailfûit attachée au cou & devant le vi*
* V Mémoires de Tavad, royale des fcienj
ces 1699.
ijo ' Voyage
fage du malade , tandis qu'il jouoit vive-
ment de fon tambour magique. Ils habi-
toient de méchantes huttes dont l'entrée
regardoit l'orient : elles étoient de
pieux & de terre , ou de ce qu'ils pou-
voient fe procurer le plus facilement : ils
faifoient des bancs intérieurement tout
autour de la muraille, & plaçoient au
milieu ou à l'un des côtés une cheminée
autour de laquelle on pouvoir tourner ,
bc dont l'ouverture étoit percée dans le
toit. Leurs maifons n'ont pas aujourd'hui
en général meilleure apparence : cepen-
dant quelques-uns d'eux imitent l'archi-
tecbure des RufTes , & fe fervent de poê-
les \ ils abandonnent auiïi l'ufage de
tourner vers l'orient l'entrée de leurs
huttes : les trous qui fervenr de fenêtres
font couverts par la glace. Lorfque l'ar-
çhevèque vint dans ce pays , il en fit af-
fembler les habitans : quelques-uns vin^
rent à lui de bonne volonté , mais la
plupart y répugnoient , & il falhit que
les dragons qui accompagnoient l'arche-
vêque les fiffeurfortir de leurs huttes. Ces
Tatares habitent le lon^ de la Tchouli-
me ; le lieu étoit commode pour les bap-
tifer : ceux qui refufoient le baptême
étoient jettes dans l'eau ; lorfqu'ils rêve-
r.oienr à bord , on leur attachoit un^
EN Sibérie. 171'
troîx au cou ôc ils croient chrétiens;
mais ahn d'entretenir ces profelices dans
leur religion nouvelle , on leur bâtit une
églife. Quant à ceux qui habitent plus
bas fur la Tchoulime , on leur alîigna
l'égUfe du fort Méleskoï. Tous ces Ta-
rares n'ont pas les premiers principes de
la religion chrétienne : ils penfenc
qu'elle confiée à porter une croix , A
faire le ligne de la croix , aller à l'égli-
fe , faire baptifer leurs enfans , n'époufer
qu'une femme , s'abilenir des alimens
dont ils mangeoient auparavant , com-
me de la chair de cheval , &c obferver
les jeûnes prefcrits. Ils ont chacun une
image devant laquelle ils font leur priè-
re 5 ôc voilà tout leur chriftianifme : on ne
peut point exiger d'eux qu'ils fâchent ce
qu'on ne leur apprend pas. On envoie ,
il eft vrai , des prêtres pour les inftruire
de la religion , mais ces prêtres ne favenc
point la langue tatare j il fe peut auflî que
le choix en foit fait négligemment , &
on dit que leur vie n'eft pas exem-
plaire.
La petite vérole faifoit de grands ra-
vages parmi ces Tatares : cette maladie
n'y règne ni dans une faifon fixQ ni tou-
tes les années j il s'écoule quelquefois
dix ans fans qu'on la voie paroitre»
Hi)
'17% V O Y A C S
tnais loi-rqu'elle eft revenue , elle duré
fouvent trois ans.
Nous continuâmes notre route, ôc
nous fiâmes obligés de nous arrêter
dans quelques fimovies : ce font de mé-
chantes cabanes qui tiennent lieu d'au^
berge , elles font éloignées de toute ha-
bitation 5 & nous n'y tïouvâmes que des
hommes fourds ou aveugles. Nous avions
fait depuis Péterbourg environ deux
mille quarante lieues , lorfque nous ar-
rivâmes a lénifeisk. Nous eûmes de
mauvais chevaux & nous trouvâmes des
relais , où il n'y en avoit pas autant qu'il
nous en fajloit,
CHAPITRE XXIX.
lénifclsk» Eau de Gclova* Froid CX'^
«#/.
LA ville de lénifeisk eft fur la
rive gauche 6c occidentale de la
lénifei , qui a dans cet endroit plus d'un
quart de lieue de largeur • cette rivière
prend fa fource en Mongalie , &: après
un cours d'environ fept cents cinquante
lieues fe jette dans la mer glaciale,
lénifeisk eft i^oins ancieri qu'e Koiis-
Ei^ Sibérie. ly^
tietsk ^ ce fut d abord un petit fort ,
comme la plupart des villes de Sibérie ,
mais la finiation en eft ii commode , que
bientôt ce fort devmt une ville : elle eft
le long de la lénifei , a beaucoup plus de
longueur que de largeur, & Ion en-
ceinte eft d'une lieue de demie j elle a
pîudeurs batimens publics , deux cou-
vens 5 dont l'un d'hommes &c lautre de
femmes, & fept cents quatre maifons.
Icnifeisk eft , après Tioumene , la pre-
mière ville de Sibérie que nous ayons
vue bâtie en plaine.
Cette ville eft bien fîtuée pour le
commerce , «Scprefque tous les léniféens
font marchands. L'ivrogn?rie , la pa-
relTe , le liberrinage & les maux qui en
font la fuite , y régnent aulîi fortement
que dans les autres villes dont j'ai fait
mention. On dit que les léniféens font
rufés & artificieux, éc on les nomme skoC-
niski, c'eft-à-dire , pénérrans. Il eft d'u-
fage en Sibérie que les habitans des vil-
les fe donnent entre eux des furnoms :
on nomme les Taréens , apoftats ou pen-
dus , parce qu'il y en eut autrefois un
grand nombre qui furent exécutés : on
appelle les Koufnetféens , marmotes ,
parce qu'ils portent beaucoup de peaux
d'une efpece de petits marmote , les
H 11}
"174 Voyage
Tomskains , fanfarons ^ les Sourgoiites ,
louches j les Béréfoiiains , mangeurs
d'écureuils; les Mangaféens, vifages
fereins ou mangeurs de poifTon féché 3
les Krafnoïarskains qui fe révoltent fou-
venc contre leurs voivodes , font ap-
pelles opiniâtres; les Ilimskains, mou-
ches d'Ilimsk; les Iakoutes, mangeurs
d'écorce.
Les léniféens font grands amateurs
des plantes médicinales : ils doivent
tette inclination à un colonel cofa-
que. En arrivant à lénifeisk nous en-
tendîmes plufieurs enfans crier dans les
rues une eau fpiritueufe : on nous dit
que c'étûit une eau diftiilée par ce co-
lonel cofaque ; qu'il en tenoit la re-
cette d'un enfeigne de la garnifon de
Tobolsk , & qu'il guérilfait avec cette
eau toute forte de blediires : fufliez-vous
blelTé à mort , il ne lui hiUoit qu'une mi-
nute & fen eau pour vous rendre fain.
La chofe étoit trop merveilleufe pour
qu'on pût y ajouter foi : cependant
beaucoup de perfonnes , même ceux qui
n'ont pas coutume de fe laifTer prendre
aux fables de cetre efpece , citoienc
plufieurs exemples des effets prodi-
gieux de cette eau. Un certain Dippel
rendit fameux autrefois fon baume voL-r
EN SiBERIÎ. Jyf
fiéraire par la cure admirable d'un chien
auquel il faifoit paiT'er un clou au travers
de la tète , le colonel cofaque prenant
un coq de lui enfonçant un clou ou un
canif dans la tête jufqu'â la cervelle , ar-
rofoit la blelTure avec fon eau diftillée ,
lui en couloir un peu dans le bec pour
plus de charlatanerie , ôc le coq fe rele-
vant en très peu de temps , couroit
comme auparavant. Lorfqu'on repré-
fente a ceux qui font dupes de ces tours ,
que toute eau-de-vie Se même toute eau
commune peut avoir le même eflet ,
bien plus , que lajmème chofe arriveroit,
fi l'on ne donnoit à l'animal aucun fe-
cours 5 la plupart ne le croient pas. Piu-
fieurs perfonnes & fur-tout les crieurs de
Teau du Cofaque rejetrerent cette objec-
tion 5 & crurent en avoir affés prouvé la
vertu 3 en citant plufieurs hommes blef-
fés à mort , guéris par cette eau fans pareil-
le. Il n'y a pas long-temps, difoient-ils ,
qu'un homme voulant fecourir une mai-
fon qui bruloit, reçut fur la tète unegroife
poutre ; le fang lui fortoit a flots par le
nez & les oreilles ; il perdit connoiflance
& paroitroit mort : on le porta chez lui 3c
on l'y laiffa fans fecours , jufqu'à ce que
quelques-uns informés de l'accident,
imaginèrent que c'étoit une belle occa-
H IV
^7^ Voyage
fîo 1 d'éprouver l'eau i!u colonel. li efl: i
rcni-rqaer que le polTclfeur de ce beau
fecret interrompoit toujours cetre hif-
toiieàce poiiU-ci , difant que de mc-
chans elpiits avoicnt prétendu profiter
de cette occafL^.n pour détruire la ré-
putation , &: qu'on l'avoitmenc par for-
ce ch.z cet homme bleiré^ Lorlqu'il y
fur arrivé , il fe pl.iignit qu'on lui pré-
Icnroit un mor»^ , ajoutai*! qu'il ne fa-
voïc pas reirufciter : ccp.nilant , cédant
aux inllances des fp^ctatcurs , il coula
dans la bou.he du mcrr une couple de
cuillerées de fon eau Se fe rerira fur
le ch-*mp , c^ovint avoir fait une ehofe
fon inutile : il jtuit à peine chez lui ,
ue le bl iré accompagné d'une foule
e gens , vmrl trouver en jettant des
cris lie joie, &: k féliciter d'avoir rendu la
vie à un mort , <^' en même temps la
fan té
Le chirurgien mr^jor de l'expédition
de Kamtchatka m'avoit déjà mande
qu'il avoit fait l'épreuve du coq , &c
qu'il avoit rcufîi foit avec le fpiritus ma-
tricahs, foit avec l'eau commune , foit
en ne mettant rien fur la plaie , auiîi bien
que le colonel avec fon eau fpiritueufe ,
mais que l'elÏÏii lui avoit toujours mal
réuili, lorfqu'il avoit fait la blcflure au
a
t s Sibérie. I77
derrière de la tcte. Cependant , pour
mieux pénétrer la fraude <?c le fccrer ,
j avois feint de croire les contes du colo-
nel , qui penfint avoir en moi le plus zclc
partifan de fon remède , m'en donna une
bouteille. Dès que je l'eus , je pris un
coq & lui enfonçai un petit canit au mi-
lieu de la tcte , jufqu'i ce que je crus
avoir traverfc la fubftance corticale du
cerveau , & pénétre jufqu'à la fubllance
médullaire : je vetfai fur la blellure un
peu d'eau du Cofaque , & j 'en remplis le
bec du coq ^ il fe releva au bout d'un
quart d heure &: fe portoic encore trcs-
bien le quatorzième jour après cette opé-
ration ^ je le fis tuer & je vis que le
cerveau avoir été endommagé par de-
vant de jufques vers la moitié : il y avoit
encore une petite marque de la ble^ure ,
mais nul fang caillé. Je perçai la tète
d'un autre coq avec un canit un peu
plus gros , failant la blelfure plus pro-
fonde , &: je le panfai comme l'autre ;
celui-ci mourut cinq heures après : je
r;)uvris 3c trouvai le cerveau percé j'iC-
qu'au fond dans la partie gauche. Il
y avoit aullî fous le crâne & dans la
bleilure beaucoup de fang caillé.
J 'appris enfuite que cette eau elt
H V
'tjS Voyage
diftillée de i'orpin * , plante recorxnua
depuis long-remps pour un bon vulnérai-
re : les chirurgiens de lénifeisk la cou-
pent par petits morceaux , en mettent
jufques à moitié dans un vafe qu'ils^
achèvent de remplir avec de l'eau ; ils-
bouchent bien le vafe & laiffènt m.acérer
en lieu chaud pendant environ huit
jours 5 enfuite ils diilillent cette fameufe
eau qui refTufcite les morts. L'enfeigne-
dont j'ai fait mention étant à Vibourg
pendant les dernières guerres , vit un
chirurgien guérir avec cette eau dQ^
plaijs de l'a tète fort confidérables , de
obtint d'un des apprentifs de ce cliirur-
gien qu'il lui en montrât la compofitionr
erf lice ayint trouvé dans le colonel co-
faque un amateur de la médecine , il lui
pr >m)t de lui faire part de fa recette a
un pr. V médiocre , mais avant qu'il s'ac-
qu.trât de fa pro m elfe , l'autre en vrai
lénifcen lui avoit dérobé fon fecret ,
cependant d reconnoiffoit le devoir à cet
cnfeigne.
Il y avoir auffi dans lénifeisk un
* Ap.QLCâmyCçros purpurea. Bauh, hlft, 5
<Ç8' Sçiium foliis planiufculis ferrans , co-
rymbo fulio.b , caulc credo. Linru C. p. t.
î N Sibérie. ^ 179
homme vieux &c pauvre qui pafToit pour
connoitre des fimples d*une vertu mer-
veilleufe. Je le hs venir à mon loge-
ment : il relTembloit fort à un kamm ,
êc avoit tout l'air d'un fourbe. Il fei-
gnoit toujours avant de parler , d'avoir
perdu la mémoire, & gardoit long-temps
l'air penfif, mais le matois favoit bien
ce qu'il devoit dire. Il croyoit jdiloit-il ,
que le diable étoit auteur de tout mal ,.
èc par conféquent de toute maladie ; la
plupart des fimples qu'il connoiffoic
chadoienc donc le diable , mais il me
nomma une plante qui avoit la vertu
de féparer l'eau comme le fut autrefois
la mer rouge. Les léniféens voyant que
je n'ajoùtois pas foi à la vertu de l'herbe
qui chadoit le diable , me racontèrent
l'hiftoire fuivante. Vers l'embouchure
de la lénifei, il fe ralTemble des Promi-
chlenikes pour chaffer slux pîetfi , efpece
de renards blancs & gris. Un d'entre eux
s'amufoit fou vent à jouer du balalaïka :,
qui eft une efpece de guirtare : il remar-
q:ia que lorfqa'il jouoit feul la nuit dans
l'ob'^curité , quelqu'un danfoit dans fa
chambre. Curieux de voir qui danfoir
ainfi 5 il fit fouvem du feu , mais n.^ vit
perfonne : cependant il entendoit Qan-
<er dès qu'il n'avoiE ni feu ni lumière , il
Hvj
jSo Voyage
lui fallut donc ufer de rufe pour ùtis^
faire fa cuàofité. Il cacha fous un pot
un bois allumé , joua enfuite à fon ordi-
naire , &c peu après entendant commen-
cer la danfe , il leva le pot & vit une
«fpece de dame qui lui dit , puifque tu
t'es opiniâtre à me voir , tu ne me
quitteras plus : il fut d'abord très-ef-
frayé , mais il s'accoutuma peu à peu à
cette femme &c ils habitèrent enfemble.
Un jour fes compagnons avoient réfohi
«l'aller tous enfembie à la chalTe, mais
cette femme ne voulut pas l'y lait
fer aller ; elle confentit feulement qu'il
les accompagnât jufqu'a certain endroit 5
il partit donc avec eux ^ ôc lorfqu'ils fu-
ient tous arrivés à l'endroit où ils dé-
voient fe féparer , ils s'aiîirent dans un
champ. Aufli-tot il entendit la voix de
cette femme qui l'appelloit ; il lui ré-
pondit de venir le trouver, la femme
dit que cela lui étoit impoffible. Après
beaucoup d'irftances de p.irt &c d'autre ,
elle lui confia qu'elle ne pouvoitavancer à
caufe d'une herbe qui étoit près de lui,
& voyant qu'il tardoit beaucoup , elle
arracha un des plus gros arbres des envi-
rons & s'en fei vir pour lui montrer l'her^
be qui lui étoir fî contraire. Il faifit cette
occafion d^ ft défaire de fon diable : il
EN Sibérie. i^f
cueillit de cette herbe , en mit dans fa
poche 5 &c pour en vérifier l'effet s'a-
vança vers cette femme , mais à mefure
qu'il approchoit , elle fe retiroit. Il con-
ferva précieufement fa plante , & depuis
qu'il la polfede , il n'eil plus obfcdé par
ce diable femelle , qui erre encore dans
les bois voifins.
Le voivode de lénifeisk n'étant pas pro-
tecteur de l'ivrognerie , les fêtes de
Noël furent allés paifibles : on les célébra
cependant le verre en main , mais avec
moins de rumeur que dans les autres vil-
les de Sibérie. Un ufage d-e ce pays me
rappella celui d'Allemagne pendant les
mêmes fêtes : trois hommes habillés en
mages couroient dans la ville en portant
une étoile & annonçoient Jefus-Chrift.
Je vis aulTi des chanteurs qui faifoient
voir dans une lanterne magique , l'en-
fant Jefus 3c fon cortège ordinaire.
Nous éprouvâmes ici pour la première
fois le plus grand froid de Sibérie. Vers
k milieu de décembre , Tair éroit comme
gelé y il reffembloit à un brouillard ,
quoique le temps fut extrêmement clair.
Cette efpece de brume ou plutôt cet air
extrêmement condenfé empêchoit la fu-
mée des cheminées de s'élever , les moi-
neaux & les pies tomboient ôc mou-
iSi Voyage
roient glacés , lorfqu'on ne les portoîr
pas auiîî-cor dans un endroir chaud. Ce
froid exce (Il f avoir encore un efFer qui
nous occupa beaucoup : dès que les poe-
Jes étoienc échauffés , on y refTentoit de
grands maux de tète , & on voyoit dans
ceux qui fouffroient les effets ordinaires
des vapeurs du foufre. Nous logions
dans une des meilleures maifons de la
ville , ôc quoiqu'on emplir le poêle par
dehors , quoique nous prifTions toutes
les précautions poflibles , nous éprou-
vions ces douleurs de tère. On ne pou-
voit pas les attribuer à des vapeurs de
foufre qui s'élèvent des charbons briV
lans : j'imaginai donc qu'ils avoient la-
mcme caufe que ceux qu'on endure
dans une chambre récemment lavée ,
car il y a d'autant plus de vapeurs , ôc
elles s'y dilatent de agiffent avec d'au-
tant plus de force , que le froid elf plus
âpre & plus vif. Lorfqu'on ouvroir une
chambre , il fe formoit fubitement un
brouillard auprès du poêle , quoique
Vsliï de la chnmbre fut chaud avant
comme après. Dans l'efpace de vingts
quatre heures , les fenêtres étoienr cou-
vertes intérieurement d'une glace épailTe
de trois lignes : cette obfervation donne
à ma conjecture encore plus de vraifem;»
ÏNSlBERIf. I^J
tlance. Tant que duroit le jour qui pour
lors étoit très court , on voyoit des halos
ou couronnes Se des parélies , ôc pendant
la nuit des paraféienes ; il fembloit donc
que ces phénomènes dependilTent de ce
grand froid : dans le thermomètre de
Fahrenheit , le mercure^ defcendit à
cent vingt degrés plus bas qu'on ne l'a-
voir oblervé.
Je vis dans la maifon où nous lo-
gions un portrait de la Trinité : c'écoit
une figure à trois tètes, trois nez , trois
barbes , quatre yeux ôc deux oreilles i
cette figure me rappelle un tableau que
je vis à Tomsk , ôc qui repréfentoit Je-
fus Chrifi: triomphant de fatan. Le Sau-
veur du monde étoit à cheval , t:nant ua-
arc a la main, 3c tiroic une flèche au
«liable , qui, fous la forme d'un dra-
gon , étoit aux pieds du cheval.
Je vis encore chcs le voivode de léni-^
feisk , une merveille de la nature ; c'é-
toit un nain d'environ deux pi'.ds de
haut , âgé de plus de cinquante ans , qui
étoit marié en fécondes noces & avoit
cinq enfans vivans ; il mangeoit & bu-
voit plus qu'un homme de taille natu-
relle : c'éroit un écrivain de la douane
d* Krafnoiarsk , ÔC on l'avoit envoyé
i lénifeisk pour quelques recherches»
IÎ4 Voyage
Les nations étrangères, du dlftrl^l: dé
ïénifeisk font les Oftiakes Narimmiens
6c lénifeiskains j ceux - ci ont reçu le
baptême ; les Tatares aflTaniens qui ha-
bitent le long des rivières d'Oufifolke Se
d'Ona : il n'en refte plus qu'environ une
douzaine , dont a peine deux ou trois fa-
vent encore leur langue nationale : c'étoic
autrefois un peuple nombreux ; enfin
les Tongoufes qui habitent le long des
rivières d'OuflTolke & d'Ona j on n'a pu
jufqu'à préfent les engager à embrarfer
la religion chrétienne : ils font riches
en bécail , Se ont la coutume de fe
coudre fur le vifage différentes figures ,
qui de bleues deviennent noires , mais
cette coutume n'eft pas générale parmi
eux -j il n'y a guères que les enfans qui
foient décorés de ces figures»
CHAPITRE XXX.
Krasnoïark,
LA ville de Krasnoïark eft fur la rive
gauche de l'iénifei. De même que
toutes les villes de Sibérie , elle a été
dans l'origine un fort qui peu à peu
eft devenu ville ; elle a trois cents ciaç*
EN Sibérie. 185
qufttite maifons , quelques bâtimens pu-
blics, & eft entourée d'un rempart de
bois.
Prefque tous les habitans font flou-
chivies , parce que le deifein que l'on
avoir en bâtifTanc le premier fort , étoit
de mettre le défert voifin à l'abri des
irruptions des Tarares kirghifiens. On a
toujours veillé foigneulement à établir
cette fureté , & il y a quelques années
que l'on n'y voyageoit guère que par
ordre exprès , mais depuis un certain
temps ces deferts font fûrs ^ les Cofa-
ques qui les infefboient fe font retirés
vers la Kalmouckie , ôc les flouchivies
Krafnoïarkains peuvent communiquer
fans danger avec tous les pays d'alen-
tour. Cette fureté rend la ville de Kraf-
noiark plus vivante , & pourra en-
gager quelques marchands à s'y éta-
blir.
Les flouchivies qui l'habitent font
prefque tous riches : leurs biens con-
fillent en chevaux & en bêtes à corne
dont la nourriture les inquiète peu,
ils les laiiTent paître dans le défert. Pen-
dant l'hiver on y voit rarement de la
neige , Se ces animaux vivent d'herbes
pourries Se de racines qu'ils déterrent : fi
la terre eft par hazard couverte de neige ,
iSô Voyage
accoutumés au climat 6c a cet înconvé-
nient, ils favent tirer leur nourriture
de deffous la neige , mais ils ne font pas
auilî forts qu'ailleurs : un cheval rulTe
eft plus fort que trois de ce pays , &c une
vache ruffe donne plus de lait que vingc
vaches krasnoiarkaines.
On cultive ici des grains , & la terre y
Êft fi fertile qu'il fulht d'en travailler la
Superficie , ôc que l'on peut fans engrais
enfemencerle même terrein, cinq ou
iix ans de fuite : lotfqu'il refufe de
produire , il y en a beaucoup d'auti;es
qui font inutiles Ôc qu'on peut enfemen-
cer.
La pârelTe des habitans de ce pays eft
fi grande qu'ils ne voudroient feulement
pas que leur nourriture leur coûtât la
moindre peine ; il en eft de même dans
tous les pays très-fertiles où l'on n'o-
blige pas les hommes à travailler. Il n'y a
pas de payfan d'un autre canton qui ne
payât volontiers pour être dans celui-ci ,
mais l'avarice des gouverneurs les em-
pêche de faire a cet égard d'utiles repré-
fentations : les flouchivies leur payent
des droits plus confidérables que ne fe-
roient des payfans , ôc fi l'on réformoit
neuf dixièmes de ces troupes inutiles.
E N s I B E R I E. 1S7
ils perdroient un gain très-grand ; fur-
tout ils ne vendroient plus de brevets de
colonels Se d'autres emplois. 11 y a dans
Krafnoïark un colonel de Cofaques,
dont les foldats.difent librement qu'ils
n'ont point d'ordre à recevoir : ils fe bat-
tent fouvent avec lui à coups de bâton de
même qu'entre eux ] c'etl un homme
qui ne vaut pas le Cofaque le plus mé-
priCible, ëc qui cependant eft chef de
fept cents Cofaques.
Les llouchivies ont encore ici un avan-
tage très confidérable , mais il eft vrai
que c'eft en diminution du tréfor impé-
rial. Tous les Tatares des environs
payent le tribut en pelleteries , & com-
me ils ne peuvent pas toujours les payer
de cette manière , ils donnent au lieu de
chaque pièce de pelleterie qui leur
manque , un prix fixé par un règlement.
Lorfque ces Tatares commencèrent à
payer le tribut , ils apporcoient les
peaux 3 comme ils les prenoient 3c re-
mettoient alTés fouvent à la cailTe im-
périale des zibelines de grand prix ;
mais les habitans de Krafnoïarsk ôc
peur-être aulîi les marchands qui paf-
îbient , ont ouvert les yeux aux Tata-
res-:' ils leurs achètent les belles pelleta»
i8S Voyage
ries beaucoup plus d'un rouble, qui eff
le prix hxé par le régl-^menr ; ainfi les
Tatares , en remettant ce prix a la caif-
ie 5 ont pour eux le furplus , & il y en-
tre maintenant plus de roubles que de
zibelines. Pour cacher ce petit com-
i^erce, ils difent que leur pays four-
nit â préfent moins de pelleteries , & le
voivode n'en difconvijnt pas : ils ajou-
tent qu'autrefois lo fqu'on leur apportoit
un chaudron de fer , ils le rempliffoient
de zibelines Se les donnoient pour le
chaudron , mais qu'ils ne p urroient
pas maintenant faire ce maichc.
Lqs Krafnoiarkams font fainéans ÔC
ivrognes , & tous les flouchivies vivent
/i familier ment avec le voivode, que
lorfqu'il ks invite à diner chez lui , ils
s'y enivrent avec autant de clameurs
qu'au cabaret. Ils boivent l'eau-de-vie
dans de grands gobelets , & celui qui fe
trouve à la fin du repas le plus fem-
blable à une bcte , reçoit le lendemain
de magnifiques prcfens. Pendant le fé-
jour que nous y fîmes , on arrètoir de
temps en temps des hommes 3c des
femmes furpris enfemble , Se on trouvoic
affés fouvent parmi eux des gens ma-
riés.
EN Sibérie: i§>
Tl y avoir aulîî dans les prifons une
femme qui avoit fait mourir un flou-
chivie dans les grands remèdes.
On voit beaucoup d'antiquités a KraC-
noiarsk : elles ont été tirées des anciens
tombeaux qui font en grand nombre
près d'Abakannsk ôc de Saiannsk. On y
trouva tant d'or , que les habitans de
Krafnoiarsk achetoient pour une demi-
rouble un foiotnik d or : on y trouva auflî
de l'argent, ôz on en tire encore du cuivre
en ailés 7; an le quantiré. Je vis chez le voi-
vodi uns a(îîetcc & un petit pot d'argent
doré : li y avoir fur l'aiTiette des figures
en relief affés femblables à des griffons.
Les uftenfiles en cuivre font des cou-
teaux, des boucles de harnois , de petits
marteaux ; on y trouve affés fréquem-
ment de faux a gent de Chine & une ef-
pece de fonte ou alliage de cuivre rouge
Se de cuive iaune , que l'on p^^roît avoir
employé prmcipalement à fondre des
argals. Les uns ont un piedeftal creux,
te les aut-cs une pointe qu'on peut en-
foncer à l'en 'roir où l'on veut les pla-
cer : c'étoient peut-être les idoles de ceur
q li les ont fondus. On a trouvé auflî
pluGeurs vafes de faux agent dont
quelques-uns ont été vendus pour de
l'argent véritable , mais on n'a pomt en^
I^ T^ O Y A G E
core découvert de fer , quoiqu'il y ait
aux environs beaucoup de muies de ce
métal. Le fer étant de tous les métaux le
plus difficile à fondre 5c à mettre en œu-
vre, a été chez tous les peuples celui
qu'on a travaillé le dernier.
CHAPITRE XXXI.
Argalisy
LEs animaux que j'ai déjà dé/ignés
plufieurs fois par le nom d'argalis ,
font appelles fur le haut Irtisch, mou-
tons fauvages j on en trouve dans la par-
tie méridionale des montagnes voifines
de rirtisch , foit au midi vers la Kal-
mouckie, &: principalenient fur la Bou-
khtourma, foit du coté de l'orient , juf-
ques dans les alpes fupérieures de l'Ob
éc de riénifei , de là jufques dans les al-
pes du lac Baical , & plus loin dans
les grandes alpes nommées Slannovoï-
khrebet qui féparent les rivières d'A-
moure & de Lena , jufqu'a l'océan &
plus loin jufque vers Kamtchatka ,
îur-tout au canton des Koriakes. Les
habitans du Kamtchatka & des îles
voifines , trouvent à l'argali un goût fi.
EN Sibérie. ipt
€xquis , que lorfqu'ils veulent donner
l'idée d'un manger excellent , ils le com-
parent à la graiife de cet animal. L'ar-
gali efl: connu fous différens noms dans
tous ces pays : par la forme extérieure ,
par la tète , le cou , les pieds , la queue
courte 5 il efl femblable au cerf ; il l'eft
encore plus parfaitement par la vivaci-
té, peut-ctre eft-il un peu plus fauvage ;
celui que j'ai vu en vie avoir environ
trois ans , 5c dix hommes fufEfoient à
peine à le contenir. Les plus grands
argalis font de Ja «grandeur du daim :
celui que je décris avoir trois pieds de-
puis la partie fupérieure de la tète juf-
qu au terrein fur lequel il étoit. Se de-
puis la nailTance des cornes jufqu'à la
queue , trois pieds fix pouces. Les cornes
prsnoient naiffance au - deflus &: près
des yeux directement devant les oreil-
les , elles fe courboienc d'abord en ar-
rière 5 enfuite en devant en forme de
cercle , jufqu'i l'extrémité qui fe re-
courbe un peu en haut & en dehors. Elles
font depuis la naiffance jufqu'à la moi-
tié extrêmement ridées ; le refte eft un
peu plus uni : c'eft peut-être la forme de
ces cornes qui a fait donner à cet ani-
mal par les Rudes le nom de mouton
iauyage. Si l'on en croie les Sibériens ^
Î92. Voyage
fa plus grande force eft dans fesfèpé^lçllf
les mâles fe battent fouvent , Se hm}t^^t
alors l'un à l'autre les cornes baifîe^" , ils
fe les rompent ; on en trouve ça & là
dans le délert qui ont à la partie voifine
de la tête une n grande cavité , que les
renards s'y logent. Il ny a qu'une très-
grande force qui puiffe rompre une cor-
ne de cet anmial j car tant qu'il efl: en
vie 5 (qs cornes croifTent en longueur ôc
en largeur, & l'endroit du crâne où elles
croirtent , devient toujours plus épais.
Une corne qui a toute fa crue, étant me-
furée félon fa courbure , a quatre pieds
de long : elle pefe environ trente ou
quarante livres de Ruflie , &: eft à la
nailTance épaiffe comme le poing. Les
cornes de celui que j'ai vu , étoient d'un
blanc jaunâtre , mais plus l'animal
vieillit 5 plus elles noircifTent. Les oreil-
les font pointues , médiocrement larges,
& ordinairement l'argali les porte droi^
les : il a la corne fendue , les jambes de
devant longues de dix-huir pouces j celles
de derrière font plus longues. Cet ani-
mal a un fanon ; fon poil eft gris , mêlé
de brun : il a le long du dos une raie
jaune , dont l'extrémité eft rouge de
renard , & le ventre eft aufli de cette
couleur, ainfi que les jambes à la partie
poftérieure
feoftérieure de à l'intérieure : cependant
le ventre eft un peu plus pale que ces au-
tres parties. Cette couleur dure depuis
le commencement d'août , pendant toute
l'automne Se tout Tliiver jufqu'au prin-
temps : à l'approche de cette failon ils
changent de poil , de deviennent. alors de
plus en plus rouges. Leur fécond chan-
gement de poil eft vers la fin de juil-
let.
Les femelles font toujours plus peti-
tes 5 elles ont aulîi des cornes , mais fore
petites 5 fort minces , croiiTant très peu
avec l'âge , prefque toutes droites , pref^
que ponit ridées & faites à peu près
comme celles de nos boucs.
Les parties intérieures de cet animât
font comme celles de tous les ruminans.
L'eftomac a quatre cavités diftindles ôc
la véficule du iîel eft grolFe. La chair eft
de bon goût, de peut fe manger comme
celle de chevreuil ; la grailTe eft d'une
faveur très agréable. L'ar^ali fe nourrit
d'herbe. Il entre en rut en automne de
met bas au printemps ; la portée eft
d'un ou deux petits. Par le poil , le goût
de la chair , la forme du corps , la viva-
cité , cet animal appartient au genre du
cerf & du chevreuil. Ses cornes recour-
J:>ées lui donnent quelque reftemblaace
Tome I, \
1^4 Voyage
avec le bélier , mais le manque de lalna
ëc la vivacité l'en féparent [entieremenc.
Il a le poil du chamois , il habite les ro-
chers ôc fe bat fouvent comme le cha-
mois : il faut peut-être faire de cet ani-
mal un nouveau genre & le regarder
comme le mufimon des anciens , car il
eîl exadement femblable à l'animal dé^
cvit fous ce nom par Pline & Gefner.
CHAPITRE XXXI L
Sôutef reins de la lénifel, Oulous tatares.
Fèces de Krasnoïark,
IL y a près de llénifei trois fourer-
reins célèbres , dont l'un n'eft qu'une
petite caverne. Pour arriver à l'entrée
de celui qui efl: le plus élevé , nous mon-
tâmes l'efpace de cinquante toifes par
des degrés taillés dans la neige. Ce fou-
terrein eft fpacieux & s'enfonce en mon-
tant avec une pente afles roide ; il a en-
viron cinquante pas de longueur : les
côtés étoient couverts de galadites qui
reffembloient à des champignons de
pierre , & le roc étoit calcaire. Nous
étions éclairés par des flambeaux j cettQ
lijmiere faifgit. un très bel eftçt fuf U
ï N Sibérie. j^e
glace qui couvroit tout le deifiis du fou_
terrein & reifembloit à du falpêrre ciyC-
tallifé j elle jettait un feu pareil â celui
des pierres précieufes : il y avoir aux
deux cotés d'efpace en efpace des ^la-
çons très-purs &: fort allongés.
Nous allâmes au troiiieme .fouterreiii
par un chemin alfés difficile Se qu'on re-
gardoit même comme impraticable. Le
roc dans lequel eil percée cette caverne
eft calcaire , ôc l'on y voit ça &: là des
concrétions pierreufes fous la forme de
champignons : nous n'y trouvâmes
qu'un morceau de filet pourri <Sc une denc
de muli mâle.
Nous vîmes enfuite le rocher peint
qui eft fur la rive droite de la rivière 3 il
n'a pas plus de fept toifes de haut : on
voit qu'il a été taillé du côté où font les
figures. Il étoit enduit d'une efpece de
plâtre qui eft tombé en partie ; les
figures ont été peintes fur le plâtre , & /î
la couleur rouge qu'on y a emoloyée
n'eft pas de l'ocre brûlé , elle en appro-
che beaucoup. Elles repréfentent des
hommes de des animaux , & il y en a
fur-tout une très bien confervée , qui
repréfente un homme â cheval. Le def-
fein de ces figures eft comme le de£-
fein de celles que jai vues entre Kouf-
i^ft Voyage ^
ïietsk de Tomsk , &c tel qu'on doit 1 zV
tendre de payfans groflTiers.
11 y a près de Krafnoiatk quelques
oulous ou villages tatares. Un de ces
villages nommé Mongat eft compole
de fix ou fept iourtes ou huttes pareil es
à celles des Tatares de Koufnetsk : elles
font faites de pieux plantés en terre,
joints par des traverfes & couverts d'é-
corces de bouleau : celles des plus riches
font couvertes de peaux de chevreuil.
Elles ont deux ouvertures , dont l'un©
pour la fumée , l'autre qui eft vers l'o-
rient fert d'entrée , Se eft ordinairement
couverte d'une peau de chevreuil.» Nous
entrâmes dans plufieurs huttes , & nous
vîraes dans chacune un feu fait au mi-
lieu , autour duquel étoient l'homme,
la femme, les enfans & les chiens de
chalTe : elles étoient pleines de fumée , ^
nous n'aurions pu y refter fans étouffer ,
mais ces gens y font habitués. Us ne fe
chauffent^n hiver qu au feu qu'ils font
dans ces huttes , cependant les plus ri--
ches en ont conftruit quelques-unes ou
ils peuvent placer des poêles : celles-ci
font leurs appartemens d'hiver , & ceux
d'été font les huttes ordinaires. On vou-
lut dans chacune nous faire manger,
f< on nouspréfenta du cheval ^ du bceuf ,
EN Sibérie; 197
de l'agneau. Toute efpece d'alnnent con-
vient à ces Tatares j leur bolifon or-
dinaire efl: l'ean ou le petit lait de ca-
valle : ils cultivent aulli la terre , & man-
eent des fruits Ôc des léo-nmes, mais fur-
tout d'une plante commune dans ce pays
ou plutôt de fa racine 5 qui- étant coni-
pofée de plufieurs petits oignons'ronds a
fait donner a la plante un nom rulTe qui
Cig-nihe noix de terre. * Ils mandent aufli
des oignons du marragon ordmaiie ainii
que d'une autre efpece , rouge de cina-
bre, & d'une troifieme efpece de lis.
Toutes les nations étrangères des envi-
rons de Krafnoiark font ufage des mêmes
alimens. Ces Tatares n'ont point de
culte , néanm.oins ils croient qu'il y a
un Dieu , ôc comme ils commercent
beaucoup avec les RulTes , ils portent de
temps en temps des cierges aux églifes
rufles 5 pour témoigner la confiance
qu'ils ont au Dieu de cette nation • ce-
pendant ils vont en fecret confulter leur
kamm (Se paroilTent fort éloignés d'em-
* Terra» glandes. Dodon. pempt. 50. Lathy-
rus Arvenfis repens ruberofus. i^. /?. 344. La-
thyrus pedunculis niulnfioris , cyrrhis diphyl-
lis , foliolis ovalibus , iruernodiis irnciis. Linn,
ft i;. p. 731-
liij
19^ Voyage
brafTer le chriftianifme : ils objeclenr^
ceux qui leur en parlent que leur? pères
ont très bien vécu fans la religion chré-
tienne 5 que cette religion eft trop févere
ëc trop niinutieufe , qu'elle défend la
chair de cheval &c ordonne de manger
les jours de jeûne des chofes qu'ils ne
connuiifent pas. De plus , la vie civile
des RuiTes , la feule qu'ils connoilTent
après la leur, leur paroît fort malheu-
reufe : la formule d'imprécation qui leur
eft la plus ordinaire eft celle-ci : puiife-
tu vivre à la RufT.^ !
Il y a dans le diftriâ: de Krasnoiark
d'autres nations étrangères qui font les
Arintfiens , les Kotovtfains &» lesi Ka-
matchintfains. Les Arintfiens éroiéilt au-
trefois un peuple confidérable 5 mais il
n'en refte aujour l'hui que dix perfonnes,
qui favent a peine leur ancienne lan-
gue. Les Kotovtfains habitent vers Aba-
kansk de Kansk , les Kamatscbintfains
fur la Mana & vers la fource de la
Kann.
Les divertlflemens commencèrent
avec les jours gras à Krafnoûrk & aux
environs. Tout ce qui ctoit d^à<ye à boi-
re s'^nivroit : les hommes fe prome-
noient à cheval dans les rues , les fem-
mes à pied 3 ôc pendant toute la nuit on
EN Sibérie. tçjt^
entendoit des efpeces de hurlemens. Plus
la fin du carnaval approchoit , plus ces
plaifirs étoient animés : j'allai avec le voi-
vode à un dQS villages voihns ; nos traî-
neaux éroienc entourés de plus de feize
cavaliers armés de carquois , d'arcs &
de flèches, qui s'exerçoient à tirer. Ils
liroienr d'abord une flèche , enfuipe leurs
chevaux allant à toute courfe, ils tiroienc
à cette première flèche &: la brifoient fore
fouvent : ceux qui avoienr cette adrefle
recevoient un prix. Nous pallàmes un
ruiireau qui vient d'une petite monta-
gne voifme & ne gelé jamais en hiver.
Auiîi-tbt après notre arrivée, les payfans
du village vinrent l'un après l'autre fa-
luer le voivode & fa femme , & mirent
devant lui fur une table des papiers qui
contenoienr quelque chofe : il y en eut
qui donnèrent aulli au fils du voivode. Il
déplia devant moi quelques-uns de cts na-
piers; il y avoir dans chacun treize fols
quatre deniers, &: lam.oiriéde ceraraenc
appartient à îa voivodeife : alors j'appris
pourquoi pendant tout le carnaval ils
vcyageoient dans hs villages voifîns de
leur rcfidence. J'ai vu peu de ^ens du
pays venir chez eux , fans mettre un
papier fur la table ; ainfi un voivode de
Krafnoïarsk a d<^s revenus con^dérables,
iiv
ioo V O Y A G ï
mais loriqu'il veut qu'on lui falTe beau-
coup de préfens , il faut qu'il vive avec
ies payfans comme avec fes égaux & fur-
tout qu'il les falFe boire. Lorfqu'un Si-
bérien & fur-tour un Krafnoïarkain veut
recevoir beaucoup , il ne doit congédier
fes convives que lorfqu'ils font complè-
tement ivres , Se fouvenr un llouchivie
s'enivre tant de fois de fuite qu'il donne
jufqu à fa dernière zibeline.
Les llouchivies donnèrent le foir un
fmiulacre d'attaque : ils drelTerent dans
^ln champ deux murs de neige & joigni-
rent ces deux murs par une traverfe de
neige Ce bâtiment repréfenroit une ci-
tadelle que gardoient quelques - uns
d'entre eux armés de longs bâtons , de
<i'aurres qui étoienr a cheval dévoient fe
rendre maîtres de cette citadelle. L'atta-
que fe fit en très grand défordre y il ne
s'avançoit jamais à la fois que deu^ ou
trois cavaliers , quelquefois un feul ôc
toujours au grand galop : ils étoient re-
çus a grands coups de bâton &c tom-
boient toujours de cheval. Les alîié-
geans ne pouvant s'emoarer du fort ,
devinrent furieux &z vouloienc tirer
des flèches fur les afliégés , mais le voi-
vode les en empêcha & la forterelfe
refta feus la (Joniination de ks pre-
î N S I B E II I E. 201
itiîers maîtres. Ceci peut faire juger de
ce qu'on doit attendre des ilouchivies
comme gens de guerre ; l'ivrognerie
étant leur unique attrait ^ ils pourroienc
bien fe laifTer battre par des payfans qui
n'auroient jamais touché d'armes. On
les regardoit autrefois comme des gens
formidables ; ils avoient deux efpeces
d'armure , l'une étoit de petits anneaux
de fer , Se l'autre de plaques de fer très
minces. Celle-ci étoit plus légère que
l'autre •: elles couvroient toutes deux le
corps 5c les bras , Se avoient encore une
autre pièce : c'étoit un bonnet garni de
fer par en haut , mais elles ne font plus
en ufage.
CHAPITRE XXXII î.
Départ de Krafnchiarsk, Torts de Kans^
koï ^ d'Oudinskoi* Bouretes,
NOus partîmes de Krasnoiarsk dès
que nous pûmes nous m^ettre en
route 5 Se à cinq ou fix cents pas du vil-
lage de Ladaïka , je remarquai une croix
de bois qu'on me dit avoir été placée en
ce lieu> parce qu'^i n'écoit pas fur. Je
I Y
loi V o Y A a F-
demandai à quel péril on y écolt expoCè'y
& j'appris que des génies , efprits ou dé-
mons 5 tels que ceux qu'on nomme
lichi fur la Tvertfa , infeltoient ce bois ,.
que des enfans de Ladaïca qui éroient ve-
nus y jouer , s'étoient égarés 3c perdus,
ou ne s'écoient retrouvés que huit ou
quinze jours après , de que pour écarter
les lichis on avoit planté cette croix à
Tendroit que Ton regardoit comme le
moins sûr : il eft vrai que ce bois eft fort
épais & qu'il ed: aile de s'y perdre , ainlt
l'on feroit bien d'y planter beaucoup de
croix pour guider ceux qui pourroient sy
égarer.
On fouve plus loin le fort de Kanskoï ,
&: quelques Tarares qui font pauvres j ce-
pendant il y en a qui ont deux Femmes.
Ni 1-^s hommes ni les femmes ne portent
de cNemifes , excepté ceux qui ont reçu
le baptême, mais qui font en périt nom-
bre. Us ne fe lavent jamais, & lorfqu'on
le leur reo^och? , ils difenr que leurs an--
cêtres ont vécu de même. Loi fqu'ils veu-
lent dormir ou fainéanter dans leurs hut-
tes , ils fe mettent autour du feu qui eil
au centre de la hutte , accouplés de forte
que les jambes de l'un font palfées entre
•les jambes de l'autre ôc vont jusqu'entre
fes bras : lorfque l'un fe tourne ^ l'autre
EK Sibérie. loj
fait de même pour ne pas changer leur
difpofidoA , & ce tour le fait auili régu-
lièrement que s'il étoit commandé. Les
Tatares font ufage au lieu de pain , d'oi-
gnons de marragon ou d'aunes efpeces
de lis Ôc ne labourent point encore. Leur
occupation principale eft lachcilfe dçs
zibelines : ils ont une inhniré de maniè-
res de les prendre. Quand cet animal vi-
vement pourfuivi ne fait plus où fe réru-
gier , il monte fur un grand arbre j dh
qu'il a pris ce parti , les Tatares mettent
le feu à l'arbre : pour éviter la fumée &
Je feu , la zibeline faute à terre , ôc y
trouve un h et.
L'adrelTe avec laquelle ces TiiMres
prennent les zibelines , fair que Kan^Icoi
eft l'endroit où l'on en fait le plus g' and
commerce , & que les ma^^chands qui
vont à la Chine féjournentordinai! t mène
dans ce fort.
Avant d'arriver au fort d'Oudinskoï ,
on traverfe plufieurs bois de fapins. de
cèdres , de bouleaux , de melefes &c de
peupliers : on garde dans ce K^rt le rribut
de pelleteries qu'on fait payer aux Taïa-
res. Il y a aux environs beaucoup de Bou-
retes que les RufTes nomment Bratski:
parmi eux prefque tous les hommes ont
- les cheveux coupée fur le haut de la tète;,
1 v|
104 V O Y A G ï
& d^aillaurs portent l'habit ruffe. Le
principal ornement des femmes eft leur
chevelure : elles en font deux treirej
qu'elles laident pendre par-devant furies
épaules , & y mêlent fouvent du crin
pour en augmenter la loneueur ôc la
grofleur ; vers l'extrémité des trèfles , il
y a dùs cilindres alTcs larges où font paf-
fés les cheveux. Elles portent un ban-
deau fait ordinairement dans le pays &
qu'elles nouent derrière la tète ; à ce
bandeau eft attaché un large collier d'an-
neaux de fer qui paffe fous le menton , de
elles en portent un autre de mcme ma-
tière qu'elles ferrent davantage. Leurs
vètemens font une robe fourrée & une
«fpece de fur-rout fans manches , fait de
cuir peint &: dekitaica, qu'elles metten't
par deflus in robe. Les iilles font de leurs
cheveux plus de deux trelTes , comme
chez les Tarares : elles peuvent en faire
vingt, fi elles en ont en affes grande quan-
tité. On nous en amena une qui étoit
d'une des principales familles du pays ;
elle avoit par derrière cinq rubans qui
pendoient d'un cuir attaché aux épau-
les 5 ôc à l'extrémité de chaque ruban
une petite clochette : elle portoit une
large ceinture , ornée de plufieurs an-
neaux de laiton-<3c de coquillages de por-
EN Sibérie. loj
celaine couverts de plaques de fer. Lorf-
que Ton donne à un homme une de ces
filles du premier rang , il faut qu'elles
quittent k ceinture & les clochettes ,
mais il n'eft pas nécelTaire ici de vendre
une tille A un homme pour qu'il lui foir
permis de partager fon lit , car la hlle
dont je parle étoir enceinte ; un Bourete
accorde fa rille comme les Tatares , pour
une certaine fomme d'argent ou une
certaine qur.ntité de bétail , & ne la.
lailTe emmener que lorfque l'acheteur l'a
p^yée.
Nous fîmes venir trois chamannes ou
forciers qu'on nomme bns en langue
borete. Nous n'avions vu aucun cha-
manne de Sibérie dans un habillement
auiîi effroyable ] c'eft une robe de cuiir
parfemée de ferrailles Se de griffes d'ai-
gle de de hibou : ces ferrailles rendent
fhabit 'extrêmement pefant ôc font un
bruit affreux : le bonnet s'élève en poin-
te comme ceux de nos grenadiers &c eft
couvert de griffes d'aigle ôc de hibou*
Ces trois terribles chamannes vinrent
nous trouver de nuit , parce que , dï-
foient-ils , le jour eft contraire aux for-
celleries : ils choilirent pour .leur théâ-
tre la cour où nous crions > & y firent
un feu. Un d'eux prie fon tambour qui
20^ Voyage
eft fait A peu près comme ceux que j'ai
décrits, mais un peu plus -grand. La
baguette relTemble à une vergette , à la-
quelle au lieu de crins on a collé une
peau d'écureuil : leurs cérémonies magi-
ques , pareilles à celles que nous avions
vues, eurent le même fuccès. Nous de-
mandâmes , par exemple , fi un homme
qui habitoit à Mofcou étoit encore en
vie : le forcier après quelques contor-
fions , répondit que le diable ne pouvoir
pas faire tant de chemin , car le diable
eft toujours cenfé les inftruire de ce qu'on
demande : ils fe tordoient le vifaee Se le
corps , crioient comme d^s forcenés &C
fuoient à grolTes goûtes fous le poids de
leurs habits. Leurs compatriotes les
payent pour cet exercice , mais ils furent
obligés de le faire gratis en notre pré-
ïence , & pour les punir un peu de ce
frauduleux trafic , nous les fîmes recom*
mencer plufieurs fois : celui qui s'étoic
excufé fur le trop grand éloignement
de Mofcou confulra le diable eJicore une
fois touchant la même demande , ôc
après quelques conrorfions , demanda fi
1 homme en queftion avoit les cheveux
gris : nous lui dîmes qu'il les avoit tels ^
il fauta & tambourina quelque temps
encore, pim nous aflura que notre hoiu-
IN Sibérie. 207
îne étoit mort , 3c il l'étoit en effet de*
puis environ cinquante ans.
Nous allâmes voir au fort Oudinskoi
les pelleteries données en tribut y .c'é-
toient des peaux d'ours , de loup , de re-
nard , d'écureuil de de zibeline : il y
avoit des peaux de zibeline d'une grande
beauté, ainii que quelques peaux de re-
nard. Deux de ces dernières croient
prefque entièrement noires y l'une avoir
feulement le bas du dos un peu gris , de
l'autre d'un blanc jaunâtre : celle-ci n'é-
toit pas tout-â fait noire fur le dos : elle
avoit feulement une raie noire qui s'é-
tendoit depuis le devant jufqu'au tiers
du dos. Les côtés éroient d'un blanc jau-
nâtre comme le bas du des *, l'enrre-
deux des raies & du bas du dos étoit noir
mêlé de poils gris j l'une & l'autre avoient
le ventre pareil au dos . Le renard roue
noir avoit au haut du poitraH une tache
blanche , grande com.me un écu : TaurFC
étoit prefque tout gris vers la gcrge &
fans tache blanche ; ils avoient tons
deux les partes & la queuc noire, &c
l'exticmité de la queue d'i.n blanc de
^ nei^e. Un troideme avoit une raie
• noire au milieu du ventre , de la gorge
•> & de la partie latérale intérieure des
pattes , le refte étoit rouge de ren^lrd^
loS Voyage
aulli bien que les côtés de le haut de h
queue , mais la partie fupérieure ôc mi-
toyenne étoit noire.
CHAPITRE XXXI V.
Huttes de Bouretes. Fort Balachanskou
Damafquïnagc des Bouretes,
LEs huttes des Bouretes font hexago-
nes 5 & les murs faits de perches pla-
cées horifontalem-int l'une fur l'autre juf-
qu'à la hauteur d'environ trois pieds j
d'autres perches pofées obliquement &:
réunies au fommet compofentletoit, à la
pointe duquel on ménage une ilfue
pour la fumée. : les entre-deux de ces
perches font remplis de terre. A chaque
coté de l'entrée , laquelle eft vers l'o-
rient, il y a un bouleau Se une corde qui
traverfe d'un arbre à l'autre, à laquelle
font attachés pluiieurs rubans & quel-
ques peaux d'hermine & de belette. C'eil
devant ces deux arbres que chaque bou-
rete s'incline deux ou trois fois le ma-
tin & le foir 5 en fe mettant deux doigts
fur le front , a la manière orientale. Ces
huttes font fourenues en dedans par qua-
tre piliers , entre lefqueU eft U foy^r i
IN Sibérie. 109
nous y trouvâmes trois veaux & une
femme habillée comme celles de cette
nation , excepté qu'elle avoit à chaque
oreille deux pendeloques l'une fur l'au-
tre : celles que nous avions vues juf-
qu'alors n'en avoient qu'une feule.
Le fort de Balachanskoï efl: un des
plus confidérables que nous euiîions vus :
il efl: fitué fur l'Angare. Il y a hors de ce
fort environ foixante maifons qui font
habitées par des flouchivies de des négo-
cians ; elles font prefque toutes aifés Bien
bâties 5 ont de grandes fenêtres 6c des
chambres bien éclairées : la plupart des
habirans de ce fort font riches. Le voya-
ge d'Irkoutsk que l'on fait en été par
eau 5 attirant ici beaucoup de mar-
chands 5 on a bâti près de la rivière une
maifon à laquelle on a joint quelques
boutiques ; mais on ne les ouvre qu'en
été 5 lorfque les marchands qui paflenr ,
veulent y dépofer des marchandi-
fes.
Les environs de ce fort font habités
par des Bouretes bergers. Les bœufs de
ce canton font fort renommés : j'en ai
vu quelques-uns qui ne le cèdent point
aux bœufs circaiîiens. Contre l'ufage
général des nations de Sibérie 3 les Bou-
retes de ce canton exercent un art, Ôc
iïo Voyagé
plufîeurs y font fort habiles ; ils damaf-
quinent le fer avec l'argent & l'étain s
on en fait des ornemens de harnois de
cheval , de ceinturons , de couteaux de
chalTe Ôc de ceintures : on en fait aufîî
beaucoup de cuillères.
Nous voulûmes voir quelques boure-
tes travailler en notre préfence , ôc nous
leur propofâmes d'écrire en traits d'ar-
gent fur une plaque , le nom de fa ma-
jefté impériale j ils l'entreprirent & for-
gèrent un fer dont nous leur avions
donné le modèle Ils le firent rougir une
féconde fois, le lailferent refroidir, fi-
rent enfuite les tailles néceffaires avec un
cifeau aigu , tenant toujours le fer de
plus en plus loin , Se frappant fur le ci-
feau fans celle avec un marteau. Cette
opération fut répétée trois fois en don-
nant aux tailles à chaque fois une direc-
tion différente ; ainfi elles fe croifoient.
Afin qu'elles fuffent égales , ils regar-
doient fouvent leur ouvrage ^ cetre in-
cifion étant faite, ils damaïquinerent &
furent bientôt prêts à tracer les lettres.
Ils prirent du fil d'argent fort mince ôc
de deux groffeurs , avec de l'argent
battu très mince , ôc commencèrent à
travailler , mais inutilement ; ils n'é-
toient pas affés exercés dans le delTein
îN Sibérie. m
pour imiter les caractères qu'on leur
avoir écrits : nous les fîmes donc tracer
fur la plaque même & ce fecours les fit
réuliîr. ils poferent un fil d'argent à l'ex-
trémité d un des traits , l'y enfoncèrent
en le battant , fuivirenc ainfi tout le
trait, coupèrent le fil , couvrirent cha-
que trait de même 1 un après l'autre &c
affermirent tous ces fils en les battant de
nouveau.
Lorfqu'ils veulent couvrir d'argent
une plaque entière , ou feulement quel-
que parrie , ils taillent de i argent battu
de la forme de la plaque ou de la partie
qu'ils veulent couvrir 5c rircruftentde
la même manière. Il n'emploient pour
ce travail qu'un marteau plat aux deux
bouts , mais dont l'un eft fort uni Ôc Taii-
tre entaillé & rude : lorfqu'ils entail-
lent le fer , ils ne frappent d'aucun des
bouts , mais du milieu du marteau. Ils
incruftent l'argent avec le bout rude , po-
lifTent avec l'uni & filent l'argent eux-mê-
me en le faifant palTer par un trou qui a
ie diamètre qu'ils veulent donner su RI j
ils battent aufii l'argent , & on voit bien
qu'il n'eft point prtfé entre les cilin-
dres. Leurs creufets font de fer j ils
ne connoilTent point les creufets de
terre.
m Voyage
Nous continuâmes notre route lé
long de l'Angare, dont les bords font
aiïes fertiles , mais coupés çà &c là par
des crevaifes , & nous arrivâmes bientôt
à Nicoiskaia-faftava ^ c'eft un endroit où
les droits fe payent : on y reçoit ceux
des niarchandifes qui viennent de Chi-
ne ^ il feroit difficile de les faire paflfer
par un autre chemin. Ces marchandifes
étant toujours en grande quantité , l'em-
ploi de receveur enrichit dans i'efpace
d'un an celui qui l'exerce. Le gouver-
neur nomme â cet emploi , & le mec
communément â l'enchère : le prix or-
dinaire eft de deux mille livres.
Nous nous remîmes en route Se tra-
versâmes le lac Baikal. Les habitans de
ce pays veulent que ce foit une mer , ils
prétendent que le lac regarde comme une
injure d'être ainfi nommé, & fe vange
immanquablement de celui qui lui fait
un pareil affront : ils croient même qu'il
a quelque ckofe de divin j Se l'appellent
depuis très long-temps la fainte mer.
Lorfqu'on n'adopte pas leur croyance â
cet égard , ils font l'hiftoire d'un cer-
tain allemand , qui fe trouvant , il y a
environ quinze ans, pendant l'été fur cette
mer fainte , eut l'audace de la nommer
lac j aufli-tôc fon vaifleau battu dQs flots ,
B N Sibérie. 215
fut en grind danger ; il Tappella la
fainte mer , à l'inïtant les flors fe cal-
mèrent ôc il prir terre heureufemenr.
Nous nous amusâmes a montrer à nos
voituriers que lorfqu'il fait beau temps ,
on peut impunément appeller ce lac un
lac. Ce qu'on y peut rencontrer 'de plus
dangereux en hiver, ce font les fentes de
la glace : lorfque nous en trouvions,
nousfaifions examiner par 011 nous pour-
rions pafTer fans péril , Ôc nous fîmes ce
trajet avec fureté , mais non pas fans
avoir laiTé la patience de nos voituriers
qui nous fouhaitoient tous les maux pof-
fîbles.
Le lac Baikal s'étend en longueur
de l'orient à l'occident ; on n'en a point
encore marqué fur nos cartes les limites
orientales, peut-être parce que perfonne
n'eft allé jufqu'à ces limites : cepen-
dant on Teftime en général long de
cent vingt-cinq lieues : la largeur du
nord au midi eft en droiture au moins
de quatre lieues de au plus de fept. Il
elt entouré d'une chaîne de hautes mon-
tagnes , oii il reftoit peu de neige quand
nous y pafTâmes. Il commence à geler
vers Noël Ôc à dégeler vers le mois de
mai. Depuis ce temps jufqu'en feptem-»
t)re il y périt rarement des bateaux ;
114 Voyage
mais vers ce mois il s'élève de grand?
vents, qui deviennent de plus en plus
violents , ôc vers la lin de l'année il cil
dangereux d'y naviguer.
Plus loin eft le fort Kabanskoï dont
les environs paroifleat peu abondants en
vivres j quoique les habitans foient ou
laboureurs ou bergers, ils ne donnent,
leurs denrées qu'à un très haut prix : ils
voulurent nous vendre un coq foixante-
fîx fols huit deniers , & nous ne pûmes
les engager pour quoi que ce foit a nous
céder un veau. On nous repréfenta que
lorfqu'on ôte le veau à la vache elle
ne fe lailfe plus traire , ôc on nous tint
le même langage dans toute la Sibérie ,
mais ce n'eft qu'un prétexte , car ils fa-
vent tromper la vache lorfque fon veau
meurt ou lui efl: ôté : ils en empaillent la
peau de elle fe lailTe traire lorfqu'on la
lui montre. Cependant pour les engager
à nous vendre un veau , nous leur of-
frîmes inutilement de leur en rendre la
peau.
Les chevaux de ce canton font
extrêmement foibles ; ils avoient à
peine fait fîx heures de route qu'ils
ne pouvoient prefque plus marcher.
Nous trouvâmes ici des Bouretes ber-
gers qui font riches. Plulieurs d'entre
EN Sibérie. 115
eux ont mille moutons 6c un grand
nombre de bœufs de de chevaux : leurs
moutons ont de larges queues comme
ceux de Kalmouckie. Ces Bouretes mon-
tent inditFéremment fur des chevaux,
des bœufs ou des vaches, & ont la mal-
propreté commune aux nations de Si-
bérie.
CHAPITRE XXX V,
Cahuttes Bratskalnes. Tàicha.
NOus apprîmes qu'aux environs de
Sclenghinsk il y avoit un taicha ou
prince de la religion mongalienne , ou
Dalai-lamaienne , qui avoit été lui-mê-
me prêtre mongalien & qui ayant
quitté la prctrife pour fe marier, avoit
actuellement avec lui un prctre de fa
croyance. Dans l'elpérance de connoître
par leur moyen la religion mongalien-
ne , M. MuUer &: moi nous allâmes les
trouver , & nous partîmes avec deux
interprètes , l'un rufTe , Tautre mon-
galien.
Nous vîmes fur la route deux huttes
bratskaines , & nous nous y arrêtâmes
.jpour en voir les cunoficés. La plus grau-
ii^ Voyage
de éroit habitée par le maître avec ùb
femme & le refte de fa famille , l'autre
fervoit à (es valets. Toutes deux étoienc
rondes ôc avoient deux ouvertures ,
l'une pour Tentrée , l'autre par où la
fumée fortoit; elles étoient couvertes
d'une efpece d'étoffe blanche que les
Bratskains font eux-mêmes : cette étoffe
étoit entre des lattes clouées en croix Iqs
unes fur les autres , qui , vues par de-
dans, lorfqu'elles étoient jointes enfem-
ble, relTembloient affés à un treillage.
Toute la hutte étoit compofée de treil-
lages de cette efpece placés les uns contre
les autres. Quand on veut tranfporter la
hutte , on décloue les lattes , on donne
à toutes la même (îtuation , ôc chaque
treillage difpofé ainfî , tient fort peu de
place; on ôte l'étoffe, on met enfem-
ble les lattes , & on charge le tout fur
des chevaux ou des bœufs. Ces Bouretes
n'ont à porter que leur hutte & deux pe-
tits coffres ; leurs principaux biens font
dos chevaux , des bœufs , des moutons
ôc des chèvres. Ils ne relient qu'un ou
deux mois dans le même lieu : quand
leurs troupeaux en ont confommé tout
le fourage , ils vont en chercher ail-,
leurs.
Nous entrâmes dans la principale de(
EN Sibérie. 217
ces huttes 5 ôc nous y trouvâmes unBou-
rete avec fa femme Ôc deux de fes paren-
tes 5 un petit enfant , un agneau de trois
jours , trois veaux &c un chien : tels font
les objets des plus tendres foins ôc de
l'amour d'un Bourete. La femme n'avoic
rien de particulier quant a fes habits ;
une des filles portoit un collier de quel-
ques rangs de coraux jaunes , 3c fur {es
épaules flottoient plufieurs trefTes aux-
quelles étoient attachées ça & là, en
travers , des rangs de coraux fort courts.
Il y avoit à droite auprès de l'entrée un
fac d'étoffe quarré , ôc fur le fac une
peau d'iltis, fur le côté de laquelle étoit
attachée une efpece d'idole appellée on-
kone , de la longueur d'environ trois
pouces, de taillée dans du laiton battu fore
mince : le fac contenoit beaucoup d'au-
tres onkones , dont la plupart étoient
d'une étoife chinoife faite de foie & de
fil de métal nommée folommka. Il y
avoit fur ce folommka quelques têtes
defiinées avec une couleur brune Se aux-
quelles on avoit mis de petites boules de
plomb pour imiter les yeux : quelques-
unes étoient feules , on en voyoit auflî
trois ou quatre enfemble , Se d'autres qui
avoient un corps ôc les pieds joints en-
femble par des bandes. Sur la plupart dç
Tome L K
itS Voyage
ces figures il y avoit un onkone 'le laiton
inince , pareil à celui que j'ai décrit.
Pivs de ces huttes étoit une efpece de
parc , fait de poutres pofces les unes fur
les autres , ouvert par delfus & deiliné
à renfermer les agneaux de plus d'un
mois ] on ne les garde plus dans la luu-
te dès qu'ils ont cet âge. Le bétail cou-
roit autour de ces huttes , 6c nous y vî-
mes un enhant monte fur un bœuf qu'il
conduifoit avec une biide palfce dans les
narines de l'animal : dans cette hutte le
beau fexe s^amufoit à coudre 3c à fumer
du tabac , &c haifoit ufage de crins au
lieu de hl avec lequel il coût ordinaire-
ment le kitaica.
Nous trouvâmes cnfuite un petit lac
dont les bords étoient couverts de ci-
gnes , d oies , de tou^^pans de de bc-
cafiines. Je ne peux exprimer la fatisfa-
cbion que nous caufa la vue de ces oi-
feaux : leur chant infpiré par la nature
avoit autant d'agrément que l'imitation
qu'on voudroit en faire fur des inilru-
mens , feroit choquante Se dcfagrcable.
Les fons d'un tourpan refTemblent beau-»
coup à ceux d'un hiutbois , & dans ce
concert d'oifeaux ils faifoient à peu
près l'office de la baffe. Cet oifeau efl
^ae efpece de canard ; fon plumage ell
H v Sibérie. ii^
rouge de renard , excepté la queue
^ les ailes qui ont beaucoup de noir.
Enfin nous parvînmes à un dc'fert où le
prince , accompagné de fon ghélune ou
prcrre ik de deux de fes parens vint au-
devant de nous : il étoit précédé par trois
hommes armés d'arcs 3c de Heches ; ce-
lui du milieu portoit un drapeau rouge ,
dont le comte Sava Ragouiînski envoyé
de fa majefté impériale en Sibérie ht
préfent à ce prince. Il y avoir de cha-
que coté un foleil avec cette inscription
en caractères rulFes j nlkomou ne ouftou-
pdict , ( il ne cède A aucun ) : on lifoit au-
deiîous , xnvatfcmper au^uftus Fecer phto-
rii lyerojfùskdi impcracor 1717 Godou ,
(vive toujours l'augufte Pierre II , empe-
reur des RufTes en 172.7) 5 dano rodou
Zongolskomou , ( donné à la famille de
Zongolsk ). Nous defcendîmes de nos
voitures , montâmes à cheval de accom-
pagnâmes le prince & fa fuite à fa
hutte d'été qui étoit a quelque diftance
dans un endroit bas du défert.
Il nous conduifit a celle du ghélune
qui étoit la plus voifine : toutes ces hut-
tes font conftruites de la mcme maniè-
re , mais celle-ci étoit affés prop- \ le
plancher étoit couvert de tapis de Tur-
quie, fur lefquels nous nousafsîmes. A
Kij
iio Voyage
un angle de la hiicte il y avoit plufieurs
petits coffres pofés les uns fur le^ autres j
celui d'en bas avançoit un peu , & au
milieu de la partie faillante étoit une
lampe allumée , de chaque côté de cette
lampe une tafTe à thé remplie de thé brats-
kain préparé , trois autres fur la droite de
deux fur la gauche j ces deux dernières
étoient pleines d'eau pure : toutes ces
taflTes étoient d'argent Se dorées en de-
dans. Il Y avoir au deffus de la lampe
dans un autre périt coffre un bourkanne
de métal jaune , lequel , excepré la tète
&. le teton droit que l'on avoit lailfé dé-
couvert, étoit enveloppé d'une étoffe de
foie. Il nous fut permis d'ôter cette
étoffe ôc de voir tout le bourkanne : le
haut de la tête eft couvert d'un bonnet
fait de fil de fer ; le teton droit eft très-
renflé j les pieds font l'un fur l'autre à la
manieie brarskaine : la main droite eft
couchée fur la cuiffe gauche j il a dans
le fein un petit vafe rempli qui eft de la
même fonte que toute l'idole. A coté de
ce coffre & contre le mur de la hutte il y
avoit un morceau de folomianka d'envi-
ron dix-huit pouces de haut fur douze
de large ,. èc couvert d'environ quinze
faints affés bien peints, mais le dieu
qu'ils regardent comme le principal étoit
au deffus des autres.
EN Sibérie. m
Nous eûmes avec le gîiéiune , un zf-
fés long entretien concernant fa religion ,
&z s'il ne nous a pas induit en erreur ,
{ car étant d'un des plus bas rangs du
clergé mongalien , il pouvoit n'ttre inf-
truit qu'imparfaitement) , c'eftune bran-
che corrompue de l'ancienne religion
catholique. Ce prêtre nous dit que 1 ido-
le dont je viens déparier, repréfentoit le
fils du vrai Dieu qui eft venu dans le
monde pour initruire les hommes, & eft
enfuite remonté au ciel. Il ajouta que le
vafe rempli qu'elle avoit dans le fein ,
fignifioit que le fils de Dieu ayant dii
pendant fon féjour en ce monde, fa
nourriture à la bonté des hommes , il
avoit promis une pleine abondance à
tous ceux qui lui rempliroient toujours
fon vafe. Il nous dit encore que ce fils de
Dieu avoit une mère qui étoit d'un
grand fecours dans toutes les adverfités ,
à ceux qui portoient fur eux fon image ,
ôc fur-tout aux voyageurs : il nous fit
voir une de ces images qui paroilToit ctre
de terre figillée. Pour indiquer le cas
qu'on en devoir faire , elle étoit cou-
verte de feuilles d or , enveloppée de
coton & enfermée dans un étui de
cuivre : il fit préfent à M. Aîuller d'une
de ces images de la mère de Dieu , après
K iij
"lit V O V A G 1
qu'on Teiit afTuré qu'on ne vouloît paseTt
abufer. Enfin il nous dit que le fils de
Dieu a un père ôc un grand'pere , Se que
ce dernier eft le plus coniidérable. D'ail-
leurs 5 ils ne reconnoiflent aucun autre
Dieu 5 mais il y a félon eux un lama ou
fage régent qui gouverne fous ces dieux.
Le premier jour de chaque mois eft un
jour de fête , ôc celui où nous étions en
éroit un y c'efl pourquoi la lampe étoit
allumée , mais l'office étoit fini , parce
qu'on le dit toujours le matin : il y a
en fuite de cinq en cinq jours des heures
de prières > excepté le 30 , qui eft le der-
nier jour du mois. Pour appeller a l'of-
fice 5 le prêtre ordonne aux fervans de
l'églife déjouer d'un inil:iument qui ref-
femble a un hautbois. La pairie depuis
lembouchure jufqaes au tuyau efl: de lai-
ton y le relie eft de bois ôc a les trous
néceiraires : l'embouchure eft aufii de
laiton 5 mais on ne fait réfonner cet inf-
trumenr , que lorfqu'on met dans l'em-
bouchure un petit tuyau mânce d'une ef-
pece de rofeau ou de jonc .
Le prêtre fe ferr quelquefois pendant
l'oifice d'une petite cloche qu'il tient
de la main gauche : pendant qu'il h
fait fonner, il tient de la droite un man-
che de laiton ^ fait comme ce] ai par l^y
f M Sibérie. 215
quel il tient la cloche , il prend ce man-
che avec trois doigts qui font le pouce,
l'index & l'annulaire , les deux autres
doigts reftent levés, parce que le fils de
Dieu lorfqu'il vivoit fiir la terre &c qu'il
y inftruifoit de bénilfoit les hommes »
avoit toujours les doigts arrangés de
cette manière : on fe lert quelquefois
d'un tambour alTés femblable aux tam-
bours magiques des nations idolâtres de
ce pays. Les prcrres ont des efpeces
de pillules qu'ils donnent aux malades
a l'heure de la mort , 3c que rmterprete
mongolien coinparcît à nos hoflies :
lis ont auiîi une efpece d'encens dont
ils mettent dans cette occafion de peeirs
morceaux fur les charbons. Lorfque les
dévots mongaliens voyagent, ils portent
fur eux de ces pillules de de cet encens ^ Ôc
comme ils croient que ce font deschofes
facrées^ ils les renferment dans une pe-
tite boete d'argent. Les prêtres ont des
habits diffcrens de ceux du peuple ; leur
bonnet efl: tout-à-fait plat par le haut de
fans touffe : ils n'ont point auiîi les che-
veux ralTemblés en chou comme la plu-
part des Mongaliens. EnHn ils portent
autour du cou une guirlande de rofes ,
que les gens de quaUté peuvent auili
porter , mais c'eil fur-tout un des orne-
Kiv
124 V o y A G I
mens des moines 3c des religieufes ,
car la religion mongalienne a , comme
la catholique , des célibaraires qui ne
mangent point de viande & qui difent
plus de prières que les autres : elle a
aulîi dans {on clergé des rangs difFérens.
Le dalaï-lania eft dans cette religion , ce
que le pape eft dans la catholique j il a
le gouvernement fpirituel & temporel.
Sous lui eft un vicaire qu'on nomme
koutoukhta , & que nous pourrions ap-
peller fous-pape. Les Mongaliens ontap-
pris de leurs ancêtres par tradition , que
leur lama eft immortel , mais on entend
dire en fecret que les Tangoutes qui
confervent dans fa pureté la fagefte
orientale , élèvent des enfans qu'ils tâ-
chent de rendre par une bonne éduca-
tion capables de remplir dignement le
rang de lama. Après la mort du
lama régnant , celui des difciples des
Tangoutes qu'ils regardent comme le
plus habile , dit que l'ame du lama dé-
funt eft pafTée dans lui , ôc auiîi-rôt il eft
reconnu ; mais lorfqu'il y en a d'autres
qui prétendent la même place , il s'élève
de grandes diffentions : il arrive quel-
quefois qu'aucun des concurrens n'eft
lama , parce qu'on leur donne un feul
koutoukta, qui par fes promelTes &;fon
EN Sibérie. 2^5
éloquence acquiert peu à peu le droit
d'immcrralité , ôc dès qu'il voir qu'on lui
eft fournis , perfuade â ceux de foncgliie
de ne reconnoirre aucun des lamas.
Notre ghélune nous dit que les Mon-
galiens ne regardoient point les Bcùretes
comme de vrais croyans , mais comme
des gens livrés au démon > Ôc qui ne de-
mandent rien a Dieu, car, difoit-il , quoi-
que les Tongoutes aient auiîi des for-
ciers , c'efl: parmi eux une chofe tout à-
fait diftincie de la religion , &: donc ua
vrai croyant ne fait aucun cas. En effet,
les Bouretes font de vrais païens : leur
langue étant mongalienne , les prêtres
mongaliens peuvent les inftruire aifé-
ment de leur religion , en convertir quel-
ques-uns 5 & en faire à leur avis de vrais
croyans. Le ghélune de le taïcha nous
traitèrent très civilement ; il y avoit fur
le feu 5 un grand chaudron de fsr qui
contenoit environ cinquante livres d'eau,
du beurre , du lait& dune efpece de thé
nommé farourane en langue bratskaine.
Ce mélange qu'ils faifoienr pour nous
régaler avoit la couleur de chocolat :
ils en remplirent dQS taffes de bois &C
nous en préfenterent , mais il ne nous
tenta nullement ôc nous leur deman-
darass. la peimiffion d'en faire à norrç^
ilë V O Y A e E
manière^ Nous allâmes à la hutte da
raïcha & nous y fîmes notre thé ^
nous y étions à peine arvlvés qu'il vcu-
hit nous faire boire de petite eau-de-vie
qu'il avoit fait venir d'un village ru (Te
voifiii, car ils ne tirent qu'en été leur
cau-de-vie de cavalle , & ils la confom-
menr fur le champ. Comme nous n'é-
tions point amateurs de cette boiiTon , ce
fut alfés pour nous d'être fpedateurs ^
ils la boivent dans de grands verres»
parce qu'elle ell: foible. Nous dinâmes
avec le prince , 3c ayant pris enfuite
congé de fon altefTe ^ nous revînmes
à Sélenghinsk. Depuis Sa int-Pé ter bourg
jufquà cette ville nous avions fait en*
viron deux mille cinq cents lieues.
CHAPITRE XXXVL
FroncUres de la Chine,
LOrfque la Tchikoï cefTa d^ char-
rier des glaces, nous part mes pour
le s frontières de la Chine.
^ Kiœkta fép^re au midi la RufSe
d'avec la Chine : cette limite fiit fixée en
J727 , dans un traité fait pa: le comte
Rac^ouûnsld. Autrefois ces deux empires
EN Sibérie. 217
étoient féparés par la rivière de Boura ,
qui q[ï environ à deux lieues plus loin
vers le fud j cette borne plus nr.turelle
étoit de beaucoup plus avantageuie aux
RulTes : les autres tracées arbitrairement
dans un défert montagneux ne font indi-
quces que par des pieires , ^' ces pierres
nommées maïakes étant quelquefois pla-
cées l'une a l'égard de l'autre d'une maniè-
re équivoque , il a fallu les numéroter : de
plus on a placé le village fur la limiçe
mcme au milieu d'un defert ftérile 5 oli
l'on peut à peine nourrir & abreuver les
chevaux. Ceux qui connoiffent le pays
penfent qu'on devoir établir ce village
fur la Boura dont les rives font fertiles,
& les Chinois qui avoient toujours re-
gardé cette rivière comme les bornes de
leur empire n'y auroient fait nulle op-
pohtion. Cette firuarion rend tout ex-
trêmement cher ; un coq fe vend 3 liv,
6 fols , un agneau 8 livres : enfin ce
changement de limires a privé les Ruf-
ùs d'un grand avantage. Ils ont cher-
ché long-temps de inutilement dans tou-
tes les contrées méridionales ur^e bonne
mine de fer , & on trouve fur la Boura
des montagnes remplies d'une mine ex-
trêmement riche qui donne le meilleipr-
fer > mais les Ruffes n'en peuvent tiîer
Kvj
2i8 Voyage
fans rifquer d'être pris &c punis comme
tranfgreireurs des limites.
Ce fut en 1717, qu'on établit ici
deux villages , l'un ruITe & l'autre chi-
nois j ils font à cent vingt toifes l'un de
l'autre. Entre les deux , mais plus près du
village chinois , ily a deux colonnes de
bois d'environ trois pieds de hauteur :
fur celle du coté de Rulîie on lit ces mots ;
BolJlskoï KraïtorgovoL Jlabody , ( village
de commerce à^s frontières rulTes ).
Sur celle qui efl: du coté de Chine en-
viron à une toife de l'autre on voit une
infcription en caraderes manfuréens &
chinois , qui figniiie lieu des limites
changées.
Sur la montagne qui fépare les deux
villages , il y a des gardes qui empêchent
de part & d'autre qu'on ne franchilfe les
limites.
Le village ruflTe efl: un quarré long
dont le grand côté a cent cinquante toi-
fes &: le périt coté cent quarante-cinq : il
a un rempart de bois à (ix baftiors &: un
folfé. Il y a une porte du coié du nord ,
une autre porte du coté du fud &: trois
petites du côté de l'occident vers le ruif-
î*eau de Kiœkta fur lequel font les deux
villages. Lorfqu'on conftruifit ce fort, on-''
bâtit du côté du fud & de celui de l'o»
EN Sibérie. 119
rient des cafernes en bois qui formant à
peu près un angle droit , viennent abou-
tir aux autres côtés du fort : chaque rang
de ces cafeoies a environ quatre-vingt-
dix toifes de longueur. Il y en a en touc
trente-deux qu'on a bâties à la hâte ôc
fort mal j cependant les marchands ruf-
fes fe font vus réduits pendant long-
temps â ces mauvais logemens , mais
en 1753 le gouverneur Chouloubov fit
bâtir le long des côtés du fort au nord
& 4 l'occident de nouvelles cafernes : il
n'y en a que quinze , mais elles font
beaucoup plus commodes que les ancien-
nes. Il fit bâtir aulTi dans la même an-
née prefqu'au milieu des anciennes cafer*
nés, une maifon marchande longue de
quarante-trois toifes 8c large de qua-
rante-huit. 11 n'y a de plus dans le fort,
qu'un magafin de vivres & un cellier de-
biere & d'eau-de-vie : on voit au-def-
fus du fort 5 du côté de Rulîie , deux
bains publics , au-delïïis une brafferie ôc.
un cabaret établi fur la Kiaekra.
Le village chinois eft long d'environ
cent quarante toifes & large de cent
trente-cinq y il ell entouré d'un fimple
rempart ou rercanchementde bois , & a
trois portes du côié du nord , trois an
fiid , deux vers le Kiœkta , ôc une petite
250 Voyage'
porte du côté de l'orient. Il y a tfof5
rues parallèles au long coté , alignées
fur les portes & traverfées par une autre
rue qui effc au riiiiieu du fort : les mai-
fons font alignées , baiFes & faites de
terre & de bois. Chaque maifon a fon
retranchement particulier &: deux cham-
bres , dont l'une fert pour dépofer les
marchandifes , l'autre pour loger r celle-
ci eft fort petite & prefque remplie par
im banc large & bas qui ne laiife fur la
longueur qu\in efpace étroit. Au refte,
tout y paroît propre : on n'y voit aucun
poêle , mais au dehors &: derrière la
chambre il y a trois ou quatre comparii-
mens dans lefquels on mer du bois , &
d'où partent des tuyaux qui paffent fous
le banc en fe courbant plufieurs fois ; ces
tuyaux échauffent la chambre , & le
banc fert de lit, de fiége & de table : il y
a toujours du feu dans ces chambres , afin
qu'on puilfe allumer fa pipe quand on le
deftre. Les Chinois font très bien le
charbon \ il n'y a jamais parmi le leur de
bois qui puilfe fumer , & il fe confume
lentement , parce qu'il eft de bois de
bouleau. Ils ont ordinairement dans
leurs chambres une idole peinte ou
fculprée , rnaJs tantôt d'une forme &:
tantôt d'une autre. 11 n'y a dans ce vil-
EN Sibérie. izi
ïage aucun temple : cette remarque peuc
faire former des conjedures alfés vrai-
femblables concernant la religion des.
habicans. Il n'ont dans toute l'année
qu'un jour de fcte , c'ell 1^ prem.ier jour
de leur année , c'eft-à-dire , le : février
qu'ils nomment le mois blanc. Ce jour
même ils otent de delTus leurs porfes 5.
J'infcription de l'année qui vient de
finir , pour y mettre celle de l'année qui
commence j ils drelFent devant leurç
maifons de langues perches , y attachent
des lanternes ou ils entretiennent des
lumières pendant toute la nuit, 3c font
devant leurs maifons des illuminationj
de toute efpece : d'ailleurs ils s'amu-
fent pendant tout le mois , & un de
leurs divertiffemens efl: l'ivreife. Leurs
jeux ordinaires font des jeux de carres &i
celui des échecs ; ils s'y livrent quelque-
fois de telle forte , que plus d'un mar-
chand s'y ruine-
Ce que j'ai vu de plus rare &c de plus
curieux dans leur village , ce font leurs
charettes ; elles ont un eifieu mobile ôc
qui tourne avec la roue , pour tous rais ^
deux bois qui fe croiient de qui en-
trent dans Teilieu : elles font de bois de
chêne.
Les marchan.ls ruflfes ont des draps ^
23 i Voyage
des toiles , des cuirs connus dans no5
pays fous le nom de cuir de Rouille ,
des uftenfiies d'ctain de des pelleteries
de toute efpece , quoiqu'elles foient de
contrebande. Les Chinois apportent des
damas de quatre qualités, des étofFes
nommées canfa & atlas , dubaiberek ou
chagrin; du fancfa de trois qualités , c'eft
une efpece d'étofFe mince y des crêpes ,
des gafes , des folomianka ou petites
étofFes de foie fur laquelle font colés des.
fils d'or , & dont les prêtres & les comé-
diens font ufage. Leur principale étofFe
de coton eft le kitaïka ;; il y en a de
deux efpeces , un que l'on palTe à la
piefTe , & l'autre que l on n y met pas ;
il y a deux qualités du premier. Ils ont
auiîî du daba , qui eft une efpece de co-
ton blanc, de Touroubok ou fine toile
de Chine , Se du velours. Il faut encore
mettre au nombre de leurs principales
marcnandifes le cha- ou tabac de Chi-
ne , la porcelaine ,. le thé , le fucre en
pou ke , le fucre candi , le gingembre
confit,, l'écorce d'orange prefTée. Leurs
petites marchandifes confiftent en pi-
pes , en fleurs de papier ôc de fantfa y
montées furdu fil de métal, fleurs de foie
collées fur du papier , aiguilles à coudre
de tooite efpece d trou rond > poupées de.-
K N Sibérie. 253
foie Se de porcelaine , peignes de bois ,
clinquailleries de route efpece pour les
Bratskains & les Tongoufes , tenzoing ,
remède de Chine , bibles , chinoifes
peintes fur foie &c couvertes d'ivoire >
rafoirs , perles , ceintures de foie , eau-
de-vie , farine de froment , couteaux
avec fourchettes , éventails , balances >.
poivre, habits chinois , bourkanes , pa-
godes.
Le prix de ces niarchandifes n'eft pas
toujours le même ; il étoit alors plus bas
qu'il n'avoit jamais été, parce qu'il y
avoir dans cet endroit beaucoup c^e mar-
chands chinois ôc peu de ruffes : il
fercit naturel d'en conclure que les mar-
chandifes raffss y étoient fort chères ,
mais les Chinois qui font fins , en font
bailler le prix. Ils favent que les m.ar-
chanas rulTes font obligés de partir dans
une certaine faifon j ils attendent qu'elle
vienne Se ont les marchandifes rufTes
au prix qu'il leur plaît. Tous les Chi-
nois qui viennent à Kiœkta font des ef-
peces de payfans qui ne connoiffent que
leur commerce. Ils ont un comman-
dant qui leur efl envoyé de Pékin ôc
changé tous les deux ans ; il juge les
ditférens que les Chinois . ont enrr^
eux ou avec les RulTcs , &c fe concerte
2^4 Voyage
dans ce dernier cas avec le commifTaîrô
rufTe.
Peu de temps avant notre départ , un
marchand ruffe qui avoit la fièvre tier-
ce 3 prit de l'arfenic a fi grande dofo ,
qu'il mourut prefque à Tinftant ,. mais
fans convuliions. Je demandai fi on
employoit fouvent ce remède pour gué-
rir la fièvre , &c on me dit que c étoit le
remède ordinaire , en ajoutant que cet
homme fe feroit fans daute guéri s'il en
eut moins, pris. Au refte , cet accident
parut être rort peu de chofe j on ne le
reeirda nullement comme une mort
violente , Se on enterra cet homme à
lordmaire : c'eft ainfi qu'on a égard aux
ordres du gouvernement y dans les lieux
voifins du maicre on les exécute , plus
loin les commandans n'y prennent pas
garde. L'intention du gouvernement
eft qu'un régiment entier foit en gar-
nifon au fort de Sréielki , Se veille à la
fureté des frontières , mais lorfque nous
y palfâmes , il n'y avoit qu'environ deux
cents cinquante hommes ^ tout le reite
avoit des congés. Le colonel de ce ré^ri-
ment n'avoit ni lieutenant - colonel ni
major : les officiers à fes ordres étoient
.quatre capitaines , dont deux redoient
avec lui ^ le trc^rileme commandoic à
TE N s 1 B E R I E. 135
Troïtskaïa , le quatrième à Tfourou-
kaï-tou : il avoir aulfi deux lieutenans
& quelques enfeignes qui fe compor-
toient prefque toujours le plus mal
qu'il eft polFible , & n'avoient en fait
de guerre aucune expérience.
CHAPITRE XXXVIL
Sélinshinsf:,
LA ville de Sclinghinsk eft firuée fur
la rive droite & orientale de la Sé-
lenga : ce fur en 1666 , que félon lu-
fr;ge du pays on ht au lieu où elle eft une
fiinple redoute. Environ vingt ans après
on y conftruifit un fort qui fubfifte en-
core 5 & qui fut rcrigine de cette ville :
elle occupe environ demi - lieue le long
de la rivière , & n'a que cent cinquante
te une maifons.
La Sélenaue a près de la ville environ
deux cents toifes de largeur, & on y
voit quelques îles. Les vaiiTeaux pou-
voient y mouiller il y a huit ans ,mais
fes eaux s'écant jetrées fur la rive oc-
cidentale , ont maintenant vers l'orient
peu de profondeur. Les environs font
montagneux & ftériles j on a peine à f
1^^ Voyage
faire des jardins & à trouver des paru-
rages pour les chevaux. On n'a pour em-
ployer à cet ufage qu'une île qui eft
au-denfus de la ville , mais cette île
étant fujette aux inondarions , les eaux
emportent fouvent refpérance des ha-
bitans 3c leurs provisions de Tannée.
A quatre lieues au-deflTous on trouve un
terrein propre à cultiver , c'eft-à-dire j
qui produit fans foin Se fans engrais ,
car on ne fait en Sibérie ce que c'eftque
fumer ou mêler les terres y on y vit plu-
tôt dans la mifere , en difant que ce
qu'on obtient par le travail ne vient
pas de Dieu. Il eftrare en ce pays que
le créancier donne quittance ou rende
l'engagement de l'emprunteur qui ac-
quitte fa dette , &c il arrive affés fouvent
que ce créancier ayant befoin d'argent
veut fe faire payer une féconde fois. Si
' l'emprunteur répond qu'il s'eil: acquitté ,
l'affaire eft portée au voivode , qui dé-
cide en pareil cas de différentes ma-
nières. Il y a peu de temps qu'un payfan
bargoufinien en tua un autre qui s 'é toit
déjà fait payer deux fois de l'argent qu'il
lui avoit prêté , & qui le re Jeman-
doit une troifiéme fois. L'aflTafîin di-
foit qu'il appréhendoit de payer fouvent
cette dette , s'il laiffbit l'autre plus long-
EN Sibérie. i-j
temps en vie. En général , quand un Si-
bérien peut gagner quelque chofe par
rufe &c par artifice , il préfère cette voie
à celle du travail.
Le genre de vie des Sélenghinskains,
favorife leur parefle. Tous les alimens
leur conviennent , ils prennent du thé
comme les Bratskains , ëc fe nourriirenc
ainfi plus facilement que s'ils étoient
allujettis a certains alimens , comme le
font le reîl:e des Rulfes. La Sélenga n'ell:
pas poifonneufe : on y prend , mais en
petite quantité, de grondins, des tché-
baki , qui font une efpece de carpe , des
uïméni ou truites faumonnées, & une
autre efpece de truite nommée lennki.
Le poilTon le plus commun eft l'omouli ,
efpece de poiffon blanc , qui vers la fin
d'août monte en grande quantité du lac
Baikal , & dont les habitans de cette
ville font provifion pour route l'année.
Pendant notre fejour à Sélenghinsk ,
nous fumes fouvent obligés de prendre
le thé fans lait : on y eft trop fainéant,
pour aller en été fourrager les belles
campagnes qui font au-delTous de la
ville , de ramaifer la nourriture de quel-
ques beftiaux : on aime mieux lailfer le
peu qu'on en a , errer aux environs l'hi-
ver & Tété. 11 y a dans la ville quelques
I58 Voyage
boutiques , où l'on ne trouve prefque
ÙQn,
Nous eûmes à Sélenghinsk un vent
de nord violent, prefque continuel, Ôc
quelquefois de la pluie , ce que les ha-
bicans regardoient comme un phéno-
mène j parce qu'il n'y pleut prefque ja-
mais avant le mois d'août.
CHAPITRE XXXVIII.
Tàlfcha, Nertchlnk,
AU-dela de Sélenghinsk , il y a
beaucoup de déferts. A environ
cinquante lieues de cette ville, nous
pafsâmes près de l'habitation d'un taïfcha
ou prince du pays , & nous lui fîmes
favoir notre arrivée. Il vint au-devanc
de nous à cheval, avec un cortège de
quelques bouretes armés d'arcs & de
flèches , defcendit de cheval pour nous
faluer, remonta enfuite, & nous con-
duifit à fon habitation , qui étoit de
cinq ou (ix huttes. Nous en reconnûmes
l'architecture : elles croient entourées de
perches , auxquelles on avoir fufpendu
des agneaux dépouillés ^ vuidés. Le
prince avoir deux femmes , que nous
EN SlCEUTF. l^cf
vîmes dàiïs fa hutre. Nous y remarqua-
mes auili un 2;r?.nd nombre d'ornemens,
qui fervent à parer les idoles <Sc un
lama qui vient quelquefois viluer le
prince. La plupart avoient environ un
pied & demi de longueur , de un demi-
pied de large. Ils étoient faits de pièces
de velours &c de drap de différentes for-
tîTes , fur lefquelies il y avoir des cou-
ronnes , des croix , des franges ôc des
houpes. Nous trouvâmes aulfi dans une
enveloppe depluiieurs linges , des pier-
res à fufrl 5 de petiis morceaux de fan-
guine , Se de pierre noire qu'on ap-
pelle en ce canton pierre de tonnerre ,
avec de petites pillules de cire rouge ;
on nous dit que tout cela fervoit à gué-
rir les malades. Enhn , nous apperçd-
mes dans un coin de la hutte un fac de
voélocke ou gros drap de poil de cha-
meau : il étoit plein de dieux faits du
même drap , Se découpés très groifiere-
ment. Lorfqu'on veut avoir un dieu de
cette efpece , on prend un morceau de
voélocke , on en découpe le haut en
rond , pour faire la tête , on taille le
refte en diminuant , on en coupe une
lanière depuis le bas jufqu'au milieu ,
pour faire les jambes, de le dieu efl: fait.
Nous vîmes auili deux bourkanes ou
2 4© Voyage
dieux qui ctoient d'argent : un commîf-
faire des limites les avoit achetés des
Chinois pour la grand'raere du taiTcha ,
qui éroit une forciere célèbre j les Brats-
kains la prioient comme une déeiTe ^
c'étoit une femme âgée de quatre-vingts
ans , qui reffembloit en effet à ce
qu'on nomme une vieille forciere. Nous
ne pûmes l'engager à faire en notre pré-
fence ni fortileges ni guérifons : elle
nous dit que depuis que le gouverneur
du pays , à qui elle avoit prédit qu'il au-
roit la tète tranchée , l'avoir tait enfer-
mer dans une tour, elle n'avoir plus les
forces néceflaires à l'exercice de fou
art.
Nous traversâmes plufieurs déferts où
nous elTuyâmes quelque chaleur, * 3c
nous arrivâmes au fort léravinskoï,
fitué fur le lac léravnia : ce lac a envi-
ron deux lieues tant en long qu'en lar-
ge, & il eft fort poiffonneux , mais les
habitans du village qui vivent a la brats-
kaine , & qui peuvent avoir de la
viande fans travail , ne fe donnent pas
la peine de faire des canots oc des filets :
ils ne font ni pécheurs ni laboureurs ,
* Juin 173 j,
mais
î N S I B E R I I. 24^
mais feulement bergers, & leurs trou-
peaux les iiourriiTènr.
Plus loin font les deux lacs de Chak-*
dia & d'ArakIei , près defquels il y a
un couvent ôc un village. On y trouve
beaucoup de perches, de brèmes ôc de
brochets, ainfi que dans trois autres,
qui font à quelque diflance. Ces cinq
lacs fe communiqaoient autrefois par
de petits canaux , ôc comme le lac d'ir-
ghmskoïcommuniquoiT aulTiau Chllok y
on pouvoir venir par eau de Sélenghinsk
dans ce canton ; mais plufieurs années
de fécherelfe ont caufé une grande di-
fette, ôc delTéché tous ces canaux de
communication. Les environs de ces
lacs font fertiles , mais incultes. Les
habitans s'en excufent , en difant que
dans les dernières années de féchereffe
le bled ny a pas réuilî. On trouve aux
bords du lac de Chakcha beaucoup de
mines de fer très riches. Il y a environ
vingt ans qu'un forgeron s'y établit ; fon
commerce lui réuiriflfoit très bien ; mais
depuis qu'il a imaginé de fe dire enfor-
celé, d'avoir une vifion de deux mar-
tirs, qui furent fouettés par ordre du
czar 5 mais qui n'en moururent pas com-
me on le prétend , ôc de faire bâtir des
chapelles ôc des églifes, il n'eft plus utile
Tome /.. L
141 Voyage
au public, îl y a aux environs de ces lac*
des oifeaux nommés bâcla" s ; ce font
des cormorans ; "^ on dir qii'ils vont en
automne au lac Baical , y paifent tout
l'hiver, Se reviemient au printemps. Les
habirans de ce canton croient que lorf-
que les baklans font leur nid fur le haut
d'un arbie , il devient {qc : en effet ,
nous avons vu que tous les arbres où il
y avoit des nids de ces oifeaux ctoient
deffeçhés > mais il fe peut qu'ils ne les
falTent que fur des arbres déjà fecs.
Nous pafsàmes enfuite une montagne
nommée lablonnoï Krébet, où pluiieurs
rivières ont leur fource ; elle eft entre
TAmoure Se la Léna^ & tout le pays
qui eft au-delà eft nommé Daurie. Nous
defcen dîmes la rivière d' Ingoda , dont
le lit eft couvert de pierres , Se nous y
trouvâmes une grande quantité d'écre-
vifTes. Nos bateliers furent très furpris
de nous voir manger de ces animaux qui
leur faifoient beaucoup de frayeur. Nous
vîmes fur la rive gauche de la Chilka ,
environ cinquante tombeaux des an-.-
* Corvus lacufiris nquaticiis. Gcfnerr Mei-i
gus magnus niger. Noun. Gulo, Schwenfkf,
Phalacrocorax yar, Corvus a^naliçus, ManiH;
Charlec» Albin.
EN S I B E R I r. l^f
cienshabitans de ce pays , qui croient en-
. coures de groifes pierres nommées maïa-
kes. Quelques voyageurs ont dit que
la navigation de la Nerrchka eft pénible
^ dangereufe : quant à nous, nous n'y
trouvâmes ni incommodités ni périls»
Les deux rives de l'Ingoda Se de la
Chilka font fort montagneufes, ôc cou-
vertes de bois de meleYes. Les monta-
gnes s'éloignant quelquefois de la rive,
laiffent entVelles &c la rivière de belles
vallées , qui feroient très propres au la-
bourage. Ces deux rivières écoient autre-
fois plus coniidérables. Il y a fur la
Chilka beaucoup de villages , mais les
voyageurs n y trouvent guère que de
vieilles femmes , fourdes ôc aveugles ,
depuis que quelques pafTans ont '^pilll
ces villages, & maltraité ceux qui vou-
loient défendre leurs biens : dès que Ïqs,
habitans entendent parler de voyac^eurs ,
ils cachent tout ce qu'ils ont, &r pren-
nent la fuite. Les auteurs de ces vio-
lences font ordinairement des foldats
ou des officiers des troupes de Sibérie.
La ville de Nertchinsk eft fur la rive
gauche de la Nertcha , elle écoit plus
florilTante^ lorfque les caravanes de Chi-
ne y pafToient , mais depuis environ
trente ans qu'elles ont ordre de prenjcç
5E44 V O Y A G s
un autre chemin , les habîtans devenul
Oiiirs fe font plongés dans les vices les
plus honteux, Ôc cette ville dépérit. Si
le feu confume une maifon ^ on ne la re-
bâtit pas : s'il y en a qui menacent ruine ,
on ne prend pas la peine de les érayer.
Il y a peu de familles qui ne foient in-
fectées de maladies vénériennes , &
comme on n'y a point de chirurgien ,
on y voit des perfonnes dans un état fi
m iférable qu'ils relfemblent à des fquc-
lettes vivans, Le voivode s*inquiete fort
peu de ces défordres publics ; unique-
ment occupé de fon intérêt particulier ,
il ne penfe qu'à engager les habitans à
lui faire des préfens. Quoiqu'il ait par
exemple un grand nombre d'excellens "
chevaux , il fort toujours à pied ou fur
un cheval qui peur à peine le porter,
afin que quelque imbécille touché de
voir fon voivode fi mal monté , lui fade
préfent d'un cheval. 11 voyagea l'an palTé
dans tout fon gouvernement , 5c revint
avec mille moutons , cent chevaux ÔC
quatre-vingts chameaux dont il s'étoie
fait CTtatifîer : un voleur lui donna un
chameau qu'il avoir dérobé , il le fit chef
d'un village , &c ce fut inutilement que
le maître du chameau vint le reclamer.
Qn nous dit que lorfque cette ville a'a-»
t N S I B E R I î. ^45
volt que des chefs envoyés par la chan-
cellerie dlrkoutsk , les vols 8c les vexa-
tions n'y étoient pas (i odieux . parce que
ces chefs n'avoienr pas , comme les voi-
vodes mofcovites , des protecteurs iuf-
qu'd Mofcou. La ville de Nerrschink a
quelquefois éprouvé les fuites ameres
de fa pare (Te & de fes défordres : depuis
17 17 jufqu'en 172.3, le feigle y a
coure deux fous la livre , ôc en 1 7 3 1 iix
fous. Les habitans ne voulant pas pren-
dre la peine d'y cul:ive.r des jardins,
font obligés de mander au lieu de lé^m-
mes une efpece d'arroche fauvage*.
Quelques-uns vont à la chafTe des zi-
belines dans la montagne de Stannovoi-
krébet, qui ell la plus célèbre en Sibé-^
rie pour cette efpece de chaife ; mais il
n'y a que des hommes vigoureux qui
puifTent en fupporter les fatif^ues : il faut
toujours marcher par des chemâns diffi-
ciles 5 porter foi-mème fon bagage , fe
contenter de peu de fouffrir quelquefois
la faim pendant plulieurs jours. Lorfque
la fociété de chaiïe eft faite , elle fe
choilit un chef qui prefcrit ce que tous
* Ch^rfypodium f)ly-^P-re ait zTiim folio /?-
niiato candidanic. Inft. R. H. 506. Vaiil B.
L iij
!24^ Voyage
les chafTeurs doivent obferver , Se les
peijies qui feront infligées aux contre-
venans. Ce chef doit erre un homme
judicieux , plus jaloux de fe faire aimer
que craindre de (es fubalternes , habile ,
expérimenté , connoiiïànt parfaitement
les difficultés du voyage , enfin digne de
l'eftime 8c de la confiance entière de (es
compagnons. 11 doit favoir économifer
£qs provifions avec une telle prudence,
que fa compagnie ne foit jamais réduite
à la dernière nécellicé. On fait ordinai-
rement dans le mois d'août ces parties
de chalTe , parce qu'alors la chaleur eft
moindre.
Je vis encore a Nertchink un chaman
ton^oufe : celui-ci nous mena la nuit
daJis la campao;ne , alluma un grand
feu , nous fit aflfeoir à l'entour , fe d^f-
habilla en entier , dc mit fa robe de cuir
couverte de ferrailles. Pour imprimer
plus de terreur , il avoit fur chaque
épaule une paire de cornes de fer : il n'a-
voir point de tambour , parce que le
diable fuprême ne lui avoit point en-
core ordonné de s'en fervir ; il ne fait cet
honneur qu*à ceux avec lefquels il a ré-
folu d'avoir le plus intime commerce. Il
y a beaucoup d'autres diables de moin-
dre importance qui fervent Us cha-
I
ï Tî Sibérie. ^^47
mans , &c celui qui en a le plus eft le
mieux inftruir. 11 tourna autour du feu
en agitant (es tenailles , <Sc nous prévint
de croire aveuglément à fes réponfes ,
nous afllirant que fes diables ne l'a-
voient jamais trompé. Entuite il fauta
& cria , &c nous entendîmes aufH-tot un
chœur qui lui répondoit^ alors il nous die
qae les diables étoient arrivés, &c defi-
roient favoir ce qu'il y avoit pour notre
fervice : nous lui Fîmes quelques deman-
des auxquelles il fatisfit comme les
chamans. Ce chœur qui lui avoit ré-
pondu , c'étoient deux de fes confrères
qui s'étoient glifles parmi nous , & qui
joignirent leurs cris aux (iens , pour les
rendre plus efficaces. Nous jugeâmes
c[u'on rendroit juftice à ces malheu-
reux farceurs , fi on les condamnoit à
4in travail perpétuel dans les iTunes
d'Argoune.
•>
Li
IV
^4^ V O Y A Ô B
CHAPITRE XXXIX,
Mines d'Argoune, Planus» Maladies.
Climat.
Je pris 5 en quittant Nertchink , la
route des mines d'argent, nommées
mines d'Argoune , & je vis à quelque
diftance deux huttes tongoufes, où je
trouvai l'efpece de racine que ceux du
ruiiTeau deGafîimour mangent, 6^ qu'ils
nomment mouka. Ceux qui étoient
dans ces huttes allèrent me chercher la
plante , & je reconnus au(fi-tôt que c*eft
une efpece de biftorte * Afin de s'épar-
gner la peine de la déraciner , ils vont
iiu printemps dans le défert fouiller les
terriers de marmotes , & les trouvent
remplis de ces racines.
Après avoir paffé plufieurs petits
ruiffeaux , traverfé une plaine couverte
à^s plus belles fleurs , enfuite une plaine
un peu marécageufe, & éprouvé plu-
* Blfiorta folils ad oram ntrvofis , imls
éViitihui j /uperionbus Uneanbus , jemint gi-
ganiino. Hall. Helv. 179. Bijlorta monlana
minor ^ Oc. MeiT. Xen. liid. S:b. 143 , p. 1^5.
EN Sibérie. 54^
fieurs alternatives de froid & de chaud ,
j'arrivai par un chemin montagneux,
couvert de fleurs , êc de beaux bouleaux ,
aux fonderies d'Argoune.
Elles font d trois lieues &" demie de la
rivière de même nom , far le ruilleau
de Toufatchi qui eft forme par une
fource peu éloignée. La chancellerie de
Nercchink fut informée en 1 ^77 par un
envoyé kalmoucke qu'il y avoit une
mme dans C3 canton. On fit à ce fujec
beaucoup de recherches dans les années
Suivantes , 3c on trouva que le rapport du
Kilmoucke étoit véritable : cependant
la fonderie ne fut établie qu'en 1704 par
trois grecs qui entreprirent d'exploiteur
la mine. On fuivit les fouilles d^s an-
ciens habitans du pays , & dans une
montagne qui efl à environ cent cin-
quante toifes à l'occidenr de la fonde-
rie 5 on trouva un gros filon , traverfépar
un rameau de mme brillante fort ri-
che, que les anciens mineurs avoienc
lailîé fubfifter exprès , afin qu'il fourint
les terres : ils avoient peut-être beau-
coup tiré de ce filon, car dans tour le
canton Ton ne voit aucune autre fouille ,
&c cependant on y trouve une grande
quantité de déchets. On coupa ce rameau
en deux , de les terres qu'ilfourenoit s'ef-
Lv
150 Voyage
fondrerenr : on efpéroic fans doute trou-
ver pias bas des rameaux plus riches ,
mais on en fut empcchc par la chute des
terres. Après beaucoup de recherches on
a trouvé des Blons aiïes riclies pour dé-
dom:na;^er des frais de l'exploitation.
Les grîcs éta.blirenr leur fonderie ôc
trnit e t la mine à leur manière. Leurs
fourneaux de fu.fion croient bas , leur
angar à grillage, fans toîc, leurs fouf-
flets .'e cuir & mis en mouvement par
des hommes , ôc quoique leur travail fut
très-imparfait 5 ils fondoient quelque-
fols par année jufqu'a fix cents livres d'ar-
gent. N'ayant jamais vu travailler en
grand , ils procédoient à peu près com-
me un fondeur de Sibérie à l'égard du
fer. Ce fut en ]ji6 qu'un prifonnier
fuédois envoyé pour viliter ies mines de
eu vre du Gafimoure entreprit celles
c'A'goune : il crut qu'il en feroit de
cette mine comme de celles de Suéde Se
d'Allemagne qui font plus riches à une
plus grande profondeur, mais fes re-
cherches à cet égard fureit inutiles. II
compara le procédé des arecs avec celui
d'Allemagne , 8c ce drrnier lui parue
mériter la préférer ce. Un commilîaire
envoyé des mines d'O'jktous imagina
d'étançonner les terres, de réuifit ainfi
EN Sibérie. 151
3 faire travailler de nouveau à l'endroic
où les terres s'étoient effondrées : loxf-
que je m'y trouvai , on en tiroir une
elpece d'argille molle qui ne tenoit pas
beaucoup d'argenr. On avoir lieu d'ef-
pérer qu'on trouveroit encore de riches
filons : le directeur des mines de Ca-
therinebourg ordonna de conftruire fur
richaga 5 à neuf lieues de la fonderie ôc
près du confluenr de cette rivière avec
l'Argoune , une machine pour élever les
eaux ncceifaires au jeu des foufflets.
Tandis qu'on y travailloit , un mineur
allemand qui fut envoyé pour reconnoî-
tre l'érat de lamine , en jugea comme on
a coutume de le faire en Allemagne :
il décida qu''on ne devoit plus efperer
de trouver de nouveau minerai, qu'il
falloir fondre celui qu'on avoir , de aban-
donner la mine. En effet les travaux fu-
rent fufpendus de on ne fondit plus
que quelques matières aux fourneaux
d'affinage des anciens. Il y en avoir dans
ce canton plus de mille j ils étoient
remplis de terre , & quelques poutres de
bouleau qu'on avoit employées à des
puits , n'avoient plus que l'écorce exré-
lieure : ces circonflances réunies prou-
vent la grande ancienneté de ces four-
neaux j & leur grand nombre prouve
Lvj
i$i Voyage
auflî que ceux qui les ont condruîw/
faifoient peu de cas du plomb. Le di-
redleur des mines ordonna en 1755 ^
reprendre les travaux de certe fonderie,
mais on le fit fans règle ^c fans ordre ;
l'aqueduc qu*on avoir commencé fut
emporté par les eaux , la plupart des gal-
leries s'effondrèrent > les autres fervoicnc
de celliers aux mineurs y ils y mettoienr
leurs provifîons , pour les garantir du
grand froid qu'on éprouve ici, m.cme
en été. Les mines qu'on y travaille
aujourd'hui (1755)5 font auprès des an^
ciens travaux & on ne peut pas les appel-
1er de véritables mines. On a fait depuis
peu de nouvelles fouilles qui donnent
plus d'efpérance ^ on y a trouvé l'efpece
d'argille qui eft dans ce pays la meil-
leure mine d'argent. En général la
difpoiition naturelle des mines de ce
canton eft fort avantageufe : elles font
près de la furface de la terre , s'enfon-
cent rarement &c font très fouvent par
nids : on en trouve quelquefois dans les
vallées , mais celles des montagnes
font préférables , parce qu'on y craint
moins l'eau : la recherche en eft très fa-
cile 5 il fuffit de fouiller a un ou deux
pieds de profondeur , & il n'eft pas rare
de trouver des filons épais d'une toife.
EK SiBERfE. Iff
J*exhortai les ouvriers à ne pas abandon-
ner ces mines , ik je les aiUu'ai qu'ils en
tireroient toujours quelque gain. En ef-
fet, en 1741 (Se 41 on y a trouvé de
nouvelles veines , ^c fur-tout une mine
remarquable qui eil: une ochre tenant
plomb ; on la méprifa quelque temps
comme une terre jaune inutile, mais on
y trouva des noyaux de la mcme terre,
un peu plus rouges , plus fermes de plus
pefans , qui parurent mériter qu'on en
fit l'eirai. En effet, ils tenoient du
plomb, de l'argent , de l'or , un peu de
fer & d'antimoine ; on edaya aulli la
terre jaunâtre , &: on y trouva les mêmes
métaux en moindre quantité : cette mé-
prife a fait donner à la mine le nom de
douteufe. Le plomb qu'elle contient eu:
fort rebelle ; quoiqu'il air été grillé , il ne
départ point à la coupelle , h Ton n'y
ajoute du plomb pur ou de la htarge
d'argent: fi on l'y met fans cette addi-
tion j il y forme un gros bord de fait
éclater la coupelle. On a trouvé aullî
dans la même mine un quarts blanc jau-
nâtre qui contient de l'antimoine & des
grains d'or. En général cette mine eft
ailés riche en or pour qu'on en falFe le
départ ^ une livre d'argent hn contient
deux ducats de demi d'or tin ^ liant <Sc de
i54 Voyage
belle couleur. On a aulîî dans ce cantofli
une aiïes grande quantité de mine de
plomb blanche j quelques mineurs Sa-
xons en ont trouvé un filon très riche au-
près des anciennes mines d'ildikoune ; il
eft mêlé d-e pyrites qui tiennent quatre
onces d'argent fur environ cinquante li-
vres de plomb : au commencement de
Tannée 1742 , on s*y étoit enfoncé de
plus de fix toifes. On a fouillé aufii les
anciennes mines d'ildikoune néCTUo;ées
long-temps, mais on n'y a trouve que des
morceaux ronds de belle mine blanche
que les taux y ont fans doute entraînés ;
ils contiennent fix onces d'argent fur
loixante-qnatorze livres de'plomb. Cette
Hiine eft aulîî difficile à l'efTai que lo-
chre dont j'ai fait mention , & l'argent
contient auiîi par livre un ducat d'or
( ou environ foixante-(ix grains. ) Les
mineurs Saxons qu'on y a envoyés ont
conftruit de nouveaux fourneaux , &:
augmenté confidérablement le produit de
cts mines.
Près de la rivière de Tourga qui jfe
jette dans l'Onon, il y a environ foi-
xanre lacs voifins les uns à^s autres.
Plus loin eft une petite rivière ou plutôt
un torrent nommé Argoune , dont les
eaux , quand elles font gelées ; Qnc la
EN Sibérie. 25 J
couleur du thé : elles font un peu aci-
des <Sc très bonnes a boire. Il y a dans ce
canton une efpece d'arbre nomme par
les habirans bouleau noir : les feuilles
reffemblent beaucoup à celles de Tyeufe
tant par les veines que par la couleur ,
mais elles font moins crénelées :. Té-
corce reflemble à celle du fapin , & cet
arbre devient aulTi grand que le bouleau
commun : en effet c'eft une efpece de
bouleau qui fe trouve aulli en d'autres
pays. On voit dans le même canton une
efpece d'arbre qui lui eft particulière :
elle croit parmi les cerifiers fauvages ôc
leur relTemble , mais fes feuilles font
plus longues , d'un verd plus fombre Se
ont les veines prefque aulîi grofles que
]a feuille de citronier. Cet arbre porte
des baies ; le bois en eil: rougeatre , <5^
les habiians du pays le nomment arbre
roucre oufantal : ils en font des manches
de couteau /parce qu'il eft fort dur. * On
trouve encore ici un arbriffeau , qui vu
de loin relTemble aux jeunes bouleaux ^
* C'eft le Hhûmntis Jpinis terminalihus fio»
TÎhus qua-irifidis dioïcls. Linn. S. i , p. 152..
Khamnus cathart'icus . B P. 478. Cornus foUis
Cet ri ancujhorihus, Amm. L, C. n. 278 > p.
2»Q, tâb, 35.
25<> Voyage
ôc qui porte un fruit pareil à nos abri-
cots 5 mais la chair en eft toujours dure
ôc ne peut pas fe manger. * Le noyau de
ce fruir efc comme celui de l'abricot.
Les principales maladies qui régnent
parmi les TongoureSjfont l'épilepne , le
mal de N.iples , & le Folojje. Quant a la
première , on s'imagine que lorfqu'un
enfant en eft atraquc pour la première
fois , il ne faut pas le toucher , mais feu-
lement le bien couvrir, & qu'alors il en
guérit , mais que ii on le touche , le mal
devient incurable : il eft rare , a la vérité ,
que \es enfansen meurent , mais ils n'en
guérilTent pas. Le mal deNaples eftpour
ainii dire commun à tous les habitans du
diftridl d'Argoune , hommes , femmes ,
vieux 5 jeunes &: mt-me enfans : on ne
peut ni en voir les effets fans une efpece
d'effroi , ni penfer fans compallion aux
triftes fuites que peut avoir cette mala-
die. Le feul remède qui foit en ufage eft
la dccod:ion d'écorce de peuplier blanc
ou de melefe avec l'alun : ce remède
étant propre à faire pénétrer le venin
jufqu'aux parties intérieures , hâte la
mort de plusieurs malades, & l'on ne
* . 'rmeniaca Betulœ folio (^ f^ci: , fruHu
txfuoco, Amm. R. c. n. 171 , p. i i?i , lab. ip.
î N S I B E R ! E. 157
peut décider fi ceux qui ne meurent
pas font moins malheureux. Le peuple
eft dérruit peu à peu , ceux que ce mal
cruel n'a point encore confumés , font
incapables de çravail , & réduits à mourir
de mifere dans un pays fertile &: fain :
leur unique redource eft le commerce
avec les Chinois. La maladie nommée
vololfe ert: comm me aux Rulfes &c aux
Tongoufes : elle fe déclare par un abcès
dont la matière relTcmWe à des cheveux.
Ceux qui en jugent le plus fainement
difent qu'il y a dans les eaux de ce car^
ton une efpece de vers qui r>::(remblent
parfaitement à des cheveux , mais ils
s'imaginent que ces animaux font for-
més en effet de cheveux coupés & jettes
dans ces eaux. Ces vers , difent-ils, s'at-
tachent aux hommes qui fe baignent ,
pénètrent & fe gliflent par deftous la
peau 5 jufqu'à ce qu'ayant ble(îé plufieurs
parties , il s'y forme une tumeur qui de-
vient abcès , Se il faut en faire fortir tous
ces vers qui s'y font multipliés. Pour cet
effet on le balîîne matin & foir avec une
leflive chaude dans laquelle on met un
peu d'argentine : le préjugé du pays eft
que lorfque les vers ou cheveux fortent
de l'abfcès , le malade doit éviter avec
foin de les voir , car alors les remèdes
258 Voyage
feroient fans effjt. Quand l'afcccs ne
caufe plus aucune douleur , la gucrifon
eft parfaite ; mais il devient chancreux ,
Il l'on diffère les remèdes. Ces vers fe
meuvent dans l'eau avec une grande vi-
lelfe : leur corps peut fe relferrer & s'é-
tendre beaucoup: ils reffemblent en effet
à des cheveux , mais lorfqu'on les exa-
mine avec attention , on voit que ce font
des vers compofés d'une infinité d'an-
neaux qu'on ne peut diftinguer qu'à l'ai-
de d'un bon microfcope : la tère paroîc
fiointue & plus mince que le refte du
corps , la queue un peu plus grolfe, &:
le corps eft comme un gros cheveu. Les
f)lus g'^ands ont huit ou dix pouces de
ongueur , les plus petits cinq : ils font
d'un blanc jaunâtre , ont le long du dos
une raie brune, & les cotés noirâtres :
leur bouche m'a paru femblable à celle
de la fangfue.
Le climat d'Argoune eft extrême-
ment Froid : on y trouve plufieurs en-
droits ou la terre ne dégelé pas a plus
de trois pieds de profondeur. L'air d^s
celliers pratiqués dans les mines d'ar-
gent dont j'ai parlé eft fi froid , que
lorfqu*on en ouvre la porte, on héfite
pour aller plus avant ; la glace qui s'y
îorme en hiver n'y fond point en.été ,
IN Sibérie. 25^
cependant le 17 juillet 1735 ' '^ ^^^^'^"
mometre y étoit un peu au deiTus de la
congélation.
Le diftriel: d'Argoune eft fujet A deux
trembleinens de terre périodic^ues , donc
l'un fe fait fehtir au printemps , l'autre
au commencement de l'hiver. On die
qu'ils font généraux & fort doux , que
celui d'hiver dure jufque vers le mois
de novembre , qu'alors le terrein s'e-
levé d'environ un demi-pied , <5n: qu au
printemps il s'abaiiTe peu à peu. Cette
circonftance me paroît difficile à con-
cevoir 5 & je ne crois pas qu'il fut rai-
fonnable d'en tirer des indudions, avant
qu'on ait fait à cet égard des obferva-
tions plus certaines. Il y a quelques an-
nées qu'une caravane ruffe qui alloit a
la Chine fentit un tremblement de terre
aux environs de la ville chinoife de
Naun 5 &: vit une affcs grinde quantité
d'eau 5 lancée de terre avec force fous la
forme de pouiîîere.
Il croît ici abondamment une efpece
de blé farafin fauvage , qui ditîere du
commun en ce qu'il eft moins gros &
n'eft prefque pas an:^uleux * : on trouve
* Fa^opyrum fruHu afp-:ru, A m m L. C»
n- 141 , p. j^'. . Holy^onum fotiis cordato-fk^
f^inatis , cauU inerwi ereéio , Jcminihus Juh»
dtnTacis, L. S. ii , p. 364,
l'^© V O Y A G B
ïiuflî la même efpece auprès de Kral-
noïark : elle y a éié apportée de Kal-
mouckie.
CHAPITRE XL.
Bains ëhauds. Montûgne de jcfpc. Sor^
c trs & foreur e. Eaux vitrioUes.
Bornes,
SUr la rivière d'Onon , près du ruif-
leau de Kire , il y a une fourre d'eaux
chaudes , dont les Tongoufes font ufagc
dans leurs maladies, foit inrcrieures foit
extérieures j ils y mènent leur lama qui
leur enfeigne comment il faut les boire
le s'y baigner : on y a un bain patti-
culier pour chaque fexe.
Au-delà (\qs mines d'Argoune on
rrouve Viachma-gora ou montagne de
jafpe : elle e(l en effet d'un beau jafpe
verd qui eft fort mclc avec d'autres
pierres \ on en trouve difficilement des
morceaux du poids de trois livres qui
foient purs & fans fentes : il eft vrai
fju'on en peut tirer de quarante à quatre-
vingt livres , mais après quelques jours
ils fe f.^ndent en tout fens. On a efÏÏivé
inutilement d'en tirer des blocs allés
T s S I 3 E R T E. 2(:;r*
gros pour faire dos colonnes &: des râ-
bles.
Nous vîmes a Verchnaïa-borfa trois
foiciers & une forci ère. Des ferrailles
rondes , crochues, dentelées , des robes
de cuir, des courroies , des ferrures chi-
noifes faifoienci l'ordinaire leur habil-
lement infernal. La cliamane , qui en
cftet avoit l'air d'une forciere , difoic
qu'elle n'éroit pas une chimane ton-
goufe , mais mongolienne. Ses habits
n'ctoient pas fembiables en tout à ceux
des chamans ; elle leur abandonnoit les
cornes , &z n 'avoit orne fa robe que de
plaques de laiton unies d'un coté , &c
portant fur l'autre des caraifteres chinois,
tels qu'on en trouve quelquefois dans
les anciens tombeaux : par derrière
pendoient de longs rubans , ^ une grolTc
ferrure chinoife couverte de rouille.
Les forciers n'avoient point de tam-
bour , mais la forciere en avoit un qui
n'étoit qu'une peau tendue fur un cer-
cle de bois ; un petit bâton recourbé ,
garni à l'une de fes extrémités d'une
peau d'écureuil étoit la baguette. Les
chamans Se la chamane avoient au lieu
de bonnet une efpoce de bride j ils fautè-
rent & crièrent , ôc nous débitèrent leurs
menfonges accoutumés. On nous avoir
1(^2. Voyage
annoncé que l'un d'eux âge de plus 3é
cinquante ans fe palferoit une Heche d
travers du corps ôc l'en retireroit fan-
glante , mais lorfqu'il fallut en venir à
l'effet , il nous dit devant un grand nom-
bre de Tcngoufes que jufqu'alors illes
avoir dupés , que la flèche n'avoit ja-
mais pnlFe qu'au travers de fa robe , de
qu il n'ctoit pas refponfable de la fim-
plicitc de fes compatriotes auxquels on
pouvoir tout faire accroire. Lorque je
fais ce tour, ajouta-t-il , j'enfonce la
flèche en un cote de ma robe , &: rerire
le ventre autant que je peux ; la flèche
pafle près du corps & perce l'autre côté
de la robe , où d'une main je tiens du
fang dans une veflie ; j'en fais couler un
peu en tirant la flèche , & mes ftupides
Ton^oufes croient que c'efl. le mien. Il
fembloit fibien difpofé à nous découvrir
fes tours, que nous eflayâmes de l'engager
à reconnoitre publiquement que fes for-
tileges ctoient de pures fourberies, &c que
lui Se fes confrères , loin d'opérer par le
moven du diable , n'en avoient aucune
idée j mais fon métier de fourbe lui ctoit
trop avantageux , pour qu'il voulut
confeflerla vérité : il nous foutint con-
ftamment qu'il avoir à fes ordres un/
grand nombre de diables. On exerce eq
E M Sibérie. iG^
cette contrée une autre efpece oe for-
cellerie qui n'ell pas moins célèbre. En
ct^orcreant un agneau d'une manière par-
ticulière on guérit un malade , mais il
faut que le diable ait exprelTément or-
donné d'égorgex cet agneau. Deux hom-
mes le tiennent , l'un par les pieds de
devant , l'autre par ceux de derrière : le
chaman lui ayant fait à la poitrine vers
le côté gauche avec un grand couteau
une incifion d'environ deux pouces ,
met la main dans la blefTute , l'enfonce
jufqu à la poitrine &c lui arrache le
cœur ^ enfuite ils l'écorchent ^ le man-
dent avec les parens du malade : ils laif-
fent à la peau la tète & les pieds , &c la
mettent fur un poteau comme une of-
frande que le diable exige. Si le chaman
veut manger un cheval , il dit que le
diable l'ordonne , & le malade livre avec
joie , même le meilleur cheval qu'il
ait.
Il y a dans ce canton des eaux dont les
animaux ne veulent pas boire, & les
hommes qui en avalent vomiffent auflî-
tôt : c'eft une fource d'environ une toife
de large : elle forme un ruifTeau qui fe
perd après trois quarts de lieue , &: con-
tient une grande quantité de vitriol
piartial. Plus loin on trouve Zourou-
2^4 ^ ^ Y A G Ê
khaïrou , village limitrophe entre la
Chine & la Ruflie. Les foldars y habitent
dans de miférabies huttes , faites d'ofiers
entrelaffés : le foyer eft au milieu ôc le
fommet eft percé pour le palTage de la fu-
mée. Ils habitent pendant l'hiver les vil-
lages des bords de l'Argoune , &c revien-
nent au printemps : ils ont alors oc-
cafion de faire un gain confidérable.
Les Chinois qui viennent viliter les bor-
nes 5 apportent beaucoup de marchan-
difes qu'ils échangent pour des pellete-
ries de autres marchandifes rulTes , ôc
les pelleteries ne coûtent prefque rien
aux foldats ; ils ont l'adrefTe de les tirer
des Tongcufes à un très bas prix. Ces
foldats commercent toujours , & quel-
ques-uns ont plus de cent foixante li-
vres d'argent. Le bois qu'on brûle dans
ce village y eft. apporté de plus de dix
lieues , & le terrein en eft li bas que le
moindre débordement de l'Argoune le
couvre. Si l'on vouloir punir comme
dans l'ancienne Rome , par rinterdi6tioa
du feu & de l'eau , il faudroit envoyer à
Kiœkta ceux à qui on refuferoit l'eau.
Se à Zouroukhaitou ceux qu'on voudroit
priver du feu.
CHAPITRE
EN Sibérie. 1(^5
CHAPITRE XLI.
DiJlUladon des Tongoufes. Bornes de
L l'empire rujfe. Alongo'lens. Lacs
Jules, Mœurs des Tongoufes.
LEs Tongoiifes diftilient leur eau-de-
vie d'une manière un peu différente
de celle des Tarares ; le vailFeau ou l'a-
lembic dans lequel ils mettent le laie
aigri ed: un chaudron de fei: peu pro-
fond \ le chapiteau eO: de bois eu d'é-
corce de bouleau , & de forme cylindri-
que : le réfrigèrent ed un plat de fer
qu'on met fur le cylindre , ^c pour fer-
mer exacbement les jointures de cqs
vaiffeaux on fe fert de gros drap au lieu
de lut. La fuite de l'opération n'a rien de
particulier j ce qui r^fte dans le chau-
dron , ils le verfent dans un fac de drap,
le laiifent égouter , le font fécher , &c
mangent cette efpece de fromao-e. Ils ti-
rent des eaux-de-vie , du lait de vache
comme de celui de cavalle , de elles font
d'égale force : nous en avons vu didiller
du lait de vache , qui étoit aiTés.fpiri*
tuëufe pour s'enflammer.
La borne de Chine 6c de Ruffie I4
Tome L M.
166 Voyage
plus reculée eft auprès du mont Abagaï-
tou ; on y voit de petits grais fur un co-
teau en monceaux de deux ou trois toi-
fes de hauteur. Leur aliî^nement eft du
midi au nord , de l'un marque la borne
rulTe , l'autre la borne chinoile : on avoir
Attaché fur celle-ci a quelques barons
des morceaux de drap fur lefquels il y
avoit des caraderes indiens & tongou-
tes. Tous les ans les pieux Mongoliens
y viennent accompagnés de quelques la-
mas, pour y faire une dévote cérémo-
nie ; lorfqu*elle eft fmie , les lamas di-
ftribuent au peuple ces pièces de drap
qu'il attache à des bâtons &c plante fur la
borne. Cette formule de prière y eft
fouvent répétée , Seigneur , aye:^ pitié de
moi*
Les environs du lieu où la rivière de
Kai'lar, après avoir traverfé quelques
lacs , pnsnd le nom d'Argoune , îbnc
remplis de petits lacs , qui durant les
pluies abondantes n'en forment plus
qu'un feul , de dont les eaux n'ont aucun
mouvement.
Après avoir examiné les embouchures
du Kaïlar nous revînmes à i'Argoune ; il
nous falloit fuivre cette rivière pour ne
pas manquer d'eau , ôc nous fûmei obli-
gés de porter une provifion de boi$^
ÎN SiBERTF. 2^7
Depuis Sélenghinsk ju'qii'ici , c'elt-d*»
dire , dans un efpace d'environ cu.trre
cents lieues , nous avions rraverfé beau-
coup de dclerts ; ceux où nous étions
pour lors font pleins de chevreuils qui
t)nz les cornes du bouquetin &: qui les
confervent. A mefure que ces cornes
croiirent , la pomme d Adam grcflic ^
de forte que ceux qui font ^gcs paroiffenc
avoir à la î^or^e une crrolfe tumeur. Ces
animaux font très vîtes, ainfi que le
faiga de l'irtich. Mefîerschmid a pré-
tendu qu'ils ont horreur de l'eau , mais
tous les Tongou fes m'ont affuré que
lorfque ces animaux font pourfuivis dar.s
le défert , où ils courent par troupeaux ,
ils traverfent fouvent la rivière > ôc un
habitant de Sélenghinsk ma dit qu'un
chevreuil de cette efpece qu'il avoir ap-
privoifé fuivit a la nage un de fes do-
meftiques qui paiîôit dans une île de la
Sélenga.
On traverfe un défert fec &c faîé ,
avant que d'arriver a Sagan-nor : ce nom
fignifie lac blanc , & c'eil en efi-'et un lac
qui parolt de loin blanc comme la nei-
ge ^ il eft peu confidérable , mais rempli
d'un fel pareil au fel admirable de Glau-
ber. Le défert qu'on trouve enfuite dk
pierreux & couvert d'un beau quartl
Mil
x6^ Voyage
blanc. Nous étions alors au commence-
ment d'août ^ nous eimyâmes une fî
grande- chaleur que toutes nos pro vi-
vons furent gâtées. Près du petit ruiffeau
de Borfe il y a un lac falé fameux dans
ce canton ; il a trois quarts de lieue de
circuit y &c paroît tout blanc. Le fel s'y
précipite comme à lamichéva, de forte
qu'il n'a befoin d'aucune préparation ,
avant que d'ctre employé. On en trouve
moins au iond qu'à la fuiface , où il
nage fous la forme de pellicule : il eil
d'un bon ufage 8c a toutes les propiiérés
du fel ordinaire. On. trouve à peu de
diftance un r.utre lac moins conildéra-
ble , dont les eau> font fort falées , mais
il ne s'y forme point de fel. Notre fous-
chirurgien vit ici un météore : c'étoit un
rrlobe de feu qui avoit fon mouvemenc
d'orient en occident, de lailloit aptes
lui une longue traînée de feu ; après un
quart d heure il difparut.
Il y a dans les déferrs voiiins un grand
nombre d'inQ$ fauvages : on les y trouve
fur-tout dans les temps de fécherelîe ;
alors la difetre d'eau leur fait quitter la
Mongolie , qui eft leur pays ordinaire ;
ils ont la taille 8c la forme d'un cheval ,
font bai-clair, ont de longues oreilles Se
U oueue pareille à celle de la vache. Ih
ï N Sibérie. 1^9
font extrcmement vires : c'efl: cet animal
que Meirerlchmid a nommé mulets fé-
conds.
Nous vîmes fur les bords de l'Onon
un ancien lama que tout le peuple tofi-
goule révéroit , non plus comme un
fainrprèrre , mais comm.e un grand mé-
decin : il avoir dépofé depuis long-temps
le facerdoce , étoïc marié 6: buvoit du
brandevin , deuxchofes qui ne font per-
mifes a aucun lama. Il étoit de la reli-
gion indienne , & regardoit comme un
péché mortel de manger d'un bœuf ou
d'un poiffon qui eut la queue rouge. Il
fit préfent à M. Muller d'un manufcric
indien ôc de quelques figures de dieux ,
peintes fur du drap. Tout fon art médi-
cinal confifroit dans la brûlure Se l'appli-
cation des ventoufes : lorfque ropération
ne réuflîiToit pas , il la répéroit dix ou
vingt fois à toutes les parties du corps ,
jufqu'à ce que le malade guérit ou mou-
rut. Ses inftrumens étoient une ven-
toufe de cuivre qui pouvoir contenir
feize onces, & une lancette pareille à
celle àcs maréchaux : fon opération
par la brûlure étoit un martyre. Après
avoir appliqué les ventoufes , il plaçoic
à l'endroit du corps qu'il juç!;eoirle plus
convenable 3 un petit loulcau mince ^
iSiùj
ayc V O Y A 0 K
court fait d'aigrettes d'armoife ; il l'al-
lumoir à l'extrémité fupérieure & le
laiffoit brûler jafqu'a ce qu'il fut en
.cendres. Son remède contre, la gale ôc
toutes fortes d'éruptions de la peau fe
préparoit comme il fuir. Il fondoit du
plomb dans une cuiller de fer avec poids
€gal de mercure , y répandant poids
égal de foufiepulvérifé , jufqu'à ce qu€
la maffe entière fut réduite en cendres :
pour eu faire ufage il les humetî^oit avec
du thé 5 & en oignoit les parties mala-
Jes. On le regardait aulTi comme un
habile oculiile, <Sc tous les aveugles du
pays avoient en lui la plus grande con-
fiance : fes remèdes ctoient des poudres
répandues ou fouïîîces dans l'œil, SC
quelquefois des opérations chirurgiques.
Une de fes poudres étoit d'un brun
rouge 5 faite de cuivre en lames & dâ
ibufre calcinés : l'autre étoit compoféç
de deux parties d'argent ôc d'une de
bronze , fondues & réduites en cendres
idans une cuiller de fer. Après avoir
humedté la première avec du thé , il en
Couloit quelques gouttes dans l'œil ma-
lade , mais parce que l'autre étoit blan-
the , il y mêloit du lait de femme. Ce
médecin regardoit le cuivre calciné corn-
vjne ua moyen très efficace de. faire
tu s I B E K I È. i^t
fortlr la petite vérole j c'étoit à ion avis
une panacée : on pouvoir l'employer
dans toutes les maladies intérieures , 3c
elle emporroit les humeurs peccantes ,
foit par les voies accoutumées , foie par
d'autres voies incompréhenfibles. La
feule opération chirurgique qui lui fut
connue , étoit celle de la taie : fes inftru-
mens étoient un petit crochet , une ai-
guille droite & une kncette de maré-
chal. C'étoit Jui qui faifoit fes infhu-
mens ainfî que fes remèdes : il étoic
médecin , chirurgien , apothicaire de
forgeron. Environ a dix lieues au midi
des fources de l'Onon , il y a des fouilles
faites par les anciens habitans de ce can-
ton 5 éc par les Rulfes ] Ton y trouve des
iTiines de cuivre vertes Se bleues qui font
extrêmement riches , mais il eft fort dif-
ficile de les exploiter. Outre que les
filons ne s'enfoncent point , on ne trou-
ve aux environs , ni eau _, ni bois , ni
village y ni habitans induftrieux pour
employer Iqs produits d'une fonderie.
Les Tongoufes qui font le peuple le plus
nombreux de cette contrée n'abandon-
neroient pas l'ufage dQS uftenfiles de fer
dont ils fe fervent depuis tant de fiecles ,
6c le tranfport du cuivre dans les cantons
plus habités ik les plus voifîns feroit tropr
Miv
1^1 Voyage
difpendieux. Autour de cette mine lî j
en a quelques autres qu'on a tenté d'ex-
ploiter 5 mais je ne crois pas qu'on en
rerire un grand avantage.
Il y a quelques familles ou tribus ton-
goufes qui portent àts bonnets de peau
de la ûxQ, du chevreuil, auxquels ils laif-
lent les cornes , §c cet ufage les didin-
gue de quelques autres tribus. Les Ruf-
iQ,s qui les fournirent ayant remarqué
que les uns fe fervoienr de chevaux ,
les autres de rênes & quelques-uns de
chiens , prétendirent les diftinguer par la
dénaniinarion c'e Tongoufes chevaux y
Tona^oufes-rères «Se Tongoufes-chiens :
mais ceux qui a voient des renés les ayant
tous perdus , foïit devenus Tongoufes-
chevaux , &: cette divilion ne peut plus
fubfifter. Les Tongoufes ont le vifage
conformé à peu près comime les Kal-
mouckes , cependant ils font un peu
moins large : il m'a femblé qu'en gé-
néral leur taille étoit peu élevée. Leurs
cheveux font noirs , & la plupart les por-
tent treifés comme les Chinois , mais
quelques - uns ne fuivent point cet
ufage : j'en ai vu un qui les cou-
poit tous, & ne laifToit fur le devant
de la tête qu'une couple de touffes. Il eft
rare de voir un Tongoufe qui ait de la
EN S I B E H I E. 17^'
bairbe ; dès qu'elle paroîr , ils rarraclienc
ôc répètent Topération jufqu'à ce qu'ils
n'en aient plus. Leur habit eil une fim-
ple peau que les plus riches couvrent de
drap ou d'une étoffe de foie : ils porcenr
de plus un bonnet , des culottes &c dey
bottes : le poil de cette peau touche
immédiatement leur corps. Lorfque Tair
eft chaud, ôc qu'ils font dans leur habi*
ration , les hommes 3c les femmes n'ont
que leurs culottes , Ôc qaelqu'autre
chofe encore dont ils entourent le bas
du corps. Lorfqu'ils dorment à l'entour
du feu , foit dans leurs huttes , foit à la
campagne, il ne fe couvrent avec leur
peau que du coté oppofé au feu , èc fe
tournent fi adroitement , qu'ils y préfen-
tent toujours le coté nud. Le bonnet eft
ordinairement de couleur rouge & orné
de peau : ils ont tous une ceinture de
travail bratskain , à laquelle ils attachent
laj> ierre à teu , le fâcher de tabac ôc la
pipe. Les ornemens des femmes font les
anneaux d'oreille ordinaires ôc les co-
raux. Tous les alimens leur conviennent ^
oignons de maicagon ôc d'aurres efpeces
de lis , racines de biftorte , lait, froma-
ge 5 bœuf , cheval , mouton , loup >
cerf, renard , ours , marmote , ils man-
gent tout avec un plaifir égal. Ils tuent
i74 Voyage
rarement les animaux privés, & ne man*
genc que ceux qui meurent naturelle-
ment. Le pain eft pour eux un mets déli-
cieux ^ ils en demandent aux voyageurs ,
ôc le donnent fouvent à leurs enfans.
Leur boiiTonell: le thé fait avec du lait>
du beurre , du petit lait , & en été de
î'eau-de-vie de lait. Ils ont de grands
troupeaux de bœufs , de chevaux , de
moutons ëc de chèvres. Il y a des Ton-
goufes qui ont environ cinq cents che-
Yaux j de les plus riches ont auiîi des cha-
meaux. Ils retirent annuellement du
bétail qu'ils vendent atfés d'argent pour
payer le tribut ôc s'habiller eux oC leur
famille : ils ne vendent volontiers ni le«
veaux blancs , ni les moutons qui ont la
tète noire. Leur unique occupation cil la
chafïe ; ils y vont dès qu'ils n'ont plus
rien à manger , & ne penfent a renou-
veller leurs provifions , que lorfque le
gibier eil confommé* Ils pourfuivent les
înarmotes jufques dans leurs trous , font
un feu à l'entrée & Tentourent de forte
que toute la fumée puiiTe y entrer ; fî
l'animal fort , il eil tué ^ fi la fumée l'é-
touffe 5 on le tire avec une perche. Ce
peuple étant errant , porte ùs meubles
Se m.ême fes huttes fur des chevaux
dnn endroit dans l'autre j ii cliaffè aullî
BK Sibérie-. 275
acheva!. Sa religion eft celle qui écoic
coiiimime autrefois à tous les peuples de
Sibérie : il ell: donc permis aux Tongou-
ùs de prendre autant de femmes qu'ils
veulent , mais il eil rare qu'ils en aient
plus dq deux , & il faut qu'ils les achè-
tent, comme je l'ai dit des Tarares, Leurs
dieux ou chévikis font de bois ou de
cuivre : ils ont le vifage ditforme , ôc
ceux de cuivre font renfermés dans des
cruis de cuir , de force qu'on ne voit le
métal que du coté du vifage. Pour fe
rendre propices leurs chévikis , ou pour
leur témoigner leur reconnoijGfànce ,
quand la chalfe a été heureufe , ils leur
mettent fur la bouche un peu de crcme
ou de graide. Le foleil efl auili l'objet de
leur vénération , mais les chamans fonc
leur recours dans les circonftances les
plus importantes & les plus difficiles.
Quand ils font malades , ils confulteat
Je lama mongolien , 3c ce bon prêtre
faifuTantroccaHon de faire de nouveaux
convertis ;, rendit affés fouvent. Les ma-
ladies des yeux font fréquentes parmi
les Tongoufes : la rougeole y ed com-
mune & dangereUiC> lis font fort unis
entre eux j Se fe p'iaignent rarement les
uns des autres par-devant les magiftrars
ruffes j tous leurs petits diiférens fe ter-
Mvj
27^ Voyage
minent entre eux feuls. Us font dlvîfesr
en familles ou tribus , defquelles un cer-
tain nombre eft fubordonné à un faif-
fan 5 qui a fous lui un choulinga , & un
certain nombre de faijfians a pour chef un
taicha. Tous ces officiers font tongou-
fes : le gouvernement rulTe les choifit
ôc les paie pour veiller à l'exécution de
fes commandemens , ôc maintenir leur
nation dans l'ordre & l'obéilTance : ils-
peuvent décider les petits débats , mais
il ne leur eft pas permis d'infliger de
grandes peines. Ce peuple paroit content
du gouvernement ruffe. On n'entend
pointparler de Tongoufes qui aient paflTé
céans la Mongolie , & l'on fait que les
Mongoliens pafleroient volontiers fous-
la domination ruffe , fi Ton vouloit les
recevoir. Nous trouvâmes les Tongou-
fes fort officieux dans toutes les occa-
fîons 5 & nous ne fûmes jamais pbligés-
envers aucun d'eux à la moindre vio-r
knce.
EN Sibérie; 27^
CHAPITRE XLIL
Superjlitlons des Bratskdins. Tombeaux^
j^pparition.
NOus eûmes durant le mois d'aoûî
de fréquens orages «3c de grands
tonnerres. Les Bratskains qui nous axne-
nerent des chevaux au ruiifeau de Popé-
rechma , nous dirent que le diable écoic
l'auteur du tonnerre , & que les animaux
qui en étoient frappés , éroient les victi-
mes qu'ils s'immoloit. Afin de lui com-
plaire & de mériter fesfa veui^s , ils élèvent
un échaffaud à l'endroit où l'animal a été-
tué , & le placent fur cet échaffaud com-
me une offrande qui lui eft agréable.
Avant que d'arriver à Cliibétou-
eîiadda , nous vîmes un grand nom-
bre d'anciens tombeaux , entourés
de pierres dont les plus grandes étoient
du côté de l'orient. Nous fîmes ouvrir
celui qui avoir le plus d'apparence j on
y trouva d'abord à^s os de cheval , en-
fuite fous un li: de pierres très groifes
un fquélette humain auquel il manquoic
beaucoup d os , & fur- tout la tête enrie*
re : le haut de ces deux fquélettes.étoir
ijt Voyage
tourné vers rorient. Dans quelques aU-^
très on ne trouva, que des os d'homme ,
6c pas un feul os de la tête.
Je reviens aux Bratskains : s'il ne
parloienc pas mongolien , on les pren-
droit pour des Tongoufes. Ils nous fi-
rent part d'un grand malheur qu'ils ve-
noient d'éprouver^ la vieille forciere,
grand'mere de leur prince , éroit paraly-
tique (5c ne pouvoit plus fauter ; c'étoic
pour eux une perte confidérable , cax
elle découvroit les voleurs 5 elle faifoit
retrouver les troupeaux perdus , elle n'a-
voir pas feulement commerce avec le ty-
ran des enfers , mais auiîi avec l'être in-
fini. Un jour ii lui révéla qu'il devoit
defcendre fur la terre , & l'informa de la
montagne où il vouloit fe lepofer ^ elle
en avertit £es concitoyens , les inftruiiiç
du jour Rxé : ce grand jour étant venu ,
ils fe rafiemblent avant l'aurore , & elle ,
marchant à leur tête leur tient les dif-
cours les plus capables d entretenir leur
piété. Lorfque les premiers rayons do-
rèrent le fommet de la montagne > elle
dit que l'inftant approchoit > qu'elle fen-
toit i'imprelTion divine, que ceux qui
vouloient voir fe tinrent près d'elle :
cependant le foleil s'élevant de plus en
plus , il partoit du fommet de la montar
EN Sibérie. î7^
gne des efpeces a'cclairs inconnus jal-
qii'alors aux Bratskains , ils tombèrent le
vifage contre terre , &c la vieille pouffant
des cris de joie , 5c recevant en préfenc
des zibelines , des pièces de drap de de
foie revint u fa huae , au milieu des
vœux, des accbmations, des bénédictions
de fon peuple. Ceci arriva quelques
jours après qu'elle eut reçu l'idole de
métal dont j'ai déjà pailé. Celui qui la
lui avoit donnée , apprit à quelques
Bratskains qu'elle Tavoit portée la nuit
fur la montagne, ^' que les éclairs qu'ils
avoient vus , n'étoient que les rayons du
ioleil , réBéchi par ce métal poli. La
connoilTance de cette fourberie détruifit
dans l'efprir de quelques-uns le crédit de
la forciere , mais ne diminua ni la con-
fiance ni la vénération du grand nom-
bre. Les Bratskains nous entretenant de
ces merveilles nous conduifirent à Ou-
dinsk.
Cette ville efl: fitu^e fur la rivière
d'Ouda qui vient de l'orient , 6c ck large
d'environ trente toifes. Les habirsns
font des dvoriœnins ou nobles, des diéri-
boiares , ou officiers fubalrernes du gou-
vernement , des Cofaques , des mar-
chands , des officiers de caravane , des
canmmi-iéfichnie ou Bratskains iribu-
18o Voyage
taires mariés à des femmes ruffes , 6c
par conféquent chrétiens. Le gouverneur
eft un prikachetchik fubordonné au voi-
vode de Sélenghinsk. Les environs font
très-agréables j on y voit de belles cam-
pagnes 5 des bois , des pacages gras , ar-
rofés par une rivière navigable , qui
porte jufqu'aux frontières méridionales
&: orientales de la Chine. Les maifons
commodes qu'on trouve a Oudinsk font
un monument de Taifance de fes anciens
habitans , mais cette ville eft moins flo-
riiïante , depuis qu'on a établi Kiœkta,
èc que les carava.nes de Chine paffent à
Sélenghinsk.
Le terroir eft favorable aux légumes ^
les vivres y font en grande quantité y la
pèche du mois d'août eft fi abondante
qu'on peut vendre beaucoup de poiifon
èc s'en pourvoir pour toute fannée.
Cette efpece de poilTbn qui paiTe alors à
Oudinsk eft appeliée omoule : c'eft un
poiiïon blanc * qui n'a de commun avec
le hareng que l'éclat de fes écailles ; il
refTemble plutôt d la merluche, mais-
il eft plus petit : fa taille ordmaire eft:
d'un pied , cependant on en trouve dans
* QQrego.ius artedi.
EN S I B E R T e. l^t
Vîénifei ôc le Tchivir-kcui , golphe du
lac Baical , qui font longs de deux pieds
Ôc plus. 11 y en aaulfi dans le îac Sor qui
s*étend au fud-oueft , & communique par
deux canaux au lac Baical ; celui-ci en eft
remp!i , & c'eft de U qu'ils pprrent pour
remonter les rivières de Séienea , de
Tchikoï & de Tcliida , d Ang re , de
Bargoufin , le golphe de Tchivirkcui 3c
le nnlFeau de même nom. Ceux qui par-
tent de la mer glaciale fuivenc ricn-fei
jufqu'à Mang^Téa, &c la Petchora juf-
qu'au fort Pouftoferskoi &c même au-
defTus. îl y a des habitans du tort Bar-
goufin oin vont en pêcher au g'^lphe de
Tchivirkoui : il? n'y en trouvent qu'en
oârobre , &c c'efi: pour eux un avamap-e ^
on n'eft point alors obligé de les laler ;•
il fuffit de les laifTer geler j & on peut les
tranfporter fans autre préparation ; on
les vend plus frais , à plus bas prix 3c
plus promptement. Ce poiiTon remonte
les rivières jufqu'à ce qu'il trouve la
glace ; alors il retourne à la mer. Il a
fes temps de repos & s'arrête toujours
dans les courans les plus foibles. U eft ar-
rivé deux fois que les omoules font reftés
auprès de Bolchaia-faimka , de forte
que les habitans de Sélenghinsk ôc
d'Oudinsk furent obligés d'aller les y
28l Voyage
prendre. Ils font ordinairement en (i
grande quantité ouon en prend an
moins quatre mille par chaque coup de
filer.
L'air eft très-pur à Oudinsk , Se les
maladies y font rares. L'incommodité
qu'on y éprouve le plus ordinairement
eft une efpece de panaris que 1 on con-
noît aufli à Sélenghinsk & pour lequel
on y emploie un onguent fait d'une once
de graille de porc y une once de réfine ,
de verdet 5c de vitriol de Chypre , de
chacun deux dragmes.
CHAPITRE XLIIL
Changemens de la Sélenga» Lac B alcali
Tempête, Irkoutsk & fcs environs.
L
A Sélenga pafToit il y a dix ans à
Bolchaïa - faimka , mais à préfent
elle en eft fort éloignée. Cette rivier»e le
jette par trois embouchures dans le lac
Baical : le rivage méridional de ce lac
eft fabîonneux ; celui du nord eft couvert
de proffes pierres, & l'on n'y peut ancrer
que dans quatre endroits , mais on n'y en
trouve auam où l'on puiffe être entier e-
jnent à l'abri de la tempcte. h^s deux
tîves font montaeneufes ôc ont de orands
rochers dont plufieurs font tailles a pic.
On y voit de grands bois de fapins de de
melefes mêles de quelques bouleaux :
celles du midi font couvertes de neige
pendant presque tout 1 été. On ne s'ell
point encore apperçu qu'il y ait des ro-
chers dans le lac même ; il ne s y eft
hrifé de b.uimens qu'au rivage , ainli au-
cun homme n'y a péri , & li l'on y avoit
des batimens plus confidérables , on n'y
feroit peut-être jamais naufrage. Ce lac
eft ordinairement glacé vers Noël , 6c dé-
gelé au commencement de mai : il eft
rare qu'on y navigue dans les quatre
derniers mois de l'année qui font pref-
que toujours orageux. Nous y arrivantes
le i6 feptembre { 1735 ) ; le koid
étoir déjà fi violent , que nous étions
obligés de refter couchés tour le jour. Un
vent impétueux nous empêcha pendanc
quelques jours de mettre à la voile ,
malgré les vœux que nos matelots fai-
foient d la fainte mer •, Tun lui promet-
toit du pain , l'autre 6qs copekes , 5c ces
vœux furent accom^plis , dès que la voile
fut déployée. Ces aâ:es de piété ne nous
rendirent favorables ni Neprune m les
aquilons : il s'éleva un vent vio-
lent accompagné d'une grande phiie.
1^4 V O Y A G B
Nous fumes r-:pou{rés à imQ lieue ^ cîe--'
mie en arrière , Se ce hit avec peine que
nous atteignîmes une eipece de havre.
L'équipage des bâdmens qui s'y réfu-
gient, plante fur le rivage une croix
de bois , fur laquelle les principaux ma-
telots ou pallagi-rs écrivent leur nom ,
avec le temps de leur arrivée , la durée
de leur féjour , ôc les principales circon-
fiances qui les ont obligés d y relâcher.
Nous arrivâmes à celui-ci par une nuit
très noire. Peu de temps après le cable
d'une des ancres que nous avions jet-
tées , calTa , notre féconde ancre perdit
fond , & le bâtiment fut en grand dan-
ger d'être repouffé dans le lac. M. Mul-
1er &c moi nous orîmes terre avec le ca-
not, & tandis que notre équipage tra-
vailloit à rapprocher du bord le bâti-
ment , nous nous finies une hutte le
mieux qu'il nous fut poffible. Nous fîmes
faire du feu de nous couchâmes fur les
pierres dont le rivage efl pavé : le len-
demain la tempête duroit encore , mais
nos bâtimens étoient au rivage , Se notre
ancre avoir été repêchée. Vers le foir le
vent s'appaifa Se le ciel devint ferein :
nous partîmes aufTi-tot de parvînmes en
peu de temps a l'embouchure de l'An-
gare. Le courant y eft rapide , le pailâ-
1 îT Sibérie. 2^5
?;e étrcir , rempli de rochers ëc dange-
reux f^ns un bon pilote. Nous remonrà-
mes cette rivière dont le cours eft par-
tout rapide , Ôc nous arrivâmes à Ia-
koutsk.
Cette ville fut établie vers kj^i :
c'eft après Tobolsk & Tomsk une des
plus confidérables & des plus grandes de
la Sibérie. Elle eft fituée dans une
belle plaine fur la rive orientale de l'An-
gare, ^entourée, comme les autres
villes de ce pays, de paUlfades difpofées
en quarré , de foflcs & de chevaux de
frife , excepté du coté de la rivière : en
dedans de ce retranchement on a con-
ftruit quatorze petites redoutes. La cita-
delle eft fur le bord de l'An^are , les
rernparts font de bois , & elle a quatre-
vii^gt-dix toifes de longueur fur foixante-
dix de largeur. 11 y a dans la ville neuf
cents trente-neuf maifonsbien bâties en
bois , & plufieurs édifices publics. Les
Irkourskains font marchands, flouchi^
vies , dvonœnins , ou diéti - boiares :
leur gerre de vie eft femblable â celui
de piefque tous les Sibériens ^ ils ai-
mant â l'excès l'oiiiveté , le vin &c les
femmes.
L'autorité du commandant de cetre
yille s'éiend fur toute la province j les
iS(> Voyage
voivo Jes de Sélenghinsk , Nerrchinsk y
Uimsk & Iakoutsk , & les commandans
d'Okhotsk & de Kamtchatka lui font
fubordonnés. Ses revenus font beaucoup
plus confîdérables que ceux du gouver-
neur de Tobolsk aux ordres duquel il
eft : je crois qu'on peut eftimer fes émo-
lumens annuels à plus de cent quatte-
vingt mille livres.
Irkoutsk a aulli un évcque , qui juf-
qu'à préfent a fait fa rélidence en un
couvent iitué fur l'Angare à une lieue
de la ville , mais on dit que dans l'été
de 1 73 <j on lui bâtira dans la ville même
un palais épifcopal. C'eft de lui que
relèvent tous les établilTemens fpiri-
tuels ^ tous les eccléliaftiques de la
province.
Les principales rues font munies de
chevaux de frife , & on y fait pendant la
nuit Aqs rondes & des patrouilles \ mais
ni cette police > ni les ordres donnés dans
tout l'empire ruffe , n'empêchent point
que la plupart des cabarets ne foient
remplis toutes les nuits. Les environs de
la ville font agréables , & quoiqu'ils
foient montagneux , il y a de bons
pâturages fur la rive occidentale de la
rivière. On n'y cultive aucun bled :
les grains qu'on y confamme font ap-
t N Sibérie. z^f
jTDrtés des plaines voilines de i'Angare ,
du teiTicoire dllimsk Ôc des villages
de rirkouc de du Konda. Le gibier
y efl: zfCés abondant j il confilte ea
clans 5 cerfs , fangliers , chevreuils , coqs
de bruyère , perdrix , francolins. La ri-
vière a peu de poilïon , mais outre que le
lac Baical en fournit en abondance , on
apporte tant d'omoulesde la ville d'Où-
dinsk 3c des bourgs &c villages de la Sé-
lenga , que le peuple peut s'en nourrir à
bas prix. Depuis que les Chinois achè-
tent moins de bétail, le prix de la
viande a bailfé de plus de moitié ;
l'hiver dernier la livre de bœuf coutoic
quatre fous; cette année ( 1735 ) elle
coûte un peu plus d'un fou ilx deniers.
Les marchandifes étrangères n'y coûtent
pas beaucoup plus cher qu'à Mofcou ,
Péterbourg & Kiœkta ; le commerce de
Chine en eft la caufe. Il n'y a point
de ville rufTe de laquelle il ne vienne
ici quelques marchands avec des draps
fins 5 dùs velours étrangers , des fucres ,
dts épiceries ;ils arrivent aii commence-
ment & dans le cours de l'hiver , ôc com-
mercent avec les Chinois pendant cette
faifon. Dès que les glaces commencent i
fondre , ils font obligés de partir & d'a-
mair^r ime certaine Ipirime en monnoie
iS8 V O Y A G E
du pays pour payer les droits & leurs ba-
teiitrs : alors iis donnent fouvent les
niarchandifes qui leur reftent pour un
prix plus bas que celui de Mofcou ou
de Péterbourg : cependant il y en a qui
portent ces marchandifes à Irkoutsk, dc
ceux qui prennent ce parti font un long
voyage. Ils partent au printemps pour le
rendre à la foire de Makariev qui fe tienc
en été. Là ils échangent leurs marchan-
difes pour celles qui ont le plus de cours
à la foire d'Irbit , où ils arrivent pendant
l'été. Ici leurs vues fe dirigent vers le
commerce de Chine , Se lorfqu'ils n'ont
pu tout débiter , ils portent ce qui leur
refte à Tobolsk. Ils en partent au prin-
temps pour voyager dans toute la Sibé-
rie 5 reviennent en automne de au com-
mencement de l'hiver, vont enfuite à
Kiœkta , puis au printemps à Irkoutsk
ôc à cent cinquante lieues au-delà , re-
tournent en traîneau à Kiœkta , revien-
nent à Irkoutsk , font en automne à
Tobolsk 5 paflent pendant l'hiver Se l'été
fuivant aux foires d'Irbit Se de Maka-
riev 5 Se reviennent dans leur ville après
quatre ans Se demi d'ablence. Avec un.
peu de bonheur Se d'intelligence , ils
peuvent gagner dans ce voyage trois cents
pour cent.
EN S t B S R T S. 285
Le fort Tonkinskoi lîtiié fur les rives
de rirkoutsk:,ell: à cinquante<3c un degrés
quinze minutes de latitude. On rencon-
tre aux environs une efpece de Tarares
idolâtres qui fe nomment Soietes , ôc
qui parlent la même langue que les
Tarâtes de Ktrafnoiark. Les bords de
rirkoutsk font habités par des Boure-
tes 5 peuple mifcrable. Il y a entre Ir-
koutsk Se Tonkinsk un rocher nom-
mé Chamanskoï ou Sorcier : les Bou-
reres en ont peur, ainii que de la
plupart des hautes montagnes , ôc au-
cun d'eux n'ofe en approcher.
Aux environs dlrkoutsk, il y a trois
endroits où l'on diftille de leau-de-
vie de grain qui n'efr pas plus forte que
celle de lait. Dans le premier , il y a
huit alembics ; dans le fécond , cin-
quante-trois ; dans letroifieme, foixan-
ce.^ Autrefois ces brafferies apparte-
noient à des particuliers qui délivroient
Iqs eaux-de-vie au gouvernement pour
un certain prix, mais les chancelleries ,
les voivodes , & les bralFeurs gacrnoienc
immenfement à ce trahc , de le peuple
y perdoit . beaucoup ; l'eau - de -
vie lui coùtoit fouvent une fois plus
qu'elle^ n'auroit du. Sa Majefté Impé-
riale s en eft chargée : le confeil ache-
Tome L N
IpO V O Y AGE
te les eaux-de- vie diredement Se à j'iif-
te prix , de les fait eiifuite diftribuer
en détail aux cabarets. Avec un peu
d'induftrie on poiirroit faire en forte
qu elles coutaffent moitié moins encore ;
il faudroit don'ier avec plus d'art la
chaleur nécefTaire à la fermentation ,
Ôc empêcher avec plus de fom , l eva-
poration des efprits ; mais lorfqu'on
fait aux ouvriers ces repréfentations ,
ils difent qu'ils veulent faire comme
ont fait leurs pères.
On célèbre à Irkoutsk les fêtes de
Noël comme dans toutes les autres villes
de la Sibérie. Depuis Noël jufques aux
Rois , il eft difficile d'y trouver un hom-
me qui ne foit pis ivre, 'tout travail
eft fufpendu , des troupes de mafques
courent les rues pour amufer le peu-
ple par des folies , & gagner quelque
argent pour s*enivrer : on diroit qu'ils
célèbrent la fête du diable , plutôt que
celle de Dieu , Se cette conduite eft
peu édifiante pour les Sibériens idolâ-
tres. Vers ce temps il règne parmi les H
Irkoutskains une fièvre chaude , qui dès I
le fécond Se le troifiéme jour donne m
le délire , Se finit le quatorzième par
un délire terrible. Après cette premier^
attaque , la convalefcence eft de cin^
î N Sibérie. i^j
ou^ fix femaines. Vers Ja lemaine qui
précède le carême , ils ont un nouvel
accès , donc ils ne fe rérablifîenr quô
dans huit jours ; enfuire cette mala-
die leur revient périodiquemenr au prin-
temps, vers ks fctes de paques *: alors
elle a un peu plus de malignité à caufe
des jeunes préccdens , & fe termine le
feptiéme jour ^ mais la convalefcence eft
très longue. Cette lîevre chaude me
paroît^être une efpece particulière qui
de mcme que l'épilep/îe, a Tes re-
tours périodiques , & ne le termine
qu'avec la vie.
CHAPITRE XL IV,
FonderU de fer. Salines, Offrande des
Bratskaïns. Conquête de leur pays.
Rivière d'Angare. Pêche /inguliere\
LE voyage de Kamtchatka avoic fait
érablir une fonderie de fer fur
le ruifleau de Telme à demi -lieue
de TAngare, mais n'ayant pas réufîî
comme on ledefiroit, on labandonnt
dès l'automne de 1754. La montagne
d'où ion tiroit le minerai , ell: à plus
de vingt lieues de diûrance de la fon^
Nij
i9-'2^ Voyage
<ie:ie. Depuis un temps infini , les B Yzts-^
kains de cette contrée tirent de la m inedu
même endroit & la fondent. Il y a en-
viron vingt ans que les RufTes des en-
virons en tirent auiîî , 6c ils ont du fet*
çn abondance, La montagne eft cou-
verte d'un lit dç terre qui a deux pieds
d'épaiffeur : fous ce Jit on trouve un
roc parfemé de filons qui ont depuis
quatre jufqu'à fepttoifesde prof ndeur.
La mine eft ordinairement une argille
jaune , remplie de riches couches bru-
nes , Se de petits grains ronds ôc gros
comme des pois; elle devient rouge
au grillage , êc donne le quart , le tiers
Se quelquefois la moitié de fer.
A deux lieues au-delFous de la fon-
derie 5 dans une île de TAngare , il y
a deux fources falées , qui ont fait éta-
fclir deux falines ; elles font C} abon-
dantes qu'elles fourniffent de fel une
partie du territoire d'Ilimsk- Se toute la
partie de celui d'Irkoutsk , laquelle eft
cn-deça du lac Baikal.
Les payfans de cette contrée vivent
affes bien. Au printemps de 1755 une
épidémie fit mourir la plus grande par-
tie de leurs bêtes à cornes. Cette mê-
me année , le feigle ôc le bled d'été
réuiîirent bienj il n'en fuç pas ainfi
t N Sibérie. 2^5
3u chanvre & de l'orge , & il y avoic
cinq ans qu'une grande féchereire dé-
truifoic tous les grains. Mais les calami-
tés que ces payfans redoutent le plus,
font les vifites de leur prikachetchiks,
qui n'habitent qu'à demi-lieue.
Il y a quelques années que l'on trou-
va une mine de fer près dufortBrats-
koï fur la rive orientale de TOka j cette
découverte a fait établir un grand nom-
bre de petits fourneaux qui tont la ri-
chelTe de quelques habitans de ce can-
ton. Il y règne une coutume qui mé-
rite d'être remarquée : la plupart des
villages y ont plufieurs dénominations,
à la mort du payfan dont un village
portoit le nom , il reçoit celui d'un
autre. Les Bratskains que nous trouvâ-
mes ici , n'étant pas aufîi riches en bef-
tiaux 5 que ceux au-delà du lac Baikal ,
fe font baptifer en plus grand nom-
bre j c'eft la mifete feule qui en-
gage tous les Sibériens à recevoir le
baptême. Ces Bratskams nouveaux con-
vertis ont commencé àcultiver les en-
virons du fort Balaganskoï. Les autres
qui font fimplement polythéifces ôc non
pas idolâtres comme ceux d'au-delà du
lac , révèrent deux divinités , qui font
le ciel de le diable : leurs forciers
N iij
a<)4 V O Y A G 1
leur apprennent â laquelle en certains
cas ils doivent faire des offrandes. En
général , ils en font au ciel pour l'ho-
norer , ôc au diable , pour l'engager à
détourner d'eux quelque mal : celles-là
fe palfent toujours en plein air. Elles
conliftent a manger toute la chair d'un
animal > & en placer fur un échafaud
le fquélerte & la peau. Ils attachent oi*-
dinairemenr une corde à deux perches
plantées près de tex voto , & y fufpen-
Hent \qs morceaux de drap , ou les
peaux d animal , que le forcier a pref-
crits. Ils fe fervent aulîî de leur eau-
de vie de lait dans la plûpart.des offran-
des d'été : le chamane en jette un
peu en Tair , & boit le refte avec les
affiftans. Le facrifice en l'honneur du
diable fe fait toujours dans une hutte :
le fquélette de la viétime eft placé fur
un échaufaud , mais la peau eft rcfer-
vée pour un meilleur ufage , 5c le cha-
mane fait fa harangue dans la hutte
du côté de loccident. Lorfqu'iloffredu
brandevin , il en jette un peu vers l'oc-
cident 3 & boit le refte avec ceux qui
croient à ks fortiléges : enfuite il inf-
truit celui qui Ta confulté , de ce qu'il
doit offrir 5 outre la vidime & le bran-
devin , foit ea morceaux de drap j foit
î N S I B E R I f . î$> J
tn pelleteries. Le Eracskain les met fi-
dèlement enfemble, les entoure de
drap , ôc les fufpend dans fa hutte
du côté de loccident. Us ont une gran-
de idée du pouvoir de leurs chamanes,
&: croient qu'ils peuvent pendant leur
vie & même après la mort leur fair^
avec le fecours du diable toutes fortes
de maux. Us s'imaginent qvà les cha-
manes morts viennent les tourmenter
durant leur fommeil , & les menacer
dune mort violente. Lorfqu'ils ont eu
ces terribles rêves , ils fe rendent au
tombeau où le Chamane eft enterré
avec tour fon appareil de forcier, ÔC
tâchent derappaifer par le facrifice d'un
animal qu'un chamane encore vivant
doit avoir prefcrit. On mange cette
vidime ainfi que les autres, ôc le
fquélette eft placé fur le tombeau. Les
Bratskains enterrent fouvent avec un
mort le meilleur de fes chevaux , mais
ce n'eft toutefois qu'après avoir man-
gé le cheva,!, 3c cet honneur n'appar-
tient qu'aux bratskains riches. Ils occu-
poient autrefois les environs du fort
lendinnskoï, qui ne fut même établi
qu'afinde les obliger plus facilement à
payer le tribut, mais ils les ont abandon-
nés, & la plupart des Tongoufes qui
Niv
i^^ y O Y A G I
erroient dans ce canton, étant morts 5
ce fort n'eft d'aucune utilité.
Avant que le voivode Pachkov en-
trât dans le pays des Brarskains , il en-
voya (i) cent cinq S^ouchivies fous la
conduite du finboiardDounajev.lls can-
tonnèrent auprès de la grinde chute
d'eau nommée padou 1 , &c Dounaiev
remonta avec cinquante hommes l'An-
gare & l'Oka , jufqu'au petit ruifTeau
qui eft à demie - lieu au-deiTus de l'en-
droit où rOka fe part.^ge en deux bras,
6r qui porte encore aujourd'hui le nom
de Dounaieva. Il fut attaqué par les
Bouretes , & accablé par le nombre
il périt avec toute fa troupe. Les au-
tres Slouchivies apnt appris fa défaite ,
allèrent au bras fupérieur de l'Oka , &t
y bâtirent un fort a demi-lieue audef-
fus de l'embouchure de cette rivière.
Les Bratskains promirent de payer le
tribut , s'ils le vouloient recevoir dans
une grande île qui étoit voiiine. Les
Slouchivies s'y rendirent , Se furent re-
çus d'une manière qui ne leur annon-
çoit que paix & plaiiir : l'eau-
de-vie de lait fur-tout leur fut prodi-
(i) En i6ji.
IN S I B E P. I E. 297
guée , mais la demande du tribut fut
pour les Bratskains un flgnal d'attaque.
La plupart des Slouchivies furent égor-
gés 5 ceux qui fuyoient furent tués dans
le petit bras de l'Oka qu'ils pafToient
à la nage , & qui depuis ce temps ,
eft nommé le bras fanglant. Trois an-
nées après cette adion , Pachkov en-
tra dans leur pays , fit conftruire plu-
fieurs forts , fe comporta avec plus de
prudence que n'avoient fait fes prédccef-
feurs 5 &: parvint à foumettre toute la
nation. Le fort Bratskoi eft un de ceux
que ce voivode fit conftruire. Lorfque
nous y pafsâmes , nous eûmes beau -
coup de peine à engager les habi-
tans à nous vendre des vivres j cepen-
dant ils ont tant de beftiaux qu'ils s'en
nourrirent, eux & la ville d'Ilimsk.
LesTongoufes qui occupent les environs
de ce fort, n*ont point de troupeaux ^
ils vivent dans les bois , font très mi-
férables , & plufieurs n*ont pas feu-
lement un rené pour aller a la chafle.
Nous vîmes un de leurs chamans , qui
étoit vieux Oc célèbre. Ses habits étoient
un peu différens de ceux que nous avions
y us jufqu'alors : fa robe étoit de cuir
ordinaire & couverte de ferrailles mtlées
{de peaux d'ihis , de belette 6c d'écu-
Nv
l^S V O Y A G I
reuil , mais il avoir un tablier de peaiî ,
fur lequel on voyoit entre autres chofes
des plaques de fer , dont les élévations
Se les creux les rendoient femblables à
des vifages. Tous fes habits étoient gar-
nis de courroies de cuir couvertes de
ferrailles ôc terminées par cinq griffes
de fer. Son bonnet avoit àuiîi quelque
chofe de particulier , mais il étoit mal-
heureufement tombé dans le feu, & le
diable ne lui avoit point encore fair la fa-
veur de lui en donner un autre. Son
tambour étant vu de loin , paroifToit
ovale 5 mais il avoit en effet cinq côtés ,
ôc cette difformité venoit fans doute de
Tartifte qui l'avoit fait. Il fitdevant nous
les fauts ordinaires en criant 8c contrefai-
sant k bœuf 5 le loup, le lion , l'ours , le
chien > & nous apprit que les diables
reirembloient aux hommes , qu'ils
étoient nucls , & n'avoient ni poil ,
ni griffes , ni queue. Sur le bras in-
férieur de rOka , à un quart de lieue
^u foît Bratskoï, nous vîmes une braf-
ferie de brandevin , qui n'a que fix
alembics & deux tonnes pour la fer-
mentation.
L'Angara a plujfîeurs chiites*, dont
quelques-unes font dangereufes , mais
en a des bateliers qui les connoiiTenr
bien , & dont l'expérience diminue
EN Sibérie. i^^
beaiicîoup le nombie des accidens fiinef-
tes , qui fans leur fecours y feroient fré-
quens.Cependanccetre rivière eft très uti-
le aux Sibériens , en ce qu'elle communi-
que au lac Baical & à l'iénifei : on peut
aller par eau de Tobolsk à Sélenghinsk ,
excepté un trajet par terre d'une ving-
taine de lieues , entre l'iénifei & la
Ket. L'Angare a de belles îles cou-
vertes de fapins, & quoique (es rives
foient montagneufes , on y voit beau-
coup de champs très fertiles, &: de
grands bois de fapins. On y trouve
beaucoup de coquillages qui renfer-
ment quelquefois des perles , & l'on
prétend qu'il y avoir autrefois une pê-
cherie de perles au-deiTous du fortErars-
koi. Au-delà du lieu où cette rivière
fe joint à l'Ilim , elle prend le nom
de Tongouska , & commence à être (î
abondante en edurgeons , que les habi-
tans qui en font voifins peuvent en
avoir toute l'année, Se en vendre une
aiïes grande quantité dans le gouverne-
ment d'IUmsk, d'iénifeisk, & d'Ir-
koutsk. Le temps le plus favorable i
la pkhe eft lorfque la rivière eft gla-
cce,alors on ne prend point le poifton en
vie, mais on le tue. On fait ufage à cet
effet dune perche de quatre a cinq
Kvj
Î500 V O Y A (î E
toifes 5 à rextrémité de laquelle on met
un fer qui a deux branches courbes >
rondes , longues de deux pouces , 3c
dont les pointes font éloignées l'une de
l'autre environ d'un demi - pied ; il
fort d'entre les deux branches un bout
de fer large de trois lignes , à rextré-
mité duquel il y a une efpece de cloa
pointu qui paroît deftiné à affermir le
lien avec lequel on affujetit cette ar-
mure au bout de la perche. Lorfque l'on
veut pèvher, on cafle la giace , on
mer 'a perche dans le trou; le fer en bas,
& comme elle eft longue & pefante,,
on 11 ramue avec des fourches de bois.
qui y font attachées. Lorfqu'on a trouvé
le fond on cherche s'il y a despoif-
fons dans cet endroit ; (i Ton n'en trou-
ve point, on en fonde un autre de la
même manière. Dès qu'on en a rencon-
tté , on cherche dans l'étendue qu'ils oc-
cupent l'endroit le plus bas à l'égard
du courant; on y plonge le fer. Se le
poiiTbn fe j ;tte de lui même entrele^deux
branches fouvent deux à deux ;. quel-
quefois il eft trop gros pour y paSer ^
éc il faut les écarter. Dès qu'il y eft»
il fait pour fe dégager des efforts qui
l'enferrent de plus en plus , & aver^
tiffeat qu'il eft pris: : le pêcheuc
EN Sibérie. 501
le tire auffi-tât , remet fa perche au
même endroit , & prefque tous les
poiflons y vienîient l'un après l'autre»
11 répète l'opération jufqu'à ce qu'il n'en
prenne plus, alors il va un peu plus haut
ou plus bas félon le courant , &: non
pas félon la largeur de la rivière. Lorf-
que ceux qui reftent font épouvantés
& vont chercher un autre afyLe , il les
pourfuit jufqu'à ce qu'il en ait rendu le
nombre Ci petit, qu'il ne mérite pas
la peine de pourfuivre la pèche. On
prend de cette manière depuis cent
jufqu'à deux cens eRurgeons ; mais lorf-
qu'on n a pas eu l'attention de com-
mencer {>ar l'endroit le plus bas qu'ils
occupent , la pêche eft moins abon-
dante : on ne peut en prendre aucun
fans qu'il répande du fang , ceux qui
font pins bas s'en apperçevant pren-
nent la fuite 5 les autres fuivenr leur
exemple. On trouve fouvent au même
lieu depuis deux cent jufqu'à mille
poilTons. Dès que la rivière eft gelée ,
ils fe rafTcmblert & choifilfent pour
leur quartier d'hiver l'endroit le plus
profond de la rivière > peut-être com-
me le plus sûr j mais ce niême inf-
tinâ: inftruit les pêcheurs de leur afyle*.
Durant l'hivtr ^ lorfque les glaçons ac-
3©i Voyage
cumulés forment une couche épailTè
au moins d'une toife , cette pêche n'eft
plus praticable. On n*a point encore vu
d'efturgeon dans la rivière d'Angare , 6c
1 on n'en prend dans la Tongouska que
depuis l'embouchure d'Iiimsk , jufqu'à
la chute d'Aplinski.
Les environs de Kéchimskaïa font
fertiles. Se les habitans de ce village
ont des vivres en abondance. Les ani-
maux les plus communs de ce canton ,
font le goulu ôc le renard qui don-
nent tous Içs deux de belles fourures ,
mais la plupart des renards font rou-
ges. On les prend en mettant dans
les bois des morceaux de viande fur
lefquels on répand un peu de fublimé :
dès qu'il en ont mangé , ils vont mou-
rir à dix ou douze pas , mais on dit
qu'ils mangent quelquefois la viande &
ne touchent pas au poifon. Les peaux
de renard pris de cette manière font
aufli bonnes , Se les poils y tiennent auf-
/î ferme que s'ils avoient été tués à coups
de fu(îl.
Depuis Anamirskaïa jufqu a Uimsk ,
le chemin porte le nom de volok , qui
/ignifie un territoire compris entre deux
rivières , ou un chemin peu pratiqué
qui traverfe des bois : celui-ci eft cou-»
IN Sibérie. jof
vert de melefes , de cèdres , de pins >
de fapins communs , de fapins blancs »
de bouleaux , de peupliers. Le chemin
ctoic fort étroit ôc couvert de neige ;
nous y trouvâmes les traces de quel-
ques Tongoufes qui étoient à la chalFe
des écureuils : ils portent alors desli-
chi ou patins fort larges par-defTous ,
de forte qu'ils n'enfoncent point
dans la neige. On trouve dans
cette forêt une grande quantité d'her-
mines , de renards , de renés , d'élans ,
d ours & de mufcs.
CHAPITRE XLV.
Tongoufes d'ilimsk. îhmsk.
L Es bois des environs d'IIimsk font
habites par d^^ Tongoufes : il
eft rare de trouver dans le même
lieu plus de cinq huttes ;' elles font
compofées d'un grand nombre de lon-
gues perches difpofées en rond , liées
enfemble par le haut , & couvertes d'é-
corce de bouleau prefque jufqu'au fom-
inet qu'ils lailîent ouvert pour le paf-
fage de la fumée. Durant l'hiver^ ils fer-
ment l'entrée avec un morceau de drap
'J04 Voyage
ou une peau. Le feu eft au milieu de h
hutte 5 Se la famille tongoufe aflife à
l'entour. Comme leur bétail confifte en
renés, & que ces animaux courent
fans cefle dans le bois pour y chercher
leur nourriture, on ne trouve dans
ces huttes- ci , que des créatures humai-
nes. Les Tongoufes ne demeurent pas
long-temps dans le même lieu , ils
n'emportent point leurs perches , parce
qu'ils peuvent en trouver par-tout ail-
leurs , mais les écorces de bouleau qui
font coufues enfemble , environ fur
deux toifes de long &c une de large >
font tranfportées au nouveau gîte.
Ces Tongoufes reffemblent à ceux
de Nertchinsk &c aux Bratskains : la
plupart onc fur le vifage certains
traits de couleur bleue , faits avec une
aiguille de du fil frotté avec de la fuie
ou de la craie noire. Durant l'hiver >
leur unique nourriture eft le produit
de leur chafTe , & c'eft ce qui les ob-
lige à changer fouvent d'habitation. Us fe
fervent de leurs renés comme bê-
tes de charge ^ ou pour tirer un léger
traînea'u. Un morceau de drap , une cou-,
pie de petites planches étroites qui peu-
vent avoir deux pouces de long , un
os mince de taillé comme le chevaleç
EN Sibérie. 505
"3*1111 violon 5 compofent la felle fur
laquelle on met le bagage, ou dei en-
fans ôc des femmes malades. La bride
eft une courroie pafTée autour du cou
du rené. Cet animal ne porte pas un
grand poids , mais il va très vite , &C
n'enfonce jamais dans la neige : il
peut écarter beaucoup fes orteils , qui
pour lors lui tiennent lieu de larges
patins 5 & il les pofe à terre oblique-
ment 5 de forte que le poids du corps
ne porte point en entier fur le fol. S'il
n'y a point a (Tés de renés pour tianf-
porter tout le bagage , un Tongoufe s'at-
tele au traîneau qui doit porter le refte.
Dès qu'ils font arrivés au lieu dont ils
ont fait choix , ils dreflent leurs huttes
ôc courent chercher leur proie : s'ils ne
trouvent point de gibier, ils partent
pour un autre endroit. Le temps le plus
propre à la chafTe eft depuis le com-
mencement de l'année, jufqu'au mois
de mars : il tombe alors peu de neige ,
celle qui eft fur la terre eft ferme ,
ôc l'on peut voir &c fuivre les traces
des bètes. Durant l'automne &: Tété ,
ils fe nourriffent de poidon, Ôc habitent
le long des rivières j leurs canots ont
les bouts pointus , ôc font beaucoup
plus longs que larges j les plus grancb
5©^ V O Y A C ï
ont trois troifes & demie de longueur
fur une de largeur au milieu > & peu-
vent contenir quatre hommes : les plus
petits ont une toife fur deux pieds trois
pouces 5 & ne contiennent qu'un hom-
me. Ils font d'écorces de bouleau cou-
fues , gaudronnées, de jointes en dedans
par des bois à cerceau qui fe croi-
îent. Les Tongoufes defcendent & re-
montent les rivières dans C2s canots avec
beaucoup de vitefle j ils les portent aux
grands détours , ou lorfqu'ils veulent al-
ler d'une rivière à l'autre. Chaque ca-
not a autant de rames qu'il peut con-
tenir d'hommes ; elles ont les deux bouts
plats , parce qu'elles fervent de gouver-
nail 5 & qu'il faut les placer tantôt
d'un côté, tantôt de l'autre. Durant
ïétéy ces tongoufes n'abandonnent
point la chafle entièrement ; ils
vont où le kali croît , parce que le gi-
bier y va aufîi de préférence. La plu-
part font très pauvres; on eftime leurs
revenus par le nombre de leurs re-
nés ; celui qui en a cinquante , eft fort
riche , vingt font un bien paflable ;
avec dix on ne vit point mal, mais
fix font une fortune des plus ordinaires :
cependant il y en a peu qui en aient
davantage ; ploiîeurs en ont moins , &
IN Sibérie. ^07
fjiielques ' uns n'en ont point. Leur
habillement eft commode , en ce qu'il
n'eft" pas de pluiîeurs pièces : en été
comme en hiver , ils fe couvrent d'une
peau qui eft ordinairement de rené , 3c
portent le poil en dehors , afin de ref-
îembler davantage aux bêtes lorfqu'ils
vont à la chaiFe. Les femmes font vê-
tues d'une peau femblaWe qui ne leur
defcend qu'au genou, 6c dont elles tour-
nent le poil en dedans j celles qui vont
dans les villes , ont une efpece de corfet
qui leur entoure le corps par-devant 8c
par-derriere jufqu'aux hanches5eft ouvert
fur la poitrme , & fait ordinairement de
peau de rené , dont le poil eft tourné
en dedans. Quoique la religion de ces
Tongoufes leur permette d'avoir plu-
fieurs femmes , la plupart font (i pau-
vres qu'ils ne peuvent en avoir plus
d'une 5 mais il leur eft impoiîible de
s'en pafter. Lorfqu'ils vont a la chafte :
il faut qu'une femme ait foin de leur
ménage , & fur- tout des renés. Les ma-
riages entre vieux hommes Ôc jeunes
femmes ont en Sibérie les mêmes fui-
tes qu'ailleurs. Il y a peu de temps qu'un
vieillard époufa une jeune fille qui n'a-
voir pas le tiers de fon âge ; un fils
qu'il avoit eu de fon premier mariage ,
5o8 Voyagé
s'apperçut du méconrentement de Ù.
belle mère ^ & la confola , la chofe
fut lonCT-tems fecrete , mais le vieillard
les ayant furpris, ils s'en vengèrent en
le bâtonnant.
Quant aux opinions & cérémonies
religieufes , ces Tongoufçs différent
feulement de ceux de Nerfchinsk , en
ce que ces derniers ont emprunté d§3
Bracskains & des Mongaliens. Ilso at
des dieux de bois qu'ils taillent eux-mê-
mes , & qui ont quelquefois trois pieds
de longueur : ces dieux font les auteurs
des biens dont les hommes jouifTent,
Lorfqu on a choifi le lieu où l'on doit
chalTer ou pécher , on leur fait matin
êc foir quelques prières , afin d'en obte-
nir une chaffe ou une pèche heureufe.
On offre au diable le premier animal
qu'on tue à la chaffe , a l'endroit me*
me où on l'a tué , c'eft-à-dire , les chaf-
feurs le mangent , gardent la peau , &
placent le fquélette fur un échafaud.
L'objet de cette offrande efl: d'engager
le diable à ne mettre aucun obftacle aux
fuccès des chaffeurs. Lorfqu'on revient
à la hutte avec beaucoup de gibier ou
de poiffon , le dieu efl; fêté , careffé ,
ôc pour témoio;nage de reconnoiffance ,
leint en différens endroits du fang
IN Sibérie. 509
«des animaux tués ; mais lorfque l'évé-
nement ne répond point à l'attente du
maître de l'idole , il la jette plufieurs
fois à terre , la laifTe long-temps fans
henneur , ôc quelquefois même il la
noie. Les mariages fe font ici , comme
parmi tous les peuples idolâtres de Sibé-
rie 5 on donne pour une fille un certain,
nombre de renés ou de peaux de bête ,
Ôc le mariage fe confomme fans autres
cérémonies. Les morts font mis fur un
arbre ou laiifés à terre, mais ceux à
qui l'on veut rendre des honneurs
particuliers , font placés fur un écha-
faud avec leur arc & leurs flèches ,
& quelques uftenfiles qui puilfenc
leur fervir dans l'autre monde. On
les met loin des chemins, 6c dans
-les lieux ou il ne va que des Tongou-
{QSy de peur que ceux qui ne font pas
de la même religion ne jugeaflent que
les uflenfiles donnés aux morts , fe-
roient plus udles aux vivans. Ces Ton-
goufes fon grofîîers ^ ils n'ont aucun
vice confidérable , moins par pen-
chant naturel, que par défaut d'occafions:
lotf^u'ils viennent dans les villes ou
villages rufles. ils s'enivrent avec dé-
lices. Us ont beaucoup de franchife ,
ôc font legardés comme ftupides , parce
510 Voyage
qu'on les trompe aifément , mais il eft
facile de duper tous les hommes dans
ce qu'ils ignorent : ceux-ci n'appren-
nent qu'à chafTer , & n'y apportent pas
moins d'adrelTe ôc d'intelligence qu'on
n'en met aies tromper.
La ville d ilimsk eft fituée fur la
rive feptentrionale de l'IIim , dans une
vallée fort étroite , formée par de
hautes montagnes. La rivière a envi-
ron cinquante toifes de largeur, de toute
la vallée cent toifes ; ainfi la ville eft
fort étroite , mais elle a un quart de
lieue de long. On y voit pluiieurs bâ-
timens publics , & un fort quarré bâti
en bois , long de cent vingt toifes ,
large de quarante ; il occupe le mi-
lieu de la ville. Il y a au-defliis &
au-delfous du fort, foixante- dix-fepc
maifons affés mal bâties. On ne trouve
dans toute la ville qu'un feul poêle qui
ne foit pas fujetâ fumer , & il eft d'ail-
leurs très incommode , mais les habitans
n'ont pas befoin de logemens plus com-
modes : ils boivent, dorment, ou
vont à la campagne tendre des trapes
pour prendre les petits animaux , faire
des foffes pour les grands , &
mettre du fublimc dans les bois pour
mer les renards j ils font trop pareueu;^
EN Sibérie. 311
pour chalT^r d'une aiure manière. Quel-
ques-uns fe nourrilTent des produits
d'un petit troupeau que leur a laillé
leur Dv-re. Ils ne labourent point , mais
ils prennent à loyer des Rurfes bannis de
des Tongoafes qui cultivent leurs cam-
pagnes , & fouvent ils refufent â ces der-
niers le falaire dont ils font convenus.
QjDiqae la plupart foient flouchivies,
ils fer /en t. très peu , parce qu'ils fe font
exempter par un oupravitel intérelïé ,
ou payent des hommes qui font leur
fervice. Ils font incivils Se peu offi-
cieux; ils n'ont, pour ainfi dire, qu'à for-
tir de leurs maifons pour avoir
du bois : cependant je fus obligé d'u-
fer de violence pour en obtenir de
mon hôte. Les vivres y font à bon mar-
ché , parce que les campngnes quilonc
au-defTus d'ilimsk le long de la rivière
font bien cultivées , & que la ville eft
fournie de poifîon pris dans laTongoiis-
ka , ainfi que du bétail & du bled def
environs du fore Bratskoi.
^it Voyage
CHAPITRE XLVI.
Simovles, Mine, ChaJJe à fécureulL
Ecureuils volam» Autres chajjes , &c.
A première Simovie ou efpece de
cabaret qu'on trouve au-delà d'I-
limsk , eil fituée près d'une fource qui
forme un petit ruifTeau , lequel tombe
dans la Mouka. Le payfan qui l'ha-
bite, y demeure l'hiver & l'été. Il ne peut
y femer , parce que la religion fibérien-
ne défend de faire un champ d^un bois ;
fon habitation étant au milieu d'une
épaifTe forêt ^ il n'y recueille qu'un
peu de mauvais fourage , & en donne
pour raifon qu'il furvient fouvent en
été des gelées qui perdent les plantes.
On trouve près de la Kouta, deux
fontaines qui fourni (Tent du fel à tout
le territoire dllimsk \ elles ne font éloi-
gnées l'une de l'autre que d*une por-
tée de fudl ; l'inférieure a environ une
toife de diamètre , & une fi grande
quantité d'eau , qu'on l'a nommée le
f)erit lac , lautrè n'a qu'une toife de
argeur. On a obfervé que lorfque
les eaux abondent dans l'une des deux ,
l'autrç
ï N Sibérie. 515^
r'aurre diminue, ainfi l'on eil: certain
qu elles fe communiquent. Lorfque j'ai
vu le petit lac, il étoit gelé : l'eau
n'en étoit donc pas fort falee. Je vou-
lus en faire l'épreuve , ôc je trouvai
qu'une livre ne contenoit pas plus de
trois onces de fel. On prétend qu'au-
trefois cette eau en contenoit davanta-
ge , mais que la fource étant un peu
obftruée, en donne moins. Dans le
travail du fel , il fe précipite un f^ble
blanc , qui eft encore un peu falé , 5c
qu'on rejette comme inutile : on l'em-
ploie avec fucccs dans hs environs de
Sélenghinsk, comme un fondant pro-
pre a féparer le fer des gangues rebelles.
Les ialines font près des fontaines ôc
pourroient être perfeclionnées j elles onc
un grand avantage, en ce que tous
les environs font fertiles Ôc couverts
de bois : on y a établi un village qui
eft très peuplé.
Plus loin eft le fort d'Ouft-kout ,
qui étoit autrefois un lieu d'entrepoc
entre Ilimsk Se Iakoutsk. On yccnf-
rruiloit tous les bateaux de la Lena ,
& c'eft encore aujourd'hui le plus court
chemin en venant dlénifeisk ; mai^
depuis qu'Irkoursk eft érabli , la plu-
part des marchands y paffent pour ai-
Terni I, Q^ ^
5T4 Voyage
kr à Iakoutsk , parce qu'ils vont au-
paravant à Kiœkra. Au refte , le fort
d'O uft-kout efc fort peu co;i(idérable ;
c'eft une haie de quinze toifes en. quar-
ré qui environne une églife , 3c cette
haie fe nomme un fort.
11 y a une mine aux environs du
village d'Orlensk : nous y trouvâmes
une fonderie couverte d'écorce de bou-
leau , où nous vîmes deux fourneaux
d'efTai de deux efpeces de mines ; l'une
qui paffbit pour tenir argent y paroif-
foit être une mine blanche pétardée 5
ôc ne tenoit en effet qu'un peu de fer
excellent, mais comme on n'en tire que
deux onces par cent , on ne la fond
point j l'autre écoit une mine de cuivre
fort pauvre.
Au-delà du fort d'Ouft-kout , le
long de la Lena , on voit beaucoup
de petits villages qui n'ont fouvenc
qu'une feule maifon. Les montagnes
font près de la rive , &c dans les en-
droits où elles s'en écartent , les bois
font épais. Aucun payfan de Sibérie
n'oferoit labourer les terres qui ne
femblent pas y avoir été deftinées par
la nature : ils s'établiiTent donc feule-
ment dans les lieux où il y a peu ou
point de bois , de fouvent ces lieux ne
EN Sibérie. ^tç
fuffifent qu'à rentretien d'un payfan ôc
de fa famille. Leurs bois font pleins
d'écureuils de de trapes pour les pren-
dre y plufieurs payfans en ont cent. Ils
font cette chaue depuis le commence-
ment de mars jufqu'au milieu d'avril :
ceux qui s^ adonnent le plus , habi-
tent dans les bois , afin de vifiter^ ten-
dre leurs trapes ; les autres en ont quel-
ques-unes dans les environs de leur
village. Se vont Iqs vifiter cinq ou iîx
fois par jour. Ils y mettent pour appâc
un morceau de poiifon defTéché,
ôc jamais de viande ou de poifïbn frais.
Cette chafTe eft tellement avanrao-eufe
qu'il y a des journaliers qui fe louent
à un payfan pour un an , Ôc ne reçoi-
vent d'autre falaire que le tiers des
écureuils pris : lorfqu'on hs paye en
argent , ils gagnent depuis cent trente
jufqu'à cent foixante - dix livres. Les
négocians d'Irkoutsk s'empreflent d'a-
cheter ces peaux d'écureuil, & les
payent environ cent quatre-vingts livres
le cent , quoiqu'elles ne foyent pas de
l'efpece la plus eflimée. Les payfans
y mêlent quelquefois des peaux d'écu •
reuils volans , ôc fouvent les mar-
chands ne s'en apperçoivent point ,
parce qu'ils ne délient pas tous les
3I(^ V O Y A G s
paquets ; car alors la fraude feroit evi-*
dente : entre ces deux efpeces d'ani-
maux , il n'y a guère d'autre refTemblan-
ce que le nom & la manière d'aller
fur les arbres. Les écureuils volans ont
à peu près le corps du rat : ce qui
leur eft particulier , c'eft une forte
peau 5 large d'environ un pouce , placée
entre les pieds de devant ôc de der-
rière ; ils peuvent l'étendre ôc la fer-
rer 5 & par fon moyen voler un peu.
Leur queue n'eft point aufli longue
que celle de l'écureuil , de tire plus
fur le jaune que fur le noir. On prend
miffi dans ce canton à la trape Se au
lacet des perdrix 5 des coqs de bruyère,
des lièvres, des renards, dss chevreuils ,
des mufcs : ces deux dernières efpe-
ces fréquentent beaucoup en été les
endroits où il y a du fel. On met aux
trapes pour Tappat des lièvres, des feuil-
lages de tremble ou peuplier ; pour les
coqs de bruyère, d^s baies d'airelle, (i)
pour les renards, de la viande, pour
(i) f^accinium racemis terminalihiis nutan^
tihus, fûliis ohovaùs revotutis integerrimzs fuhi-
tus punéiatis, Linn. fp. pi. îo. p. ^^i.Vài^
jdaa follis Juhrotundis nençrenafis ^ h^iccis r^^
î N S I S E II I E. 517
les mufcs, du liken de renc & des
feuillages de fapin.
Les Tongoufes prennent autrement
les chevreuils & les mufcs ; ils font avec
quelques morceaux d'écorce de bou-
leau un appeau qui imite parfaitement
le cri que jettent en été ks petits de
ces animaux , pour appeller leur mère >
quands ils fefont égarés : le mufc ou
le chevreuil attiré par ce cri vient près
du chalfeur , 6c celui-ci le perce d une
flèche. Ils placent auiîi dans les vallées
ks plus étroites un arc qui fe débande
ôc lance une flèche , dès qu'on tou-
che à certains crins qui tirent auiii-tôt
une languette d'arrêt.
Nous vîmes dans Cufl-ilga que le
vice de l'ivrognerie ne domine pas
moins dans ks villages que dans les
villes. On apporte ici du fort d'Ilghinsk
la provifion d'eau-de-vie j depuis le
le moment où elk arrive , jufqu'à ce
qu'elle foit confommée , le cabaret du
viUage eft toujours rempli. Il en ell de
même , lorfque le cabaretier brafle de
la bière • quelques heures après qu'elle
eft faire , on commence à la boire.
Lorfque ks payfans battent leurs bleds,
ils régalent avec de la bière ceux qui
les aident , de leur en font boire au-
tant qu'ils peuvent. O iij
5ï8 Voyage ^
Le trente avril & le quatre mai
(i73<î) 5 la Lena & Tllga dégelèrent :
c'eft alors que la navigation de ces
deux rivières eft le plus facile , parce
que les pluies ôc les neiges fondues
augmentent le volume ôc la rapidité
des eaux : alors un grand nombre de
radeaux chargés de farine defcendenc
à Iakoutsk par la Lena. Les habitans
de ce canton font trop pareffeux pour
conftruire des bateaux , un radeau ne
leur coûte aucun frais & prefque au-
cune peine ^ ils font au milieu de grands
bois dont ils peuvent difpofer. La fa-
rine qu'ils tranfportent n'ell point en
facs : on la met dans une hutte de
planches qui eft au milieu du radeau,
11 arrive quelquefois que les habitans
de Iakoutsk n'ont pas befoin de toute
la farine qui leur eft portée ; alors le
gouvernement acheté le refte. Ils trou-
vent donc en ce commerce un gain
afturé , & comme celui qu'ils font en
peaux d'écureuil eft afles confidérable ,
ils ont peu de chofe à defîrer. Leurs
femmes font vêtues de foie, & ils
peuvent s'enivrer toute l'année de bière
ôc d'eau-de-vie. Ils amarrent leurs ra-
deaux avec une efpece de cable plus
gros que le bras^, fait de branchages
£ TT Sibérie. 315^
entrelacés , ôc l'on n'a point d'exem-
ple qa' un de ces cables fe foit rom-
On a temé inutilement d'exploiter
une mine de cuivre trouvée près da
village de Chamanor , de une autre mi^
ne prétendue d'argent qui eft aux en-
virons de Tchoudinor vers l'embou-
chure de rOrlenga. Un fous-direcleur
des mines me dit qu'en faifant tra-
vailler d celle dont je viens de parler ,
il avoir trouvé des pierres d'une for-
me particulière , mais fi fortement at-
tachées au rocher , qu'il n'avoir pu les
enlever. Je voulus les aller voir , dans
l'efpérance que ce pouvoient ctre des
pierres figurées , mais ce n'ctoient que
des pétoncles blanches au-dehors, fé-
lénitiques au dedans , un peu plus gref-
fes qu'une noifette, répandues dans une
pierre calcaire extrêmement dure. Les
pierres figurées font très rares en Sibé-
rie. Wits a dit , il eft vrai , qu'on
trou voit des gloiropetres aux environs
de la Toure 3c de la Tafta , mais je
n'y en ai pas entendu piirler. J'ai vu
feulement une groife corne d'Ammoa
qui appartenoit au colonel cofaquede
lénifeisk : il me dit qu'un de fes Co-
faques l'avoir trouvée fur une montar^ne
Oiv
'^lo Voyage
aux environs de l'Icnifei , & luiavoit
aiïiiré qu'elle avoit la vertu de faciliter
laccouchement ; il falloit boire de l'eau-
de-vie dans laquelle cette coquille avoic
trempé une couple d'heures. Elle avoic
feulement quelques fpires , dont l'ex-
térieur étoit fort gros &c applati fur
le dos 5 plufieurs endroits étoient cou-
leur d'or de elle étoit changée en un
fable tenant or.
Nous artendîmes quelque temps à
Ouft-kout les voituriers nécelTaires pouï
continuer notre voyage : on charge
ordinairement les prilîilnies ou exilés,
de CQS corvées & de plufieurs autres
travaux , tels que ceux des mines ôc
forrihcations. Près des fontaines falées
voiilnes de cet endroit, le kali croît
abondamment. Le fel qu'on retire de
ces fontaines, eft porté fur des radeaux
au fort Tchetchiriskoï , &c appartient
au gouvernement : le payfan qui en a
affermé le tranfport, a foin de ne le
couvrir dans ce trajet que d'écorce de
bouleau , afin que la pluie l'humedte dc
en augmente le poids.
Depuis Ouft-ilga jufqu'à l'hôtellerie
polovinnoïe , nous vîmes pluiieurs par-
ties de la forêt qui brûloient : les ha-
bitans de la Lena y mettent le feu^
tN Sibérie. 32Ï
pour avoir plus d'endroits dont ils puif-
fent faire des prairies. Aux environs de
cette rivière il y a peu d-^ cerreins qui
ne foient pas couverts d'arbres , très-
peu qui foient propres à laculture^il
taut donc en chercher , en découvrir
en brûlant les bois , de femcr des her-
bages pour nourrir le bétail dont le nom-
bre augmente. Le terroir eft fi ingrat
que les payfaiis font obligés de le fu-
mer , ce qui eft en Sibérie une chofe
extraordinaire «Se contraire à la nature
du climat.
Il y avoit autrefois une foire au fort
Kirenskoï. Les habitans des environs
qui étoient chaffeurs, ôc quelquefois les
Tongoufes, s'y raiTemblûient tous les
ans pour commercer fur-tout en zibe-
lines Elles y étoient alors en fi grande
c[uantité , que l'im.pot mis fur cette
marchandife rendoit une femme con-
fîdérable, & fi l'on juge des Kiren^
Icains de ce temps par ceux d'aujour-
d'hui 5 on ne doutera point qu'ils n'aient
vendu autant de zibelines en fraude ,
qu'en payant l'impôt. Dans les premiers
temps il n'y avoit guères que les Ton-
goufes qui s'adonnaffent à cette chafTe ,
mais ils le faifoient modérément & ne
diminuoient pas le nombre di^s zibelines:
Oy
3^2 2 V O Y A G E
les RufTes ayant vu combien ce cam'-
merce étoic avantageux les ont pour
ainii dire exterminées , foir aux en-
virons de la Lena, foit dans les di-
ftrids dllimsk , dlrkoutsk , de Sélen-
ghinsk & de Nertschinsk. Les Ton-
goufes de tous ces cantons ne payent
plus le tribut qu'en argent ou en peaux
d'écureuil , d'ours , de rené ôc de lou-
tre ; ils donnoient autrefois des peaux
de zibeline , ôc fe font plaint très fou-
vent qu'on détruifoit dans leur pays
cette efpece d'animal. Le gouvernement
en a défendu la chaffe aux RulTes ,
mais ce remède a eu peu d'effet : on
prend toujours des zibelines , &c plus on
craint le châtiment , plus on fe cache.
On furprend quelquefois des contre-
venans, mais les feuls commandans y
gagnent.
La chafle des zibelines fe fait ordi-
nairement par une fociété de dix ou
douze hommes qui partagent entr'eux
celles qu'ils prennent. Avant de partir,
ils font vœu de donner à l'églife une
certaine part de leur prife. Un d'eux
eft choifi pour pérodovchik ou dief de
la fociété ; tous les autres doivent le
refpeéter & ne s'écarter en aucun point
de fes ordres ; il a droit de repriman*
EN Sibérie. 5 2 5
derou de batonner , & l'on nomme
inftruction ces deux châtimens. Outre
rinftruction , le délinquant eft privé
de toutes les zibelines qu'il a prifes ;
il ne mange point avec les autres ,
fait tout ce qu'ils lui commandent,
chauffe de nettoie le poele.coupe le bci.^ ,
& remplit toutes les charges du mé-
nage, jufqu'â ce qu'il ait obtenu fa
grâce y qu'il demande à fes compa-
gnons 5 à tous les repas. Dès qu'une
zibeline eft prife , on la mec à part
fans l'examiner • fi quelqu'un en diloit
du bien ou du mal , fut-il à Mofcou,
k chaffe feroit manquée. On s'étonne ,
difoit un vieux chalfeur, quo- i'efpece
foit devenue rare, eh ! c'eft qu'on a en-
v^oyéà Mofcou des zibelines vivantes.
Dès qu'elles y font arrivées , chacun s'eil
extaiié , chacun s'eft approché pour les
voir 5 les examiner comme un animal
des plus rares , les zibelines n'aiment
point cela. 11 y a encore , difoit-il ,
une autre raifonde la diminution de
i'efpece : le monde efh bien plus iP-é-
ehant qu'autrefois j il arrive fou vent
qu'un chaffeur ne donne pas au péré-
dovchik une zibeline qu'il a prife , mais
îa garde pour lui feul ] les zibelines
n'aiment point cela.
Ovî
324 Voyage
Les environs du fort Kirenskoï font
très fertiles , quoique la hauteur du
pôle Y foit de cinquante-fepr degrés
quarante - fept minutes : les plantes y
ont une force & une grandeur extraor-
dinaires. Les efturgeons que l'on y
prend font les plus renommés de la
Sibérie pour la délicateile & la hneife
de goût. Dans ce canton les hommes
oc même les animaux font fujets aux
goitres , & ces tumeurs y deviennent
très confidérables; cependant on n'y voit
point de montagnes j les troupeaux font
toujours en plaine , les femmes n'y
font occupées que ^qs foins de leur
ménage , ainfi i'adtion de monter ne
peut pas être ici la caufe de cette in-
commodité. Un homme goitreux me
raconta qu'ayant paiîé une année dans
les environs delà rivière d'Anga , fon
goitre qui étoit alors à fon plus haut
point de perfedrion , diminua con/idé-
rablement , mais revint à fa premiers
grolTeur quelque temps api es fon re-
tour dans le canton de la Kirenga.
On y croit généralement que le goîtrs
fe tranfmet du père aux enfans, &
l'on y voit fouvent en effet dts en-
fans affliges de ce mal j cependant Fo-
pinicn contraire eft foutenue par quel-
EN S I B E R I ï. 32 s*
ijues-uns , (Se fur tout les garçons goi-
treux.
Au-delà du fort Tchetchinskoï , on
trouve peu de villages <5c de vivres :
cet inconvénient engagea plufieurs de
nos Slouchivies ôc lilnies ou exilés à
déferrer dès la Kirenga. Il eu ordon-
né de pendre les déferteurs de cette
efpece, 3c nous vînies fur la Lena
pluiieurs potences , qu'on avoir élevées
pour eux , mais elles n'avoient pas en-
core fervi. Lorfqu après quelque temf^
ces déferteurs vont trouver le Prika^
chetchik avec un préfent en main , ils
font toujours renvoyés abfous. Il faire
donc, pour les conferver, les veiller de
près, èc pour les contenir dans leur
devoir , employer la plus grande févé-
rité : ni Thonnêteté , ni la douceur ,
ni la bonté n'ont fur eux aucun poi5-
voir. On trouva dans le fac d'un de
nos fuyards un petit fachet plein de
terre, & j'appris que les Sibériens qui
paOTent de leur pays dans un autre, y
emportent un peu de la terre de leur
patrie ^ ils en mettent dans leur verre,
lorfqu'ils veulent boire , de s'imac^inent
que cette precaurion les prelerve ce
toute maladie , m.ais f.:r-tout d'un ex-
trême defir de revenir dans leur pays.
|1^ V OY Â G t
Ce préjugé n'appartient point exclufive^
ment aux Sibériens ; il y a long-temps-
qu'il règne en RuflTie.
Près ritchora eft une montagne de'
laquelle il fort des eaux falées. Cette
rivière eft très finueufe y une épailTe
foret de pins , fapins , melefes , cèdres
èc peupliers couvre fes deux rives. La
principale fontaine eft environ à une
toife de la rivière : elle ne contient que
trois dragmes de fel par livre d'eau-
On Ta entouré^ , & on en a tiré un
€anal qui fe rend d la faline. Quoi-
qu'il* y ait peu de fel dans ces fources,
elles donnent à l'Itchora un goût falé
que cette rivière conferve jufqu'à fon
embouchure. Ceux qui demeurent à la
faline , ont de l'eau douce à demi-
lieue ; cependant ils ne boivent que de
i'eau faléé , Se n'en font point incom-
modés.
Ivanoucfikova eft le dernier village
du diftrid de Tchétchouich :^ & par»
conféquent du gouvernement d'ilimsk»
Ici les environs de la Lena commen-
cent à prendre un afped fauvage j ort
n'y voit que montagnes efcarpées ce cou-
vertes de bois. A trois lieues au delà ,
nous vîmes fur la rive droite , un ro-
cher très élevé , fur la gauche une
EN Sibérie. 327
grande plaine j l'un Se l'autre étoient
couverts d'arbres renverfés , couchés du
midi au nord ôc formant une ligne-
droite. Quelques payfans qui vont à
la chalTe des écureuils , l'ont fuivie pen-
dant un jour entier , fans en trouver la^
fin. On dit que tout ce canton a été
couvert d'une épaiiTe foret , mais qu'en,
1-733 ^^ dix-neuf juillet, une tempera
épouvantable la renverfa.
CHAPITRE X L V 1 1.
Tongcufes. Leurs ftrmens. Fontaines
falécs. Carrières de talc,
PE u loin du village de Chalaghine y
ou Koureskaïe , nous vîmes au bord
de la Lena plufieurs Tongcufes , les
uns dans leurs canots , & les autres
fur des renés. Nous envoyâmes vers
eux 5 pour les prier de venir à nous ,
mais ils s'enfuirent dans la forer. Nous
en apperçûmes bientôt une féconde trou-
pe fur la rive gauche de la rivière : il
y en avoir environ quarante , tant hom-
mes que femmes de enfans. Ils avoient
tous fur le dos un petit pot de terre
rempli de branchages qui brùloien^.
^:^iî Voyage
ôc dont la fumé-e écarte les mou-
ches. Ils prirent aufli la fuite lorf-
que nous voulûmes aller à eux , èc de
toute la troupe il ne refta qu'un chien,
vingt renés & quatre femmes. Un cou-
ple de Tongoufes fe montra fur la hau-
teur , mais avec les arcs tendus ôc les
couteaux rires : dès que l'on alla vers
eux 5 ils fe retirèrent plus haut dans la
montagne, difant qu'ils n'avoient rien
à nous donner , & qu'ils auroient hon-
te de nous aborder fans nous faire des
]>réfens. Nous leur fîmes répondre que
notre deflein n'étoit pas de recevoir
d'eux 5 m.ais de leur donner ; cette pro-
meffe ne les tenta pas : ils nous prirent
fans doute pour des iîouchivies , qui
pillent ces malheureux dès que l'occa-
fion s'en préfente. Les femmes éroient
noires ôc malpropres , m^ais affés hon-
nêtes : elles auroient voulu nous parler ,
mais elles ne favoient point adés leruife,
ôc nos flouchivies qui entendoient le
tongoufe , pourfuivoient les hommes.
Leurs habits étoient de cuir ôc coniif-
toient en un corfet , dont le bas étoit
orné d'anneaux de fer & d'étain atta-
chés à des cordons , des bas qui leur
couvroient la jambe Ôc la cuilTe, ôc
une efpece de calotte qui n'atteignoi;
EN S I B E R I ï. 515?
guères qu'au genou & couvroit à peine
les reins. Les jeunes femmes portent ces
culottes un peu plus longues furtour par
en haut j les vieilles en qui l'habitude a
détrnitla pudeur _, les portent fort cour-
tes. Elles fument ainii que les hommes ,
ôc font ufage de tabac chinois : chacu-
ne de celles-ci avoir à fa culotte un
petir fac de cuir dans lequel éroient le
tabac, le briquet Se la pipe. Une
d'elles étoit accouchée la nuit précé-
dente ; on avoir mis l'enfant dans une
écorce de bouleau , placée dans un petit
berceau de mêm.e matière. Nous in-
vitâmes ces femmes à venir fur notre
bateau , & nous ne pûmes les y enga-
ger qu'en leur promettant du tabac,
de la hirine & du pain. Le contente-
ment qu'elles éprouvèrent en recevant
ces petits préfens, nous caufa le plus
grand plaifir. On leur enveloppa le
tabac dans du papier ^ quant au pain
& à la farine , elles oterenr leurs b.is 5c
y mirent l'un & l'autre. Nous les ren-
voyâmes enfuite Se leur recommandâ-
mes de dire à leurs maris que nou5
avions de pareils préfens a leur faire ;
nous attendîmes quelque temps , mais
il n'en vint aucun. Les bords de la Nij-
naia Tongouska font le pays natal da
550 V O V A G £
de ces Tongoufes. Depuis le comnietî-
cernent de l'hiver jufqu'au prinrempsils
vont à la chafTe des zibelines le long d'u-
ne des rivières qui tombent dans la Lena*
celles dont ils ont fait choix, ils la defcen-
dent jufqu'â fon embouchure , pour re-
monter enfuite la Lena , de y chafTer
aux élans durant tout l'été. Ils font
cette chaife de deux manières , l'une
en contraignant la bête d'entrer dans
les rivières 6z l'y pourfuivant avec des
canots qui vont plus vite qu'elle ne
peut nager , l'autre en les chafTant avec
6es chiens , lorfqu'il y a beaucoup de
neige ; alors ces animaux ne peuvent
pas courir vite. Lorfque l'automne re-
vient, les Toneoufes retournent à la
Tongouska , où ils demeurent jufqu'aii
temps dechaiïer aux zibelines. Ce qu'If-
brand Ides a écrit des fermens de ce
peuple eft inconnu parmi eux. Le
plus ordinaire efl: exprimé par le mot
olimni , qui fignifie prendre Dieu à té-
moin 5 mais il y a des Tongoufes qui
ne s'y fient pas , de c'eft peut - être le
fouvenir de leurs vains fermens qui
leur fait croire que celui-ci n'eft jamais
certain. 11 y en a un autre qu'ils regar-
dent comme plus facré : on fait un
feu , on égorge un chien , ôc on en re-
EN Sibérie. 551
euelUe le fang : le corps eft mis fur le
bois dont le feu eft conftruit , mais à
l'endroit où il ne brûle pas : cependant
l'accufé palTe par-defTus le feu , ôc boit
une couple de gorgées du fang de la
victime; le refte eft jette dans le feu,
3c le chien placé fur un échafaud dref-
fé en plein air auprès de la hutte. Alors
l'accufé dit , ce de même que le fang
j> du chien briile dans ce feu , je fou-
5j haite que celui que j'ai bu, brùle
jî dans mon corps , Ôc de même que
» le chien mis fur l'échafaud fera con-
3> fumé 5 je veux être confumé en
j> même temps , fi je fuis coupable. »
Il y a parmi les Tongoufes quelque
différence dans la manière de tuer le
chien , ôc au lieu de le placer fur un
échafaud, quelques-uns le brûlent.
Nous pafTâmes peu après devant un
petit ruifteau qui coule avec un grand
bruit entre des rochers &c des pierres ,
ëc fe précipite dans la Lena par la ri-
ve droite ; on le nomme Solianka :
l'eau en eft très falée , &c fans odeur ,
mais le terrein qu'il arrofe a l'odeur
fœtide des œufs pourris. Le fel qu'on en
retire eft blanc , piquant , & paroît con-
tenir beaucoup d'acide; c'eft la feule
chofe en quoi il diffère du fel ordinal-
'^5^ V O Y A G »
re , de même que celui de l'Itchofa»
A rroiî lieues au-deiTous du ruiffeau
d'O utesnaïa , il fort d'une montagne
efcarpée qui qH fur la gauche a peu de
dill:ance5de la rivière , quatre fontaines
falées qui fe jettent dansia Lena. Les
environs ont l'odeur d'une eau crou-
piffante, mais l'eau elle-même n'en a
aucune , Ôc contient en petite quan-
tité un fel pareil à celui de l'itchora &
du Solianka.
Le village de Vitimsk eft un des
plus anciens établilTemens rufTes faits
lur la Lena. Il y a quarante ans qu'il
étoit célèbre par une mine de très beau
talc, mais aujourd'hui elle eft épuifée.
Cette année (1736") quelques payfans
ont fait de nouvelles recherches , & les
uns las de travailler inutilement fe font
retirés, mais les autres ayant eu plus
de conftance ont trouvé un très beau
filon. Il y a deux mines très riches
dans les environs de la Vitim , ôc des
ruiffeaux qui s'y jettent. Cette riviert
eft bordée par de hautes montagnes ;
un Promichlénie qui n'alloit point à
petits pas , marcha depuis le matin juf-
qu'au foir pour atteindre le fommet de
celle qui eft auprès du ruifteau nommé
Pétrova. Nous vîmes ici nos bateliera
EN Sibérie. 535'
prendre du poifion à la fourche ;
c'cil une fourche de fer , attachée a
une perche ciont l'extrémité a aulîî
trois pointes : ils y mettent leur appât,
6c lorfque le pciiTon vient , ils le frap-
pent avec la fourche. Il y en a de gran-
des &z de petites pour les différentes es-
pèces de poiifon , de même que des
perches longues ou courtes félon la pro-
fondeur des rivières , ôc le plus fou-
vent cette pèche fe fait de nuit. On
prétend que le poifion vient alors près
du rivage , on y va dans un canot ^
tenant en main lafourche de fer : on eft
éclairé par du bois qui brûle fur un gril
mis au-devant du canot, &: au défaut
du gril , par une écorce de bouleau en-
flammée 5 qui répand dans l'eau affés de
lumière, pour qu'on y voie diflinde-
ment le poifTon qu'on veut frapper. Cet-
te manière de pêcher efl furtout avan-
tageufe dans les petites rivières pleines
de cailloux , qui font ordinairement
fi claires qu'on en voit le fond. Les Pro-
ehlénies en font ufage , ainfi que les
voyageurs qui defcendent la Lena ; m^ais
comme on prend au filer plus de poif-
fon qu'a la fourche , celle-ci n'eft em-
ployée que par ceux des habirans du
pays 5 qui ne peuvent pas avsir des fr*.
^34 Voyage
lets 5 ou qui ne veulent pas en portef
<ians leurs voyages. Cette efpece 3e pê-
che n'eft point particulière aux envi-
rons de la Lena ; elle eft connue
au-delà du lac Baikal ôc même en
RufTie.
Avant d'arriver au Kolotovka , nous
vîmes du côté de ce ruiiTeau un grand
emplacement d'où il fortoit beaucoup de
fumée ; notre guide nous dit que ce-
soient des Slioudniki, ou des payfans
qui cherchent le iliouda , c'eft-â-dire
le talc. ( 1 ) Les montagnes étant couver-
tes de moulTes & d'arbres , on ne peut
l'y appercevoir que lorfqu*on a brûlé
cette mou (Te de les racines : alors on
voit briller le talc au foleil , & on en
a beaucoup trouvé de cette manière.
En approchant du ruilTeau nous vîmes
un grand bateau couvert , amarré au ri-
vage 5 les promichlénies, leur hutte
& deux chiens. Ce fut pour nous un
bonheur d'y être arrivés un jour de fê-
te y on ne les y trouve point les au-
tres jours ; le pays étant défert , per-
fonne ne peut enfeigner où ils font ,
&: il y a peu de mines de talc y qui
(i) GUcies Maria,
EN Sibérie. 555
durent alfés long-temps pour que le
chemin en foit frayé. Nous vîmes hors
de la hutte un four de pierres féches
dans lequel les Promichlénies cuifenc
leur pain. Quelque longs que foienc
leurs voyages , ils ne portent jamais de
pain dur j ils en cuifent de temps en
temps , & fe procurent ainii , outre
l'avantage d'en avoir de frais , celui de
faire du quouas. Le chef de ces promi-
chlénies nous conduifit aux mines voi«
fines j on y voyoit une efpece de fouille
faite dans un rocher élevé environ
de cinq toifes au-deiTus du ruiffeau. Il
y avoir trois femaines que ce travail
éroit commencé , de les ouvriers ne dé-
tâchoient la mine qu'avec le m.arteau &
le feu ; ils ne favoient ce que c'étoic
que la pétarder. La gangue ell partie
quarts jaunâtre Se partie^'flux grisj le
talc y eft répandu fans ordre : il ne s'y
montre point en forme de veines , mais
on en trouve ça & là des feuilles épaif-
fes de trois ou quatre pouces , qui ont
en quarré depuis un pied jufqu'à deux
pieds &c demi; quelques-unes font
pures , d'autres parfemées de veines. Il
efl rare que l'on fouille a plus d'une
toife, peut-être parce que l'air contribue
à la formation du talc , ou bien que la
33<^ Voyage
gangue devient fî dure à une plus grau-»
de profondeur , que les mineurs ne peu-
vent plus la détacher avec le peu d'ou-
tils dont ils font munis. Dès 1 année
1^80 on avoit fait des rcchw-rches au
fujet de ces mines , &: il p^roît qu'on
s^ adonnoit alors avec rlus d'ardeur
qu'on ne le fait aujour i'hui. On lit
dans les archives de Iakoursk que plu-
fieurs cofaques en avoient trouvé vers
les rivières d'Aldan,de Tchouia^deTcha-
ra, les ruiifeaux de KofTova;, de Longov-
ka 5 de Slioudinka , entre ceux de No>
chère &c de Bédikta qui fe jettent dans
la léïou 5 &c. Cette rivière , qui va
de l'occident à l'orient , tombe dans la
Tchara , & celle-ci , qui coule du fud-
oueft au nord-eft , fè jette dans l'Olek^
ma.
Le talc le plus eftimé efl celui qui efl
clair comme de l'eau pure *, on le prife
beaucoup plus que leverdâtre , & parmi
le premier on recherche le plus grand
Les feuilles qui ont deux pieds de de-
mi en quarré font extrêmement rares;
celles d'un pied & demi à deux pieds
font déjà d'un grand prix ; on les paye
quelquefois jufqu'à treize francs la li*
vre. L'efpece la plus commune eft le
tchetvernaïa , c'eft-à-dire celle qui eà
EN Sibérie. 33/
d'un demi pied qaarré j on le vend en-
viron rrenre-rrois fous la livre : tout ce
qui ell au-deirous fe nomme chi toucha ,
paixe qu'on eft obligé de le coudre pour
en faire ufage , & fe vend environ fepc
fous la livre. Lorfqu'on veut employer^
le talc,on le fend avec un couteau min-
ce a deux tranchans j après l'y avoir en-
foncé 5 il fuffit de lagiter un peu pour
réparer ks couches : on lui laifTe Té-
paifTeur néceffaire pour qu'il ait quel-
que folidité. Dans toute la Sibérie , dc
même dans les villages ôc pérîtes vil-
les de Pvuflie, on en fait des vitres & des
verres de lanterne , mais on l'emploie
fur-tout aux fenêtres 6.qs vailfeaLîX parce
qu'ayant Téclat du verre , il n'en a pas
îa fragilité ; l'ébranlement à^s canons
de grand calibre n'y caufe aucun dom-
mage. La poudlere , la grailTe , la fu-
mée lui otent fa tranfparence , & l'on
ne peut les en détacher que difficile^
ment.
Tome 7*
338 V O Y A G H
CHAPITRE XLVIII.
Rivière de Vitime, Moijfon. Tradition
hiftorique des Iakoutes, Fontaims
falées, Alontagne de feU
PL u s on remonte la Virime , plus
on voit s'élever les montagnes qui
bordent fes rives : la plupart font cou-
vertes de forets cpailîes. Sa fource eft
fort éloignée ; c'eil la même que celle
de la iiar^ouiine : vers le milieu de
fon cours elle a une grande chute qui
n'eft pas navigable.
Nous arrivâmes le dixième août
(i73<>) au village de Vitimsk : c'é-
toit le temps de la moillbn \ les foins
étoient ferrés , la plupart à^s bleds , cou-^
pés , 6c l'on efpéroit que ceux qui ne
i'étoient point , feroient murs dans une
femaine : cependant la latitude de ce
village eft de cinquante - neuf degrés
vingt-huit minutes , & Ton nous dis
que dans les bonnes années le temps de
la moiflon n'étoit jamais plus tardif.
On avoit eu cet été quelques nuits froi-
des §c des jours très chauds.
EN Sibérie. • , ^
NédoUnciov eft le nom d'un hanie'au
^ d'un vieillard qui i'habire : i! eft
âgé de cent huit ans , fe porte très bien
& n'a aucune infirmité.
Au-delà de Vitimsk ks environs de
a Lena ont un afped: moins fauvaae •
les bois font moins épais , ks moma-
gnes moins hautes & dans quelques
endroits fort éloignées de la nv^ , les
bords font peu élevés & deviennent fa-
blonneux. Nous trouvâmes ici deux Si-
bériens qui réunilToient en leur per-
sonne la dignité de prince ôc de cha-
mane.
Plus loin font les m.onrsGoufelnie, ou
Ogiiong^raïa en langue lakoute : ce font
deux montagnes trian^^ulaires li-uées
l'une prèsdei'aurre&far lebori delà
Lenzj leur bafe eft environ de d-nv'-
lieue. Elles font de différentes couchas
de marne rouge & ved-bleu.ure , dif-
pofées airernativement &: pre que hori-
zontales, cependant un peu inci nées
de part Ôc d'autre le long de la riviè-
re. Elles font traverfées par des raies
verres qui ne font autre chofe eue la
marne verd-bleukre qui érant plus mclle
que la rouge a été délayée Sc entraînée
pr les eaux de plu'e. Ces montagnes
lont fore célèbres dans i'hiftoire ancien-
34^ Voyage
ne des Iakoutes. Selon leur tradirîoit
ils habitoient autrefois les contrées fu^
périeures de la Lena, mais ils furent tel-
lement preifés par leurs voihns lesBou^
jretes 5 que la plupart abandonnant leur
pays dekendirent la Lena , avec trou^
peaux 3 femmes & enfans. Ceux qui
refterenr, ayant voulu repoufTer leurs en-
nemis , furent fi vivement attaqués
qu'abandonnant tous leurs biens & pre-
nant les premiers foliveaux qu'ils ren-
contrèrent , ils fe jetterent dans la Le-
na 5 &c defcendirent cette rivière juf-
qu'au pays où leurs compatriotes s'é-
toient établis. Quoiqu'ils furent réduits
alors à la plus grande mifere , la plu-
part 5 foit par leur travail , foit par
cies mariages avantageux , devinrent
auili riches que les autres : 0ç oomme
les Iakoutes ont l'humeur guerrière ,
les plus opulens opprimèrent les pau-
vres , les dépouillèrent du peu qu'ils
avoient & les firent efclaves. Lorfqu'il
n'y eut plus parmi eux d hommes foi-
bles qu'il pulfent piller , ils attaquè-
rent leurs voifins les Tongoufes pator
iniens dont les richeiTes tentoient leur
avidité , les chafiTerent du canton où
Iakou3tk eli aujourd'hui , & qui palfe
pour avoir é:é la patrie des preniiers
îN Sibérie. 541
lakoutes • dans cetre guerre un gros
parti de Tongoufes fur défait auprès
des monts Goufelnies. Depuis ce temps
les Tongoufes patomiens & les lakou-
tes de la Léiia fe font une guerre con-
tinuelle : ceux-ci prétendent que le ter-^
ritoire de Paroma leur appartient com-
me aux Tongoufes , dz qu'ils ont droit
d'y chafler , mais il arrive fouvent que
ces derniers les en cliaflent. Ils font
beaucoup plus habiles à tirer de l'arc _,
de forte qu'un Tongoufe fait fuir dix
Iakoutes.
^ Sur la rive droite du ruifTeau de Kap-
tindei qui fe jette dans le Viloui^ily
a plufieurs fontaines falées qui fortenc
de terre environ à cent trente toifes
du rmifeau , dans un endroit bas, ion.5
de cent vingt toifes & large de trente 1
elles contiennent une grande quantité
de fel blanc comme la neige, diffous
dans l'eau, de forte qu'on la croiroit mê-
lée avec du fable très fin. Ce fel fe
dépofe autour & au - deifus des fon-
taines en morceaux qui femblent kto
des pierres très blanches formées du fa-
ble le plus fin. Les canaux de la four-
ce ne s'engorgeant pas, l'eau apporte
fans ceffe de nouveau fel , qui fe joi-
gnant â celui donc les fonraines font
Piij
542. Voyage
couvertes , s''éhvQ quelquefois jafqu a
quatre pieds au- deiTus de la fiirface de
l'eau 3 & le nombre de ces monceaux
peut faire connoître celui des fontaines.
A environ fept lieues vers l'orient fur la
même live du Kaptindei, Se alTés loin
de fon origine, on voit une montagne
de fel haute de trente toifes j longue
de cent vingt , lituée de l'orient à loc-
cident , compofée jufqu'aux deux tiers
de fa hauceur de gros cryilaux cubiques
très durs 5 rranfparens , joints enfemble,
dans lefquels on n'apperçoi: pas le moin-
dre mélange de terre ou d'autre ma-
tière. La partie fupérieure eft d'une
argile rouge qui contient un talc blanc
tranfparent , de la plus grande beauté.
Du côté dii ruiueau la montagne eiï
fort efcarpée , de l'autre elle tient a la
naiffance d'une chaîne de montagne
qui fe diriç^e au nord, & paroîtetre
riche en Cd j elh elt couverte d*une
argile rouge qui contient la même ef-
pece de talc , & il y croît du kali dans
la plupart des endroits où les eaux cou-
lent au printemps. Le fel de cette mon-
tagne eft le mcme que celui des
fontaines dont j'ai parlé , & je crois
que ni l'art ni la nature ne peuvent en
faire qui foit meilleur. Les liabitans des
EN Sibérie. 545
environs le nomment ie fel rouge ,
parce que celui qu'ils prennent au pied
de la montagne , &c qui s'eft déraché du
fommei , eit couvert d'argile rouge*
Ils n'en décachent eux-mêmes que très
peu du pied de la montagne , de difenc
qu'il corrompt la viande auquel on
le mêle , mais je fcupçonne qu ils tien-
nent ce langage , ann que le gouver-
nement ne leur défende pas de s'en
fervir. Quant à celui des fontaines
falées 5 on n'en fait ufage qu'en fecret ;
le fel d'Ouilkout eft le feul qu'on vende
publiquement fur toute la Lena. Ce-
pendant la chancellerie de Iakoutsk s'eft
fait apporter il y a deux ans de celui
de ces fontaines , Se cette année (173^)
un Iakoutain s'eft engagé à tranfpor-
ter ce fel à la cailTe impériale pour dix
copekes le poud ou quatre deniers la
livre. Dans ce même canton il y a un
lac au fond duquel il fe dépofe du
fel en cryftaux cubiques. 11 eft fur la
rive feptentrionale du ruilTeau de Ta-
bihinda ou Tabifîingda , peu loin de
fa fource de a trois jours de marche de
fon embouchure dans la rivière de Ton-
go. Cette rivière fe jette dans la Viloui
environ a trente- cinq lieues au-defTous
de Tabiffingda.
Pir
'2^4 V O Y A G ï
CHAPITRE XLIX.
Sacrifices & fkes îakouus. Tort Olec^
minskoï, Fayfans Rujfes. Froid,
LEs lakoutes admettent deux êtres
faprèmes , l'un tout bon , l'autre
tout méchant , dont chacun eft compo-
fé de plufieurs autres : il n'y a pas
un diable fcul , mais plufieurs , qui ont
des femmes & des enfans. Une de ces
familles de diables nuit aux troupeaux ,
l'autre aux hommes faits , une troifie-
me aux enf^s. Les unes habitent dans
les nues, les autres fous terre. U y a
de même des dieux de différente efpe-
ce : les uns prennent foin des trou-
peaux j les autres préfidenr à la chaffe,
quelques-uns veillent fur les hommes,
mais leur demeure eft dans Tair , ÔC
très éhvée. Plus un chamane ou aïou-
ne eft vieux , plus il fait de noms de
dieux ôc de diables : ces noms font
inconnus du Iakoute vulgaire, & mê-
me tous les aïounes ne connoiftent pas
les mêmes dieux Se les mêmes diables :
il y en a quelques-uns qui étant plus
IN S I B I R I E. 545
Familiers font connus plus générale-
ment , mais chaque aïoune en a beau-
coup qui ne font attachés qu'à lui feuL
Ces mots extraordinaires qu'ils pronon-
cent en faifant leurs contcrficns, &
dont ils évitent avec foin de faire con-
noître la fignification , font les noms
dQS efprits tant bons que méchans.
Lorfqu'un aïoune par exemple veut dé-
couvrir un voleur , il appelle tous les
diables chacun par leur nom. Ils ai-
ment beaucoup leurs commodités , (i
l'on en croit les aïounes ;, ôc ne vien-
nent pas toujours vers eux , m.ais ceux-
ci vont les trouver dans leurs demeures :
ceux qui habitent dans les nuages , ont
des poêles comme les RufiTes , ôc les
diables terreftres ont des huttes de la-
koutes. Prefque tous les Sibériens
croient que lorfqu'un homime eft ma-
lade , le diable lui a enlevé l'ame , ôc
que lorfqu elle n'eft pas rendue prom.p-
tement , le corps meurt. Mais , difent
les aïounes , quand le loup a dérobé une
brebis , il ne fe montre point au bercer;
il en eft de même d'un diable qui a pris
une ame : dans ce cas un chamane les
appelle tous inutilement. Alors il a re-
cours aux dieux qui protègent les hom-
mes 3 de leur demande le nom du diable
Pv
34^ Voyage
voleur : dès qu'il le fait , il va le trouver
ôc tâche de l'enaaser à rendre cette mai-
heureufe ame. Pour cet effet il prend
des queues d'animaux , des peaux d'iier-
mine , d'iltis y d'écureuil , de les atta-
che à un long fil. S'il préfume que le
voleur ne fe contentera pas de ces ba-
gatelles j 8c qu'il pourroit bien exiger
un cheval , il en figure un avec de
l'écorce de bouleau , le met devant la
hutte 5 prend les peaux attachées au fil
comme s'il vouloir les montrer au dia-
ble y faute 5 crie autour du malade y
ôc le preiïe fréquemment. S'il meurt ,
il faut que le diable fe contente de co:
qu'il a pris , mais s'il recouvre la fan-
té-, on immole le cheval promis.
Les Iakoutes font tous les ans des
vœux pour eux-mêmes : les objets de
ces vœux font de nombreux troupeaux ,
des chalfes heureufes > ou quelque au-
tre bonheur dont un Iakoute peut avoir
l'idée 3 ôcIqs aïounes engagent les dieux
à exaucer ces vœux. Chaque famille
rafiemble vers la fin de juin tout le lait
de cavalle dont les poulains peuvent
fe pafTer ; on le met en fermentation
comme celui qu'on veut difliller, on in-
vire le chamane , route la famille prend
£qs habits de fête, mais on pare fur-
EN Sibérie. 547
tout un enfant de douze à quinze ans
avec toute la pompe iakoute. Le cha-
mane vêtu de fes habits ordinaires de
non de fa robe de cuir dont il fe re-
vêt quand il veut appeller les diables ,
fe place au milieu de la hutte le vifage
vers l'orient , tenant de la main gau-
che un pot de lait de cavalle fermen-
té , de l'autre une cuillier de bois ;
toute la famille, tant hommes que
femmes &c enfans , eft aihfe autour de
la hutte 5 & l'enfant pompeufement pa-
ré eft 5 le genou droit en terre , devant
le chamane. Celui ci s'inclinant plulieurs
fois appelle tous les dieux l'un après
l'autre 5 & en prononçant chaque nom
prend une cuillerée de lait qu'il jette
en l'air 5 cela s'appelle repaître les
dieux 5 & c'eft par ce régal que l'on peut
fe concilier leur bienveillance : afin
qu'ils ioient fatisfaits , on leur jette du
lait par trois fois. Le chamane s'étant
encore incliné , & ayant, marmoré quel-
ques mots fort de la hutte , la famil-
le le fuit & s'aiîeoit autour de lui.
Alors il boit avec toute l'apparence
d'une grande dévotion quelques coups
du lait refté dans le pot , le préfente à
l'enfant qui le reçoit à aenoux en s'in-
clinant, boit aulîî deux fois dans cette
3
34^ Voyage
poftiire 5 & le préfente à genoux Se en-
s mclinant, à chacun des membres de la
famille , qui le reçoit affis. Lorfque tous
ont bu,lejeune homme préfente le pot de
nouveau & de la même manierejcn com-
mençant par le plus confîdérable de l'ai^
femblée, qui eft le chamane, & qui cette
fois boit aiîîs comme les autres. Tout le
lait préparé doit être bu , & cette li-
queur ayant quelque force , la fête fe
termine ordinairement par une ivrefle
générale.
La divination par Tinfpsclion de la-
main efl en ufage parmi les Iakoutes ,.
mais elle n'eft exercée que par les cha-
mânes qui^pafTent pour les plus habi-
les àc les plus considérables de la na-^
tion.
Près du fort Olecminskoi la Lena eft-
remplie d'îles, dont la plupart font ha-
bitées par deslakoatesjles autres font des.
pâturages. Ce fort eft fur la rive gau-
che de la rivière ; c'ei^ un des plus an-
ciens de Sibérie : il fut établi lorfqu oa
exigea des peuples de cette contrée qu'ils^
pnyalfent le tribut, &: on lui donna
le nom delà rivière d'Olecma, qui tom-
be à quatre lieues au - deflous , par la
live droite de la Lena. Vers l'an 1660
pla.ûeurs habitans. de ca canton palfer-
i
EN Sibérie. 54^
ïent dans la Daurie > pour y chercher
le long de l'Amoure de meilleures ferres.
Le gouvernement ruiïe ne jugeant pas
à propos de laKTer abandonner les en-
virons de la Lena _, fit en 1661 pla-
cer une garde à l'embouchure de i'O-
lecma , où ceux qui auroient voulu fe
retirer en Daurie, dévoient néceifai-
rement pafTer ; mais la ceiïion de ce
pays aux Chinois a fait ceffer cette dé-
îertion.
Le terrein qui eft entre Vitimsk de
Olecminsk pourroit nourrir un grand
nombre dhabitans. On y trouve plus
de terres labourables que dans les con-
trées fupérieures y tous les bleds y
croififent très bien. Les premiers pay-
fans qui font venus sy établir , ont un
peu cultivé \qs terres , mais l'amour
de la fainéantife &: de l'ivrognerie s'efh
emparé de leurs defcendans. Quelque
pauvre que foit un payfan , il travaille
peu 5 mais il tient à les gages un ou-
vrier de nation iakoure , paye pour.
lui le tribut , & lui donne fa fubfiftan-
ce qui n'eft pas beaucoup plus chère
que la nourriture d'un chien. Lorfqu'il
a recueilli fes grains , il en vend la
plus grande partie qu'on employé or-
dinairement à faire du brandevin >
350 Voyage
porte au cabaret l'argent qu'il en reti-
re , &c garde à peine pour lui le grain
néceffaire pour la confommation de l'hi-
ver : il ne craint point d'en manquer ;
le genre de vie cÏqs Iakoutes ne lui elt
pas tellement étranger qu'il ne puif-
le le prendre pour quelque temps. Au
printemps , il eft rare qu'il ait afTés
de grain pour enfemencer : il eft obli-
gé d'attendre celui qu'on apporte dQS
contrées fupérieures ; il ne faut donc
pas être étonné qu'il ne mûrilTe pas
parfaitement ici,où on le feme plus tard
que dan^les cantons plus méridionaux.
Durant l'hiver les payfans prennent des
écureuils de la manière accoutumée , &c
vont quelquefois à la chalTe du renard ;
mais celle des zibeUnes eft pour eux
beaucoup trop pénible. Ils confommenc
au cabaret tout le produit de leur chaiTe ^
un feul payfan y dépenfa , tandis que
l'étois en ce pays , trente - trois livres
dans un feul jour. Les Iakoutes qui font
riches fuivent l'exemple desRuftesj s'ils
ne s'enivrent pas , c^eft qu'ils n'ont pas
de brandevin : ils font adonnés à la fai-
néantife , que tous les peuples de Sibé-
rie 3 excepté les Tongoufes , regardent
comme le bonheur fuprême. Il eft
difficile d'y trouver unRulTe qui entende
tN Sibérie. 351
bien fa langue naturelle y mais ils pa.*
lenc tous facilement la langue iakoute.
Ils obfer vent rarement les jours de jeune.
Plufîéurs habitent fous des huttes parmi
les Iakoutes , ôc le genre de vie de ce
peuple leur eil devenu naturel. Ce cu'ils
défirent le pkis , ce font des bœufs, des
vaches & des chevaux; quelques -urs
ont des cochons ëc des poules , mais il
eft fort rare qu'ils aient des moutons.
Les concombres leur fontinconnus ; il y
en a peu qui fement des raves.des navets
des choux, des carottes, ce ils en prennent
peu de foin. Le lieu le plus abondant en
fouris dans les environs de la Lena eil:
le diilricl d'Olecminsk y on n'y trouve
pas un feul chat , de le peu de grains
qu'on y moiironne & qu'on veut gar-
der, eft plus utile aux fouris qu'aux hom-
mes. Quant aux rats , les laKouces , qui
Iqs prennent pour les manger , les ont
prefque entièrement détruits. Les Sloa-
chivies du fort Olecminsk , font fort
à leur aife, parce qu'ils prennent aux
Iakoutes tout ce qui leur convient.
Lorfqu'ils ramaffent le tribut , ils re-
nouvellent leurs provifîons , Se le pri-
kachetchik fe diftingue parmi eux
comme Taigk parmi les oifeaux de
proie.
^52. Voyage
Vers la fin daoût (ly^^? , ) le froid
commençoit à fe faire fentir ; on
voyoit rarement le foleil , Ôc les tem-
pêtes fe fuivoient de près. Au com-
mencement de feptembre les ar-
bres fe dépouillèrent , toutes les
herbes fe flétrirent, il tomba de la
neige de du verglas j le froid augmerf-
ta peu à peu julqu'au degré où il eft
ordinairement en Allemagne a la fin
de l'automne ; Teau geloit pendant la
nuit dans tous les vafes»
CHAPITRE L.
RuIJfeau falé. Montagnes en forme de
colonnes* Mine de fer , Ôcc.
AU-DESSOUS de Tembouchure de
rOlecma il y a un ruiffeau falé
nommé Soiianka dont la fource eft en-
viron à huit lieues fur la rive gauche^
Les eaux de ce ruiiTeau n'ont ni à la.
fource ni dans leur cours aucune odeur
particulière, 6c différent par-là de celle
At% ruifieaux falés qui tombent dans la-
Léna*
On trouve un peu plus loin fur le
E N s I B E R I E. ^ ^^5
tord de cette rivière un endroit célè-
bre 5 parce qu'on y voit des monta-
gnes qui ont la forme de colonnes :
il y en a de pareilles en d'autres en-
droits, m^ais celles-ci font les plus gran-
des. Elles font compofées de pluileurs
morceaux dont quelques-uns font ar-
rondis comme des fûts de colonnes ,
quelques autres équarris , d'autres ref-
femblans à des pans de m.ur , tous pres-
que perpendiculaires &z formant une
hauteur de dix à quinze toifes. Ces
montagnes c^ui occupent environ fept
ou huit lieues de long, &z perdent peu
à peu leur hauteur, piéfenrenc l'apparen-
ce des ruines d'une grande ville , »3c les
arbres qui croiiïent entr'elles , augmen-
tent la beauté du fpeccacle. Elles font
com.pofces de grais,demr-rbre rouge vei-
né , de pierres de plulïcvirs couleurs y
ôc dans les intervalles qui font entre
ces colonnes on trouve de bonne mi-
ne de fer : on en tire aufn dans une
montagne qui eft tout près du com-
mencement de la colonnade. Je n'en
avois point encore vu qui fut aulll fa-
cile à travailler que celle-ci. Toute la
pointe de la montagne eft d'une ri-
che mine de foie brifée en plufieurs
morceaux , qui font parmi une mine de
3 54 Voyagé
fer jaune - rerreufe, & quelquefois
rouge : on en trouve des morceaux qui
pefent de douze à feize cents livres ,
mais ils font extrêmement rares ^ les
plus comm.uns , font de trois à quatre
livres. Ainfi la mine eil naturellement
détachée , fans mélange de pierres , de
l'on peut la tirer avec la pelle feule ;
huit ou dix ouvriers en tirent dans un
feul jour depuis feize jufqu a vingt
mille livres. On la jette dans une caif-
fe de bois qui peut en contenir cette
quantité : loifqu'elle eft pleine , on la
couvre de bois 6c on y met le feu j
c'efl ainfi que fe fait le grillage. On
en remplit enfuite des facs de cuir que
des hommes portent fur leurs épaules
au bas de la montagne , ils peuvent faire
chaque jour huit à dix voyages. On ne
travaille à cette mine que durant l'été ;
dans les autres faifons la terre eft gelée :
le 8 feptembre ij^6 elle l'ctoit déjà
d'un pied.
Nous pafTames enfuite devant Tit-
ari ou Tile des Melefes , qui eft remplie
de Iakoutes , de nous trouvâmes un peu
plus bas le ruilTeau de Botama , près du-
quel on a fouillé la première mine de
fer pour l'ufage des voyageurs de Kamt-
chatka ; quoiqu'elle ibic plus près de
îN Sibérie. 55^
Iakoutsk , qu'elle tienne autant de mé-
tal que celle dont je viens de parler , ôc
qu'on pût la fondre fur les lieux même ,
on l'abandonna l'an pafTé, parce qu'il
n'y en avoit pas une quantité confidé-
ra'bie de qu'il falloir la tranfporter par
terre.
Depuis la colonnade on ne trouve plus
de montagne, excepté le rocher deChan-
galaïsk j le terrein eil fablonneux , les
bords de la Lena font couverts de cail-
loux gris , les bois deviennent moins
épais, les faulesaulîi communs que dans
les contrées fupérieures , triais on en
voit peu de la grands efpece. Les terres
labourables font fréquentes, de hs la-
koutes peuvent m.ettre leurs beftiaux en
pâture pendant tout l'hiver comme lefâi-
foient leurs pères , lorfqu'ils occupoienc
encore les cantons qui font au-deiTlis.
Les troupeaux s'y engraiffent peu , mais
y meurent rarement de faim , fur-touc
lorfque la neige eft peu abordante êc
peu durable : car , tant que la neige
couvre la terre , ils font obligés de
chercher leur nourriture où ils peuvent
la trouver; les Iakoutes font trop fai-
néans pour faire provilion de foin.
Le 19 feptembre ( 17^^ ) la- Lena
commençoic â charrier ; la cpantité des
55^ Voyage
glaeons augmentoi: journellement ; iU
s'amoncelèrent bientôt près des îles 3c
des bords , ne formèrent qu'une glace ,
ôc l'on vit prefque aulTi- tôt des traîneaux
fur la rivière. Peu de jours après , on en
pouvoir tirer par tout des morceaux de
glace épais de deux pieds 5c plus. Les
habitans du pays en font un ufage très
avantageux : leurs fenêtres ferment très
mal , &c les moyens ordinaires , tels que
le fumier & les peaux, ne peuvent
garantir du grand froid ni les cham-
bres ni les celliers. On prend donc des
morœaux de glace bien purs, de la
grandeur de la i^nètre , on les place par
dehors , on les arrofe d'un peu d'eau ,
de la fenêtre eft: faite. Ces glaces in-
terceptent beaucoup de lumière, & il ed
remarquable que lorfque le foleil brille,
les chambres font plus obfcures ; mais
le froid s'y fait peu fentir , les vapeurs
y pénètrent difficilement , &c la bierre
ôc le vin gelé rarement dans les celliers*
Il arrive quelquefois ici , de même
qu'a S. Péterbourg , qu'un froid fubit
rend les eaux épailTes comme une bouil-
lie , & les congelé prefqu'à l'inftant.
Les poêles font conftruits ici comme
dans la Ruffie : la plupart font de ter-
re , parce qu'on n'a pas toujours de*
EN Sibérie. -57
forges dans fon voifinage, & que les
poeies de fer font moins en ufage. Ceux
des riches font faits de terre à four-
neaux , les autres de fîmple brique.
Quelques-uns ont deux ou trois voûtes
lune fur l'autre , afin que le feu tour-
noyant plus long-temps a l'intérieur
caufe une chaleur plus durable. Les uns
ont l'ouverture en dedans de la cham-
bre , afin qu'on ne perde point de
chaleur; les autres l'ont en dehors,
pour éviter les vapeurs fulfureufes qui
fortentdu poele, lorfqu on l'ouvre avant
que le bois foit parfaitement confom-
me. Ces vapeurs de même que celles
du charbon qui n'eft pas encore em-
î>raré , caufent des maux de tête , des
tremblemens ôc foibleiTes de nerfs, des
naufées , des vomiffemens , des alfou-
piffemens , & Ôcent enfin la refpira-
tion &: la vie , mais elles n'ont pas
ces funeiles effets fur la plupart des
RufTes , peut-être parce qu'ils y font ac-
courûmes dès leur enfance.
La rivière de- Lena palTe à quelque
diflance de Iakoutsk, ôc les e3ux du
voifinage gèlent en hiver ; ainfi , lorf-
qu'on veut avoir de l'eau , il fau: l'en-
voyer chercher très loin. Les officiers
de h B^oiie qui firent ufage d'eau com-î
35^ Voyage
mune &c de glace fondue , s'apperçurent
que celle-ci communiquoit au thé un
goût 3c une couleur plus agréables : nous
répétâmes leur expérience , de le réful-
rat fut le même, il faut obferver de ne
pas fondre la glace fur un feu qui fu-
me; elle prend le goût de fumée plus
facilement que l'eau commune. On la
préfère aulîî pour faire du ponch , &
quelques-uns prétendent qu'elle cuic
mieux les alimens.
S
CHAPITRE LI.
Navigation des Eu[fes dans la mer
glaciale»
NO u s trouvâmes à Iakoutsk Va-
fili Rticherchev avec fept hom-
mes , refte de l'équipage de l'une des
Hottes qui partirent de cette ville eu
1735 5 pour defcendre la Lena jufqu'à
la mer glaciale , & aller par le nord-eft
à Kamtchatka. Cette flotte étoit com-
mandée par un danois nommé LalTe-
nius, officier habile & expérimenté, qui
s'étoit offert lui-même pour cette expé-
dition 5 6c l'avoit entreprife avec joie»
îN Sibérie. ^^^
Il eut toujours le vent contraire fur
la Lena , defcendit lentement , & fut
quelquefois obligé de s'arrêter trois ou
quarre jours. Enfin , le quatrième août ,
il^ arriva au goiphe que fait cette ri-
vière peu loin de fon emboucliure, &
le lendemain a l'embouchure même
auprès de Bikovskoï - mouis , ou du
promontoire de Bikovsk : il y ht , ainfi
que dans l'île du même nom , dreffer
une colonne de trente-fix pieds de
hauteur, afin de l'appercevoir de loin.
Deux jours après il mit à la voile, de
courut pareiVnord-efi: , mais les brumes
& les vent contraires qui furent tou-
jours fuivis de calmes , l'obligèrent à
jettcr ^l'ancre. Il s'éieva le onze un vent
favorable qui le porta vers l'eft par
nord & eft-fud-eft : en moins de deux
heures il apperçut des glaces â l'eft,
jetta l'ancre aulli- tôt &c fut en peu de
temps entouré de glaces. Elles difpa-
rurent dans une couple d'heures , ôc il
remit à la voile, mais une tempête
1 alfaillit , brifa le gros cable de la gran-
de voile , & le contraignit de mouil-
ler.
Le lendemain il leva l'ancre &: cou-
rut au nord-ouefi:, m^iis il fut environné
de tant de glaces , &: l'air fut fi obfcurci
5 (30 Voyage
par la neige qui tomboit, qu'il an-
cra de nouveau , & penfa dès le len-
demain à chercher une rivière où il
put pafTer l'hiver. La chaloupe fut en-
voyée pour fonder les plus voifines ,
êc revint fans en avoir trouvé qui fiic
propre à ce deifein : onréfolut donc tina-
nimement d'aller au ruiffeau Kara-ou-
lak ; on y parvint dans deux jours , ÔC
on remonta jufqu'â un quart de lieue
au-deiïus de fon embouchure. Cet en-
droit parut commode pour un bâti-
ment; on y avoit de huit à quinze
pieds d'eau. Plus haut ce ruilfeau eft
bas , & en automne il eft à fec ; il pa-
roît qu'il doit au travail des eaux de la
mer la profondeur [qu'il a vers fon em-
bouchure ; en effet les eaux qu'on y
trouve 5 ne différent point de celles de
la mer : les lakoutes le nomment Kara-
ourak ouïe ruifleau noir. La latitude de
ce lieu eft d'environ foixante & onze de-
grés.
Le premier foin de Laffenius fut de
pourvoir à fon cantonnement. Il trouva
cinq anciennes huttes de loukaghirï ou
lakoutes montagnards , qui auroient pu
contenir tout fon équipage , mais com-
me il y appercevoit déjà du méconten-
tement de des murmures , il fit conf-
truixe
E N s I B E R I E. 36-1
truire une caferne : on y employa le bois
jette par le Kara fur {qs rives : à cin-
quante lieues des bords de la mer gla-
ciale il ne croît aucun arbre , mais Iqs
rivages font couverts de bois de melefe
& de fapin flotté, ôc l'on en trouve des
monceaux dans quelques endroits. La
caferne étoit longue de foixante-feize
pieds , large de vingt & un & demi , de
liaute de feize 3 on en garnit les fentes
avec de la mouffe , & on la partagea
par des cloifons en quatre parties , dont
le commandant occupa l'une, donna
Tautre a l'aumonier, la troifieme au
fous-lieutenant , ôc la quatrième au refle
de l'équipage. Ces quatre chambres
etoient échauffées par trois poêles faits
comme ceux des villages rufles , c'eft-à-
dire à peu près comme des fours , mais
un peu plus grands & plus épais : on
met dans ces poêles beaucoup de bois
dont la flamme fort prefque toujours
dans la chambre : on y cuit le pain ôc
ks viandes, quelques uns ont une che-
minée , d'autres feulement un trou fait
dans le mur , qu'on peut ouvrir &
fermer par le moyen d'une couIifTe,
de manière que la famée forte , & que '
, ^°f^^^^e J^i^s la chambre autant
de chaleur qu'il eft pofliblc. Ces poêles
Tom€ L Q
5^1. V O Y A G E
furent conftruits avec une efpece d'ar-
gile nommée // en langue rulFe : on peut
la comparer à cette terre que la plu-
part des eaux dépofent. Elle forme la
première couche du terrein voilîn de
ia mer glaciale , &c n'eft épailfe que de
fept à huit pouces. Les loukaghiri di-^
fent que la mer couvroit aurretois cette
contrée j Vil eil peut-être un de fes
dépots.
Vers la fin du mois d'od:obre le
froid augmenta extraordinairement, &C
le fcorbut en même temps attaqua l'é-
quipage. Le cinq novembre , le foleil
qui jufqu'alors fembloit contenir la na-
ture dans l'ordre accoutumé , cefla de
paroître. A l'égard du plus grand nom-
bre , ce fut pour toujours , 3c pour
deux mois a l'égard des autres. On au-
roit dir que fa chaleur fufpendoit les
effets du mécontentement de l'équipa-
ge ; dès qu'il eut difparu , les mur-
mures éclatèrent , le lieutenant fut ac-
cufé de haute trahifon j le commande-
ment lui fut oté ôc donné au fous-pi-
lote Rtichetchev. Le malheureux Laffe-
nius fut prefque en même temps vive-
tîient attaqué par le fcorbut , èc mourut
Je dix-huit décembre.
Le dix-neuvieme janvier le foleil re^.
EN Sibérie. ;6^
parut : on efpéroit que fa chaleui réta-
bliroît peu à peu l'équipage , mais dans
ce même mois il mourut iept hommes ,
en février douze , en mars autant ,
en avril trois. Le fous-chirurgien Kré-
ner qui avoir refifté long - temps , de
pouvoit remédier aux maux de ceux
qui vivoient encore , m.ourut vers le
quinze mars.
Les accidens de ce fcorbut éroient des
douleurs que l'on reflenroit aux endroits
où l'on avoir eu des bleiïures ou des
abfcès , la lallitude accompagnée d'un
aîToupiiTement extraordinaire , l'enflure
dzs pieds fur lefquels il paroilToit ci
ôc là des taches bleues , un éternûmenc
violent , pendant lequel on reffenroit
dans les reins des douleurs aiguës , l'é-
branlement des dents , Thaleine puante ,
Tenflure du corps , accompagnée d'une
foif inextinguible , une toux feche , une
forte conftipation , dont l'effet fubfiftoic
durant deux ou trois femaines : les plus
puiffans purgatifs étoient fans effet. La
fin de cette conftipation étoit un fymp-
tome de mort ; pluiieurs finiffoient au
même inftant qu'elle ceffoit ; elle étoit
fuivie dans les autres d'un dévoiemenc
continuel , & quelquefois d'un flux de
^^^g y qui fe terminoit en peu de jours
3^4 \^ O Y A G H
avec îa vie. Il païolz que l'équipage du
danois Monk , qui paiïa l'hiver dans
la baie d'Hiidfon à loixante-trois de-
grés vingt minuces de latitude fepten-
trionale eut la même efpece de fcor-
but ( I ). Le lieutenant eut la fièvre
avec une opprelîîon de poitrine , une
infenfibilité totale & un violent hoquet
pendant lequel il expira : tous les au-
tres malades eurent aulÏÏ la fièvre avec
des crampes &c dQS ^douleurs dans les
membres»
Le corps du lieutenant avoit au côté
droit plufieurs taches bleues ; on en fit
l'ouverture. Pour peu que l'on preffac
Turetre , il en découloit du fang j &
il y avoit dans la veflie , outre les uri-
nes , beaucoup d'excrémens & de fang
caillé. Le rein droit étoit couvert de
vifcofités 5 èc prefque entièrement at-
taché par derrière , la trachée-artere en-
flammée , le cœur ôc la veine cave
remplis de fang épais noirâtre , l'efto-»
mac entièrement fain.
La caferne étoit voifine de la mer : on
y foufFroit continuellement un froid
excellif; quelque quantité de bois qu'on
( I ) Recueil des voyages au nord , t. x ,
j). 180. _'
EN S I B E H I E. ^ 3^5
mît dans les poêles, on ne poiivoic pas
les échauffer , & l'on n'y fentoit quel-
que chaleur que lorfqu'on étoit devant
l'ouverture : LafTenius eut toujours dans
fa chambre , outre fon poêle , un grand
chaudron rempli de braiie , Se ne put
fe réchauffer. Le terrein de la caferne
fut toujours humide 5 les murs éroient
comme couverts de glace. On étoit
quelquefois contraint d'y laifTer Iqs
corps morts quatre , cinq , ôc même
fix jours 5 parce qu'il y a dans ce cli-
mat des tempêtes épouvantables , qui
auroient enfeveli fous la neige ceux
qui fe feroient rifqués à fcrrir : lo-
deur de ces cadavres^ Tinquiétude 3c
la crainte qu'ils pouvoient caufer aux
malades ont peut-être abrégé la vie de
plusieurs.
Chaque homme de l'équipage avoit
par mois trente livres de farine , cinq
de gruau & une de fel : on dit que
le lieutenant n'avoit fait les parts aullî
petites 5 qu'afin c.e ne pas manquer de
vivres à l'avenir. L'équipage murmura
contre cette prévoyance , & s'imagina
que cette épargne étoit la caufe de la
maladie. Dès que Laffenius fut mort ,
les portions furent augmentées , mais
le mal ne diminua point. Le brande-
Qii;
5o^ Voyage
vin fut toujours difcri-bué félon Iss loix
de mer : quant à la boifTon de à l'eau
nécelTaire pour cuire les alimens Se
faire les médecines , on fit ufage de
neige fondue.
11 eft fiirprenant que huit hommes
aient pu fupporter cette rude épreuve :
ils avoient même air , même habitation ,
mêmes alimens que ceux qui m.ouru-
rent , m.ais comme ils étoient les feuls
qui fudent en fanté, ils travailloient
continuellemaent pour foiener les mala-
GQs on pour eux-mêmes : il n y eut que
l'aumonier qui fe o^onferva fain ôc fauf
fans le moindre travail. Il artribuoit fa
fanté à la précaution qu'il avoit eue
de faire conilruire dans fa chambre une
cheminée , & regardoit comme perni-
cieufes & comme la principale cauie
àes rapides progrès du fcorbut , les va-
peurs qui fortoient du bois humide
dont la caferne écoit fliite, & de la
terre dont on avoit bâti les poêles. On
l'en avoit prévenu à Chigani , & on lui
avoit fait fentir qu'une cheminée réu-
nifTolt deux avantages , celui de renou-
veller l'air ôc celui de conduire au-de-
hors les vapeurs nuifibles.Les huit hom-
mes qui eurent le bonheur de fupporter
cette rude épreuve , eurent conftam-
ment une conftipation dont l'effet du-
IN S I EE R î î. '5(5^
roit depuis trois jiiiquà hait jours.
Quand le foleil reparut , Se que i on put
s'appercevgir de raccroiiïement des
jours 5 ils fentirenc quelques attaques
de fcorbut , mais elles furent beaucoup
moins violentes que celles de leurs- ca-
marades 5 comme ils attribuoientà leurs
veilles ôc à leur tiavaii , la confervation
de leur fanté , ils réfolurent de ne dor-
mir que durant quatre heures , &c de ne
jamais refiier dans limidion tout le reil:e
du jour. On éveilloit avec de l'eau
froide ceux qui auroient voulu dormir
au-delà du temps réglé. Ces précautions
ne purent garantir le fous-pilote de
TenHure des pieds. Il commença dans le
mois de mars , de même quefes camara-
des 3 à boire une décoction de fommi-
tés de pin. Se d'après le ccnfeil d'un
loukaghiri qui vint les voir dans la ca-
ferne , il ne mangea pendant quatorze
jours que du poiflon gelé crud : ce trai-
tement lui réullit, & il fut guéri prefque
en même temps que les autres, lis attri-
buoient au foleil une partie de leur reta-
bliifement, & difoienr qu'ils avoient été
d'autant plus fenfibles à fa chaleur, qu'ils
avoient éprouvé un froid exceiïif. L'au-
monier étoic fi bien rétabli dès le mois
u'ivril, qu'il alla fur la glace avec des
Qiv
^^8 Voyage
patins jufqu'au promontoire de BikovsK .
qui écoit a vingt-cinq lieues , revint à
la caferne , de fit quinze joiTfs après , le
même voyage.
Dans l'été de ij^6,i\ fut ordonné
par Tamiral au lieutenant Dmitri Lap-
riev de continuer le voyage de LafTe-
nius , ôc on lui donna pour pilote le
lieutenant Plautin , habile marin. Ils
defcendirent la Lena , fe rendirent tan-
tôt dans de petits canots, & tantôt a pied
au ruifTeau de Kara , mais ils ne purent
mettre en mer que le quinzième août
parce qu'ils furent obligés de venir
prendre des vivres a l'embouchure de
la Lena. Ils avoient lu dans les rela-
tions des navigateurs ~ venus dans ces
mers 5 que pour trouver un paffage qui
menât à la mer d'orient , il falloit plu-
tôt prendre le large que ranger les
côtes 5 ils prirent ce parti , foit pour
abréger la route , foit pour éviter les
glaces qui font ordinairement auprès
du rivage. L'événement répondit à leurs
efpérances j ils coururent nord-eft pen-
dant vingt-quatre heures avec le vent
le plus favorable. Ils fe croyoient près
de leur but , lorfqu'ils virent devant
eux une mer glacée , les chaloupes
envoyées pour la reconnoître s'aiTure-
EN Sibérie. 3^^
rent qu'elle n'avoir d'ilTue ni vers l'eft
ni vers le nord , & des gens quiavoient
quelque connoilfance de ce pays témoi-
gnèrent par écrit que depuis long-teinps
cette iner écoit toujours glacée. S'il
euflent voulu attendre que par hafard
elle déeelat, l'endroit où ils étoient ,
auroit pu geler pour long-temps. Il hit
donc unanimement réfolu de revenir
à la Lena : on y arriva fans accident
le vingt-tro's août , on la remonta
jufqu'au raifTeaude Khoriclirak , de l'on
y trouva tant de glaces qu'il fallut y
pafTer l'hiver. Vers le mois de no-
vembre on refTentit quelques atMques
de fcorbut : il y avoit aux environs
une grande quantité de petits cèdres
nommés flanets (1)5 le lieutenant con-
jectura d'après la reiiemblance qu'ils
ont avec les pins &c les fapins , qu'ils
pourroient erre utiles contre le fcorbut ;
il en fit faire des décodions qui rcul-
firent très bien , 8c délivrèrent (es ^ens
( T ") Plniis folils quinis , cono erc'^o , r.u-
<leo eJtt/y. HaWer. Kelv. 150. turrula conis
mirionbus, Gmel. Flor. Sibir. 179 5 t- 5 9-
Vinus foliis quinis lœvltus, Linn, Sp. p. ^ >
p. 1000.
Qt
570 V O Y A G î
en peu de temps de leurs incommo-
dités.
L'autre flotte partie de Iakoutsk dans
la même année 1735 defcendit la Lena ,
pour aller par le nord-ouefl à l'embou-
chure de riénifei j elieétoit commandée
par un lieutenant nommé Prontchi-
chetchev. Il pafla le 30 juillet devant le
ruifleau d'A^ous-aïeizos nomimé dans les
nouvelles cartes Agis-jego: auprès de ce
ruiiïeau ôc au milieu de la Lena eft une
lie de roc nommée Stolb ou la Colon-
ne^ elle eft à foixante-douze degrés iix
minutes de latitude feptentrionale. Un
peu plus bas , la rivière fe partage en
quatre bras 5 dont chacun afon nom ôc
fe jette dans la mer glaciale par une
embouchure particulière. Le comman-
dant les fit fonder , ôc paiTa par le bras
le plus oriental , qui efl: celui de Bi-
kovsk ; il trouva la latitude feptentrio-
nale de l'embouchure de ce bras , de
foixante &:onzedegrés quarante minutes.
11 courut deux cents milles d'Italie nord
êc ouêft 5 le long des îles répandues entre
les embouchures de la Lena , & vit tou-
jours beaucoup de glaces au nord Se à
l'eft. Les mo. tagnes de glace étoient
hautci ce huit à dix toifes : il navigua
entre elles , de n'y trouva que des paila-
EN Sibérie. j/r
ges de cinquante à cent toifes. Enfuite
il fe dirigea entre lud & ouelt pendant
cent milles d'Italie , &c atteignit l'em-
bouchure de rOlenek , où ayant fait
prendre la hauteur du foleil , il tioiiva
la latitude de fcixante - douze degrés
trente minutes. Cependant le hoid
commençoit à fe faire vivement fen-
tir 5 tous les cables étoient glacés , le
bâtiment avoit tellement fouiîcrt qu'il
y entroit deux pouces d'eau par heure ,
&c quand il auroit voulu aller plus
à l'oued: , il n'avoit point de gens
qui connuflent ces parages ; ainfî
l'avis général fut d'entrer dans l'O-
lenek , de il fut fuivi le premier
feptembre. Environ à huit lieues de
l'embouchure ils trouvèrent douze pro-
michlénies rulTes qui s'étoient établis
fur cette rivière avec femmes ôz enfans,
& s'y éroient bâti des maifons : ils
eonftruifirent encore une couple de poê-
les ôc habitèrent avec ces prcmichlé-
nies.
Dans l'été de 173^5 le lieutenant-
commandant reçut ordre de l'amiral
de fortir de l'Olenek & de continuer
fon voyage. Le fcorbut ne tarda pas
à l'attaquer vivement ainfî que fa fem-
me qui avoit voulu le fuivre, mais ce mal
Qvj
37^ V O Y A G- E
ne put diminuer ni fon courage nî
fa vigilance. Ils arrivèrent le 1 3 août à
l'embouchure de l'Anabara qui eft à
foixante & onze degrés une minute , &c
de-là fe dirigèrent vers la Katan^a :
ils n'y étoient pas encore , lorfqu'ils fu-
rent tout à coup entourés de tant de
glaces qu'ils eurent beaucoup de peine
à s'en délivrer. La glace s'étendoit de-
puis la Katanga fort loin dans la mer ;
ils furent donc obligés d'entrer dans
cette rivière , dont l'embouchure eft à
foixante 5c quatorze degrés neuf minu-
tes. Il y avoir quelques huttes vuides fur
la rive occidentale : elles appartenoient
à des habitans du pays qui demeu-
roient alors à trente-cinq lieues plus
haut , & venoient quelquefois a ces
huttes. Le lieutenant remit en mer 3c
courut le long des côtes , prefque
toujours nord , jufqu'à la Tamoure ou-
Taimoure. Cette contrée eft fort fté-
rile : on n'y voit pas un feul arbre , pas
même de bois flotté , & la rivière eft
fi peu profonde qu'elle doit être tout
glace en hiver. 11 continua de fuivre
la côte depuis la Taimoure jufques
vers la Piafida , & il y trouva entre le
rivage & plufieurs grandes îles qui le
bordent 5 des glaces immobiles, qui.
EN S I B I R T E. 37T
faîvant fa conjecture , y écoient depuis
l'hiver précédent. Il fallut donc tirer à h
mer , afin de tourner les îles au nord*
Ce projet fembla réuflir. La mer étoit
aifésunie, cependant les détroits étoien:
pleins de glaces. Ils parvinrent à la
dernière ile , & fe trouvèrent à foixante-
dix-fept degrés vingt-cinq minutes de
latitude feptentrionale ; mais ici toute
efpérance s'évanouit. Le froid avoir
beaucoup augmenté ^ entre la dernière
île Se le rivage, de depuis cette île
vers le nord la mer étoit couverte d une
glace immobile. Ils tentèrent cependant
de courir au nord , & ils avoient déjà
fait fix milles d'Italie , lorsqu'ils furent
enveloppés par une brume épaiffe qui
leur Gtoit la vue de ce qui les entou-
roit. Lorfqu'elle fut dillipée , ils ne vi-
rent autour d'eux que glaces, celles qui
étoientdu coté de la pleine merétoient
mobiles , mais en fi grande qu^antité y
qu'un canot n'auroit pas pu trouver place
entreelles.Dansces faclieufes circonflan-
ces le lieutenant dont la maladie augmen-
toit dejour en jourj afîembla fon confeil,
& le retour fut réfolu. Vers laTaïmoure
il fut furpris par un calme entouré de
glaces , Se la mer commençoit à geler ,
mais après vingt-quatre heures , le
374 Voyage
vent ayant écané les glaces flottantes,
Ôc celles de la mer ayant difparu , il
parvint non fans danger, à rernbou-
chure de l'Olenek , 3c ce brave offi-
cier qui avoir fait tout ce qu'on pou-
voit attendre d'un homme plein d'ha-
bileté 5 de zèle ôc d'intelligence , vit
finir en même temps fon voyage &c fa
vie : il fut fuivi de près par fa ver-
tueufe veuve , qui mourut encore
moins de maladie que de douleur.
Malgré ces tentatives inutiles , le
gouvernement n'abandonna point en-
core l'efpoir d'atteindre au but qu'il
fe propofoit. Le lieutenant Laptiev re-
çut un ordre de fe rendre en Sibérie,
de defcendre la Lena , d'aller par mer
auffi loin qull feroit poflible , & de
continuer le voyage à pied le long de
la côte 5 afin d'en avoir au moins une
connoiiïance plus exade. Laptiev ayant
mis en merle 29 juillet 1739 , pafla
le 1 5 août devant une langue de terre
qui s'avance affés loin dans la mer, ôc
qu'il prit pour le Sviatoï-noss : on
donnoit autrefois ce nom a un autre
promontoire qui eft à peu de diftance
au-delà de l'Indighirka. Il navigua entre
lesglpces jufqu'aux quatre embouchures
de l'Indighirka , dont il trouva la la-
E K S 1 E E R I S. 5?" 5
titude de foixante-douze de^iî'és deux
minures. Les eaux de la rivière croient
il baffes , qu'il ne put pas y entrer j
ii fut obligé de refter en mer & de vo-
guer entre les glaces , mais le premier
Septembre la mer gela. Peu de temps
après 5 il s'éleva une tempête qui dé-
gagea le bâtiment , & le pouffa en
mer parmi les glaces flottantes. Il Sur-
vint enfuite un calme , & la mer gela
tellement qu'on put aller du bâtiment
au rivage fur la glace, de y tranfporter
les bagages : il étoit à une lieue &
demie de terre. Laptiev y laiffa une
garde qu'il fit relever de temps en temps,
& s'établit à terre avec tout Ton équi-
page, ils ne manquèrent point de vivres,
car il n'y a point de rivière aufîi fep-
rentrionale , ddnt les bords foient prùs
habités , & la mer leur fcurniffoit d'a-
bondantes provifions j ils trouvoient en-
tre Ïqs glaces 5 en grande quantité, des
chiens de mer , cIqs ours blancs , &
des veaux marins. Depuis le Sviatoï-
noss de Laptiev , jufqu a l'Indighiika,
Li mer eft baffe de le pays plat, ôc
depuis ce mcme promontoire jufqu'à
la Kob.ma il n'y a point de rivière af-
fés profonde à fon embouchure pour
recevoir un bâtimenî: un peu grand.
57^ V O Y A G Ê
Les voyages entrepris enfuite potrr
le même objet n'eurent pas mi fuccès
plus heureux. Cependant il eft conlta^
té par des mémoires trouvés dans les
archives de Iakoutsk, que vers la fin du
dernier fiecle , des marins peu habiles
oc peu expérimentés alloient prefque
tous les ans dans les dotchennikes ordi-
naires de l'embouchure de la Lena à la
Kolvma. Dans cette navigation on a
toujours fuivi la cote le long d'un ca-
nal étroit trouvé entre les glaces. On
y trouve auili que pluueurs. bâti-
mens fe fontj perdus dans ce voyage ,
Se ce font peut-être ces rriftes exem-
ples qui l'ont fait abandonner.
On a quelques traces qu'un petit c?^-
not parti de la Kolyma ayant doublé le
Tchouketchoï , eft venu à Kamtchatka.
Enfin des relations nouvelles & authen-
tiques ont appris que la cote méridio-
nale court au nord , que les eaux y de-
viennent de plus en plus balTes ; il fe
peut donc qu'autrefois elles fu(îent dif-
férentes de ce qu'elles font aujour-
d'hui , que la mer ait abandonné des
langues de terre qu'elle couvroit alors,
ôc que d^s dotchennikes qui tirent
moins d'ean que les bâtimens faits pous:
la mer aient pu paffer od ceUiX d n'ont
pu trouver de chemin.
£ N S I B 1 R I î. 377
CHAPITRE LU.
Hiver de Iakoutsk. Marmottes. Alimens
ordinaires des RuJJes & des lakou^
tes , &c.
AP R È s des voyages fi longs & Ci
pénibles je reviens hiverner à Ia-
koutsk. Vers le 2 8 de feptembre il y
faifoit à peine jour • à neuf heures j
dès qu'il tomboit de la neige , on ne
pouvoir fe paifer de lumière , & vers
deux heures & demie de l'après-midi ,
lorfque le ciel écoit pur , on revoyoic
\qs étoiles. La plupart des habitans vont
repofer , dès que la nuit commence ,
comme s'ils n'étoient qu'à cinquante
degrés de latitude , & dorment toute
la nuit : ils ont à peine dîné qu'ils re-
viennent à leur lit, & lorfque le jour eft
fombre , il arrive fouvenr qu'ils ne s'é-
veillent pas. L'exemple du lieutenant
Lalfenius nous avoit appris la maligni-
té du fcorbut de Sibérie , & combien
le trop dormir y eft dangereux : nous
prîmes donc la réfolution de ne con-
facrer au repos, qu'une partie de la
573 Voyage
nuit, ôc d'employer l'autre a Té eu de :
nous éprouvâmes tous qu'il eil impof-
fible de travailler fans interruption
durant une nuit aulîi longue j le tra-
vail ialFe 5 la feule lumière lalTe , il nous
fallut chercher du fecours dans la fo-
ciécé de nos amis.
Je commençai mes obfervations d'hif-
toire naturelle par l'examen d'une ef-
pece de marmotte nommée en riiifeié-
vrachka : on trouve ce |oli animal en
grande quantité dans la campagne,
ainfi que dans Iqs celliers &c dans les
greniers des deux efpeces. Il y a dans ce
canton autant de greniers fous terre
qu'il y en a qui font au-defTus , car ni
l'humidité , ni la moiliiUire , ni les in-
fectes ne peuvent nuire aux grains f^us
une terre gelée à deux pieds de profon-
deur. Les marmottes de la campagne fe
tiennent dans les fouterreins qu'elles
fe creufent , îk qui ont une entrée
&z une ferrie particulière : leur gîte
eft au milieu du fouterrein , ôC dÏQs
y dorment durant tout l'hiver ; mais
celles qui vivent de grain & de légumes
cherchent leur proie en hiver ainii qu'en
été. Elles ont la tcte alïés ronde , le mu-
feau tout-à-fait plat. L'oreille n'a point
de cartilage , ôc l'on ne peut découvrir
EN Sibérie. 579
leconduit auditif qa en écaitant les poils
qui le couvrent. La longueur du corps ,
en y comprenant la tête , fait à peine un
pied ; la queue eft garnie de longs poils ,
large comme la main , prefque entière-
ment ronde auprès du corps , eniuite
applatie & épaiffe d'un demi-pouce,
plus mince & arrondie vers l'extrémité ,
les deux côtés en pente depuis le mi-
lieu comme une épée à deux tranchans ,
vers le haut noirâtre mêlé d'un peu de
jauiie 5 vers le bas rouge de renard ,
toiue noire aux extrémités. Le corps efr,
de m-^me que celui de la fouris , aifés
gros, par-deilus gris mêlé de jaune, par-
dedous jpunâtre : ces couleurs tirent par
endroits fur le rouge de renard. Les
pattes font jaunâtres à l'ifitérieur & à
l'extérieur , courtes , plus longues der-
rière que devant : celles de devant ont
quatre orteils. , celles de derrière , cinq,
éc chaque orteil eft garni d'un ongle
noir 5 de grandeur- médiocre , un peu
courbe. Lorfqu'on met en colère ces pe-
tits animaux 3 ils mordent avec force
Ôc jettent le cri ordinaire aux marmot-
tes : ils fe dredent aulli fur les pieds
de derrière , lorfqu'on leur donne à
manger , &C portent les alim.ens â leur
gueule avec ceux de devant. Ils s'ac-
^Sô Voyagé
couplent au commencement d'avril i
font au commencement de mai cinq
ou fîx petits , mettent bas dans leur
gîte qui eft alors couvert d'herbages ,
èc y allaitent au(îi : enfin la nature a
fait de cette efpece d'animal une mar-
motte en petit* On trouve ça & là
dans la Sibérie des marmottes ordinai-
res 5 qui différent cependant félon les
cantons en groffeur & en couleur.
J'érois le 8 novembre chez M. Mul-
1er 5 lorfque nous entendîmes appeller
au feu 5 & l'on vint bientôt m'annon-
cer que ma maifon brûloir. Nous y
accourûmes , mais déjà tout fecours
étoit inutile , la maifon étoit en flam-
mes 5 & l'on ne pouvoit feulement
pas en approcher. A cette vue je fus
frappé comme de la foudre ; je perdois
mes obfervations , mes plantes , mes
dêlTèins, 6c tous les moyens de répa-
rer cette perte , mes livres , mes inf-
trumens ; il ne me reftoit en argent &:
en habits que ce que j'avois fur moi.
On ne put éteindre le feu j toute la
maifon brdla depuis le toît jufqu'aux
fondemens. Quoiqu'on jettat continuel-
lement de la neige fur les cendres ^
on ne put y fouiller que le troifiéme
jour ; on y trouva réduit en lingot
IN Sibérie. 3^1
plus de la moitié de mon argent 6^
de celui de M. Maller que je gardois,
avec quelques livres qu'une bonne re-
liure avoir aiïes garantis pour qu'ils
ferviiTent encore : je perdis tous les
autres , mais celui dont la perte m'affli-
gea le plus 5 fut les inditutions de Tour-
nefort.
L'hiver fut extrêmement doux , ce-
pendant on redentoit quelquefois un
froid très vif, & il eft tel ordinaire-
ment a Iakoutsk dans cette faifon. Il y
fut fi excelîijfily quelques années,qu'un
Voivode obligé d'aller de fa maifon â la
chancelleriequi n'en étoit éloignéequ'en-
viron de quatre-vingts pas, quoiqu'il eut
le corps couvert d'une ample fourrure ,
6c la tête cachée dans une capote de
peau , eut les pieds , les mains 6c le
nez gelés, de forte qu'il eut beaucoup
de peine à fe rétablir. Les membres
qui viennent de geler n'ont aucun fen-
timent , 6c font plus blancs que le refte
de la peau. On les frotte ordinaire-
ment avec de la neige pour les guérir ,
ôc dès qu'ils commencent à devenir fen-
fibles on fubftitue de l'eau chaude à
la neige : s'il y a peu de temps qu'ils
foient gelés, le remède le plus prompt
eft de les frotter avec une étoffe de
5S1 VoYAG£
lame , mais s'il y a long-temps , il faut
mettre la partie gelée premièrement
dans la neige , enfuite dans l'eau chau-
de, & l'y laider pendant quelque temps ,
après lequel on en vient au frottement.
Les Iakoutes emploient un autre re-
mède que quelques rufTes ont pris
d'eux : ils enduifent le membre malade
avec delà boufe ou de largiile, quel-
quefois avec ces deux matières mêlées
enfemble, 8c difent que l'une ôc l'au-
tre y rappellent le fentim^nt. Ils le
regardent aufii comme un remède pré-
fervatif , & lorfqu'ils ont à faire un
voyage un peu long par un grand froid ,
ils s'enduifent les parties du corps les
plus expofées , 3c prétendent que ce
baume diminue du moins les effets du
froid. Parmi plufieurs récits fabuleux ,
Strahlenberg a cependant rapporté une
chofe vraie , lorfqu'il a dit que les Ia-
koutes avoient des mortiers de boufe
gelée, où ils piloient des poilTons fé-
chés 5 des racines, des baies & même
du poivre 6c du fel.
Vers la fin de février une femme
iakoute accoucha d'un monftre , & {qs
compatriotes en parloient comme d'un
événement qui préfageoit de grands
malheurs à la race humaine : ils croient
EN Sibérie. 5S3
que tout moudre eft un diable né pour
la perte des hommes. Dès que la mère
l'eut vu , elle dit à une vieille femme
qui l'avoit aidée , de le mettre dans
un vafe d'écorce de bouleau , & de le
fufpôndre à un arbre , ahn qu'il ne put
pas s'enfoncer dans la terre , & tour-
menter enfuite les hommes. Le père
étant de retour à la hutte apprit cette
effrayante nouvelle : aulîî-tôt , fans de-
mander à voir le monftre , 5c pour dé-
tourner entièrement tous les maux qu'il
devoit faire , il le prit à l'arbre où il
étoit fufoendu & le brûla.
11 arriva aufii , quelque temps après ,
qu'une cavalle ht un poulain difforme ;
elle mourut avant d'avoir mis bas , de
les Iakoutes fe préparoient à manger
la cavalle 3ç fur-tout le poulain , qui
eft pour eux un friand morceau j lis
ouvrirent promprement le corps, Ôc
furent très furpris d'y voir un monf-
tre. Comme ils croient que tout monf-
tre eft diable , ils fe gardèrent d'y tou-
cher 5 & la mère ayant porté le diable
en fes flancs , fut auiii regardée comme
maudite &: non mangeable.
Le peuple de Iakoutsk boit beau-
coup d'eau-de-vie de grain très foible j
on dit qu'elle l'eft quelquefois au poinc
3^4 Voyage
qu'on y voit nager de petits poifTbns :
cette eau-de-vie eft apportée d'iikoutsk
par la Lena , 6c durant une audi lon-
gue navigation , il n'eft pas extraor-
dinaire que les bateliers aient foif ;
alors ils tirent un peu d'eau-de-vie, qu'ils
remplacent avec de l'eau de la rivière.
Lorfque la foif revient fouvent , les
tonneaux fe vuident d'eau-de-vie , ôc
fe remplirent prefque entièrement d'eau
de la Lena , avec laquelle il y entre
par fois de petits poiflons , qui fe trou-
vent dans leur élément. Rien au refte
n'eft plus favorable au beau fexe de Ia-
koutsk : il eft de la bienféance qu'une
femme rulTe qui reçoit la vifîte d'une per-
fonne de fon fexe , lui préfente quelque
chofeà boirej c'eft ordinairement un pe-
tit verre debrandevin qui peut tenir une
chopine. Cette politeffe eft répétée plus
d'une fois , un refus feroit incivil , ôc
fi le brandevin avoir quelque force ,
le beau fexe pourroit par civilité de-
venir très indécent. Cependant quelques
Iakoutfams ont de l'cau-de-vie recti-
fiée , qu'ils adouciifent avec du fucre
ou du miel , &c aromatifent avec des
he-bes des racines & des épiceries.
L'eau-de-vie en général eft nécefTaire
2UX habitans de cette contrée , foit à
caufe
EN Sibérie. 385
caufe de la froideur du climat ^ ou
des alimens glacés qu'ils mangent en
grande quantité. Les principaux font
les poiilons gelés , parmi lefquels le
karius ( i ) paife pour un mets exquis :
les plus ordinaires font des baies de
toute efpece, comme des grofeilles rou-
ges Se noires ( 1 ) , d^s baies d'airel-
le ( 3 ) , de canneberge ( 4.) , des mûres
de haie ( 5 ). On mange ces fruits
(l) S al mil! us.
(2.) Ribs^s inerrre y racemis glabrls pendulls ^
fijribus fUniti Jadis, Lin. Sp. i , p, ico. Ri-
hts vid^arc y addum ^ rubrum: h. H. p. 57.
Ribes uierme , razemls fdofis , flonbus oh^
lonv'is. Lin. Sp. ? , p. 2.01. Rihes ni^rum yul'^o
ditium , folio oUnte. J. B.
( 3 ) yaccin'ium racemls termînalihus , nw
îantihuSyfoUis ohovatis , revolutls , inie^er-
rimis Juhtus puriMatis. Lin. Sp. 10 , p. 30.
yitis iéœa Jtmp.r virens , fru^u ruhro. J. B.
( 4 } yaccinium foliis int-'^errimis , revoLu^
tis J ovatis J cauUhus repenubus , fiicformi'-
bus y nuJis. L'm. Sp. 1 1 , p. 351- Oxicoccus ^
feu vaccinia palnftris. Tour nef. Inftir.
( y ) Kubus foliis te ma. Lis , nu dis , flagcllis
r'.pr&ntihus. Lin Sp. 8 , p. 49 .^. Ciianutrubus
f.xat.lLS, B. P. 475?,
Ruhus foliis tcrnaûs . caule Uçrmi , uniRo"
10. A^m. Sp. 9 J p. 4P4.
Rubus fcLisjLmplicihus lobaris , cauU Hni^
floro. Lin. Sp. lo , p. 4^4, Chamœmorus, Raj.
Claf.
Tomi I, R
|8(^ Voyage
glacés dans tomes les faifons, excepté
durant le temps de leur maturité.
Tant qu'ils font gelés , ils paroif-
fent aufîî frais que fur la plante ,
mais s'ils reftent quelque temps dans
une chambre chaude , ils dégèlent ,
fe rident , & perdent leur forme ; il
faut donc les manger glacés , pour n'en
perdre ni le goût ni la figure agréable.
Tous ces alimens froids demandent du
brandevin , difent les habitans du pays j
autrement, ils donneroient la colique, &
l'on en boit fur ce prétexte plus qu'il
ne faudroit.
Le genre de vie des Iakoutes eft peu
différent de celui des autres Sibériens
idolâtres. Le pain ne leur eft point ré-
ceffaire. Ils mangent les racines de l'ar-
gentine ( I ) , de la pimprenelle ( 2 ) ,
de la petite biftorte ( 5 ) , de l'ond-
chouîa ou kièlaifa , qui paroît être le
butome , ou jonc fleuri , de plufieurs ef-
( I ) Potentilla Joliis pinnatis , fcrratis ,
çaide repente. Lin. S. i, p. 495". Anferina offic,
( X ) Sanguifirba fpicfs ovaris. Lin. Sp. i ,
p. 116. FLmpinelUJylyeftris , Jive fan^uiforhn
piaior,Voà. Perrfpu. iOf.
( ^ ) lolygonum caule (implicijfimo ^ mono-*
jiacklo ^ foids lanccolatis . Lin Sp. 5 ^ p. l^o»
EN Sibérie. sPj
peces de lis ( i ) , d'un hédyfarum ,
ou lainfoin ( ^ ) à fleurs pourpres , Se
d'un autre à fleurs jaunes pâles, qui ne
croit point aux environs de lakoursk ,
mais qu'on trouve en grande quantité
fur la rivière d'Iana qui fe jette dans la
iner glaciale , & que les Iakoures da
cette contrée apportent à ceux-ci. Ils
mangent crues les racines d'aro-entine ,
^ de pimprenelle : ils Ïqs fonc tentes
fécher , excepté celles d argentine ,
les reduifent en poudre , ôc les mêlent a
la crème & à la bouillie. Ils trouvent
quelquefois dans les trous de fouris
beaucoup déracines de pimprenelle ôc
petite biftorte, parce que ces animaux
ne les aiment pas moins qu'eux. Toutes
les efpeces d'oignon &c d ail qui croiiTenc
dans leurs campagne.^ , font pour eux des
mets agréables , fur-tout les feuilles de
C I ) Lilium foliis /parfis: , coroUis campa*
nuLaiis , tretUs ininsfcabris. Lin. S^, a p.
301. Lihumpurpurâo-eroceum majus, B. P.'t j]
Li'ium foins vertïcilLatis , florihusreU xls
cjrot/is revolutzj. Lin Sp. f , p. 305/12- W
Jiorihus ref^xis ^latifolium. B. P. 77,
(i) ii€d-^larum foliis pinnaùs ^Icguminihus an^
ticulatis ^ ^Uhris penduLs , caulc ercâo. Linn.
Sp. 27 , p. 7T0. Hedy/arum faxatlLe , filiqua
i^vL ,fioribus purpureis, hmm. Ruth. 11^ .
Rij
5 83 Voyage
l'ail à feuilles larges. ( i ) Us racknt
auiTi l'aubier des jeunes pins , le font
fécher , le mettent en poudre , Se le
mêlent à leurs alimens. Ils mangent la
chair de cheval & de vache , mais ce
n'eft ordinairement que lorfque ces
animaux meurent de maladie ou par
accident. Le lait fait partie de leur nour-
riture. Les moutons font rares chez eux ,
parce que leurs chiens font méchans Se
les dévorent : de plus un air auffi froid
ne convient point à cet animal. Ils n'é-
lèvent point de cochons , parce qu'ils
n'en aiment pas la chair ; car aucune fu-
perftition ou idée religieufe ne les enga-
ge à s'en abftenir. Quant aux animaux
fauvages , tous ceux qu'ils prennent leur
conviennent, mais ceux qui flattent le
plus leur goût, font les fouris Se les
petites marmottes , pour les prendre ,
ils drefifent des trapes , qu'ils vont viiiter
tous les jours. Après avoir éçorché une
fouris 5 ils la mettent dans une petite
broche de bois , Se la tiennent devant le
( I ) AÏhum caille flanifolio ^ umhellifero ,
UmbcLla olohofa ^ Jîuminlbus lanceolatis , o-
r^Liâ lon^Loribus.Vwi. Sp. 4 , p. 19^. AlVuim
ZfiàÏQs ohlon^ti ^ Tzticido ohduda. Hall, ail, 17.
EN Sibérie. ^Sç)
feu. Dès qu'un, endroit eil un peu bru-
ni, ils le coupent, le mangent , pré-
fentenrle refte au feu , ôc continuent de
même jufqu a ce que la fouris Toit man-^
gée , ce qui eft fait en peu de temps , car
ils n'aiment pas la viande très cuite. Ils
vont quelquefois à la chaire , & tuent
toutes fortes d'annnaux. Cependant il
faut les compter parmi les nations un
peu pareiïeufes ; on le voit aifément à
la chalfe des zibelines : ils ne vont pas
les chercher à des diftances aufli grandes
que les RulTes & les Tongoufes , c'eft
pourquoi ce qu'ils prennent eft rare-
ment beau j elles font d'autant plus mé-
diocres , &c en plus petite quantité 5
que l'on approche davantage des habi-
tations. Ils mangent les zibelines, les
renards , les hermines , les écureuils ,
les lièvres , les chevreuils , les élans ,
les renés , les ours , les goulus. Ils pré-
fèrent les plus gros oifeaux; au prin»
temps 3c en automne , où les oies ôc les
canards palfen: dans ces contrées en
grand nombre , ils en font une provi-
îion qu'ils confomment peu à peu. S'ils
prennent en même temps un héron ,
une grue , une ci^oene , un cigne ,
ils le mettent au magaiin : on m a dit
qu'ils ne méprifoient pas les gros oi-
Riij
390 V O Y A G H
feaax de proie , tels que les aig!es Se
les milans.
Les Iakoutes ne changent pas de de- .
meure aulîi fréquemment que les au-
tres idolâtres. Leurs huttes d'hiver font
ordinairement faites de folives cou-
verres par en - haut d'argille &c de
terre , Se dont les entre-deux font rem-
plis de moufTe : celles d'été font pa-
reilles aux huttes tongoufes. Ils ont tou-
jours fur le feu un chaudron rempli de
viandes , car de même que les autres
peuples de Sibérie , ils n'ont point de re-
pas fixés à certaines heures ; ils man-
gent quand ils ont faim , & autant qu'ils
veulent. Ce font prefque toujours eux
qui forgent leurs chaudrons, & le fer
dont ils font faits : pour épargner la
matière , ils font les bords du chau-
dron avec des écorces de bouleau , fi
parfaitement unis au fer que l'eau
ne coule point par les jointures. Ces
chaudrons & les autres uftenfiles qu'ils
travaillent en fer , font affés bien faits î
ils favent très bien ferrer les coffres ,
& les Iakoutes de Viloui font renonv
més pour cet ouvrage , parce qu'ils font
les coffres même.
ils ont un grand nombre d'ido-
ks , mais elles font moins nues 6c d'une
î N S I B E Pv I E, 55)î
étoffe moins grolliere que celles desTon-
goules. Ils mcprifeni: beaucoup les ido-
les de bois , parce que dès qu'on les
touche 5 elles témoignent de la du-
reté : les leurs font des poupées faites
de morceaux d'étotfe , on leur mec
pour imiter les yeux , des coraux rou-
ges 5 ou de perirs morceaux de plomb ,
^ elles reçoivent tous les honneurs
^ue Ton rend ordinairement aux dieux
de Sibérie. La fumée de la grailfe eft
pour elles une offrande agréable j on
leur couvre aiilli les lèvres de grailfe
êc de lang ; elles le boivent , s'en im-
bibent Se ont une odeur beaucoup plus
forte que les idoles de bois.
Les lakoutes brûloient autrefois les
morts 5 ou les metroient fur un arbre,
ou bien les laiffoient dans la hutte où
ils avoient expiré. Il étoit alors d'u-
fage que lorfqu'un des grands du peu-
pie mouroit , un de fes domeftiques
qu'il aimoit le plus , fe brûloir avec
joie fur un buclier particulier , pour al-
ler fervir fon maître dans une autre vie.
Depuis que ce peuple eft fournis au
gouvernem^ent rulfe , ces coutumes bar-
bares ne fubliftent plus : les lakoutes
enterrent leurs morts , mais ils croient
que tout lieu eft bon pour cette céré-
Riv
392. Voyage
monie : cliaciin fait choix de l'endrcit
ou il veut être enterré , 3c le montre
à fa famille : c'eft ordinairement fous
l'arbre qui lui paroît le plus beau. Stra-
hlemberg a dit que les Iakoutes qui
mouroient dans la ville de Iakoutsk ,
ëtoient jettes dans les rues , Se fou-
vent dévorés par \qs chiens : c'eft une
fable contraire à tous les ufages de ce
peuple; ils favent diftinguer les hom-
mes d'avec les bctes , & d'ailleurs le
peuple rufte fouffriroit-il de telles hor-
reurs ?
J'ajouterai encore ici une coutume
iakoute. Lorfqu'une femme accouche ,
le premier qui vient d elle dans la
hutre nomme fon enfant : le père prend
l'arriére -faix , le fait cuire , .invite fa
famille 6c fes amis , & s'en régale avec
eux.
La ville de Iakoutsk eft décriée pour
le froid que l'on y éprouve , cependant
nous y eûmes un beau printemps. Vers
le milieu d'avril la campagne étoit rem-
plie de coqueloutdes à fleur blanche ( i ) j
f i) Anémone y edunculo invo!ucraîo ^foltis dl"
gîtatis ^ midtijidis. Lin. Sp. j , p. j^8. Pulfa-
îiila ancmones folio, B. P. ^4,
à
E N s I B E R I E. ^ 59i
ralrétoit fort doux. Le ii mai (1737)
la rivière dégela, & le 14 du même
mois on n'y voyoit plus de glace.
CHAPITRE LIII^
Mine de fa. Rocher forcler*
IL y a peu loin de jakoutsk une
mine de fer , ôc une fonderie qui
confiîle en trois hucces : on fo;gc dans
l'une & on fond dans les deux autres.
Chacune de celles-ci a douze ou quinze
petits tourneaux , où l'on met la mine
pilée & ftratifiée avec les charbons , &C
l'on retire des gueufes de quarante à
quatre-vingts livres : chaque fo; rneau,
p-ut être chargé trois fois par j Air.
On met les gueufes en barre à un grand
martinet, mis en mouvement par à^s
eaux qui font aller aulli deux fDufîits ,
quand elles font hautes. C eu cette
fonderie que l'on établit à l'occafion
du voyage de Kamtchatka , pour f.^.ire
les petits ouviages de fer d nt on pour-
roit avoirjjbefoin |>our les bârimrjns ;
elle eft bien iituée , entourée de bois ,
èc tellement perfedionnée que l'on y a
for^é des ancres.
Rv
55?4 Voyage
Nous allâmes voir un lit de char-
bon di terre qui ell: au-deifous de la
ville fur la rive gauche de la Lena ,
vis-à'vis l'île Béréfovoï : il ell: entre
des couches de fable , environ à deux
toifes au-delTas du niveau de l'eau ,
horizontal , épais d'onze pieds , Ôc s'é-
tend fort loin. On en trouve un peu
au-deiTus qui eft de même efpece Se à mê-
me hauteur, ainfi je ne doute point que
ce ne foit la même couche. Tant que ce
charbon eft dans la terre , il eft humi-
de 3c ferme,mais a l'air il tombe en pouf-
fiere , Se donne peu de chaleur : il faut
donc le regarder comme une terre bitu-
niineufe.
On voit un peu au-defTus un fa-
insux rocher nommé fergouïev; Iqs
lakoutes le révèrent comme une divi-
nité , Se lui attribuent le pouvoir d'en-
voyer des vents impétueux qui leur
nuifent à la chaflTe. On m'a dit que
les Bouretes avoient de même au-
près d'irkoucsk un rocher chamane ou
forcier dont aucun d'eux n'ofoit ap-
procher , mais que lorfqu'un accufé s'y
rend , Se en revient fain Se fauf , on eft
certain de fon innocence : il paroit
qu'ils le regardent comme un dieu qui
punit les malfaiteurs. Les lakoutes font
EN Sibérie. ^c^^
tîes offrandes à fergouïev , pour obtenir
fa bienveillance. J'allai me promener
fur ce rocher , & je trouvai un peu
au-defTus du lit de charbon , dans une
petite vallée, un crin tendu entre deux
buiffons 5 auquel étoient fufpendus plu-
fieurs petits rubans ou treifes de crin
blanc 5 c'étoit une offrande.
Nous fîmes venir une forciere ia-
toute qui n'étant encore qu'à la fleur
de fon âge , [q^^çoïi cependant les
forciers les plus fameux : elle nous
dit fans héfiter qu'elle étoit forcie-
re ,& avoit porté fi loin fon art, que
par le moyen du diable elle s'enfonçoit
un couteau dans le corps fans fe faire
aucun mal. Sa jeuneffe , fa vigueur , fa
vivacité , la rendoient fupérieure dans
les fauts & les cris d'ours , de lion , de
chien ôc de chat ^ elle appella tous les
cfprits de l'air &: de la terre , les vit ^
leur parla , nous alTura qu'elle en avoir
les réponfes les plus certaines. Enfin
elle demanda un couteau , &: fembla
fe l'enfoncer dans le corps avec vio-
lence : je voulus alors y toucher , mai*
aufli-tôt elle dit que le diable ne vou-
loir pas cette fois lui obéir , & nous
pria de différer jufqu au lendemain. En
effet elle vint nous trouver , fe perça
Rvj
39^ Voyage
en notre préience , retira le couteau
fanglant , fe coupa un petit morceau de
la membrane adipeufe , le fit rôtir &c le
mangea. Les Iakoutes qui étoient pré-
fens 5 témoignèrent leur étonnemenc
par une exclamation qui leur eft parti-
euiicre , ôc des geftes pleins de com-
pondion j ils paroiiToient touchés juf-
qu'au fond du cœur : mais elle agit en-
fuite 5 comme s'il ne lui fut arrivé rien
d'extraordinaire , ce qui augmenta en-
core l'admiration des Iakoutes. Elle fe
retira , fe mit une emplâtre de réliae de
melefe, de la condnt avec de i'écorce de
bouleau , ôc de vieux linges. Enfuira
elle avoua par un écrit fîgné d'elle de
du principal interprète de la ville , que
jufqu'aiors elle ne s'étoit point enfoncé
le couteau dans le corps , qu'elle n'avoic
eu d'abord que l'intention de nous
tromper comme elle trompoit les Ia-
koutes 5 en retirant le ventre & fai-
fant pafTer le couteau entre les habits &c
le corps 3 mais que nous l'avions obfer-
vée trop attentivement y qu'ayant ap-
pris de fes père & mère que lorf-
q-j'on s'enfonçoit un peu le couteau
dans le ventre , on n'en mouroit pas ,
pourvu que l'on mangeât un petic
morceau de fa propre grailfe, 6c que
EN S I B E R ! E. ^oj
Ton bandâî?4)ien la blelfure , elie s y
etoit déterminée pour ne pas erre re-
gardée par nous comme une fourbe»
Nous lui perfuadâmes de nous dire
la vérité fur fes autres forcelleries ,
ôc dÏQ avoua qu'elle avoir ■ trompé
jufqu'alors fes compatriotes , pour
donner à fon métier plus de confidé-
ration. Elle fe panfa deux fois feu-
lement , & fa bleffure fut guérie le
fixiéme jour.
J'ai dit que notre jeune forciere
avoit donné fon aveu par écrir; ce
n'eft pas que les Iakoures aient une
écriture qui leur foit propre , ni qu'ils
en emploient une étrangère : chacun
d^eux choifit un fîgne dont il fait ufa-
ge toutes les fois qu'il veut donner
Ion témoignage par écrit, & l'inter-
prète certifie que ce ligne eil celui
du lakoure préfent , de que fes paroles
ont été fidèlement traduites.
Mi
55)5 Voyage
0^ —— iMwi II — — wi II I luijjua.
>»<••• * " -— — — -«
CHAPITRE LIV.
Jîrbres facris* Offrande de lalt^
lahoustk, Terrcln brûlant.
NO u s allâmes à la hutte d'un prin-
ce ou bailli iakoute , où fe de-
voir faire l'oiFrande folemnelle du lait
de cavalle , &: nous vîmes fur la route
deux arbres remarquables j l'un étoit
un beau fapin dont toutes les baffes
branches croient garnies de routes for-
tes de haillons , de de petites trèfles de
crin : il y avoir aulîi fous l'arbre
beaucoup de branchages. C'éroit un
fapin facré , duquel un chaman a voit
peut-être tait choix , & cxs qu'un ar-
bre eft facré , tout Iakoute qui paffe
devant lui , croiroit commettre un pé-
ché & s'attirer la colère des dieux, s'il ne
lui faifoit pas un préfent ^ ainfi les baffes
branches font bientôt garnieSy&: l'on met
enfuite les préfens à terre , mais on n'of-
fre jamais rien qui puiffe être utile :
car ceux qui n'ont point la foi iakoute ,
prendroient volontiers aux dieux de ce
peuple ce dont ils pourroient faire un
meilleur ufage. Il y avoir auprès du fa-
EN Sibérie. 599
fin deux bouleaux , donc Tun avoir
îoures les branches du milieu coupées j.
dans l'autre c'ctoient celles du haut :
chacun de ces arbres étoit un monu-
ment de l'amitié de deux Iakoutes. Lorf-
qu'un homme de cette nation a quitté
fon ami pour quelque temps , Ôc parc
pour un long voyage , ils fe rendent
l'un 3c l'autre dans un bois j celui qui
refre monte fur un arbre , en coupe les
branches tout autour , foit au milieu ,
foie au fommet, de c'eft un monu-
ment de fon amitié pour le voyageur i
durant toute fa vie, il fe fait gloire
d'avoir coupé l'arbre en mémoire de
fon ami.
Avant le lever du foleil , il fe raf-
fembla beaucoup de Iakoutes pour la
cérémonie du lait, & nous fumes bien-
tôt invités à nous rendre à la hutte
(lu prince. Nous le trouvâmes ailîs fur le
lit royal , qui étoit fait d'une peau d'ours
êc de deux peaux de renne : ce lit or-
dinairement eft vis à-vis de la porte ,
& dans les huttes d'été l'entrée eft vers
le nord , afin que le foleil n'incommo-
de pas. Un vieillard étoit allis à la
gauche du prince , & de chaque côté
du lit il y avoit deux hommes aiîis ; le
chaman étoit affis au milieu de la hue-
400 V O Y A 6 s
te avec un affiftant : celui-ci n'eft pa5
forcier j il n'eft employé que dans cette
cérémonie : cependant les lakoutes ont
pour lui quelque refped , mais qui
n'égale pas celui qu'ils ont pour les
vrais chamans : les Ruffes le nomment
chaman d'été. Il y avoit devant le
forcier deux hommes debout, tournés
vers l'entrée ; chacun d'eux tenoit un
grand verre plein de lait de cavalle ai-
gri ; on en donna auffi au chaman , à
fon alîiftant , au prince ôc à ceux qui
étoient près de fa perfonne : enfin il y
avoit à chaque côté dé la hutte deux
hommes alïis , qui n'étant pas aulîî con-
fîdérables que les autres , n'eurent du
lait qu'en des vafes d'écorce de bouleau.
Ces préparatifs étant faits , le cha-
man commença ; il donna fon verre
à un Iakoute qui alla fe placer vers l'en-
trée devant les deux hommes qui pré-
cédoient le chaman , ôc parla quelque
temps affis ] les uns difoient qu'il avoit
prié 5 les autres , qu'il avoit prévenu
l'affemblée de ce qu'on alloit faire, &
Tavoit excitée à la dévotion. A la un
du difcours tous les lakoutes préfens
jetterent par trois fois une efpece de
cri de joie , ôc burent du lait deux fois.
Alors le chaman préfenta une cuil-
¥ N S I B £ Il I E. 401
lier de bois à fon ailiûant alîis auprès
de lui 5 &c prit une queue de cheval ;
les deux allillans & ceux qui étoienc
devant eux, allèrent vers la porte ,
tous les autres refterent alîis. Le forcier
iit une prière aux dieux révérés par
les Iakoutes , aux diables iakoutes ,
aux Ibrciers morts, aux lieux remar-
quables du voifînage , aux rivières , aux
lacs , aux bois , aux forèrs , aux ro-
chers y à la terre , au feu : il invo-
qua vingt-deux êtres , Iqs nomma tous,
éc en Thonneur de chrxun d'eux , éleva
& remua la queue de cheval. Lailiiiant
répéta leurs noms , de en nommant
chacun d'eux , jetca en l'air trois cuil-
lerées de lait , qu'il prit dans les verres
portés parles deuxfous-alliilans : l'oftran-
de fut terminée par un cri de joie que
jetrerent tous les Iakoutes en remuant
les mains devant le viflige. Cependant
on avoit placé devant la perce un
vafe d'écorce de bouleau , large & bas ,
rempli de lait : lorfque railiirant eut
achevé les libations , il jetta fa cuiî-
lier dans le vafe : li la partie concave
refte en detfus , Toffirinde efl acircable
aux dieux ; mais lorfque c'eft la con-
vexe , les Iakoutes font contrillcs ^ ce-
pendant leur douleur n'efl jamais ii
4-02 Voyage
forte qu'ils ne puiiTent boire tout le
lait , Se le chaman fait les confoler en
difaiit que le facrifice d'un cheval ,
d'un poulain , d'un veau dilîipera le peu
de colère qui refte encore à leurs
dieux. Quand le facrifice eft fait , il
voit a des lignes certains , ou les dieux
même lui ont déclaré qu'ils oublioient
les péchés de leur peuple , & routes les
paroles du forcier font des vérités in-
conteftables. Cette fois le creux de la
eu illier refta en delfus , 5c la cérémo-
nie fut terminée a la fatisfadtion d^s
Iakoures.
Le lait qui refte dans les verres , êc
celui dans lequel la cuillier a été ,
eft regardé comme faint. 11 ne faut
pas qu'il foit porté dehors , 6>C tous ceux
qui veulent en mériter les falutaires
effets 5 doivent le boire dans la hutte.
On en remplit les deux verres j le for-
cier les ptend delà main de deux hom-
mes qui les ont tenus jufqu'alors , &
hs lui préfente à genoux j il pronon-
ce quelques mots que l'on dit être une
prière , en même temps tous les Iakou-
res font leurs vœux : enfui te les deux
hommes , toujours à genoux , repren-
nent leurs verres , & les préfentent â
l'aifemblée. Lorfque tout le lait eft bu ,
E N s I B E R I E. 405
le chaman prononce encore quelques
mots, qui font , à ce qu'on dit, un
acte de remerciment, à la fin duquel
il s'incline^ cependant les lakoutes
font à genoux , le vifage tourné vers
le nord-efl; > s'inclinent comme le cha-
man, de finifTent la prière en jettanc
nois fois leur cri de joie.
Enhn toute ralTemblée fort de la hut-
te 5 & s'ailied en cercle fou? quelques
bouleaux , entre iefqueis il y a des va-
fss de cuir remplis de lait : un jeune
homme vêtu de beaux habits de fête
s'a_7enouiile devant le chamane, lui pré-
fente le premier verre , & le fécond
a railiftant : ces deux-ci font aiîis au
même rang que les autres , mais com-
me ce font les perfonnages les plus
conii dérables 5 ifs, font tournés vers îe
nord-efl: vis-à-vis un bouleau planté
au milieu du cercle. Le jeune homme
préfenre enfuite du lait en des taifes
d'ccorce de bouleau , commençant par
les plus anciens ou feigneurs , oc ne met-
tant qu'un genou en terre. Durant cette
diilribution, le forcier& fonaliiftant ne
ceiTent pas de prononcer des paroles
far le lait contenu dans des vafes de
cuir , ou le bénilTent comme difent les
Iakouces,
404 V O Y A G ï
Lorfqiie les feigneurs ont bit , le
prince approche du chaman , ôc reçoit
de lui à genoux un verre de lait ac-
compagné des vœux les plus étendus
pour fa profpérité. Tous les autres la-
koutes s'agenouillent devant le forcier
ou les feigneurs , & reçoivent quel-
ques verres de lait avec des fouhaits. En-
viron cent Iakoutes qui ne pouvoient
pas être allîs au grand cercle , en firent
plufieurs petits à l'entour , &c reçurent
leurs portions avec les mêmes cérémo-
nies. Au milieu de cette joie 5 on n'ou-
blia pas le beau fexe ; les femmes Se
les filles formèrent un cercle auprès
de la hutte royale , de la première fem-
me du prince leur préfenta du lait ,
mais il n'étoit ni confacré ni bénijComme
fi le beau fexe n'en étoit pas digne. Tan-
dis qu'on buvoit ainfi , les hommes s'a-
mufoient j on en voyoit lutter , fauter,
courir à un but : ces exercices étant vio»
lens , quelques-uns ôtoient jufqu'à leurs
culottes : les femmes & les filles dan-
foi ent.
La fête finit lorfqu'on manqua de
lait , Se prefque tous les Iakoutes étoient
paiTiblement ivres : on dit qu'elle du-
roit autrefois trois, quatre Se même
cinq jours, parce qu'ils avoient plus
EN Sibérie. 40 j
de chevaux , &c par conféquent plus de
lait. Strahlenberguaconte qu'ils fe met-
tent nuds 5 afin de s'en remplir davan-
tage le ventre , mais le récit eft fans
fondement , puifqu'ils n'offrent à cette
fête ni bœufs ni chevaux.
Nous vîmes , quelques jours après ,
le facrifice d'un veau j le chamane qui
le fit n'étoit pas des meilleurs : la
plupart difoienr qu'il offroit cet animal a
ùs dieux , mais il prétendoit qu'il l'of-
froit au diable. Jl fit tenir la victime
par quatre Iakoutes , lui fit une inci-
eifion à la poitrine , rompit la grclTe ar-
tère 5 recueillit un peu de fang , & en
traça fur un tronc de pin trois vifages
informes , tels que les enfans en font
fur les murs , un ovale alongé , deux
ronds pour les yeux , un trait en long
pour le nés , Ôc un en travers pour
la bouche. Ils écorcherent le veau ,
mirent la peau fur un échafaud- foute-
nu par quatre piliefs hauts de fix pieds.
Enfuite les uns coupèrent la viande 3c
briferent les os, les autres prefferenc
rc-ftomac & les inteftins ; ils en mirent
une partie dans un chaudron qui étoit
fur le feu. Quand la viande fut cuite
A moitié , le forcier alla vers ces trois
figures, s'inclina devant elles &: mar-
40(j Voyage
mota quelques mots. On tira la vian-
de du chaudron , & on en remit de
nouvelle : tout fut mangé dans une
heure par dix Iakoutes. Le repas étant
£ni 5 le chaman termina le facriiice en
faifant quelques révérences devant fes
figures.
Quelques jours auparavant, j'avois
trouvé aux environs de la ville un la-
koute qui tenoit une petite baguette ,
ôc l'agitoit çà & là : la chaleur éroit
confîdérable,(i)il éroit encore loin de fa
hutte , Se vouloir fe procurer un vent
frais. Pour cet effet , on prend une pier-
re qu'on a trouvée par hafard dans un
animal, on l'entoure avec des crins, &
on l'attache à une baguerre qu'on agite
en l'air , ôc qu'on tourne autour de
foi en difant , a Je renie père & mère ,
j> 5c defire voir ta force, n Alors on
met la baguette en travers fur une
branche d'arbre , & il s'élève un vent
frais qui rend la chaleur plus iuppor-
table.
Iakoutsk efl dans une plaine fur la
rive gauche de la Lena, qui fe jette
dans la mer glaciale à deux cents milles
( 1 ) Juin 1737,
EN Sibérie. 407
d'Allemagne de cette ville. Elle a cinq
ou hx cents maifons bâties en bois , qui
font peu apparentes 8c peu commodes.
On Y voit quelques bâtimens publics, un
fort , des églifes , un magasin à poudre ,
une chancellerie.
La Lena près de Iakoutsk a environ
trois lieues de largeur j on y prend en
abondance d'excellent poifTon , & pref-
que toutes les efpeces ordinaires en Si-
bérie. Witfen a dit ( I ) que le bié-
laïa ribitfa du Volga eft le même poif-
fon que le neîma des Iakoutes , & il y
a plufieuL's RuiTes qui font dans cette opi-
nion , mais on les diftingue ici , le bé-
laïa ribitfa a la ihtQ plus longue , plus
pointue , le corps plus long & beaucoup
plus blanc que le nelma; ce poiffon n'eft
pas commun , ôc a beaucoup de faveur.
On trouve dans la Lena toute la fa-
mille des efturgeons : ceux qu'on nom-
me fterledes 8c kofteris font difficiles
à diftinguer , foit entr'eux , foit de i'ef-
turgeon proprement dit. Aucun Sibé-
rien n'a pu m'indiquer dans ces poif-
fons dQS marques fpéciiiques bien dif-
( 1) S. OJi, uni. nord tatarcy. 2. Au^ufi
4oS Voyage
tindes : on dit que l'efturgeon eft le
plus uni 5 le plus doux au toucher ;
qu'il a auffi la tête moins pointue , de
que les fterledes font plus unis & plus
favoureux que les kofteris. J ai trouvé
qu'en effet ces différences étoient vraies,
mais elles ne fuffifent pas pour faire de
ces poidbns différentes efpeces : de plus
j*ai remarqué que Tefturgeon Ôc le kofte-
ri ont le corps plus anguleux, & que le
fterleds l'a moins charnu. Quelques-
uns préfèrent un jeune eflurgeon au
ilerlede , mais le kofteri paffe généra-
lement pour le moins bon. Les per-
ches que les Iakoutes nomment tasbas,
c'eft-à-dire , têtes de pierre , font dans
cette rivière en alTés grand nombre,
&c on en trouve beaucoup qui ont juf-
^qu'â deux pieds de longueur. Les Ia-
koutes donnent fouvent diiférens noms
au même poilFon félon {qs différens âges;
ils nomment un groffe anguille (ié-
luifar 5 une moyenne, fengan , une très-
petite , baldighnaï ; unee groffe truite ,
.mindimen , une moyenne , bilbalik,
une petite , biléïak.
Ce n'eft pas feulement la Lena qui
fournit Iakoutsk de poifTon : il y a
aux environs de cette ville plufîeurs
petits lacs qui eu font remplis. On y
pèche
EN Sibérie: 40^'
pèche far-tout en hiver avec des fJets
de crin à grandes mailles , qui ont de-
puis deux pieds julqua deux toifes Sc
plus de largeur , de font longs de dix
d quarante toifes. Dans prefque toute
la Sibérie on fait ufage de cordes de
crin , lorfqu'on a befoin qu'elles foient
fortes. On attache le hiet à une de ces
cordes , & la corde à une perche ; on
fait dans la glace , tout autour du lac ,
des ouvertures qui ne font éloignées
Tune de l'autre y que de la longueur de
la perche ; on la paffe par-deffous la
glace d'une ouverture à l'autre , Ôc
l'on tend ainfi le filet, de forte qu'il
entoure le lac : les extrémités en font
attachées à deux bâtons gelés dans la
glace. Enfuite les pêcheurs vont fur la
glace au miUeu du lac , & y font beau-
coup de bruit , afin de chalfer les poif-
fons vers le filet qui les environne. J'ai
vu prendre de cette manière dans une
feule pêche plusieurs cuves de petits
poiflons 5 de le coup de filet ne fut pas
des plus heureux.
^ J'ai déjà parlé des oifeaux" d'eau qui
viennent au printemps fur la Lena , ôC
fe retirent en automne : ce palTage efl:
avantageux aux lakoutfains j ils en font
provifion & les gardent dans leurs cel-
Tome L S
4IO Voyage
liers où ils ne fe corrompent pas mê-
me en été. La plùpaut des habitans de
Iakoutsk font dvoriœnins , diéti-boïa-
res 5 ou cofaques. Ils ont des appointe-
mens, &c par le moyen des préfens
qu'ils reçoivent des lakoutes , ils fa-
vent fe concilier la bienveillance ÔC
ia protedlion des voivocies Se des au*
très officiers de la chancellerie : ils
ont de plus des troupeaux de bœufs
ôc de chevaux qui font la principale
partie de leur fubfiftance. Les artifans
de cette ville y gagnent afles pour s'y
foutenir. Enfin il y a des hommes qui
n'ayant ni miétier ni emploi , forment
des compagnies en automne pour aller
à la chaiîe des zibelmes , & gagnent
fouvent en une feule fois , de quoi vi-
vre deux années. Ils étoient tous autrefois
plus à leur aife , & vivoient dans une
plus grande liberté , parce qu'ils n'é-
toient ni gênés dans leur commerce ,
ni chargés d'autant de cernées qu'ils
le font aujourd'hui, ni rorcés de payer
fouvent ôc chèrement l'exemption du
moindre travail que le voi' ode exi-
geoit d'eux. Ils fe plaignent aujourd'hui
d'être accablés de corvées , obligés de
faire des préfens a d'autres qu'a leur
voivode ^ fujets à perdre beaucoup de
E N s I B E R I r. 4ÎI
beftiaux à caufe des neiges abondantes
qui tombent fouvent en hiver. Mal-
gré CQS fâcheufes circonftances leur érac
neft pas malheureux. Prefque tous les
hivers font très froids , mais la ville eft
entourée de bois de fapins ôc de
melefes-, qui s'étendent â cent milles
d'Allemagne jnfques vers Sitkar. Dans
ce dernier endroit il ny a que des
melefes , ôc de-là juiqu'â'la m^er gla-
ciale qui n'en eft: éloignée qu'environ
de cinquante milles, on ne voit que
buiiïbns Ôc qu'ofiers fort bas.
Le climat de îakoursk ne convient
nullement au blec : on a cependant vu
l'orge y croître & mûrir , mais com-
me elle y a mal réuffi plufieurs fois ,
il y a long temps que la culture en
eft abandonnée. Quant aux autres ef-
peces de bled , on n'y en a jamais vu
venir à maturité : ce canton eft non-
feulement trop feprenrrional , mais en-
core trop oriental. La terre y eft noire ,
graiïe, & produit des bouleaux ; telles
font en Sibérie les marques du meil-
leur terroir, mais quelles qu'en foienc
les qualités , il ne peut produire fans
une chaleur fuffifante , & quelque-
fois vers la fin de juin, il eft eelé d
trois pieds, ôc plus de profondeur
Sij
412 V O Y A G 1
Scrahlemberg prétend que la caufe de
ce froid prefque perpétuel eft le voi-
fmage de la nouvelle Zemble > Ôc de fes
montagnes de glace , mais , outre qu'il
y a des glaces non-feulement à la nou-
velle Zemble, mais fur routes les côtes
feptentrionales de Sibérie , le feigle Se
même le froment viennent très bien
en plufieurs cantons plus voifins que Ia-
koutsk de la nouvelle Semble.
Quoiqu'aux environs de cette ville
il y ait des montagnes , on y trou-
ve peu ou point de fources , peut-être
parce que la terre eft gelée. En 1^85
on voulut creufer un puits. Se l'on trou-
va la terre gelée au mois de juillet
jufqu'a treize toifes de profondeur :
plus on approche du nord , Se plus ce
défaut de fources augmente.
J'ctois curieux de voir le volcan que
Srrahlemberg a placé près de Iakoutsk,
à la fource de la Vilgoui , Se qu'il a
mis dans fa carte fur la hauteur de Chi-
gan qu'il appelle Skyganga , entre la
Lena Se l'Oleneck qu'il nomme O'e-
nets. Je demandai le chemin de la Vil*
goui , qui devoir être peu éloignée :
on me dit qu'il y avoir en effet une ri-
vière nommée viloui qui fe jette dans
h Lena, à plus de cent lieues au-def-
EN Sibérie. 41 f
fous de la ville. Elle eil; fore connue
des Iakoures : plufîeiirs Tont fuivie de-
puis la fource jufqu'à l'embouchure.
Se ceux que nous avions envoyés à
quelques fontaines falées dont j'ai parlé,
l'avoient remontée prefque toute en-
tière : aucun n'avoir connoilTance du
Tolcan de Srralilemberg. J'interrogeai
des Iakoutes qui avoient habité quel-
que temps fur la hauteur de Chigan ,
ScconnoilToient les bords de TOleneck :
je n'en tirai pas plus de lumières. En-
viron deux ans après, je trouvai à lé-
nifeisk de Man^aféa des gens oui
avoient demeuré fur la Katanga , &c en
connoilToient tous les environs. A plus de
vingt-cinq lieues au-deifous de la Simo-
vie kreftovskoie , deux lieues au-deirus
de Nova-réka , qui tombe dans la Ka-
tanga, environ un quart de lieue au-
deiïbus de la Simovie ponomareve , la
rive orientale de cette rivière eft élevée
de quinze toifes au - delTus du niveau
de l'eau fur une étendue de plus de deux
lieues. Le lit inférieur paroît n'être que
de fable ^ le fuivant qui eft de char-
bon de terre a dans quelques endroits
trois ou quatre toifes d'épailTeur : au-
delTus efi: une couche de fable , recou-
verte par un lit de terre. On voit quel-
Siij
414 Voyage
que fumée fortir ça & là du haut de
certe rive , & lorfqu'on eft plus près on
apperçoit aulîi du feu , tel que celui qui
fort d'un charbon. On peut s'en approcher
fans péril : quoique ce bord élevé foit
couvert de neige pendant Thiver , on
diftingue facilement celle qui eft au-def-
fus des endroits qui brûlent j elle n^^y a
jamais plus d'une ligne d'épailfeur 3c
reffemble a du verglas. On trouvoit
autrefois au bord de ces endroits
un beau fel ammoniac blanc , 3c une
matière rougeâtre , de laquelle on
tiroit le même fel : les orfèvres 3c les
potiers d'étain d'iénifeisk 3c de Man-
gaféa le préferoient au fel ammoniac
étranger. Les endroits qui le produi-
foient 5 font brûlés en entier , 3c quoi-
qu'il y en ait qui brûlent encore , à me-
fuî-e qu'ils fe confument , ils tombent 3c
s'affaiifent avec la terre qui les couvre :
cet effet n'ayant pas eu lieu autrefois ,
il ed: vraifemblable que la matière em-
brafée s'étendoit jufqu'à la furface , 3c
n'étoit recouverte par aucune terre.
Voilà peut-être le volcan de Strahlem-
berg, qu'il faut placer au nombre de
ceux de l'Abachava , dont j'ai parlé ci-
deffiis. On n'a jamais fenti fur la Ka-
tanga aucun tremblement de terre t
EN Sibérie. 415
Jamais on n'y a vu ni éruption ni vo-
miiïement de flammes 3c de pierres
Calcinées ; ainfî ces feux fouterreins
ne font que des charbons de terre em-
brafés : les lits de cette matière font
très communs dans ces contrées fepten-
trionales. Depuis l'Iénifei jufqu'à la Lé^
na 5 le rivage de la mer en eft pour ainfi
dire compofé , ôc les couches font allés
cpaiiïes pour être baignées par les flots.
CHAPITRE LV.
Route de Iakoutsk à Okctsk, Aurore
boréale*
ON peur aller par terre <5-r pnr eau de
Iakoutsk à Okotsk. Lorfqu'on y
va par terre , on fuit le ruifleau de
Tatra environ pendant quarante & trois
lieues. On fe rend par les rivières d'An-
ga 5 dAldan , & de Biéia réka à la
rivière de Biéla que l'on fuit jufqu'à
celle de loudoma. On remonte celie-cî
prefque jufqu'à fa fource , où l'on trou-
ve quelques maifons & des magafîns de
bleds 5 dont on approvifionne Okcsk ;
on nomme cet endroit loudomskoï
Siv
41^ Voyage
Kreft. On peut encore choifir ici d aller
par eaaou par terre. La fource du ruif-
feau de Bloudnaïa n'eft pas à plus de
dix lieues de celle de la loudoma , Se
le Bloudaaïa fe jette dans l'Ourak (nom-
mé Ourom dans l'atlas ruffe je ne fais
pourquoi) qui tombe dans la mer un
peu à Torient d'Okotsk. On s'embarque
fur la Bloudnaïa , ou bien on fe rend de
loudomskoî Kreft â l'endroit où l'Ou-
rak commence d'être navigable ; mais
cette rivière a tant de rochers , Ôc les eaux
qui s'y brifent , font dans une telle
agitation ^ qu'il s'y perd fouvent des ba-
teaux j ainii quand on veut voyager en
iureté, on prend le chemin de terre.
Comme il traverfe de hautes montagnes ,
il eft impraticable pour les voitures, de
l'on Qii obligé de mettre fes bagages fur
des chevaux ou des renés qui ne por-
tent pas plus de deux cents. Les chevaux
font amenés à vuide de la Koutsk : on
les nourrit facilement avec l'herbe graffe
de abondante que l'on trouve fur la route;
mais les renés font fournies par les Ton-
goufes des environs d'Okotsk. Il ne
croît dans ce canton rien qui puilTe nour-
rir des chevaux , fi ce n'eft de petits
ciiers dont ils peuvent manger les jeunes
pouffes, ôc cette çfpece de fourage ne
"EN Sibérie. 417
peut ni fuffire à un grand nombre ,
ni leur donner de la force ou de Tem-
bonpoint. H y a des pâturages au defTus
ôcenviron à (ix lieues de cette ville , fur
la rivière d'Okota, mais on n'y pour-
roit entretenir qu'une trentaine de
chevaux.
Les bleds qu on tranfporte à Okotsk
par les rivières y arrivent fou vent plus
tard qu'on ne l'avoir cru ; il faut tirer
les bateaux fur la Bréla &c la loudoma ;
les rives font efcarpées ; dès qu'il a
plu 5 la terre eft glidante , les eaux
grofle de rapides; alors, pour tirer les
bateaux contre le courant , il faut une
fois plus de travail , de force , de tra-
vailleurs ôc de temps. Le tranfport de
ces grains par terre a auffi des incon-
véniens : le chemin eft fî difficile qu'on
emploie douze ou quinze jours pour
faire les quatre-vingts Heucs qui font
entre loudomskoï Kreft', Ôc Okosk.
Lorfqu'on eft arrivé dans cette ville, on
eft obligé de laiffer aux chevaux quelques
jours de repos^, &: comme il faut les
ramener à Iakoutsk qui eft fore éloi-
gné , fouvent l'hiver les furprend en
route , Ôc les fait périr , de forte que
de cent chevaux , à peine en revient-
il un. On dit aufli que ks lakoute»
Sy
4iS Voyage
qui aiment beaucoup la chair de ces
animaux , leur fuppofent des maladies ,
& les tuent fous prétexte qu'ils mour-
roient bientôt. Il feroit plus avanta-
geux de n'employer que des renés pour
tranfporter des grains à Okosk , mais
les Tongoufes ne font pas toutes les
années dans les environs de cette ville ;
ils n'ont pas un très grand nombre de
renés , ôc ne les prêtent pas volontiers ,
furtout les femelles qui donnent du
lait , parce qu'elles nourrifTent toute la
famille : lorfqu'ils en tuent pour les
mano;er , ce font ordinairement des
mâles
Après avoir remonté la Biéla depuis
l'Aldan, jufqu'au ruifTeau de Tchagdala,
on voit près de la louna Kanne un petit
lac nommé par les Iakoutes Bous-Kiol ^
ou lac de la glace , parce qu'il en a tou-
jours, même dans les erés les plus chauds.
Le même phénomène fe trouve auprès
du ruifTeau de Verblioucha dans un
lieu reirerré nommé Koutchousoï ta-
rinne, & dans un autre lieu beaucoup
plusfpacieux nommé Capitannetarinne:
on voit de même à Keil tarinne , auprès
du ruideaud'Akatchanne, la glace fe for-
mer journellement. Après ces lieux cou-
verts d'éternelles glaces, on traverfe un
s N Sibérie. 415;
Dois nommé malié cari , dans lequel on
ne relTenc pas le moindre froid , ôc l'on
arrive aux magafins de la ioudom : de là
on fuit i'Ourak, le Bloudnaia , le Tcho-
loconne, & l'Okota jufques a Okosk. Ce
chemin, qui eft d'environ deux cents
quarante lieues, eft partout très difEcile
parce qu'il traverfe des montagnes &:
des forêts dont le terrein eft prefque tou-
jours marécageux : ces forêts font de
melefes & de bouleaux , parmi lefquels
on voit quelquefois , mais rarement y
un pin ou un peuplier. Le peu de plaines
qu'on y rencontre font auprès des grandes
rivières , commie l'Iouna , la Biéla ,
rOurak ^rOchota, dans les endroits
où la chaine de m.ontagnes eft éloignée
du rivage ; mais quoique cqs endroits
foient agréables , les chemins y font fî
mauvais qu'on eft obligé d'aller à pied.
Il y a quelques années que l'on elFaya de
faire cette route avec des chameaux : on
en fit amener un d Iakoutsk , & les la-
koures furent très étonnés a la vue de
ce^monftre. Il arriva par hafard dans la
même année que pluiieurs perfonnes de
cette ville eurent la petite vérole ^ 'es
lakoutes accuferent le dromadaire de
l'avoir donnée. Ils favoient bien que
cette maladie avoic auparavant régné
c •
410 V O Y A G î
dans Iakoutsk , fans qu'elle y eut été
apportée par un pareil animal , ôc pou-
voient croire que celle-ci étoit auiîi na-
turelle que les précédentes , mais un
raifonnement philofophique leur perfua-
da le contraire. Ils dirent , toutes les
maladies font quelque cliofe de mauvais,
donc elles viennent du diable j comme
il y a différentes maladies , il y a dif~
férens diables ; donc il y a un diable
de la petite vérole , qui d'abord l'a
xlonnée , mais qui ne fe donne pas tou-
jours la peine de l'inoculer aux hom-
mes 5 de la lailTe répandre naturellement
fon poifon contagieux ; donc il y a des
petites véroles nararelles, &c telles étoient
les précédentes , il y en a qui font
communiquées par le diable même de
la petite vérole , 3c telle eft l'efpece
de celle-ci. Cette fuperftition eft peut-
être un refte de celles de l'antiquité : les
Egyptiens croyoient que le corps de
l'homme étoit foumis à trente Se fix dé-
mons ou efprits de l'air qui fe Tétoienc
partagé , de que chacun d'eux avoir un
empire abfolu fur la partie qui lui étoit
aliignée. Ils favoient les noms de ces
efprits 5 ôc croyoient que lorfqu'une
partie du corps étoit malade , ils pou-
voient par des prières engager celui
EN S I B E R T £. ^îf
qui en étoit directeur , à la guérir. Le
nouveau démon de la petite vérole char-
gé de provillons &: de marchandifes
partit de Iakoutsk , à la grande fatis-
facbion des Iakoutes , mais il ne put
pas aller jufqu a Okosk; le pauvre diable
mourut auprès d'un ruilTeau , que de-
puis cet événement on nomme ver-
blioucha , c'e(l-à-dire ruiffeau du cha-
meau. Le climat eft trop froid pour ces
animaux , & les montagnes ne leur con-
viennent pas j il paroit que la nature les
a deftinés aux plaines déferres y où Ton
éprouve peu de froid.
M. Muller & moi ne recevant aucun
ordre de nous rendre à Okosk , nous
nous déterminâmes à revenir fur nos
pas , de nous embarquâmes fur la Lena
pour remonter cette rivière. Je vis le i o
août à huit heures du ibir vers le nord-
nord-eft une rougeur extraordinaire ,
qui bientôt pâlit &c devint jaune ; il en
fortoit une bande claire en forme d'arc ,
qui dura peu , & ne forma jamais le
demi-cercle. Tout a coup le zénith parut
extrêmement rouge ^ il en partoit une
bande large qui s'étendoit a l'oueft-nord-
oueil , mais n'alloit pas jufqu'à l'hori-
fon. Il y avoir entre le nord ôc l'oueft
d*autres bandes , dont la plupart étoient
Alt Voyage
d'un rouge très vif, quelques-unes blan-
châtres : le zénith étoit fort beau , &
tout fe changea peu à peu en une aurore
boréale.
Nous eûmes beaucoup de peine à pafTer
devant le Kondaï : ces ruiffeaux qui d(^i-
cendent des montagnes eniîés par les
eaux des pluies , fe précipitent avec tant
de iorce qu'ils emportent avec eux des
terres & comblent le lit de la rivière
devant leur embouchure. Il y eut le
douzième aoûrentre le nord-eftÀ: lenord-
oueil: une grande aurore boréuleionvoyoic
préciiément au nord un arc fous lequel
il y avoit une grande obfcurité. De cet
arc lumineux il s'élevoit des rayons^ à peu
de diftance du côié de louell, il y avoir
d'autres bandes d'un beau rouge , ôz fore
près les unes des autres ♦, elles touchoienc
prefque l'horifon , de lailToient apperce-
voir les étoiles : on pouvoit diiîinguer
dans l'arc quelque mouvement.
Nous eûmes dans ce mois plufieurs
jours extrêmement chauds , qui iirenten
peu de temps mûrir la moilfon ; ceux
qu'elle n'occupoit pas , étoient aux en-
virons de la Vitime à exploiter les mines
de talc. Nous pafTâmes devant ks mon-
tagnes nommées chetchéki dont les cou-
ches font difpofées d'une manière extra-
EN Sibérie. 423
ordinaire : les unes font horifontales ,
d'autres inclinées à i'ell ou à l'oueft ;
quelques-unes font avec l'iiorifon un an-
gle de quarante-cinq degrés j il y en a.
qui font courbées, les unes beaucoup ôc
les autres moins. J'ai obfervé ces diffé-
rences de la (ituation des lirs non feule-
ment dans toute la chaine de ces mon-
tagnes , mais fouvent dans une feule :
il feroit difficile d'expliquer ce défordre
par les règles que nous autres hommes
avons imaginées pour nous rendre raifon
de la ftruclure intérieure de la terre, (i)
CHAPITRE LVI.
Tongoufes.
LEs Cofaques receveurs des tributs que
payent les Tongoufes me promirent
de m'en amener quelques-uns qui pour-
roient me donner fur ce peuple les éclair-
ciiïemens que je defirois : il n'y a pas
(OU me femble que ce phénomène e!i faci-
le à expliquer dans le ryfiéme expofé par M. de
EuiFon, fyrtèmequi n'cft que le dcvcloppcmeni
de celui de la nature.
414 Voyage
quarante ans qu'il auroit été difficile de
remplir cscce promelTe , car ils prenoient
fouvent les armes contra les receveurs ,
& quelquefois leur ôtoient la vie.
Suivant l'opinion publique, (ôc ce
que j'en ai vu me l'a confirmée), les
Tongoufes font pleins de droiture ; ils
ont horreur des f jurberies, & ne peuvent
en éprouver fans en tirer vengeance, ou
du moins fans chercher a s'en garantir.
Avant que d'être fournis au gouverne-
mentjilsformoient un peuple libre5diviré
en différentes tribus qui avoient fouvent
des difFérens entre elles, de en venoienc
quelquefois aux mains : celle qui rem-
portoit la vidoire prefcrivoit aux vain-
cus des loix qui étoient exécutées far
le champ , & la querelle étoit terminée.
Leurs armes étoient des cottes de maille,
ëc des flèches : il y en a encore très peu
qui aient des fufils. Tous ceux qui ha-
bitent les bords de la Nijnaïa Tongouska
ne font, ufage dans leurs courfes ni de
renés ni de chiens ; il faut donc qu'ils
portent leur bagage , Se comme un fufii
efl plus lourd qu'un arc & des floches ,
ils font peu de cas de cette arme. Ils
avoient, ainfi que les Cofaques de Kraf-
lîoïark , deux efpeces de cottes de maille,
faites d'anneaux de fer : cette armur^
EN S I B S R I E. 4lf
ti peut-être été commune à tous les Sibé-
riens idolâtres y elle défend fufnfammenc
des flèches, qui font leurs ^mes ordinai-
res. Les Cofaques de Krafnoiark étoienc
autrefois en guerre avec les Cofaques
Kirghiiiens , & les ont enfin cliaffés vers
la Kalmoukie ; ceux-ci portoient la cot-
te de maille , ôc c'eft d^eux que les
Krafnoïarkains en ont emprunté l'ufage.
Les Tongoufes n'en ont prefque plus ,
ôc l'on n'en voit parmi eux que lorfqu'ils
veulent montrer une rareté : depuis qu'ils
vivent fous le gouvernement rufle ,
leurs mœurs fe font adoucies , leur hu-
meur guerrière s'ell tempérée , l'ufage
de la cotte de maille qui étoit pour
eux un poids incommode , a été aban-
donné j c'eft un bonheur pour eux
3c leurs frères , qui n'étant pas couverts
comme eux d'armes défenfives , en
étoient attaqués avec plus d'alTurance
ôc de fuccès. Cependant les Tongoufes
font toujours vifs , courageux , pleins
de franchife, avides d'honneur & de
gloire : ils fe plaifent à raconter dans
leurs aflemblées les hauts faits de ceux
de leurs ancêtres qui par de grands com-
bats avec des hommes ou des animaux ,
out rendu leur nom célèbre.
J'ai déjà parlé des figures bleues ou
noirâtres qu'ils fe waceutfur levifage;
41^ Voyage
ils les regardent comme un ornement, c3e
même que les Tchoutchi qui habitent
au nord-eft de la Sibérie fur les côtes
de la mer glaciale , ne fe croiroienc
point parés , s'ils n'avoient pas une dent
de cheval marin pafTé dans un trou qu'on
leur fait exprès à la joue, ou qu^les
Européens n'oferoient paroître , s'ils n'a-
voient pas les cheveux frifés ôc couverts
de farine. Il n'y avoir autrefois que les
héros tongou fes à qui Ton traçât ces
figures non-feulement fur le vifage , mais
fur tout le corps : ces ornemens étoienc
leurs lauriers ôc leurs marques de
triomphe; en devenant communs, ils
n'ont plus été un titre d honneur. Le
commerce que les Tongoufes ont eu
avec d'autres hommes les a rendus
plus humains : ils ne maltraitent plus
les receveurs du tribut , le payent fans
réfiftance , Se peut-être ces receveurs
n'exigent plus audelâ de ce qui leur eft
ordonné : quant au gouvernement rulTe ,
il ne demande que le iribut impofc
lors de la conquête.
Les bachlaki ou receveurs s'acquittèrent
de leur promelTe ; ils m'amenèrent un
homme, une femme, trois ennins &c
un chien tongoufes. Cet homme n'avoir
qu'une feule femme : quoique leur loi
permette d'en avoir plufieurs , il y en a
ïN Sibérie. 417
peu qui foient alTés riches pour ufer de
ce privilège, & non-feulement entretenir
plus d'une femme , mais encore payer
aux parens le prix qu'ils voudroienc re-
tirer de leurs liiles. Je logeai cette famille
dans ma maifon , ôc leur fis donner une
chambre à poêle. Ils y étoienc depuis quel-
ques heures , lorfque l'homme vmt me
demander la permifîîon de demeurer
dans la cour, parce que la chaleur du poêle
leur étoit infupportable. Il difpofa dts
perches en pyramides , garnit l'entrée
avec une couverture ou natte d'aubier
de tilleul , & ht un feu au milieu de la
hutte ; une couple de peaux de rené ôc
deux autres nattes pareilles que je lui
donnai encore, compoferenti la famille
tongoufe le phis excellent lit. Je leur
donnai du tabac chinois 3c une pipe
neuve de chine , faite de laiton , de
l'orge , de la viande crue , pour qu'ils
la hiient cuire à leur manière , de autant
de lait qu'ils voulurent y ils furent ii fa-
tisfaits qu'ils refterent chez moi dix
jours. La femme avoir apporté fon
ouvrage : c'éroit un habit de fourrure
qu'elle faifoit pour fon fils âgé de
treize ans , Ôc coufoit avec des nerfs de
rené divifés en fils ; c'ell un ufage des
Tongoufes de deplufieurs autres peuples:
4z8 Voyage
je lui donnai quelques dés à coudre dà
chine, qu'elle reçut avec grand plaifir.
Son mari , {on fils 3c elle étoient grands
amateurs du tabac , ôc la pipe neuve aug-
mentoit encore le defir qu'ils avoienc
de fumer : l'homme la remplit, l'alluma,
fuma un peu , la préfenta à fa femme ,
celle-ci au fils, le fils au )>ere, & ainfide
fuite, jufqu'à ce qu'elle fut vuide.
Le fécond jour après leur arrivée , ils
fe préparèrent au travail pour lequel ils
étoient venus chez moi. La femme avoit
de la craie noire , qu'on trouve fur les
rives élevées de la Nijnaïa Tongouska :
elle l'écrafa ôc la délaya avec fa falive
fur une pierre à aiguifer , pafTa un fil or-
dinaire dans la craie délayée , 3c confie
point par point fur le vifage d'une petite
fille de fix ans les figures qu'elle vouloîc
y faire , en faifant palTer dans tous les
points le fil noirci.
Le père avoit fur {es genoux ce mifé-
rable enfant, 3c lui tenoit la tête : l'en-
fant fouffroit horriblement 3c ne cefla
de crier avec la plus grande force. Les
deux joues furent coufues , 3c il reftoit
encore le menton 3c le front , mais ne
pouvant fupporter plus longtemps les
cris de ce malheureux martyr , je les
priai de différer le relie de l'opération :
ïN Sibérie. 4iy
ils me dirent pour ma confolarion , celle
de l'enfant, &: peut-être la leur, qu'ils
pouvoient différer fans rifque , ôc que
les anciennes ôc nouvelles figures n'en
feroient pas moins de la même couleur.
On voyoit le fang couler de plufieurs
points ; la femme trotta tout le vifage de
cette petite fille , peut-être afin d'y mieux
imprimer la couleur. En moins d'une
demi-heure tout le vifage enfla : ils n'en
furent point effrayés ; ils le frottèrent feu-
lement avec de la graiffe de porc que je
leur fis donner j toute graiffe, à leuc
avis, eft bonne pour cetufage. Cependant
le vifage continua d'enfler durant deux
ou trois jours , 3c enfuite fuppura : je
leur confeillai de tenir l'enfant dans une
chambre chaude, de continuer l'ondion
avec la grailTe deux fois par jour , ôc de
mettre fur le vifage des linges chauds
trempés dans l'eau-de-vie ; ils le firent, ÔC
ce remède empêcha une grande fuppura-
tion. Ils parurent très contens de voir
leur enfant prefque entièrement guéri
dans huit jours , & me dirent qu'ordi-
nairement il en fâlloit au moins quatorze.
Le delTein des figures avoir parfaitement
réuifi ; elles étoient déjà bleu clair , ÔC
ils m'âlTurerent qu'elles dexiendroient
plus noires en peu de temps. J'ai appris
4^0 V O Y A G E, Sec,
de quelques Tongoufes , ainfî que des
Ruffes qui ont fouvent vu faire cette
opération, que la plupart fe fervent,
au lieu de craie, de la fuie qui fe forme
à leurs chaudrons de fer, mais je n'ai
point entendu dire qu'ils y employafTenc
une graifle noire , comme Isbrand Ides
l'a avancé des Tongoufes qui habitent fur
la Tongouska , rivière qui fe jette aa
delfus d'Iénifeisk dans l'iénifei. (i)
( I ) V. Voyage de Mofcou à la Chine dans
le recueil des voyages au nord, tom. 8, pag. 5 8.
Fin du premier Volume*
VOYAGE
E N
SIBERIE.
TOME SECOND.
VO YAGE
E N
s IBÉRI E,
COiNTENANT LA DESCRIPTION
des mœurs & ufages des peuples de
ee Pays , le cours dts rivières confi-
dérables, Ja fituation des chaînes de
montagnes, dts grandes forets , d^^
mines, avec tous les faits d'Hidoirc
Naturelle qui font particuliers à
cette contrée.
Tait aux frais du Gouvernement Ruûe , var
M, GMELIN, ProfjTeur de Chymie^
& de Botanique,
Traduaion libre de l'original allemand, par
V ,,^^ Keralio, premier Aide-Major
a 1 Ecole Koyale Militaire , & chargé d'en^
leigner la Tactique aux Elevés de cette
iicole.
TOME SECOND.
A PA R I S.
jChcz DES AI NT, Libraire, rue du ïoli}
Saine Jacques.
M. D. C C. L X V 1 1.
^veQ4ppr9HiÏQn,J/ PnyiUgt du KqI^
«
TABLE
DES CHAPITRES.
SECONDE PARTIE.
Chapitre Lyil. /-"'/^/Tzj^ Fête des
v-/ Bratskains. Ma-
nu/acîure. Confécratîon d'un chevaU
Difiillation Chinoifc de bUn & d'eau..
de vie, i
LViil. Mifom Chinois. Salines. Mines
de fer. Sorcières, Chûtes. 1 2,
LIX. Mines de fer. Rocher peint. Climat
des côtes de la m£r glaciale. Aurores
horéales, ^Z.
LX. Cornes de mammont ^ dz narvaL
Os & dents de vache marine, ^Z
LXI. Boujjbus des ctiajjeurs ac Stbérie.
Ohfervationsfur le froid Jour perpétuel.
Oifeaux, ^^^
LXII. Mangafea. foire Déclinaifon de
l^ aiguille aimantée. Orages ^ &c, 3-7
'LXlli, Foire d' lénifeisL Monumtns an^
tiques y mines, 70
Pour ce chapitre & les fuivans, voyez
1 Errata.
LXIV. Tombeaux ^ mine ^ antiquités y
forùers* 84
XX) Tablé
IXV. Tatares. Sorciers. Si^pUces. Fetes
des fagcs-fcmmcs. Autres coutumes,
97
LXVI. Chanfons fibérknnes. Printemps.
Plantes. OlfeaKX. 1^5
LXVII. Environs de Krasnoïark. Raies.
Moutons. Effets du tonnerre, 1 1 4
LXVIIL F^f^ fntnrp<. SuppllCiS. Ef*
pece d'alun nommé beurre de pierre. Ex-
périences fur cet alun. 124
LXIX. Obfervations dfHiJloire naturelle.
Monument tatare. Beurre de pierre très -
beau. Expériences fur cette matière.
14a
LXX. Rocher peint. Hyène. Tremble-
ment de terre. Charlatanerie Chinoifi.
LXXI. Aurore boréale. Mines. Mort de
r Impératrice , &c. ^ 5 ^
LXXIT. Mal^.rl'iP dp.t rhovnuY. Livres de
Médecine. ï/^
LXXIII. Climat de tara. Pillage des Co-
faques. î^5
LXXIV. Hermaphrodites. Ville de Tiou-
menne. ^5^?
LXXV. Maladie, Forts. Lacs devenus
falés , &c. 204
LXXVl. Montagne d'Aimant. 2 1 5
IXXVll. Baçhkires, Lac Cholkçum,
DES Chapitres: xxîj
Catherinebourg, Prophétie , &c, 217
LXXVIII. Fonderies, Eau minérale. Ne-
viansh Anciens croyans, 225
LXXIX. Fonderie. Idole yogouUenne,
Montagne d'as bejîe» 22S
LXXX. Mines & fonderies. Tatares,
Tourinsk, 2^0
I.XXXI. Obfervadons furla hauteur du
baromètre. Mercure prétendu gelé.
Solikamskaïa , &c. i^O
Navigations & découvertes faites par
les Rufjes dans la mer glaciale , &
dans la partie feptentrionale de la mer
dufud. 16^
Fin de la Table des Chapitres^
VOYAGE
tr^-^'i
VOYAGE
E N
SIBERIE.
SECONDE PARTIE.
CHAPITRE LVII.
Climats Fête des Bratskains» Maniijac^
turc. Confécration cCun cheval. Diflil^
lation chinoifc de bierc & d'eau-dc-vie.
Oui continuâmes de remon-
ter la Lena , & nous vîmes
au village de Kirenga une
petite braderie de brànde-
vin, qui fut établie l'automne dernier
par un exilé. La plupart de ceux qu'on
envoie en exil dans ce pays , font des mar-
chands ruinés , qwi doivent beaucoup au
Tome IL A
2 Voyage
gouvernement : on ne leur défend point
d'y faire ufage de leur induftrie de leur
banniffement leur eft fouvent très-utjle.
Quand ils ont du fens & de la probité ,
ils trouvent ici plus qu'en Rullie des oc-
cailons de faire un gain conlîdérable , ôc
de rétablir leur fortune.
En paffant au village de Podymachinf-
4iaïa 5 je m'entretins avec un homme de
quatre-vingt-fept ans , qui étoit encore
plein de fanté , de jugement & de vi-
gueur. Il avoit bu toute fa vie du bran-
devin 5 en buvoit encore volontiers , 5c
^voit eu beaucoup d'enfans dont il avoic
vu un grand nombre de petits enfans. Il
étoit né goitreux , ôc n'avoit d'ailleurs
aucun défaut corporel. On voit dans ce
pays beaucoup de vieillards , ainfi le cli-
mat en eft fain.
Nous remontâmes la Lena jufqu a fa
fource 5 êc nous rendîmes enfuite par
terre a la Simovie lelnikova ; tous les
environs étoient brûlés j l'incendie n'a-
voit fini qu'au mois de novembre der-
nier ( 1757 ) : la toiurbe dont ce canton
étoit couvert, l'avoit entretenu, & ren-
à\i en quelque manière avantageux , car
les terres marécageufes du pied de la
montagne éîoient parfaitemçiu deUc^
!çhées.
E N s I B E I^ I E. ^
La Simovie Ouft-ordinskoïe eft fur le
ruifleau de Kouda qui s y joint à celui
d'Orda j ks eaux de l'un Se de l'autre
ont la faveur & l'odeur Ci défagréables ,
<lu'on ne peut en faire aucun ufage ; cel
mauvaifes qualités vierjn^nt peut-être de
<]uelques ruilfeaux falés qui s y jettent.
Nous nous rendîmes bientôt à Ir-
koutsk , & quelques jours après nou>^
allâmes voir célébrer chez les Bratskain*
la mcme fcte que nous avions vue l'au-
tre année chez les Iakoutes , celle de
l'offrande faite aux dieux pour en obte-
nir une année heureufe. Deux mati&
nous y conduifirent, notre ciiriofiré , ô<:
l'invitation de nos bons amis les Eratf-^
kams. La cérémonie commença au lever
du fokil Derrière un rang de bouleaux ,
environ de deux toifes de longueur, il
y avoit un peu fur la gauche deux autre*
arbres de me^tie efpece , & derrière
ceux-ci trois Bratskains , dont l'un u«
peu plus avancé étoit à genoux. Il te*
noit une branche de bouleau horizontl-
lemeTit veisle foleil levant, & parloit
d un ion élevé ; on me dit qu'il appel-
ioit les dieux. Les deux autres éroieut
debout, & chacun d^eux tenoix une taiTe
cie bois remplie de lait de cavale aigri ôc
a eau-de-vje en parties égales. Ils s'avan^
Ay
^ Voyage
cerent bientôt , jetterent leurs taffes en
l'air 5 & prononcèrent quelques mots ,
tandis que celui qui étoit à genoux con-
tinuoit fa prière. Après avoir répété
rrois fois la même cérémonie , ils rem-
plirent de nouveau leurs taffes ôc les jet-
terent en avant. On me dit que le dieu
principal , touché des prières ardentes
de fes miniftres , venoiî d'arriver fur ce
ruifleau pour vifiter fon peuple , & que
pour lui témoigner leur refped , on avoir
jette trois fois les tafTes en l'air j que fatif-
fait de cette offrande il s'étoit retiré , ôc
que pour lui témoigner la joie que fa
préfence caufoit au peuple bratskain ,
on avoit jetté^les taffes vers lui.
Cependant un homme placé fur la
gauche des arbres tenoit un mouton qui
devoir être immolé auî^ dieux. Pour le
rendre plus digne d'eu^ i-cto lui verfa fur
la tête un peu de lait ce d'eau-dew-ie mê-
lés ; enfuite deux homrties le jetterenc
par terre j un troifieme l'égôrgea en fai-
fant une incifion au diaphragme & rom-
pant l'aorte : dans cette opération il prit
garde que le fang ne cou'ât pas ànerre.
Lorfque l'animal tut refroidi , il en ôta les
inteftins , ramafla foigneufement le fang
dans un plat de'bois , ôta k peau', coupa
dans l'articulation le pied gauche de de^
EN Sibérie. j
Vâîir &: le pied droit de derrière ; les deux
auires furent auiîî coupés. Il enleva du
llenium un, petit morceau triangulaire,
recouvert de la peau , ôra toute la chair,
& la mit dans un chaudron avec les in-
teftins, qui furent auparavant un peu la-
vés : les os & le fang furent jettes dans
une folFe, le chaudron mis iiir le feu. Le
petit morceau du llernum fut grillé fur
les charbons ;'dc partagé entre les facrifi-
cateurs ôc deux autres des plus confidé-
rables , qui le mangèrent avec délices.
La viande & les inteftins étant cuits ,
furent mandés avec une vîtelTe inimagi-
nable j ils furent à peine tirés du chau-
dron , qu'on ne vit plus que deux os
reil:és par hafard dans la viande :* on les
jetta dans la foiTe , on y mit le feu , ôC
on la couvrit de bois pour brûler les os,
La peau de la vidime fut fufpendue en
témoignage du facrifice qu'on venoit de
faire aux dieux. La fête fut achevée en
buvant du brandevin dz du lait aigri :
les femmes en eurent leur part , & je ne
vis point de perfonnes ivres. Les hommes
s'amuferent à courir de fauter , tandis que
le beau fexe danfoit de chantoit.
On compte en droiture quinze lieues
depuis Irkoutsk jufqu'â ces huttes bratf-
icaines. Le ruiileau de Tel m a qui en eft
A lij
€ Voyage
voi/îti ne geîe jamais en hiver, & par
conféqiient eft le plus propre de tour ce
pays aux ouvrages hydrauliques : ainfi
lorfqu'on voulut fondre en grand pour
l'expédition de Kamtchatka , la mine
que l'on travailioit depuis long-temps à
Bachmakova dans de perits fourneaux ,
on ne pouvoit pas choifir un ruiffeau
plus avantageux que le Telma pour y
conftruire une fonderie. On y bâtit une
digue &: quelques maifons \ mais quand
ces ouvrages furent achevés , on trouva
de mauvaifes qualités au fer de ce can-
ton , & celui de la Lena pasut meilleur
& plus trai table. Au lieu de la fonderie
on y a conftruit deux moulins qui dé-
dommagent prefque àts frais delà digue
^ des bâtimens. Quatre Irkoutfains ima-
ginèrent de tirer de ce lieu des avanta-
ges plus conlidérables. Ils fe rendirent à
Mofcou, & obtinrent du prikas de Sibé-
rie 5 pour dix mille livres , la propriété
des bâtimens faits , & la permilîîon d'y
établir une manufacture de draps. Ils
ont bien commencé leur entreprife \ l'ar-
gent ne leur manque point, & cette ma-
nufaâiure pourra devenir floriiTante. On
y a fait un troifieme moulin ^ on a com-
mencé l'automne dernier a filer de la
iaine : à préfent on y fait du drap, 5c on
ï N Sibérie. f
l'y foule 5 mais il y manque un habile
teinturier. Il feroit à defirer que le Tel-
ma fur un ruilTeau plus confidérable j les
moulins ne font mis en mouvement que
par Teau qui tombe fur les roues.
Les Bratskaius nous avoient promis
de confacrer un cheval , ahn de nous
faire voir encore cette cérémonie. Nous
ne pûmes arriver à leurs huttes qu'à cinq
heures du foir , & ils croyoient ferme-
ment que cette confécration n'avoit de
vertu que lorfqu'elle étoit faite avant
midi ; mais que ne peut pas la foi fur
des âmes fimples ? Le chaman leur dit
gu'il n'étoit pas midi ; auffi-tot ils s'af-
lemblerent dévotement , ôc ne révoquè-
rent plus en doute la validité de la con-
fécration. C'étoit un cheval gris ( car le
blanc a je ne fais quoi de divin ) , c'é-^
toit, dis-je, un cheval gris qu'un hom-
me tenoit, Ôc fur lequel le chaman pro-
nonça quelques mots ; enfuite il lui
donna un coup de main très léger, &C
celui qui le tenoit le fît courir. Un che-
val confacré de la forte n*eft jamais ni
monté , ni employé à quelque travail
que ce fbit. Quand fon maître meurt >
il eft immolé, mais je ne fais fi c'eft aux
dieux ou au diable : quoi qu'il en foir,
A iv
8 Voyage
les chamans ôc les autres Bratskains le
mangent
Après avoir vu cette cérémonie , nous
revînmes à Irkoutsk. Les marchandifes
de Chine y font prefque à aufli bas prix
que fur la frontière. On m'a afluré que
ces fleurs qu'on nomme en Rulfe fleurs
de papier , font faites avec la moele d'
papie
un
rofeau de Chine. J'y ai vu vendre du
taraflbn, qui efl une boiflbn fermentée.
Les RulTes le comparent au vin , parce
qu'il en a la couleur j mais c'efl: plutôt
une efyece de bière , car il n'y entre
point de raifln. Cette liqueur enivre ,
quand on en boit trop , & quelques ver-
res feulement opèrent cet effet , quand
on n'a pas la tcte forte. Je ne l'ai pas
trouvée agréable, peut être parce qu'elle
efl: faite en des vaifl^eaux mal- propres ,
ainfi que l'eau -de -vie de Chine, qui
a toujours mauvaife odeur ^ mais le goût
ëc l'odorat font différemment affeclés
en difrérens hommes : j'en ai vu qui l'é-
toient agréablement par la faveur 6c l'o-
deur du taraflbn. Les Chinois & même
les Chinoifes fupportent des odeurs qui
feroient fort défagréables à tous les hom-
mes d'Europe, ôc feroient tomber en
foibielTe toutes les femmes. Il fe peut
EN Sibérie. 5)
que l'odeur caufée par la mal-propreté
des vafes où l'on fait cette boiiïbn, leiu:
plaife beaucoup , parce qu'ils y font ac-
coutumés dès l'enfance.
On fait le rarafTon avec du malt a\.i^<.;
ou de froment grofïîer , ôc qui reilemble
à du gruau. On en verfe dans une cuv e ,
&: on l'humede feulement avec un peu
d'eau chaude ; enfuite le vafe eft cou-
vert avec foin. Quelque temps après, on
verfe feulement un peu d'eau bouillante,
on remue en écrafant, afin qu'il ne fe
forme aucun grumeau , ôc on recouvre
la cuve. On continue de verfer de l'eau
bouillante &c de remuer, jufqu'à ce que
Teau ait pris alfés de malt , pour être
gluante ôc très colorée , à peu près com-
me l'eft la troifieme cuvée de biere.
Cela fait, on lailTe tiédir, enfuite on
verfe dans un vafe étroit , qui eft enter-
ré, on y met un peu de houblon chi-
nois , preiïe ôc préparé en forme de tui-
les , on recouvre avec foin le vafe , ôc on
lailTe le tout en fermentation. Le hou-
blon préparé de la forte a déjà reçu l'ad-
dition néceflaire à la fermentation : ii
n'eft donc pas néceflaire d'y joindre ,
comme on fait en Europe , du houblon
bouilli en petite quantité , afin de ne pas
donner trop d'amertume, ôc d'y mêler,
Av
îû Voyage
pour hâter i opération , un peu de paia
blanc ôc de lie de bière. Dès q[ue la fer-
mentation eft commencée > on obrerve-
avec foin Ci elle ne ceffe pas tout-à-coup >
ce qu'on reconnou , lorfqae la matière
gonflée commence à fe raifeoir j alors il
eft temps de la verfer dans un fac de toile
épaifTe , ôc de moyenne grandeur. Le fac
eft lié , mis fous une preffe , la liqueur
xeçue dans un vafe qu'on bouche bien ,
^ qu'on porte dans le cellier. On voit
que cette boilTbn eft une efpece de biere
qui étant préparée en des vaiiïeaux pro-
pres , peut être auili bonne que celle de
Suéde , ou que la double bieie d'Angle-
terre qu'on porte dans toute l'Europe.
Cependant je préférerois Tune de l'autre
a,u tarafïon , mais fans doute les Chinois
ne feroient pas de mon goût.
J'ai appris auiîi comment les Chinois
diftillent leur eau-de-vie. Us prennent
du malt d'orge ou d'avoine > ou des deux
enfemble , Ôc regardent ce mélange eom--
me le meilleur : ce malt doit erre grof-
fier comme pour faire le tarallbn. Il eft'
verfé dans une cuve, hume6i:é, remué,
couvert avec foin. Tandis qu'il refroi-
dit , on fait bouillir du houblon dans
peu d'eau , afin qu'il devienne épais :
QU y met de bonne lie eu afles grande
E N s I B" E R I Ê. ti
<juantfré. Quand cette décoction eft aufîî
refroidie que le malt, on les mêle en-
femble , &: on les verfe dans un vafe en-
terre, que Ton bouche & que l'on recou-
vre aulîi exactement qu'il eft: pollible.
On laiire le tout ainh difpofé pendant
fix jours pour le moins ; plus la rr>atiere
fermente , plus on a de brandevin. Ce-
pendant on prépare le fourneau qui doit
fervir à la diftillation : on y maçonne ou
du moins on y afFermit un chaudron de
fer coulé ou forgé. Lorfqu'on Juge que
la matière a fufEfamment fermenté , on
allume le fourneau , & on remplit d'eau
le chaudron. Y^hs qu'elle commence à
bouillir , on place fur le chaudron un
gril de fer, fur celui-ci un autre gril
fait de bois & fort ferré ; enfin on place
fur cts grils un cylindre de bois , a(fés
étroit 5 eu égard a la capacité du chau-
dron , & on le lutê avec les grils. On
met fur les grils le malt fermenté, non
tout à la fois, mais par lits épais environ
d'un pouce & demi, & n'en mettant un
nouveau que lorfque les précédens onr
été pénétrés par la vapeur. Quand le cy-
lindre eft plein , on y adapte un chapi-
teau qui ferme exaétemenr , & on lure
bien toutes les fointures. Le chapiteau
€Ô garni d*un long bec de cuivre , qiir
A v|
Il Voyage
porte la liqueur en un vafe d'étain^placé
dans une tine remplie d'eau froide , où
quelquefois on met de la glace. On en-
tretient le feu, de forte que l'eau bouille
modérément, ôc la liqueur coule con-
tinuellement comme d'un petit tuyau.
Lorfqii'il commence à palTer beaucoup
de phlegmes , on défait l'appareil , on
remplit l'alembic de nouveau malt , on
recommence l'opération jufqu'à ce que
tout le malt fermenté foit diftillé , ôc
l'on a du brandevin très pur, très fort ôc
très bon.
CHAPITRE LVIII.
Mifom chinois. Salines. Mine de fer.
Sorcières, Chûtes,
•
LEs Chinois ont encore une efpece
de liqueur qu'ils mêlent à leurs ra-
goûts , & quelquefois aux mers froids.
Pour la faire, ils falent fortement une
efpece de chou bleu à feuilles très étroi-
tes, & le laifTent dans un pocle : il s'ai-
grit & donne de l'eau. On fait bouillir
cette eau jufqu'à ce qu'elle devienne
épailTe comme de la bière non ferxnen-.
EN Sibérie. i-^
t^e. Lorfqu'elle eft refroidie , on la met
dans des flacons , que Ton expofe au fo-
leil pendant l'été , & à la chaleur du
pocle pendant l'hiver : elle y devient de
plus en plus épaiffe , & plus elle l'eft y
plus on l'eftime. On peut auffi tirer cette
liqueur du chou ordinaire par le même
procédé : notre chou d'Europe croît à la
Chine , mais n'y pomme pas , & ce n'eft
ni l'efpece ni la qualité de la phnre qui
l'en empêche , c'efl: le terrein ou la froi-
deur du chmat. Il en eft de même à Ar-
kanghel \ notre chou n'y pomme pas ,
mais il y croît , & devient une petite
plante tendre & favoureufe , dont la
graine femée fous un climat plus tem-
péré, produit aullî-tot des choux pom-
més, il nous eft arrivé à Iakoutsk , pen-
dant l'automne, lorfque cette plante eft
dans toute fa crue , de manger après la
foupe un plat de foixante-dix choux ,
6c quoique nous ne fuiîions pas grands
mangeurs , nous n'étions pas rairaiiés.
Nous nous préparâmes bientôt à quitter
Irkoutsk, & nous n'eûmes pas de peine
à trouver des bateliers : il ne fallut qu'al-
ler au marché, & obliger les étrangers
a montrer leurs pafleports : oh en trouve
toujours quelques-uns qui n'en ont pas ,
6c il y a dans tout l'empire un ordre
14 Voyage
général d'arrêter* tous ceux ' qui n^ont
point de pafTeports , & de les renvoyer
au lieu d'où ils font : ceux des provinces
de lénifeisk de de Tobolsk qui éroienc
dans ce cas , furent charmés de trouvée
une occafion de revenir dans leur pays>
fans faire les frais du voyage.
Dans une île de l'Angare , fituée au-
defibus d'Irkoi^sk , il y a deux falines ,.
dont Tune appartient à des moines de
cette ville. Se l'autre à la veuve Pivova-
rika : elles fournifTent toutes deux de
très bon kl , mais celle des moines eft
meilleure, plus grande & plus abon-
dante. On n'y connoît ni les feux gra-
dués , ni les autres procédés qui pour-
roient doubler le produit 5 cependant on
y fait tant de fet , que tout le diftridk
d'Irkoutsk n'a pas befoin d'en tirer d'ail-
leurs. Dans toutes cqs contrées la nacure
eft riche en fel , mais en cela mcme dé -
favorable aux habitans du pays. Dans le
bras de l'Angare qui cft ftu: la gauche ôc
près des falines , on voit en quelques
endroits des eaux falées fourdre dans
celles de la rivière r il y en a fur-tout
une remarquable, en ce qu'elle fort d'utt
locher qui eft dans l'eau.
J^allai vifiter une mine de fer qui efl
i deux lieues dans les terres , fur la gau-
EN Sibérie. 15
cîie de l'Angare , à hauteur de la Slobode
coiacue qui eft fur la rive droite, de de^
huttes bratskaines qui font vis-à-vis, fur
la gauche. On a trouvé du minerai dans
deux montagnes qui font l'une près de
l'autre , mais on a donné la préférence à
I une des deux y parce que la mine qu'on*
en tire efl: plus facile à travailler. J'y
trouvai huit puits , dont quelques-uns
étoient profonds de dix toifes. Il en par-
toit plufieurs atteliers de douze â qua-
torze toifes. La mine s'y montre en
feuilles qui ont quelcj^uefais deux pieds
éc demi en quarré : e\k eft brune mêlée
de jaune , quelquefois pleme de cavités ,.
êc cependant bonne : il y en a une autre,,
fort tendre , prefque femblable à l'ardoi-
fe, & une troi/îeme efpece auiîi tendre-
<jue celle-ci, mais qui a toute l'apparence
d'un bois minéralifé. On y travaille en au-
tomne après la moiifon , & l'on defcend"
les mineurs par les puits avec des cordes,.
On n'y a pas pouffé les galeries plus loin
que quatorze toifes, de peur que les
terres ne s'effondrent : il n'y a pas ici
wn feul ouvrier habile ôc qui fâche étayer.
II eft vrai que jufqu a préfent on n'en a
point eu befoin ; dans quelque endroit
^ue l'on fouille , on trouve de bon mi-
\(y Voyage
nerai. Dans le voiiinage de cette mine,
on a conftruit une petite fonderie , où
Ton coule desgueufes de quatre-vingts à
cent vingt livres.
Lorfque nous arrivâmes aux huttes
bratskaines , qui font au-delTous du fort
•Balagansk & de la rivière d'Ouga, nous
trouvâmes cinq forcieres qui nous acten-
doient. Ce n'étoit pas que nous eullions
deiiré de voir leurs charmes : nous étions
convaincus de leur pouvoir. Elles firent
devant nous tous leurs fortileges dans la
manière accoutumée : une d'elles fit le
tour du couteau avec beaucoup de mala-
dreiïe , mais les Bratskains aveuglés par
la fuperfiiition , n'apperçurent pas Tarti-
ûce^ ôc furent dans le plus grand éton-
nement, lorfqu'elle fe découvrit pour
faire voir que la peau n'étoit pas feule-
ment entamée. Ils fe fâchèrent un peu
de ce que nous plaifantions fur des preu-
ves auflî évidentes des opérations du
diable , 3c fe flattèrent de nous faire
voir un forcier capable de nous con-
vaincre. Le chaman célèbre parut de-
vant nous , & fit en effet fes faurs & fes
contorfions avec une adivité capable de
noub furprendre & d'effrayer dQS efprits
difpofés a croire. Je penfe que fi nos
EN Sibérie. 17
joueurs de gobelets travailipien^ devant
les Bratskams , ils les croiroient plus
habiles que les diables mciTres.
Nous vîmes ici la fête du Tailga :
mon interprète qui étoit un homme in-
telligent de très verfé dans toutes les cé-
rémonies bratskaines , me dit qu elle fe
célébroit en l'honneurides dieux de la
terre. Huit moutons 3c un poulain furent
égorgés Se mangés. On but de l'eau-de-
vie de lait & du lait mêlés , dont les
femmes eurent leur part. Il y eut â l'or-
dinaire des danfes 5 des divertifTemens.
Les os des victimes ne furent pas jettes
dans une foiVe , mais placés fur un écha-
faud de bois conftruit exprès Se peu éle-
vé : on mit du bois au-deffous , on brûla
réchafaud Se les os, & la fête fut ter-
minée.
Nous quittâmes les Bratskains , Se nous
nous rendîmes au village nommé Tal-
kinskaïa , du nom du Talkin , ruilTeaii
qui fe jette dans TArgare par la rive
gauche. Un peu au-delTus , du même
côté, il y a une rive élevée de couleur
rouge , où l'on trouve de bon plâtre.
C'eil: de-là qu'on a tiré celui dont on a
fait ufage pour les édifices de pierre
conftruits à Irkoutsk , parce qu'il n^y en
avoir point qui fût plus près.
1 8 Voyage
Lorfque nous pafsâmes au fort BracA
koï, on y détenoit cinquante Bratskains
&c Tongouûes accufés d'avoir voulu en-
treprendre fur ce fort & fur les villa-
ges ruffes de l'Angare. On n'en parloit
qu'en fecret ; on difoit qu'on avoit trou-
vé chez eux plus de fufils & de poudre
qu'il ne leur étok permis d'en avoir ; on
prétendoit que leur projet devoir s'exé-
cuter en trois difFérens temps j c'étoit ,
difoit- on, un petit garc^on bratskain
nouvellement baptifé , qui avoir décou-
vert cette confpiration. Les prifonniers
qui étoient les chefs de la fédition,
avoient femé l'efprit de révolte parmi
les Bratskains d'Oudinsk & les Ton-
^oufes d'IIimsk. Deux d'entre eux fe
pendirent dans la prifon. On difoit qu'il
y avoir d'autres mécontens parmi les
Tongoufes d'IIimsk. En 1755 ^^ Y ^^^
quelque rumeur parmi les Bratskains y
quelques - uns furent arrêtés , envoyés
^ans les priions d'IIimsk , & quelque
temps après mis en liberté. Une puni-
tion fi léeere a pu les envaser à for-
mer oe nouveaux projets, dans 1 eipoir
de n'efluyer , s'ils étoient découverts ,
que quelques mois de prifon. H me fem-
ble qu'il leur feroit très difficile d'exé-
cuter leurs entreprifes j ils peuvent être
EN Sibérie. i^
refTerrés & contenus de routes parts»
Nous parvînmes bientôt à une des
chûtes de l'Angare. Au-deiïus , la rivière
eft calme de tout-â-fait femblable à un
lac, mais vers la chute elle eft , pendant
un demi-quart de lieue, remplie de ro-
chers contre lefquels les eaux fe brifent
avec tant d'impétuofité & de bruit , que
le pilote ne pouvant fe faire entendre
eft obligé de commander la manœuvre
par des fîgnaux. Tant que nous fûmes
dans le courant le plus rapide, huit hom~
mes ne cefTerent de ramer, 6c l'on dit
que cette précaution diminue beaucoup
le danger. Cette chute a de grofTes va-
gues qui donnent de temps en temps au
bâtiment des fecouffes afïes fortes : la
rivière y eft extrêmement rapide , mais
il eft impoftible d'y appercevoir une vé-
ritable chute.
Environ une lietie plus bas , on en
trouve une autre qui n'a pas plus d'un:
quart de licne ; elle n'eft ni remplie de
rochers comme la précédente , ni auffi
dangereufe , mais les vagues y font
plus groflfes. Les Cofaques de lénifeislc
qui l'ont paftee pour la première fois ,.
trouvèrent fur les bords de la rivière
une plante qui , par {es feuilles & fes
fleurs , reftembloit parfaitement à la
io Voyage
pulmonaire ; ils en mirent les feuilles
dans leur foupe , les racines dans une
efpece de bouillie, mangèrent l'une &
l'autre , Se s'enivrèrent complètement :
ils nommèrent cette chute pianoï porog
ou la chute ivre , Ôc parce 0ue le fracas
de la précédente fait mal à la tête , ils la
nommèrent pokmelnoï porog , ou la
chute du mal des cheveux. Je cherchai
cette plante qui enivre , 3c je trouvai
•*4^ une belle efpece de jufquiame qui n'é-
toit pas encore connue par les botanif-
tes ( i). Un verre de bière où l'on a mis
dss feuilles de cette plante, ou la racine
coupée en petits morceaux, fur-tout lorf-
qu'elle fermente , eft capable d'enivrer
un homme , &: de le rendre comme
fou. Elle lui ôte l'ufage des fens j il voit
les petits objets conlidérablement aug-
mentés, une paille grofle comme une
poutre 5 une goutte d'eau grande comme
une mer. S'il veut marcher, il lui femble
que des obftacles invincibles fe préfen-
tent à lui. Il fe fait les plus terribles
images d'une mort inévitable qui le me-
nace : enfia fon efprit eft égaré comme
(i) HyofciamusfoLiisovatis , integerrimis ^ ca-
lycihuslnfiatis^/uh^bhojis. Lin. fp. 5, p. iSo.
ïN Sibérie. 21
par le plus violent délire. Les marchands
ruifes prétendent que la racine de cette
plante eft utile contre les hémorroïdes ÔC
le flux de fang.
Nos bateaux pafTerent eiifuite la chute
nommée padounne , que l'on regarde
comme la plus conlidérable de l'Angare.
Elle a trois faillies ou fauts , de celui
du milieu eft le plus élevé ; fa longueur
eft d'un demi-quart de lieue , ôc fa hau-
teur totale eft de deux toifes à deux toi-
fes & demie. L afpecl en eft effrayant,
parce qu'elle eft prefque toute couverte
d'écume ; mais en prenant la précaution
de décharger les bateaux 3 elle n'eft pas
dangereufe.
Avant ou après celle qu'on nomme
Dolgoï ou la longue , la rivière eft large
ÔC remplie d'îles ; dans la chute elle eft
eiroite , fans îles , & bordée de rochers
efcarpés de pelés. Le courant y eft ra-
pide, mais je n'ai pu y voir aucun fauc
fenfible : cependant on en compte trois,
c'eft-à-dire on regarde comme fauts les
endroits oii la rapidité eft plus grande.
Cette chute a environ deux lieues de
longueur ^ on y voit ça &: là quelques
rochers qui dépaftent la furface ; les
eaux y font beaucoup de bruit , de très
fouvent de petits tpurnans. On y a de^
11 Voyage
vagues comme far la mer quand il vttitQ
frais , mais dans aucune chute elles ne
font aullî groiïes que dans celle d'O-
biemnaïa.
CHAPITRE LIX.
Id'ines de fer. Rocher pdnu Climat des
côtes de la mer glaciale. Aurorts ho-
ré a le s»
ON fond a Katskaïa des gueufes du
poids de quatre-vingts livres , d'une
très bonne mine de fer, qu'on trouve
dans le ruilTeau de Kata vers l'embou-
chure des ruiffeaux de Poléva , Mouria
èc Kopaieva. Il y a quelques endroits où
les eaux du Kata lavent le minerai ; on
va les chercher en canot, & lorfqu'on
les a trouvés , on y conflr uit des radeaux
fur lefqueis on apporte la mine à Kats-
kaïa : elle eft en gros morceaux , très
riche-, bruae, ôc fouvenc jaunâtre au-
dehors.
On en trouve une autre à une lieue
6c demie au-deffous du Slobode ké-
chemskaïa iîtué à l'embouchure du ruif-
feau Bolchaïa kedima : celle-ci eft par
EN Sibérie. 15
nids ôc en très petits morceaux bruns
qui ne font pas dQS plus riches. Elle eft
A découvert, & remplit rarement un ef-
pace de plus de deux toifes en quatre.
Le lit qu'elle forme , a environ deux
pieds d'épaiffeur , & eft mêlé de beaucoup
de petites pieries.
Nous apprîmes ici que Ton continuoic
d'arrêter les Tongoufes , & de les trans-
férer à Ilimsk. Je ne puis pas croire
qu'un peuple auflî ruftre puiue former
une entreprife contre le gouvernement;
mais au cas que leur rébellion foit véri-
table , il eft aifé de les contenir par une
punition juridique &: févere. Si l'on veut
toujours les inquiéter , en relâcher quel-
ques - uns 5 en arrêter d'autres , punir
ceux-ci fans que leur crime foit avéré,
abfoudre ceux-là fans examiner à fon^
leur conduite , on pourra caufer la ruine
entière de ce peuple : on dit déjà que
les Tongoufes d'ilimsk ne font point
à beaucoup près auiîi nombreux qu'ils
l'ont été.
Après avoir paffé plufîeurs chûtes,
nous arrivâmes au couvent de Kachinsk
qui ed à une lieue a a de (fous du ruiifeaa
de Chélefnaïa. Le principal bien de ce
lîionallere , qui n'eft habité que par ua
24 Voyage
pieux économe & trois ou quatre moi-
nes , eft une mine de fer qui n'en efl: pas
éloignée. A une lieue & demie au-def-
fus de l'embouchure de ce ruiffeau , il
y a un iar ou rivage élevé , dans le-
quel eft un lie épais de trois pieds , qui
eft prefque tout de mine de fer : on
y trouve feulement çà & là beaucoup
de grais ronds. Cette mine eft de cou-
leur brune mêlée de jaune , ainfi que les
précédentes : elle eft quelquefois très
dure, quelquefois percée de petits trous ;
il y en a qui reifemblent fi parfaitement à
du bois , qu'il faut , pour les diftinguer ,
les comparer & conlidérer avec la plus
grande attention. Les morceaux de cette
mine font peu confidérables , &c les cou-
ches n'ont pas plas d'un demi -pied:
elles s'étendent horizontalement dans la
montagne , & ne s'écartent nulle part de
cette fituation.
Au-delà de ce couvent , on trouve en-
core plufieurs chutes , & Ton voit quel-
ques rochers çà & là dans le lit de la
rivière , mais à une lieue au-defîbus de
Siromolotova 5 près du rocher nommé
pop, la rive droite de la Tongouska
prend un afped plus agréable. Il fore
une fource falée d'un petit rocher qui
eft
EN Sibérie. '25
eft près du Pop : les payfans des envi-
rons en font ufage , pour faler pluiieurs
chofes , 6c fur- tout les concombres.
A une lieue Ôc demie au-delïous de
Klimova , on voit fur la rive droite le
rocher nommé Pifannoï , où l'on a peint
i^rodierement en couleur rou^e deux ca-
valiers à cheval. Les rochers de ce can-
ton , & ceux qui font au-delTus du vil-
lage de Tchadobskaïa étant compofés
de lits perpendiculaires , ont un afpecl:
qui furprend. Vis-à-vis l'embouchure du
ruiffeau de Biéla qui fe jette dans l'An-
gare par la rive gauche, il y a plusieurs
rochers en £otmQ de colonnes, qui s'é-
tendent ju/qu'à demi-lieue.
Nous pàfsâmes enfuite devant la ri-
vière de TalTéevo , qui reçoit vers fa
fource le ruilTeau d'Ouifolka , fur lequel
il y a deux falines , l'une à quinze lieues
de fon embouchure , l'autre un peu plus
loin. Avant d'arriver à l'Iénifei , nous
pafsâmes une chute dont les vagues n'é-
toient pas groffes , mais dont les bords
étoient efcarpés Se fauvages. Cette ri-
vière qui eft plus petite que la Ton-
gouska , avant qu'elles foient réunies ,
conferve cependant fon nom jufqu'à h
mer , contre l'ufage ordinaire qui veut
que Ton regarde la plus grande rivière
Tome IL B V
i6 Voyage
comme la principale , & que celles qui
s'y jetrent, s'y perdent avec leur nom.
Cet ufage eft fuivi par les peuples idolâ-
tres de Sibérie. Ils regardent comme une
feule rivière l'Angare , la Tongouska ,
riénifei , & donnent à celle-ci le nom
de Kem depuis fa fource jufqu'à fon em-
bouchure dans la Tongouska , mais les
RuflTes de Sibérie ont un autre principe
de géographie , ils donnent un troifiéme
nom à deux rivières principales qui fe
font jointes : après leur réunion , les ri-
vières d'Ingode & dOnon prennent le
nom de Chilka , la Chilka èc TArgoune
deviennent l'Amoure j l'Angare & l'ilim
forment la Tongouska. Au contraire les
rivières qui fuivent la même direction
depuis leur fource jufqu'à la mer , con-
fervent leur nom : l'Ob , Tlénifei , la
Lena coulent toujours du fud au nord ;
ainfi l'Irtich & la Tongouska , quoique
plus confidérables , l'une que l'Ob, l'au-
tre que riénifei , fe perdent dans ces
deux rivières.
Dès que nous fumes entrés dans celle"
ci j nous crûmes (ortir d'une grotte obf-
cure : nous découvrîmes fur l'une &:
l'autre rive des plaines immtnfes , &:
-nous vîmes bientôt lénifeisk : il y avoiç
quatre ans que nous m étions partis.
EN S I B E a I E. 27
Durant le féjour que j'y fis, je recher-
cliai les habitans du pays, qui avoienc
voyagé fur la balTe lénifeij fur-tout le
long des cotes de la mer glaciale j je
voulois acquérir quekjue connoifTance
de l'hiftoire naturelle de ces contrées, de
j'en appris les particularités fui vantes.
Le rivage qui s'étend depuis la rive
orientale de l'Iénifei , le long de la cô:e
iouratskaine , eft élevé , mais fans mon-
tagnes, &c prefque entièrement compofé
d'argile ôc de fable. La cote iouratskaine
eft comprife entre l'Ob &c l'Iénifei : elle a
beaucoup de bas fonds , ôc l'on y trouve
quelquefois des dents de vache marine ,
qui font aiTés grandes j on en a vu deux
qui pefoient enfemble trente livres. Le
rivage qui court à l'eft, eft montagneux,
couvert de pierres, &, comme je l'ai déjà
dit, a beaucoup de charbon de terre. Les
montagnes de cette côte reffemblent a
celles de la Vitim; on ditoit qu'elles ont
été mifes en morceaux ou plutôt fen-
dues : il arrive quelquefois qu'il s'en dé-
tache des quartiers qui tombent dans la
mer avec un bruit épouvantable. A
l'orient de la Simovie retchichnoïe , le
long de la mer , on trouve dan^ le: mon-
tagnes beaucoup de galaét^teî qui pa-
roiffent blanches fur le lieu , mais après
Bi;
iS Voyage
quelque temps elles deviennent jaunâ-
tres. Au fommet de cette chaîne de
montagnes qui n'eft pas fort élevée , on
voit par-tout une grande quantité de co-
quillages de moules , entièrement vui-
des , parfaitement confervés , quant à la
forme & à la couleur, mais fort amol-
lies par le foleil j cependant cette eOpsco
de coquillage ne fe trouve point dans
cette mer. Les plus grandes ont un
pouce de large , la plupart en ont moins,
& il y en a beaucoup qui font très peti-
tes : j'en ai vu deux qui m ont paru être
de l'efpece qu'on nomme buccins.
Sur toute la côte iouratskaine , ainfî
que vers la Piafîda , la Tamoure Se h
Katanga , on trouve de grands tas de
bois & quelquefois d'arbres entiers ; ce
font toujours dQS melefes , des cèdres &
des fapins. Il y en a beaucoup qui font
encore verds , mais ceux-là font tout
près des eaux , au lieu que les tas de
vieux bois fec & pourri font loin du
rivage Se des endroits que la mer ne
baigne plus. A l'orient de l'embouchure
de riénifei , Se à quatre lieues au nord
de la Simovie kitachovskoie , il y a un
lieu remarquable, en ce qu'étant le pins
élevé de la contrée il efl couvert de bois
flotté.
EN S î B E R I E. 19
La mer dégelé ordinairement, Icrf-
que l'iénifei dégelé à fon embouchure ^
c'eft à-dire vers le 1 2 juin , alors elle
devient pure, quand il s'élève des vents
de terre qui chaifent les glaces. Quel-
ques perfonnes qui ont habité long-
temps la Simovie retchichnoïe m ont
fait part d'une circonflance rem.ar-
quable : lorfque les vents de terre
ont ibufflé durant quatorze jours fans
relâche. Se qu'il règne feulement pen-
dant vingt- quatre heures un vent de
nord ou de nord-oueft , quand même il
ne feroit pas des plus grands , on revoit
des glaces au rivage : ainfi l'endroit où
elles fe forment n'eft pas éloigné , ôc ce
doit être une grande ile ou un conti-
nent , ou bien toute la mer efi: glacée ;
cette dernière conjedlure eft confirmée
en quelque manière par les courfes fai-
tes jufqu'au foixante & douzième degré
de latitude feptentrionale , où les vaif-
feaux ont été arrêtés par des glaces im-
mobiles.
Dès que la fin d'août approche , on ne
peut pas être certain qu'il fe pad'era un
jour entier fans que la mer gelé. Un
froid médiocre fuivi par un calme la
fait prendre en un quait-d'heure , ôc
quand elle gelé aulîi-tôt , elle refte quei-
B lij
3€ Voyage
quefois glacée durant tout l'hiver. Lorf-
que le froid commence , la glace eft
mince j un gros temps la brife facile-
ment. En général cette mer ne gelé ja-
mais plus tard que le premier odobre,
&c fouvent plutôt.
Au printemps les pluies font peu or-
dinaires. Durant l'été le ciel eft prefque
toujours ferein , le tonnerre y eft très
rare : on y connoîr à peine les éclairs. 11
y règne en automne une brume conti-
nuelle : fans cefTe il fort des murailles
une vapeur humide. En hiver Iqs tem^
pêtes font fréquentes. On dit que lorf-
que les îles & les rochers efcarpés pa-
roiffent plus grands qu'en un temps fe-
rein , c'eft un figne affuré d'une tem-
pête prochaine.
Vers le mois de mai la chaleur aug-
mente ; on a en juin les jours les pliis
chauds . ôc quelquefois aufîi de la neige.
Le flux & le reflux eft peu confidéra-
ble dans la mer glaciale. Un habitant de
lénifeisk, qui a demeuré quelque temps
fur la Katanga, m'a aifuré qu'il fe fai-
foit fentir dans cette rivière deux fois
en vingt -quatre heures, que dans la
pleine lune &c dans la nouvelle avant le
premier quartier , la Katanga croiftoic
environ de deux pieds , mais que dans
È
EN Sibérie. 31
tout autre temps le iiux étoit beaucoup
moindre.
Depuis le commencement d'odobre
jufqu'a Nocl , il y a beaucoup d'aurores
boréales qui font de deux efpeces princi-
pales toujours uniformes. Dans l'une on
voit entre nord-oucft èc oueil un arc
lumineux, duquel fortent pluiieurs co-
lomnes ou rayons de lumière qui ne s'é-
lèvent pas très haut , & ne s'étendent ja-
mais vers plufîeurs parties du ciel. Sous
l'arc le ciel eil extrêmement obfcur , ce-
pendant à travers cette noirceur on voit
briller les écoiles. Les habitans du pays
difent que cette efpece d'aurore bo-
réale eft un (igné de grandes tempêtes.
L'autre efpece commence par quelques
rayons qui paroiiTent vers le nord, &
prefque en même temps , il s'en élevé
au nord-eft ; les uns &c les autres font
ifolés. Ils augmentent peu à peu , occu-
pent dans le ciel un grand efpace , s'é-
tendent avec une vitelfe incroyable, 3c
couvrent enfin prefque tout le ciel de-
puis Ihorifon jufqu'au zénith. On les y
voit fe réunir , &c pour lors il femble
que le ciel foir couvert d'un voile de
lumière parfemé de rubis , de faphirs 3c
d'or. Rien n'efl: plus beau que ce fpedla-
cle y mais lorfqu'on ne l'a jamais vu , il
B iy
31 Voyage
imprime quelque frayeur : les rayons ne
fe déploient qu'en pétillant, fifflant &
faifanc le bruit du plus grand feu d'arti-
fice. Si les habitans du pays pouvoient
faire cette comparaifon , ils feroient
exempts de la frayeur que leur caufent
ces météores Pour donner une idée du
fracas qu'ils entendent alors , ils difent
que la troupe furibonde paffe. On voit
des animaux qui en font épouvantés.
11 arrive fouvent à ceux qui chalfent aux
renards blancs 3c bleus qu'on trouve en
cette contrée , d'être furpris par ces au-
rores boréales : leurs chiens faifis alors
du plus grand effroi fe couchent par
terre , & il eft impoilible de les faire
bouger , avant que le bruit foit fini.
Cette efpece d'aurore boréale eft ordi-
nairement fuivie par un temps ferein.
CHAPITRE LVIII.
Cornes de mammont , de narval. Os &
dents de vache marine.
Ai fait aufTi quelques recherches con-
^ cernant les os qu'on trouve enterrés
en Sibérie, & qu'on nomme os de mam-
mont. Pierre le grand ordonna en i jii a
j
EN Sibérie. y^
que il l'on crouvoit des cornes de main-
mont, l'on cherchât au même endroit
avec tout le foin poflible le corps entier
de cQt animal , & qu'on l'envoyât a Pé-
terboure- L'année fuivante un flouchivie
nommé Spiridon Portniaghinne informa
la chancellerie de Iakoutsk , qu'il écoit
allé avec fon fils Ilia de la fimovie
d'Ouftiank â la mer glaciale , & que vis-
à-vis le Sviatoï nofT ou faint promon-
toire 5 à environ cinquante lieues de la
mer , dans un champ de tourbe , chofe
fréquente en ce canton , il avoit trouvé
une tête de mammont qui n'avoic
qu'une corne, & près de là une autre
corne du même animal , qui pouvoit
avoir été rompue tandis qu'il vivoit. Il
ajouta qu'à peu de diftance de cet en-
droit , il avoit déterré la tête d'un autre
animal cornu qu'il ne connoiifoit pas :
elle reffembloit à une tête de bœuf^
mais les cornes étoient fur le nez. Une
maladie des yeux dont il fut attaqué ,
l'obligea de laifTer ces os où il \qs avoit
trouvés. Enfuite ayant appris les ordres
de l'empereur à cet égard , il repréfenta
qu'on pourroit l'envoyer avec fon fils au
même endroit , parce que l'âge ayant af-
foibli fa vue & fa mémoire , il ne pou-
voit pas fe flatter qu'étant feul il pût le
Bv
34 Voyage
retrouver. Le voivode de Iakoutsk les
y envoya l'un &: l'autre. En 172.4, un
flouchivie , nommé Ivan Kiprianov , re-
préfenta qu'étant allé du fort de Sachver-
skoï à la rivière d'iélon , qui fe jette
dans rindighirka , peu loin de fon em-
bouchure , il avoir trouvé fur une rive
élevée une tête de mammont , ôc qu'il
l'avoir déterrée, afin de la retrouver plus
facilement. Il demanda d'y être renvoyé
avec un couple d'hommes pour faire de
nouvelles recherches : fa demande lui
fut accordée. Il retourna fur la rivière
d'Iléon 5 retrouva la tête de mammont,
&c la fit porter à Iakoutsk ; mais quoi-
qu'il l'eût annoncée comme entière, elle
n'avoir qu'une demi-corne. 11 fit fçavoir
en même temps à la chancellerie , qu'il
avoir trouvé fur la même rivière deux
cornes entières du même animal , Se re-
çut ordre de les faire apportera Iakoutsk.
Sous le prérexre de chercher des os de
mammont , les cofaques de Iakoutsk
entreprirent de grands voyages : tandis
qu'un feul cheval auroir fufîî à chacun
d'eux, on leur en donnoit cinq ou fix ,
qu'i's chargeoient de leurs marchandi-
feSy Cette facilité les encouragea ; ils
vouloient tous aller a la recherche de ces
os. Avant ce temps le fquélette du manv
EN S I B I R I E. 35
mont. Se même ce qui en portoic le
nom , étdit une chofe iacrée que per-
fonne n'eût ofé toLicher. Les cofaques
craienoient de regarder de loin ces reftes
iiniitres. Dès que l'empereur les eut
demandés j ils crurent qu'ils feroient
coupables du crime de leze majeflé, Ci
pour quelque raifon que ce fût, ils n'exé-
cutoient pas les ordres.
En 1713, le commilTaire Nafar
Kolechov fit apporter à îrkoutsk la tête
tl'un animal extraordinaire-, elle avoir
trois pieds &c demi de long, deux pieds
de haut , deux cornes , & une dent de
mammont. Dans l'année fuivante un
cofaque remit aufli à la chancellerie
d'Irkoutsk une corne de mammont.
La plupart de ces os , de tous ceux
qu'on voit d Péterbourg , au cabinet im-
périal d'hiftoire natuelle , fous la déno-
mination d'os de mammont , relTem.-
blent parfaitement aux os d'éléphant ;
(i) mais par ce qui vient d'être dit, &
fur tout par le récit de Spiridon Port-
niaghinne , il paroit qu'on trouve quel-
quefois en Sibérie des têtes qui par leur
(i) Ceux qu'on voit à Valence en Dna-
phinc j font peut-être aufli des os d'élephanr,
Bvj
5^ Voyage
groireur3& par la forme des cornes,appâr-
tiennent plutôt au bœuf qu a*l'éléphant.
J'en vis une à Iakoutsk ; on l'avoit ap-
portée du fort d'Anadirsk , & elle étoit
tout- à-fait femblable à celle de Portniag-
hinne : une autre qu'on avoit déterrée au
fort Ilghinskoijreiïembloit parfaitement
aux précédentes. Eniin j'ai appris qu'aux
environs de la Nijnaïa Tongouska , oa
trouve non-feulement de ces têtes , mais
encore d'autres os , des omoplates ,
des tibia , des os facrum & inno-
minés , des os des îles trop petits
pour appartenir à l'éléphant , ôc qui font
peut-être de cetanimal^ qu'il faut nécef-
îairement admettre dans la famille des
bœufs. J'en ai vu quelques-uns, c'étoient
des tibia, &c des os des iles, qui m'ont
paru extrêmement courts par rapport à
leur épaiffeur.
Il eft donc confiant que Ton trouve
en Sibérie des os de deux efpeces d'ani-
maux. On n'a recherché long- temps qne
ceux d'éléphant , qui avoient donné lieu
à la fable du mammont j mais depuis
les ordres donnés a cet égard par l'em-
pereur , on a raiïemblé tous ceux qu'on
a pu trouver 3 & quoique le plus léger
examen eu^ pu faire appercevoir qulls
étoient très diiférens ^ on les a tous coja-
ENSiBERrE. ^7
fondus. Isbrand Ides rapporte un faux
bruit , lorfqail dit qu'on ne trouve ces
os d'éléphant que dans les contrées de
Mangaféa , d'Iakoutsk, de les montagnes
qui font au nord-efl: de la rivière de Ket j
il y en a dans route la Sibérie , foit dans
les cantons les plus méridionaux , foie
-dansceuxduliautdel'Irtich , de laTom,
ôc de la Lena , il y en a en Ruiîîe , de
même en plufieurs endroits d'Allemagne,
où de même qu'en beaucoup d'autres
pays , on les connoîr fous le nom d^ivoire
foflile. On les nomme ainiî avec raifon ,
car ils font parfaitement femblables aux
dents d^'éléphant apportées des Indes , de
celles qu'on trouve en Sibérie , & qjj'on
y appelle cornes , n'en diiFerent en rien.
Dans un climat un peu chaud ces os
s'amoliflent (k fe décompofent , mais
dans ceux où la terre efl toujours gelée,
vers les cotes de la mer glaciale , & de la
mer pacifique , ils fçnt très-bien confer-
vés, de en exagérant un peu , on a dit en
avoir trouve qui etoient encore langlans.
Ce conte a été rapporté par Isbrand Ides,
& après lui Muller , (i) & d'autres l'ont
(i) Voyez Voyages au ncrd , mœurs des
ORiakcs^page 3Si"ac fuiv.
jS Voyage
répété comme une vérité. Un récit fiibu-
leux s'accroît toujours ^ on a ajouté que
ces os fanglans étoient ceux d'un animal
qu'on a nommé mammont , qu'il vi-
voit en Sibérie fous terre j qu'il y mou-
roit quelquefois enterré par des ébou-
lemens, &: que c'étoit par cette raifon
qu'on en trouvoit encore les os fanglans^
Le crédule Muller donne au mammont
huit ou dix pieds de haut , ôc environ
dix-huit pieds de long , la couleur grife ^
une tête longue , un front large , deux
cornes placées au-defTus des yeux , Ôc
qu'il remue de peut croifer Tune fur
l'autre. Lorfqu'il marche, il s'étend beau-
coup 5 3c peut auiîi fe relTerrer dans un
petit efpace ; (es pattes font groifes com-^
me celles de l'ours. Isbrand Ides avoue
fincérement que perfonne n'a pu lui dire
avoir vu un mammont vivant : il n'y a
rien en cela qui puiiîe furprendre ; il
faut mettre cet anim.al au rang des ûre-
nés, des phénix & des griffons.
Ces têtes Se les autres os qui relfem-
blent parfaitement a ceux d'éléphant ,
ont fans doute fait partie d'an animai
de cette efpece. Nous ne révoquons
point en doute un fait conftaté par une
médaille , une ftatue , un bas relief, un
feul monument de l'antiquité j pourquoi
EN Sibérie. 59
refuferions-noiis toute croyance à une
aulîî grande quantité d'os d'éléphant ?
Ces efpeces de monumens font peut-
être beaucoup plus anciens , plus certains
ôc plus précieux que toutes les médailles
grecques ôc romaines. Leur dirperfioii
générale fur notre globe eft une preuve
inconteftable des grands changemens
qu'il a éprouvés. Je conjedure que les
éléphans fe font enfui des lieux qui
étoient jadis leur patrie, pour éviter leur
deftrudion. Quelques-uns auront échap-
pé en allant très-loin , mais ceux qui fe
feront réfugiés dans les pays feptentrio-
naux , feront tous morts de froid 3c de
faim 5 les autres mons de lallitude , on
noyés dans une inondation , auront été
emportés au loin par les eaux. Théo-
phrafte , Pline , Agricola , Libavius pen-
foient que l'ivoire foilile croilToit dans
la terre y cette opinion efc oppofée à tou-
tes ks loix de la nature , & il feroit au(îi
fenfé de dire que les anim.aux y croif-
fent comme les fèves Ôc les pois.
Ces dents font longues de huit pieds ,
épaiffes de fix pouces. Se les plus grolTes
pefent de deux cents quarante à deux
cents quatre-vingtslivres.Cette grandeur
ne doit point furprendre : quelques-unes
40 Voyage
de celles qu on nçus apporte des Indes ,
ont huit ou dix pieds de long de pefenc
quelquefois jufqu'a deux cents livres.
Le fquélette de foixante ôc douze pieds ,
trouvé par le peintre RemefTor dans le
canton barabin n'eft pas fi monftrueux
qu'on ne puifTe affirmer que c'eft un
fquélette d'éléphant. Lorfque les dents
trouvées en Sibérie font travaillées, elles
ne différent en rien de l'ivoire. Quel-
ques-unes ont pris une couleur jaunâtre,
d'autres font devenues brunes comme
un coco 5 d'autres , bleu-noirâtre j ce-
pendant il n'eft pas douteux que ce ne
foient les os du même animal. Ce qui
n'étant pas gelé dans la terre , refte ex-
pofé quelque temps a l'action de lair ,
devient aifément plus ou moins jaune
ou brun , & même d'une autre couleur ,,
félon qu'il fe joint à l'air quelque humi-
dité. On coupe fouvent , comme le dit
Srrahlemberg , les parties noirâtres des
dents moifies Se pourries , & l'on em-
ploie les autres , qui ont des couleurs
particulières, à faire des couvertures d'é-
crin. Pour éclaircir ce qui concerne l'au-
tre efpece d'os que l'on Trouve en Sibé-
rie , il feroit â fouhaiter que l'on con-
FiUt un animal à qui leur grandeur &
EN Sibérie. 41
leur ftrudture répondiffent exadement,
mais on ne peut efpérer d'acquérir cetre
connoifTance que par une exade compa-
raifon de ces os , & des fquéletres de
roures fortes d'animaux étrangers , fur-
tout de la famille des bœufs. Je recom-
manderai fur-tout l'examen du bifon
que M. Jérémie a vu entre la rivière
danoife 8c celle du loup marin , qui
tombent l'une 6c l'autre dans la baie
dHudfon : il dit que cet animal eft plus
petit que le bœuf d'Europe ëc porte la
plus belle laine.
Je reviens aux cornes de mammonr.
En 1 724 , Ivan Tchernéiev trouva près
de la (imovie Ouïandinskoïe fituée
fur rindighirka , une corne rorfe d'un
animal inconnu , laquelle fut appor-
tée à Iakoutsk j enfuite à Irkoutsk : ce-
pendant on ne trouve aucun témoi-
gnage de ce fait dans les archives de ces
deux villes. Suivant les defcripripns que
l'on m'en a faites , c'étoit une de ces
cornes de narval que l'on prifoit tant au-
trefois , avant de favoir -qu'elles appar-
tenoient à une efpece de baleine ( i ).
{l)Monodon , art, Monoceres (f ur.icornià
41 Voyage
C croient des cornes de licorne , animal
célèbre dans les ouvrages des Juifs , 6c
auquel ils attribuoient une force extra-
ordinaire : Moïfe dit de Dieu même
que (es forces font pareilles à celles de la
licorne. On ertfaifoit grand cas dans la
médecine , on la regardoit comme un
fpécifique contre tous les poifons &
toutes les maladies qui avoient quelque
malignité , témoin le certificat que les
médecins d'Ausbotirg en donnèrent , de
que Wormius a rapporté. On l'a mife
lone-temps au nombre dts remèdes ap-
prouves par les racuites de meaecme ,
on l'a connue dans la matière médicale
fous le nom d'unicornu verum , tous
les apothicaires & droguiftes la deman-
doient en Hollande fous ce nom , & re-
ce voient la corne ou dent du narval ;
on dit même qu'une corne de falnt De-
nis qui opéroit autrefois tant de mer-
veilles en France , n'étoit autre cliofe
que la dent de cette baleine. En Ruflie ,
en Angleterre , en Hollande , en Italie ,
en Allemagne cette dent paiToit généra-
le'ii^. Narliioal , Worm. & Klein, v. î. T.
Kleinii Hift. Pifc. nac. prod, Miii, II , § iS ,
T. U.C.
E N s I B E R I £. 45
lement pour la corne de la licorne ( i ).
Il paroîc qu'on la regarde en Sibérie
comme la corne d'un animal extrême-
ment rare , Se que la baleine à qui elle
appartient ne fe trouve point fur les cô-
tes de ce pays. M. Ficher , membre de
l'Académie des fciences de Péterbourg ,
m'écrivit en 1 741 qu'on en avoit trouvé
une dans un marais auprès du fort Ana-
dirskoï : Cqs fpires alloient de droite à
gauche j elle étoit longue de fix pieds ÔC
pefoit onze livres. 11 eil: plus facile d'ex-
pliquer ce phénomène que celui des os
d'éléphant trouvés en Sibérie. Quoique
le narval ne fréquente pas les mers de
cette contrée , quelques-uns peuvent
s'être avancés jufqu'aux lieux qu'arro-
fent aujourd'hui l'Anadir ôcTIndighir-
ka, & l'on a plufieurs preuves que la mer
glaciale s'étendoit autrefois beaucoup
plus au fud.
Tandis que j'étois à Iakoutsk , j ap-
pris qu'il y avoit en cette ville un cofa-
que qui travailloit une certaine efpece
d'os qu'on lui apportoit du fort d'Ana-
dirsk j de en faiibit de petits coffres. Je
(1) ^oycîj' Recueil des voyages au nord ^
îom. I , pag. ii4.
44 Voyage
VIS la matière mife en œuvre ; elle ézoït
affés blanche Ôc comme marbrée. L'a-
nimal à qui ces dents appartiennent eft
nommé par les RufTes morch, par les Sa-
moïedes qui habitent à l'embouchure de
rOb 5 auprès du golfa TafTéev , tiouté j
par les Allemands WallroiT, ôc par les
François vache marine ( i ) : on en trouve
autour de la nouvelle Zemble & de tou-
tes les îles qui font depuis le détroit de
Veigats jurqu'à l'Ob. Il y en a même
quelques-uns vers l'Iénifei , &c l'on en
voyoit autrefois jufqu'à la Piafida. On
en retrouve enfui te en grand nombre à
la pointe de Chalaghinsk. Ils y font fî
grands que les Chourchi font avec les
groiïes dents de cet animal les femelles
de leurs traîneaux ; ils fe mettent les pe-
tites dans les joues comme un ornement,
ou pour imprimer plus de terreur , lorf-
ou'ils vont à la guerre : ils en font aufîi
dis couteaux , des haches , & d'autres
ultenfiles de même efpece. Il eft vrai-
femblable qu'il y en a depuis la pointe
( I ) Phoca dcniihus caniràs exfertis. Odobe-
nus, Linn. fyft. nac. p. 6. Lipf. 1748. f^oyei^
Recueil des voyages au nord , tom. I , p. 3^.
tom. H 5 p. 16^ j 2.74. toiïi. IV , part, i , p»
E N s r B E R I E. 4-
cl: Chàlagliinsk jufqua l'Anadir, puif-
que toiues les dents qu'on vend à la-
|{ koutsk y font apportées du fort Ana-
dirsk. On les divife en différentes cUf-
fes félon qu'il en faut quatre , cinq ,
fix , &c. pour faire un poud ou quarante
livres : il y en a dont huit font le poud ,
ôc l'on en trouve aulfi de beaucoup
plus petites , mais on ne les apporte
point à Iakoutsk ; elles ne dédommage-
roient pas des frais du tranfport. 11 y
en a quelquefois auiîi dont trois feule-
ment font le poud , & elles ne font pas
très rares : quelques iakoutfains m'ont
affuré en avoir vu une qui pefoit feule
trente-cinq livres. J'en ai vu pîufieurs
qui étoient de plus de deux pieds de
long, & une couple de deux pieds ëc de-
mi Elle font ordinairement plus laraes
qu'épailfes. Celles qui ont la longueur
que je viens de rapporter , ont environ
deux pouces d'épailfeur, & font larges
de quatre pouces & plus, fur-tout vers
l'extrémité infétieure.
La partie marbrée de ces ents efl
celle que les Sibériens ^ les RuiTes efti-
mentîeplus; eîleeftjaunâtre,très veinée
de blanc, C'eil la feule qu'on emploie à
faire les petites plaques avec lefquelies
on recouvre les coffres : on la trouve
4<^ Voyage
depuis la racine jufqu'aux deux tiers Ôc
plus de la denr. Le relie & tout l'émail
extérieur qui enveloppe la dent furpaf-
fent l'ivoire en blancheur & en dureté.
On en fait ordinairement en Ruiîie des
jeux d'échecs : en France , en Angleterre
&■ en Allemagne on l'emploie à caufe de
fa grande dureté , à faire dos dents arti-
ficielles.
Quoiqu'on apporte du fort d'Ana-
dirsk des dents de vache marine en gran-
de quantité , je n'ai pas entendu dire
qu'on y fît la pêche de cet animal : on
en trouve les dents fur les rivages bas de
la mer. Il fe peut qu'il les perde à un
certain âge , & qu'il choififle par préfé-
rence certains endroits pour Iqs y laifTer ,
ou qu'il les brife , foit par hazard , foie
en combattant. On pourroit dire en-
core que les dents de tous les animaux
qui meurent dans ce climat, fe déta-
chent Se fortent des alvéoles. Les Cofa-
ques iakoutfains m'ont dit qu'en cer-
tains endroits de la côte des Tchoukt-
chis , on trouvoit une fi grande quantité
de ces dents , q^outre l'ufage que j'ai
dit en être fait ^r ce peuple , il a enco-
re coutume de les offrir par tas à fes
dieux ou à fes démons.
Quelques amateuis d'hiiloire natu-
i
EN Sibérie. 47
relie m'ont demandé 11 je ne regardois
pas la vache marine d'Anadirsk comme
une efpece très différente de celle de la
mer du nord , Se de l'entrée occiden-
tale de la mer glaciale. Puifqu'on n'en a
jamais vu depuis la Piafîda le long de la
côte nord-orientale , aux environs des
rivières deTamoura 5 Katanga, Olenek ,
Lena , Kara-Ourak 5 lana , Indighirka
jufqu'à la Kolima , il paroît que celles
du Grpen-land ( ou pays verd ) , & de
l'entrée occidentale de la mer glaciale ,
n'ont aucune communication avec cel-
les qui font à l'orient de la Kolvma ,
vers le Cliala^hinskoï & l'Anadirsk. Il
n'y a donc pas apparence qu'elles foient
de même efpece , mais on n'a aucune
raifon folide de croire qu'elles foient
d'efpece différente. En général il efi:
certain que la plupart des vaches mari-
nes qu'on voit en Allemagne dans les
cabinets d'hiftoire naturelle , Se qui font
prefque toutes du Groen land , font
beaucoup plus petites que celles de l'A-
nadirsk : il en efl: ainfi de celles qu'on
apporte d'Arcanghel , Se qu'on prend
vers la Kola , fur la côte de la Laponîe
ruffe , Se ces dernières font femhlables
a celles que les lourakes Se \qs Samoïe-
des prennent vers l'emjDouchure de l'OS.
4Î^ Voyage
Autant que j'ai puleconjedurer d'après
les relations orales , les vaches marines
d'Anadirsk ne différent ni pour la for-
me ni pour la grandeur des vaches mari-
nes de l'occident de la mer glaciale ,
que ceux qui ont voyagé dans ces para-
ges nomment fouvent éléphans de mer.
11 paroît aulîî que les dents de ces
-animaux , qui font apportées en Eu-
rope 5 ne différent que très peu encre
elles. Elles viennent du canton d^Ana-
dirsk , ou du Groen-land ; quelques-
unes en petit nombre font tirées des en-
virons de rOb & de la Kola , mais on
n'en trouve des amas que vers Anadirsk,
& celles que nous avons d'ailleurs , font
des vaches marines tuées. Lorfque leurs
dents deviennent grofTes ôc commencent
a s'ébranler, ces animaux iroient-ils en
certains cantons , jufqu'à ce qu'elles fe
détachent , ou qu'ils puilTent eux-mêmes
les faire tomber ? Et lorfqu'étant reve-
nues, elles peuvent réfifter davantage &c
féconder plus parfaitement la volonté de
l'animaljreviendroit-il aux endroits qu'il
a quittés ? On pourroit penfer alors que
les dents arrachées à ceux de ces ani-
maux que l'on tue , n'étant pas encore
parvenues à toute leur grandeur , font
toujours plus petites que celles qui tom-
bent
I
EN Sibérie. 4^
bent naturellement , font aufîî grandes
qu'elles peuvent l'être. On pourroic ob-
jeder qu'en ce cas on devroit trouver
des amas de ces dents fur les côtes du
Groen-land , & vers le détroit de Vey-
gats &c la Kola^ mais il fe peut qu'il yen
ait & qu'on y en découvre dans la fuite,
comme on en a trouvé à l'ile Cherry
( I ) : d'ailleurs combien n'y a-t-il pas
encore en ces mers d'îles inconnues.
CHAPITRE LXL
BûuJJoles des chaffeurs de Sibérie. Obfer-^^
y allons fur le froid. Jour perpétueL
O if eaux*
LE s Sibériens qui vont à la chalfe
des renés & des renards blancs 6c
bleus s'écartent quelquefois jufqu'à vingt-
cinq lieues de leur habitation , &: cette
chafle fe faifant fur tout en hiver , ils
font quelquefois furpris par de fi grandes
tempêtes qu'ils ne voient plus rien au-
tour d'eux , & font obligés de refter au
même endroit jufqu'à ce que la tempête
(i) A^oyfj Recueil des voyages au nord , tom.
II. Voyag. de Wood & Mariens.
Tome IL Q
5 0 Voyage
foit paiïee. Ils portent donc une tente ôc
des provifions pour eux Se leur chien , ôc
peuvent en cas de nécelîité fupporterune
tempête durant un ou deux jours , même
plus longtemps , lorfqu'ils épargnent
leurs provifions en faifant les parts plus
petites. J'appris cette particularité de
ceux que j'interrogeai au fujet des con-
trées feptentrionales , & je leur deman-
dai comment ils retrouvoient leur che-
min ^ lorfque la tempête étoit paflée :
ils me dirent qu'aucun d'eux n'alloit à la
chafTe fans fe munir d'une boufTole , &
le chafTeur à qui je parîois , m'en fit voir
une à l'inftant 5c m'en expliqua l'ufage.
Elle étoit de bois , & l'aiguille très
bien aimantée. On voit fur cette bouf-
fole une rofe qui marque huit vents
principaux : les noms dé ces vents y
îbnt écrits ; quant aux autres , ils n'ont
pas de nom. Ceux qui tiennent le milieu
entre les principaux font défîgnés chacun
par une ligne , Se pour en nommer un >
on dit la ligne entre tel Se tel vent;
par exemple , pour exprimer celui que
nous appelions nord-nord-eft , on dit
la ligne entre nord Se nord-eft : ceux qui
font entre les^ vents principaux & les
mitoyens font exprimés par un point;
ai.nfi le point d'eft à fud-eft fignifie eft-
EN Sibérie. 51
quart de fud-eft , & ainfî des autres.
Le froid extraordinaire que nous éprou-
vâmes â lénifeisk à la fin de ^ 7 3 45m'infpî-
râle defîr de rechercher s'il étoit toujours
auiîî vif. Les obfervations m'apprirent
qu'en Sibérie , ainfî que partout ailleurs,
les hivers font différens. Le 2 1 oélobre ,
à minuit , le thermomètre de Deliile
étoit à 1 90 degrés , le jour fuivant vers
neuf heures à 197 t. Le 3 décembre dans
lanuit,ilmarquoiti9j5le4, 105 & 202;
le 31 dans la nuit, 199. Depuis le com-
mencement de janvier jufqu'au 2 (j du mê-
me mois , il fut entre 1 90 & 2 f 5 , Se
les deux derniers jours de ce mois X
198. Depuis ce temps il n'y eut plus
de froid , ôc le printemps vint beaucoup
plutôt qu'on ne pouvoit le croire de ce
climat. Il y eut en mars beaucoup
de catarres , quelques fièvres chaudes,
points de côté 5 fièvres éphémères &c rou-
geoles.
Nous né nous étions encore trouvés
au printemps dans aucune contrée un
peu voifine du nord ; nous réfolûmes
donc d'aller à Mangaféa qui eft la ville
de Sibérie la plus feptentrionale. L'Ié-
riifei dégela le huitième avril , ôc dès
lé douze du même mois on n'y voyoic
plus de glace. Nous eûmes durant près
5^ Voyage
d'un mois les plus beaux jours de prin-
temps ; dans l'efpace de trois femaines
la campagne reprit fa verdure , la plu-
part des plantes fleurirent ; nous efpé-
rions trouver aufîi le printemps à Man-
gaféa.
Vers la Slobode Douptches kaïa ou
Vorogova , qui eft fur la rive gauche
de la DouptchelT, les vagues de Tlénifei
commencent à devenir fi grolTes qu'elles
ont un effet fenfible fur les plus grands
bâtimens. Nous payâmes un peu plus loin
une chute peu confîdérable j & nous
vîmes fur la droite une chaîne de mon-
tagnes 5 qui s'étend au loin dans le pays
Sç le divife en deux contrées. On dit
que depuis trente ans on n a pas éprouvé
de fièvres chaudes au delà de ces monta-
gnes 5 6<: que lorfqu'on en eft attaqué en
deçà, ilfufht 5 pour s'en guérir , de pafTer
au-delà: c'eft peut-être un effet de l'air qui
de ce côté des montagnes eft refferré par
les bois 5 3c de l'autre eft vague Se libre.
Ces alpes ont environ une lieue de large:
la rivière, en les traverfanr , devient fort
étroite , & l'on y voit beaucoup de tour-
nans affés confidérables pour que les ba-
teaux qui s'en approchent, fentent qu'ils
font attirés. On s'en éloigne en ramant
&c gouvernant avec attention, de l'on
évite ainfi tout danger»
IN S I B -E* R I r. 5 ^
Au delà de ce détroit on trouve la
Tongouska Podkammenaïa ; c'eft une
habitation tongoufe , auiïî célèbre pour
îa chaffe des zibelines que la Nijnaïa
Tongouska. Près de la ville de Man-
gaféa ou de Touroachansk , Hcnifei
Forme fur fa gauche plufieurs canaux
qui portent différens noms. L'afpect
de cette ville a quelque chofe d'extra-
ordinaire ^ elle eft cornpofée d'une cen-
taine de maifons féparées les unes des
autres , & ntuées au nord de la rivière en
partie le long du canal Nikolskoï & en
partie dansles terres. Le fort eft vers le mi-
lieu de la ville & près du canal j il n'a
guère'de fort que le nom , mais on n'y a
par bonheur aucun ennemi à craindre. On
y envoie d'îénifeisk un commiiTaire t:ré
derordredesdvoriœninsoudiéti-boïares,
pour y rendre la juftice. Cette ville n'a
point encore eu de voivode , & il y feroit
aujourd'hui m^oins néceffaire que jamais»,
parce qu'elle a perdu fon ancien éc'ar ,
de que le nombre de fes habitans eft
conftdérablement diminué. Ce n'eft pas
que le terroir foit devenu moins fertile ,
mais les circonftances ont changé. La
plupart des man^aféens étoient autre-
fois des cofaques envoyés dans ce can-
' ton , foit pour fubjuguer , foit pour
C iij
54 Voyage
contenir 4€sXongoufes & les SamoïadeSj
il n'eft pas néce (Taire aafGurd'hui d'y ©n
envoyer en auflî grand nombre ^ on ne
peut les y employer que pour faire des
corvées , d^s écritures , de recevoir le
tribut. On n'a donc point remplacé
ceux qui font m.orts : on a congédié les
autres , qui devenoient inutiles , & ils
font allés s'établir plus bas fur l'Iénifei ;
car ce canton , malgré fes glaces , e(l
un des plus habités : il a plu à la nature de
lui accorder beaucoup d'avantages.
On voit à Mangaféa tant au dedans
qu'au dehors plufîeurs bâtimens publics,
comme un magafin du tribut, un magafin
à poudre , des églifes , des cabarets. J'ai
parlé des beaux jours que nous avions
eus avant notre départ d'Iénifeisk : lorf-
que nous arrivâmes ici , nous crûmes
pafler de l'été à l'hiver j cependant
c'étoit le dixième de juin : il eft vrai
que nous étions déjà à 58 degrés 16
minutes de latitude feprentrionale. La
terre étoit couverte de neige , & il en
tomboit encore : la el^ce avoir une
épaiîTeur conddérable , Ôc ne dégeloit
point pendant le jour. Ce trifte temps cef-
fa bientôt : nous ne fûmes pas peu fur-
pris du changement fubit qui fe fit pref-
que fous nos yeux. Dès que l'air eut pris
IN Sibérie. 15
quelque chaleur il la conferva : les va-
peurs & les nuages dont le ciel écoit obf-
curci , difparurent tout- à- coup. Nous
pûmes dès le 12 nous pafTer de feu :
ie lendemain nous vîmes des hirondel-
les. La chaleur du foleil augmentoit ; le
14, on ne vit plus de neige. L'herbe
croilToit à vue d'œil y fi quelqu'un en a
vu croître 5 c'eft peut-ctre à Mangaféa.
Je vis le 1 5 en pleine fleur l'efpece de
violette à fleur jaune ( i ) qui ne vient
en Europe que dans les hautes monta-
gnes 5 &: fur-rout dans celles de Suifle :
elle croît ici très ferrée , dans les en-
droits bas 3 entre les buiflbns. Vers la
fcre de faint Pierre , l'herbe étoit haute
environ d'un pied & demi. Depuis le i r
de ce mois , il n'y avoit aucune différen-
ce feniibie entre le jour & la nuit : on
pouvoit lire à minuit avec autant de fa-
cilité qu'on lit a midi dans les pays plus
méridionaux , Icrfque le ciel efl: cou-
vert de nua2:es : le foleil étoit conri-
juisllement au-deflTus de l'horifon.ll
efl: vrai que vers minuit , lorfqu'cn étoit
dans un lieu bas , on perçoit de vue une
(i) f^ioLa ccuLe bijiofO ,foiis rer.ijjrmLbus
Jcrraùs, Linn.Sp 16 , psg. ç,^^, f^ioiaùlfina ^
rouindifoua^lucea. B. lun. 1^9
C iv
5o Voyage
partie du dircjue , mais on le voyoit en
entier du haut d'une tour peu élevée.
Nous pouvions alors le fixer fans être
éblouis 5 de fans y appercevoir les
moindres rayons , mais après une demi-
heure ils devenoient très fenfibîes. Nous
confacrâmes une nuit à la vue de ce beau
fpedtacle , que nous n'avions point en-
core vu dans une faifon auffi avancée , &
dont nous jouiilîons peut-être pour la
dernière fois.
Dans aucun endroit du monde , je
n*ai vu autant d'oifeaux d'eau que dans
celui-ci. On y trouve des bandes in-
nombrables d'oies Ôc de canards de dif-
féienres efpeces , de poules d'eau , d'hi-
rondelles de mer, & même de celles- que
Martens nomme ftronr-ïagher , de bé-
caiTines , de faucheurs , de grues , de
cigognes, de plongeons, ôcc.Vqïs la fête
de faint Pierre la Hore mangaféenne ou-
vrit fes tréfors : les champs étoient cou-
verts de fleurs , mais d'efpeces peu va-
riées ; cependant 1 herborifation étoit
agréable ; tous les oifeaux dont la cam-
pagne étoit remplie y chantoient fans
ceffe , tantôt feuls de tantôt enfemblQj
leursfons quelquefois harmonieux, quel-
quefois mêlés de difcordances flatcoienc
agréablement l'oreille : quoique j'aime
E N s I B E R I E. 57
la mufique , ce concert de la nature
avoit pour moi plus de charmes que
l'harmonie de nos indrumens.
CHAPITRE LXIL
Manoafia, Foire, 'Déciinaifon de Vai-
guillc atmantce. Orages y &c,
AUembouchure de la Tas , qui fe
jette dans la mer glaciale à l'occi-
dent de riénifei , il y avoit autrefois
une petite ville appelîée Mangaféa. La
mer y forme un grand golphe , qui vers
la terre eft divifee en deux parties , lef-
quelles s'étendent au fud prefque ]uf-
qu'àfoixame-huit degrés. La Tas fe jette
dans la partie orientale , & l'Ob dans
Toccidentale. Les rivières de Touro ikan
&: de lélagoui font voifines de la Tas :
il eft donc facile d'aller par celle-ci , de
même que par l'Ob , à lénifei. Les ha-
bitans de cette petite ville , ayant trou-
vé le climat trop rigoureux , fe rranf-
porterent un peu plus haut, &: y bâtirent
une ville qu'ils nommèrent îa nouvelle
Mangaféa. On dit qu'il fe faifoit autre-
fois un affés grand commerce , d'Ar-
kanghel par Pouft-Ofersk , petite ville
fituée à l'embouchure de la Petchora ,.
qui fe jette dans la mer du nord par le
C V
5^ Voyage
fort d'Obdorskoï 6c Tancienne Manga-
féa. Les Mangaféens efpéroienc de ne
pas le perdre , quand même ils fe fe-
roient retirés un peu plus à l'eft. Leur
nouvelle ville eft plus connue en Sibérie
fous le nom de Touroukansk que fous
celui de Mangaféa.
On y tient tous les ans une foire , où
l'on vend des pelleteries de toute efpece^
Les peuples idolâtres des environs chaf-
fent durant tout Thiver le long de la
Nijnaïa Tongouska , de la baUe léni-
fei , de la Koureika , Kantaïka , Dou-
dina , Ôc autres ruiffeaux & rivières >
comme la Katanga , la Tas , l'Ob , &c.
Quelques-uns de ces chalTeurs apportent
leurs pelleteries eux-mêmes à la foire
de Touroukansk , mais la plupart les
trafiquent avec les Ruifes qu'ils con-
noiffent : ils craignent de rencontrer des
acheteurs trop au-deffus d'eux _, ôc d'être
forcés à livrer leurs marchandifes pour
un trop bas prix. Cependant il y a tou-
jours en cette ville quelques hom-
mes d^s nations voifines > parce qu'on a
coutume d'en exiger des amanati , ou
otages qu'on ne laifTe en liberté que
lorsqu'ils font remplacés par d'autres.
Les chaiïeurs de Kantaïka étoient arrivés;
avant nous : ceux de la Katanga avoient
E K s î B E R I E. 59
coniié leurs marchandif es à leur prèrre.
Quelques marchands ruiTes ôz torigoufes
s'y éroient rendus de liniieisk & difpo-
foient déjà leurs boutiques. Lorlque
tous les chaifeurs , les orages , les mar-
cliands , les receveurs du tribut furent
raflemblés , le commerce commença ,
mais fecrétement Se com.mc à la déro-
bée , foit afin que les marchands rufés
puffent mettre à proiit la ftupidité des
autres , foin de crainte que l'un d'eux
connoifîani- la richefle d'un autre n'en-
treprit de rafTafliner. Prefque routes les
marchandiles que l'on mit en vente
étoient des peaux de zibeline , de re-
nard blanc 5 de renard bleu , de renard
noir 5 gris, ôcc. de goulu , de loup blanc,
•il'ours la plupart blanc : parmi ces der-
nières il y a des peaux d ourfon de la
Nijnaïa Tongouska , qui ont prefque le
blanc de l'argent. On apoorte aufli d'A-
vam des peaux megiilees de jeune rene^
qui font de la plus grande foupleiTe. Ces-
pelleteries de l'Iénifei font beaucoup plus
eftiiîiées que celles de TOb ôc de la Lena,,
-parce qu'elles les furpafTenten grandeur;
on dit auffi que le poil en eft meilleur
èc plus épais : ricnifei eft dore la rivière
fur laquelle les Ru {Tes font le plus d c-
îabliflemens. Depuis Maneaféa jufqu*à
C vi
6o Voyage
la mer , delà le long du rivage iLifqu â
la Karanga & le long de cette rivière on
trouve par-tout des habitations ruffes :
quelques-uns en changent da temps en
temps , d'autres y pafTent leur vie. Ceux
qui n'ont aucun bien , y courent en
foule y. car la chaffe des animaux que je
viens de nommer , eft extrêmement
avanrageufe. Un jeune homme qui
vient dans ce pays , fut-il dépourvu
de tout , Se 3. demi nud , y trouve un
mairre qui le prend , l'habille , lui doua-
ne des gages confidérables ou une part
de la chalTe , & lorfqu^il a'eft pas prodi-
gue , il peut faire en quelques années
une efpece de fortune. On ne peut chaf-
fer qu'aux renés durant tout l'été , mais
alors on s'occupe de la pêche , &c quoi--
que l'Iénifei ne foit pas aulTi poifTon-
neufe que d'autres rivières , telles , par
exemple , que l'Ob , un homme peut
y prendre afîés de poifTon pour fournir
prefque entièrement à la nourriture de
fa famille. Pourroit-on croire qu'à
foixante & dix lieues au-delTous de Man-
gaféa,il y ait une paroifTe rulTe? on la nom-
me Kantaiskoipogoft, ou paroifTe deKan-
taïskî elle eft fi tuée à (? 8 degrés de latitude
feprentrionale,& compofée d'une églife,
d'un presbytère ôc d'un petit nombre de
maifons de payfans , dont quelques-'
EN S I B E R î E. (!>r
unes font vuides; irrais les environs font
remplis d'habirations de chaffeurs ; ce
font ordinairement des maifons éloi-
gnées les unes des autres , afin que les
chadeurs ne piiifTent pas fe nuire entre-
eux : on les appelle fimovies*
Je traçai le i % juin une méridienne ,
afin d'avoir la déclinaifon de l'aiguille
aimantée : fe l'obfervai le même jour
à différentes heures , & je la trouvai de
8 degrés vers l'eft. Le j 9 , elle étoit la
même par un vent d'efl aiTés fort. Ce fat
pour moi un phénomène , car dans tous
les endroits de Sibérie où je l'avois ob-
fervée , je n'avois pas apperçu la moin-
dre déclinaifon. Nous eûmes depuis le lo
quelques tonnerres aiTés forts. Plus on
approche de la mer glaciale , plus ils
font rares : il faut , pour les y entendre ,
écouter attentivement , ôc l'on diroit
que c'eil un bruit fouterrein. Quant à l'é-
clair on le voit diftinârement du rivage.
J'allai voir les tournans qui font dans
la Nijnaïa Tongouska , a une lieue ÔC
demie au-defTus de fon embouchure. II
y en a beaucoup en cet endroit le long
des deux rives , & lorfque les eaux font
hautes , on ne trouve entre ces courans
qu'un paffage large de llx toifes. Si le
bateau va fur l'un des cotés ^, il eft quel-
(yi Voyage
quefois tourné circulairement pendant
Tefpace de foixante toifes , & ce n'éft
qu'à force de rames , & avec un travail
extraordinaire qu'on peut le remettre
dans le courant. Les arbres que la ri-
vière entraîne , font attirés dans ces
gouffres , qui , après un quart-d'keure ,
Iqs rejettent brifés en une infinité de pe-
tits morceaux. Quelques pécheurs vou-
lurent fonder le plus grand de ces tour-
nans. Ils y jetterent une groffe pierre at-
tachée à une corde, elle tomba fur quel-
que chof Se s'arrêta; mais ils ne l'eurent
pas plutôt ébranlée de nouveau qu'elle
continua de defcendre. Ils filèrent la
corde jufqu'à quatre-vingt-dix toifes ^,
ôc n'en ayant plus , ils ne purent pas
poufTct plus loin lexpérience. Dans cet
endroit le mouvement circulaire des
eaux efl: confidérable , de reffemble à ce-
lui de l'eau que l'on verfe dans un v^ife.
Un petit canot que j'y fis conduire fut
tourné durant quelque temps êc enfuite
emporté plus bas par le courant de la ri-
vière. Cette épreuve m'infpira de l'afTa-
rance , de j^efpérai pouvoir pafîer un de
ces tournans fans y erre précipité ; d'ail-
leurs les bateliers m'affuroient qu il n'y
av( it aucun danger. 3'y aî^ai dans un
eanQt ; durant tout le temps que je £iï9-
E K Sibérie. '^5
fur le tournant , je fentis que le bateau
trembloit fortement : les bateliers ra-
moient fans relâche ; ils prétendent que
ce mouvement empêche les eaux de
faire tourner le bateau. Les deux rives
dans cet endroit font compofées de roc
& de pierres , & le lit y a fans doute une
forme finguliere.
o
Je visenfuitele monaftere de Troïts-
koï qui n'efl plus habité que par quel-
ques moines que l'âge a rendu prefque
aveugles. Il avoir autrefois des revenus
confidérables : tous ceux qui remon-
toient ou defcendoient Tlénifei . y fai-
foient dire quelques prières pour 1 heu-
reux fuccès de leur voyage , ôc les moi-
nes leur didribuoient du pain. Cette
libéralité apparente rapportoit beaucoup
au monaftere , car ce pain donné par
de faints hommes avoit un prix infini ,
ôc engageoit les voyageurs à une plus
grande géncrofité envers les pieux cé-
nobites. Lts chaflfeurs y faifoient auiîi
prier pour le fuccès de leur chafTe , ou
remercier le tout-puiff^^t de leur en avoir
accordé dheureufes : les rei gieux leur
dounoient pareillement à manger & a
boire, Ôc en étoient récompenfés par
d'amples préfens. Les dons cks laïques
ont celfé avec la Ubéralué des moines î
^4 Voyage
de plus il femble que leurs prières font
defirées avec moins d'ardeur. Ce monas-
tère avoir autrefois un fainr que Ton ré-
véroit fous le nom de Bafile de Tourou-
kansk. Vers Tannée 1720 un archevê-
que de Tobolsk imagina d'exammer les
preuves de la fainteté de ce Bafile, ôc ne
les trouvant pas fuififantes , il le fit en-
terrer. Depuis ce temps le couvent a per-
du beaucoup de fon renom , de les moi-
nes voudroient bien encore avoir leur
fâint , à qui l'on venoit , même de Ia-
koutsk , faire des offrandes ; mais l'Ar-
che vêque prit la précaution de le faire
enterrer fecrétement , de forte que les
religieux ne favenc pas le lieu de fafepul-
ture : il n^y a que certaines âmes faintes
ëc privilégiées , qui fe flattent de le con-
noître. Les habitans de la Lena préten-
dent qu'un Jour on verra la pierre de la
tombe s'élever & le faint apparoître.
Onm'avoit dit qu'à l'embouchure du
iruiiïeau de Pakonlika , on trouvoir
beaucoup de pierres figurées. Je m'y ren-
dis avec cinq hommes , ôc malgré lesj
recherches les plus exadles, je ne trouvai
que quelques cailloux. Je vis alors que
Iqs gens qui m'avoient indiqué ce lieu ,
nommoient pierres figurées des cailloux
de difSérentes formes. On m'affura qu'il
enSiberie. 6'5
y en avoir en eftet fur ia pointe de Kan-
gatou : j'y allai avec vingt hommes , &:
nous y trouvâmes quatre bélemnites , un
corail , une mine de fer très riche , pe-
fante, rouge au dehors, brune au dedans,
qui fe montroit fous diftérentes formes.
Elle étoit en morceaux arrondis qui
avoient depuis dix huit jufqu'â trente
lignes de diamètre ; d'autres refifem-
bloient auhériiTon de mer nommé fpa-
tagus 5 Ôc leur furface inférieure écoit
large de deux pouces. Quelques-uns
croient comme des boutons groffiers ,
un peu relevés par-delfous j il y en avoir
qui n'affedloient aucune figure régulière,
ô< qui pefoient depuis quatre onces juf-
qu'à quatre livres : on en vovoit parmi
ce dernier qui avoient la forme d'une
queue d'écrevifiTe, d'autres étoient ovale-
allongé. J'en trouvai qui étoient mêlés
de (gravier & de cailloux ; quelques-uns
» reirem.bloient à une hématite par le poli
êc la dureté : d'autres étoient comme du
bois pétrifié. Je trouvai une autre mine
de fer , feuilletée , jaune , tenant ochre ,
qui tantôt avoir la figure d'un pot de
terre, compofé de plufieurs couches min-
ces , Mnrôt relfembloit à un amas de
petits tuyaux creux, courbes, droits &
de différentes formes , qui naifloient
f^6 Voyage
tous de minces branches de bois autour
defquelles une ochre s'étoit dépofée.
Cette mine a voit auili quelquefois juf-
qu'à fon milieu les écailles minces dont
îa bélemnite eft formée , de forte qu'on
ne pouvoit y voir aucune cavité. Nous
y vîmes auffi un talc noir , brillant , dans
une pierre noirâtre fembkble à l'ardoife
êc parfemée de veines déliées de foufre
crud :
Plufîeurs variétés d*une pierre très
dure 5 rayée de gris & de noir , qui
donne du feu Se pefe depuis un quarte-
ron jufqu'à une livre & demie. Quel-
ques-unes font moins dures, d'autres ont
les raies blanches ôc violettes j il y en a
qui les ont d'une même couleur, ou
dans lefquelles on en voit de très fiRQs ,
grifes ou blanches, parmi les noirâtres
qui font larges :
Une pierre d'un rouge tirant fur le
violet, dure à peu près comme une
marne : un caillou verd ôc brillant au
dehors , brun au dedans : des pierres
d'un bleu pale , dures comme un marbre :
des pierres blanches & jaunâtres , tranf-
parentes ôc de la dureté de l'agate : une
pierre calcaire fibreufe , (i) des fluors
(i) Jl/urmor fixum ^filamenùs ^^rpendltu*
î K s I B E R I I. ^y
de toutes couleurs : un grais groiîîer,
rouge d'un côté , & noirâtre de l'autre
comme s'il eut été brûlé ; il eft ordinaire
aux coraux de changer aind de couleur ,
lorfqu'ils ont été quelque temps dans
la terre :
Une pierre compofée de gros fable &
de petits cailloux ( i ) j une pierre longue,
un peu applatie , arrondie & jaunâtre
aux deux extrémités , parfemée de petits
points 5 & n molle qu'elle paroilfoit
formée d'une glaife durcie depuis peu
de temps : un ambre noir , en petits
morceaux , friable , couvert d'excref-
cences : un morceau d'os dont la ftruc-
tiire intérieure approchoit de celle d'une
vertèbre de baleine ; un autre mor-
ceau d'os creux ,. long de douze pouces
& large de trois Se demi :
Des pierres de toutes fortes de formes,
de couleur cendrée , femblable , quant
larlhuspizrallcïis. Linn.Syft. Nac. Stoekh.^'jjf^,
Ce marbre eft compofé de lames horizontales ,
don: les fibres font perpendiculaires , blan-
ches , contiguës , parallèles , & ne font poin:
cfFervefcencc avec l'eau forte. Linn. ibid,
(i) Saxum jtetrofim artnacfo JîUceiim, Val-
ler. Mineralog. pag. 153, fpec. 164. Stoçkh,
6S Voyage
à la ftrudure & à la dureté aux pierres
qui 3 dans quelques rivières , fe forment
de la vafe qui s'y dépofe. Quelques-
unes étoient fphériques , d'autres len-
ticulaires 5 & larges de neuf lignes à
deux pouces & demi : parmi ces der-
nières 5 les unes étoient entourées d'un
bord que'quefois d'égale largeur en
toutes {qs parties , & quelquefois inégal ;
d'autres étoient comme écailleufes à
leur fuperficie : des amas de petites
pierres rondes , jointes enfemble , donc
l'inférieure étoic la plus groife, de les
autres diminuoient de grolTeur en s'éle-
vant vers le fommet ; elles étoient atta-
chées fur les cotés com.me de petits
globes : quelques-unes étoient folitai-
res 5 rondes d'un coté , plates de l'autre ;
il y en avoit qui étoient creufées en leur-
milieu. On en trouvoit ça & là trois ou
. quatre jointes enfemble , dont l'infé-
rieure étoir plate , Ôc la fupérieure ,
arrondie. J'en vis une formée de fable
jaune, pur , ôc une autre de même ma-
tière , qui étoit adhérente a une pierre
noirâtre : \
Plufieurs pierres en forme de rein , dej
bélemnite, de cloud de girofle, de fla-
con 5 de racine ; quelques-unes de ceî
dernières avoient la furface rude ; deî
1 N^ S r B E R t e: ^^'
télemnites demi-tranfparentes, & bi-
furquées a la pointe ; dans les plus peti-
tes on avoit peine à voir la bifurcation :
Un champignon de mer : j'en ai
trouvé plufieurs qui m'ont paru être de
la même efpecQ, mais un feul m'a femblé
être certainement une produdion ma-
rine , & je ne cite que celui-là, parce
que je crois qu'en pareil cas il faut aban-
donner ce qui efl; douteux :
Plufieurs petits rameaux de bois ;
environ de la grofTeur du doiat , que
l'eau avoir polis & formés ainfi que de
vraies bélemnites : une de leurs extrémi-
tés étoit comme fi on les eut rompues en
deux morceaux, & ils étoient rayés depuis
l'origine jufqu'au milieu. Puifqu on a
ofé dire que les bélemnites n'étoient
autre chofe que des dents Se des racines
on pourroit avec autant de raifon cher-
cher leur origine dans les rameaux
d'arbres , mais il me femble que ces
deux opinions trouveront peu de par-
tifans. ^
7» Voyage
CHAPITRE LXIII.
Foire de lénifelsk , Monument antiques»
Mines,
NOus quittâmes bientôt Mangaféa
pour revenir à lénifeisk. Notre
navigation fut afTés prompte , malgré
les bancs de fable que l'on trouve fré-
quemment dans riénifei. Je remarquai
dans ce voyage que le ruifîeau nommé
Knia dans les cartes rufTes eft nommé
Kii par les habitans du pays.
Il y a tous les ans une foire à lénifeisk
au commencement du mois d'août.
Les marchands rufTes qui reviennent de
la frontière par eau , arrivent ordinaire-
ment affés tôt , pour vendre quelques-
unes de leurs marcliandifes chinoifes ,
avec ce qui leur refte de marchandifes
ruffes 5 éc revenir avec des pelleteries
mangaféennes : ils apportent donc à la
foire des marchandifes de Chine, de
Mangaféa & quelquefois de Rulîie.
D'autres marchands rufles &: tatares
viennent de Tobolsk , par Tlrtifch ,
rOb, laKet & le trajet par terre qui
EN Sibérie: 71'
féparela Ker de l'Iénifei. Ils arrivent or-
dinairement dans les premiers jours
d'août j leurs marchandifes font prefque
toutes ruffes ; elles confiftent en cuirs ,
draps , toiles , bas foulés , tabac de Cir-
caiîîe 5 couteaux , fourchettes, fouiiers ,
miel 5 vins , étoffes , uftenfiles & den-
rées de toutes les fortes. Quelques mar-
chands de Krafnoïark apportent des zi-
belines très médiocres. Il y vient audi de
toutes parts des promichlenies &c la
foire eft confidérable.
Nous nous embarquâmes de nouveau
fur riénifei. Les chutes aiTés fréquen-
tes , les bancs de fable , langues de terre
qui femblables à des digues s'étendent
prefque d'une rive a Tautre , les finuo-
fités de la rivière rendirent la naviga-
tion difficile Se pénible. Dans une val-
lée étroite qui eft à quelque diftance du
village de Dodonova , je trouvai de la
fanguine & de la terre d'ombre. Après
avoir remonté l'Iénifei , environ l'ef-
pace de foixante & quatre lieues , nous
nous rendîmes par terre à Krafnoïark.
Au-delà d'un ruilTeau qui tombe dans
le Borfia qui fe jette dans l'Ouïous ,
lions traverfàmes un défert couvert de
plantes rares & très belles : les plus
communes étoient celles que nous con-
7Î. Voyage
noiflbns fous le nom de croix de Jcrufa-
lem(i) delà plante qu'on nomme en
Allemagne violette de la pentecôte. (2)
Les déferts qu'on trouve au-delà du ruif-
feau de Sokfi , font aulîi remplis de très
belles plantes. Après en avoir palfé
plusieurs autres , nous parvinmes au
lac falé 5 nommé Outchour : il a environ
demi-lieue de long, trente toifes de
large , & donne de très bon fel. Près
de ce lac eft une montagne qui porte le
iTîème nom • quoique nous fuffions alors
à la fin d'août , j'y trouvai de rares &c
belles plantes , 6c j'y fis cinq ou fix her-
borifations.
Près du chemin qui efl: entre le lac de
la rivière d'Outchour , il y avoit plu-
fieurs tombeaux qui font peut-être des
monumens des anciens Tarâtes : ils font
entourés de grandes pierres pofées de-
bout à quelque diftance les unes des
autres , & qui forment un quarré long.
Le terrein renferme par ces pierres eft
(i) TrihuLusfoliis fexjugatis ^ fuhaquallhus,
Linn. fp. 3 , pag. ^'67-
(i) Je ne fçais (i c'eft une efpece d'Orchis
<jne l'on nomme Pentecôte en que^ues provin-
ççs de France.
tantQl
E N s I B E R I E. 75
tantôt plar, rantot élevé. Au uc-hors du
quarré , a la diilance de trois ou qnarre
toiies , il y a quelquefois une grande
pierre , drefTée vis-à-vis le milieu du
quarré , &: un peu penchée vers le tom-
beau , c eft-à-dire vers le fud-ell: : lel
tombeaux font aulli diric^és vers cerre
partie du ciel. Apres le iac falé dont
je viens de parler , nous en trouvâmes
un autre plus petit. Nous paflâme^
enfuite devant quelques lacs d'eau douce
&: nous parvinmes au Kara-Ious : les
environs de ce ruilTèau font favorables a
un naturalifte ; on trouve dans la mon-
tagne voifme plufieurs plantes rares.
Peu loin de cet endroit il y a ime
cébbre ftarue de pierre , oui eft fans
doute un monument des anciens tarares,
habitans de ce pays : on la connoît fou§
le nom tatare Kosaïn-Kiif. Elle ell près
du chemin dans le défère , à demi-lieue
de la rivière ; c'eil: une efpece de gaine
qui a les trois quarts de la grandeur
naturelle de l'homme , le vifagelong &
plat, le nez plat, une mouitache , ë<:
fur la tête quelque chofe qui relTemble
à un bonnet. Le front en eil très reculé ;
la tète peut être féparée du corps. On
y voit une ceinture de travail bratskam ,
fiK le côté gauche un fabre , fur le droit
Tome IL D
74 Voyage
une boiirfe qui eft paut-êrre une boiiris
à tabac , deux mains donc la gauche eft
appuyée fur la poignée du fabre , l'autre
tient une efpece de petit pot. Le travail
en eft extrêmement grolîîer, ^l'on ne
trouveroit pas en Europe un feul fta-
maire , qui n'eut honte d'avoir fait un
pareil ouvrage.
Il y a fur le ruifteau nommé Tfagan-
louiT, ou rious^ blanc , beaucoup de
tatares, dont les uns font du diftridt de
Krasnoïark , 6c ont beaucoup de mou-
tons ; les autres qui font du diftricb de
Tomsk n'en ont pas un feul : ceux-ci
prétendent que leurs chiens font trop
féroces , &c qu'au lieu de garder les
moutons ils les attaquent & les mettent
en pièces. Nous trouvâmes enfuite deux
lacs falés dont l'un nommé en tatare
Touftou-Kil a beaucoup de fel. Il a en
long plus d'une derni-lieue , mais il eft
fort étroit & de fcure très irré^uliere.
Le fel ne s'y forme point en cryftaux ; il
fe précipite comme du falpêcre. Nous
n'en vîmes que fur le rivage parce que
les pluies abondantes avoient empêché
qu'il ne s'en dépofat au rond. Il y a tout
près du bord du lac une fontaine qui
paroît être minérale.
A quelque diftance de ce lac , il y
EN Sibérie. 7ç
en a un autre plus grand , fur les bords
duquel je trouvai du kali d'une beauté
extraordinaire. Nous pafllmes enfuite
le ruilTeau de Toioum ,/ur le bord du-
quel on voit une grande meule de
moulin appuyée contre un arbre ; les
Tataresde ce canton la regardent comme
un monument des anciens Tarares qui
habicoient cette contrée. Enfuite après
avoir paffé devant le lac Elkoune, ôc
quelques autres qui font plus petits, nous
parvînmes au Karich , dont les bords
font couverts de bois. Nous nous ren-
dîmes au lac ighir , qui eft fur une
montagne affés élevée : le chemin traver-
foit une forêt de melefes ; les arbres
couchés Se les inégalités du terrein ,
qui font ordinaires dans les endroits
marécageux , le rendoient fort difficiles.
Les Tarares ne fe rappellent que le feul
Melferfchmid qui ait fait cette route
avant nous. Arrivés au bord de la Byr ,
nous fîmes faire du thé , & lorfque
nous l'eûmes pris , nos taffes gelèrent
dans les foucoupes. Le lendemain au
matin ( 4 feptembre 1739), il tomba
beaucoup de verglas. Nous pafTâmes le
Ouibat , le Bé , & à quatre lieues au-
delà du ruiffeau de Nine , nous trou-
vâmes les tatares de Koufnetsk , qui
-jG Voyage
fe nomment Sagaï , ôc ont des trou-
peaux de chèvres : fur ce chemin qui
traverfe des plaines défertes , il y a un
grand nombre d'anciens tombeaux.
Avant que d'arriver au Nina , nous trou-
vâmes un dieu de pierre , qui avoit
environ deux pieds de hauteur : ce dieu
étoit un ours affis fur les pieds de der-
rière. On l'avoir placé dans une efpece
de niche faite exprès pour lui ; cette ftatue
étoit travaillée dans le goût du Ko-
fam Kis.
Sur le ruiflTeau nommé Kitchi Syr , ou
le petit Syr 5 il y a quelques maifons ha-
bitées gar des mineurs , 6c entourées de
chevaux de frife. On tire la mine aux
environs de cts maifons j elle eft verte
& couleur d'azui^dans une gangue molle:
quelques morceaux font bleu-foncé , &:
ftriés comme l'antimoine. On trouve
cà & là du minerai bleu très riche ; ce-
pendant on efpere peu de l'exploitation
de cette mine : quoiqu'elle ait paru
d'abord très étendue & de riche teneur ,
on l'a trouvée bientôt beaucoup plus
étroite & moins riche \ on la nomme
Sirinskoï roudnik ouminadeSirinsk,
Nous allâmes voir enfuite la mine
de Bafmsk qui eft dans les montagnes
voifines ; on n'y avoit encore couvert
qiie deux puips ^ une efpece de gallerie
EH S I S E R I E. 77
longue environ de deux toifes. Les
filons vont au fud ouefi: , 3c ont près
d'une toife & demie de largeur. La
mine eft verte, Se fe montre parmi
un beau quarts blanc, regardé par les
mineurs comme un ligne favorable.
Nous fuivîmes le ruilfeau de Boufîa
jufqu'â celui d'Askich, où nous trou-
vâmes des huttes tatares. Nous y ap-
prîmes qu'il y avoit dans les environs
une antiquité tatare. A deux lieues de
la rivière d'Askich , dans une vallée ,
il y a un roc arrondi , allongé , long
de quelque toifes , qui eft comme
creufé du côté de la rivière ; on voit
dans cette cavité une efpece de gypfe
blanc ou alabaftrite , dont les enton-
cemens & les élévations font difpofées
de manière qu'une imagination prévenue
y découvre la figure d'une vieille temme.
Auprès de cette pierre il y en a une
plus petite , & de même efpece , qui
palfe pour l'enfant de l'autre. On a
placé devant elles un grand nombre de
pierres de rivière quiparoiffent avoir été
choifîes, parce qu'elles ont à peu près la
forme de la grande alabaftrite. Elles font
routes vers le fud Ôc entourées de brof-
failles , où les crédules tatares, qui n'ont
prefque aucune idée de la divinité,
Diij
jS Voyage
viennent en témoignage de leur dé-
votion attacher routes fortes de hail-
lons , fans qu'ils puiffent fe repré-
fenter même par les idées les plus obf-
cures s'il leur en reviendra du bien ou
du mal.
Nous traverfames enfulte un défère
couvert de régliire,(5<: pafTâmes le ruilTeaa
d'Oès qui fe jette dans le Tiè. Les
bords de celui-ci font habités par les
Tarares Beltiriens. De tous les tatares
du diftrid de Koufnetsk , les Beltiriens
font les feulsque les Kalmouckes obligent
à leur payer un tribut. Il n'eft pas
confidérable ôc confîfte ordinairement
en fer ou en cuir ; lorfqu'ils refufenc
de le payer , les Kalmouckes leur ferrent
la tète entre deux bâtons jufqu'à ce
qu'ils aient obtenu ce qu'ils demandent.
Cette efpeçe de torture efl: ufitée dans
les forts qui font au-delà de Iakoutsk ,
foit pour faire avouer des crimes , ou
donner ce que l'on délire. Dans l'année
1738 les Tatares Sagaïens prirent les
receveurs kalmouckes. Se les envoyèrent
prifonniers à Abakansk : ils y furent
détenus quelque temps , & mis enfuite
en liberté.
Nous trouvâmes le long de TAbakan
un grand nombre d'anciens tombeaux.
T M s I B E R I E. 79
Il y avoir fur l'un d>ux une tète en
bas relief, & ça & là de grandes pierres
longues déplus d'une toife fur lefquelles
on avoit gravé des infcriptions , des
croix 5 des cercles , des chevaux , des
uftenfiles : routes ces choks étoienr
groflierement faites , & quelques-unes
fi mal qu'on ne pouvoit pas découvrir
ce qu'elles dévoient repréfenter. A
deux lieues de cet endroir près de la
rivière , nous vîmes encore des tom-
beaux , far Tun defquels étoit un bufte
de femme , coeffé d'un bonnet très
élevé.Tous lesTatares qui paiTenr témoi-
gnent a ce bufte leur vénération , leur
amour &c leur crainte refpecliueufe, en
lui couvrant les lèvres de graille.
Nous eûmes le 7 & le ^8 feptembre
( 1 7 5 9 ) une chaleur très coniiderable ôc
prefque aulîî forte qu'en été. Nous nous
rendîmes aux cavernes fituces a quel-
que diftance de la mine de Bafinsk ; elles
font très fpacieufes , & l'on voit dans la
plus grande, ainfi qu'aux environs des
deux autres plufieurs pieds ou fupporrs de
meubles Ôc d'uftenfiles: on en trouve auili
dans une grande caverne, qui eft fur un
des cinq bras du ruiileau de Koxa , 3c
dans laquelle il faut fe faire defcendre
perpendiculairement pendant Tefpace de
D iv
So Voyage
cinq toifes. Ces débris de meubles, Sc
des coques d'œuï qu'on y voit aulîî ,
prouvent que ces cavernes ont eu quel-
ques habitans.
Plus loin eft le ruiffeau de Kal qui fe
perd dans la terre à peu de diftance de
î'Abakan. Nons vîmes enfuite la mine
de Maskoï : elle efl fur la rive occiden-
tale de riénifei , ôc dans la montagne
la plus élevée des environs. La mine eft
tendre , verte , mêlée de gravier , qui
reifemble à la mine d'or de Hongrie ,
nommée mine de foie. On y trouve
aufli une efpece de mine remarquable
en ce qu'étant pareille à la malachite ,
elle eil: aulîi fragile que des fcories , &c
auiîî polie par endroits. II y en a une
autre efpece , femblable a cette dernière,
mais elle eft rougeâtre &c reifemble dans
le filon à la mine d'argent nommée
rou^e-dorée (i). On a ellayé ces deux
mines en petit , 6c elles ont donné par
quintal , depuis quarante- huit juf^u'à
foixante livres de cuivre pur.
On a bâci des fonderies , & conftruit
une digue auprès du ruilîèau de Lou-
-kafTe à deux lieues de fon embouchure
dans riénifei, afin d'exploiter les mines
(! ; Linn.77 5./>û^. 1S3. Vailer. yjp. i8t.
É N s I B E R I E. ^I
dont ce canton eft rempli. On y a une
grande quantité de bêtes à cornes , de
forte que la livre de bœuf y coûte à peine
un fou 'y mais , quoiqu'il y ait afifés de
terreins qu'on pourroit enfemencer ,
on ne trouve point de payfans qui vculenr
les cultiver , &c Ton y manque de farine.
11 fera facile de remédier à cet incon-
vénient & à plufieurs autres , lorfqu'on
voudra fincèrement achever cette entre-
prife & faire le bien public.
Aux environs de ces fonderies on
trouve ea Se là dans la foret un grand
nombre de trous faits en terre , qui
ont environ une toife en quatre Ôc
quelquefois moins : on voit ordinaire-
ment des pierres auprès des plus grands ,
& l'on croit que ce font les relies des
fourneaux dont les anciens habitans du
pays faifoient ufage. Nous eûmes la
curiofité de faire découvrir Se nettoyer
un de ces trous. 11 étoit de forme allon-
gée, & revêtu ide pierres qui pouvoient
avoir deux pieds d'épailfeur Se autant de
large , fur un pied Se demi de longueur.
Les jointures étoient remplies déterre Se
de fable, & ces fourneaux n'avoientfans
doute été conftruits dans la terre ^ que
pour les appuyer extérieurement Se les
rendre plus foUdes , au défaut d'argille
Dv
^1 Voyage
& de ciment. On trouve aux environs
plufieurs amas de fcories , dont la
plupart font de fer , Ôc quelques-unes
de cuivre : on ii'a point elTayé fi elles
contiennent encore un peu de métal.
Entre les pierres dont ces fourneaux ont
été conftruits , on voit de groffes racines
de pin , qui prouvent qu'un long temps
s'eft écoulé , depuis qu'on y a fondu de
la mine.
Lorfque nous vînmes aux mines de
fer & de cuivre de l'Irba, tous les prépa-
ratifs néceiîaires pour les exploiter n'é*
toient point encore achevés : on y cont
truifoit un haut fourneau , des marti-
nets 5 un moulin à fcier , une digue
haute de trois toifes, large de neuf,
longue de cent foixante-dix. On avoic
commencé les fouilles au fommet de la
montagne , mais on,s'apperçut bientôt
qu'elle étoit prefque toute de mine , ÔC
comme elle eft haute de efcarpée, on
commença des galleries beaucoup plus
bas. On voit encore ça & là dans cette
montagne , plusieurs endroits creufés
peut-être par ceux qui h^bitoient ce can-
ton dans la plus haute antiquité. La mi-
ne de cuivre eft dans une montagne
fîtuée fur la gauche de l'Irba vis-à-
vis la digue. Dans un petit puits fait
ïK Sibérie S5
au fommec , pour fuivre un rameau qui
s'éroit montré à la fuperticie , on voyoic
des fleurs de cuivre vertes dans une
pierre brune & dure , mais ces fleurs
s'étoient promptement perdues : elles
alloient dans la montagne vers le fud-
fud-eft. On avoir retrouvé plus bas de
pareilles fleurs qui s'étoient auflî per-
dues. Le bois efl: rare dans ce canton , ôc
doit être tout confommé , il l'on a fait
travailler cinq ans de fuite le haut four-
neau Gonftruit pour la mine. On s'efl
peut-être un peu tropprefTé d'établir des
fonderies foit ici foit au ruifleau de Lou-
cafla ; il falloir auparavant s'affurer de
la richefle de la mine : que fervent les
plus belles apparences , quand le fond
n'y répond pas ?
Nous fuivîmes enfuite un chemin
montagneux , difficile , coupé d'un
grand nombre de ruifTeaux, fur lefquels
il y a de très mauvais ponts. On me die
,que les Tarâtes du canton cueilloient
au printemps une racine qu'ils faifoient
féchcr & mêloient a leur bouillie : c'eft
la racine de l'érithronium ou denr de
chien. Cette plante croît en abondance
chez les Tatares Sagai, &c fur le ruifleati
de BelT qui fe jette dans l'Amouî , un
des premiers ruifleaux qui joianent leurs
S^ Voyage
eaux au Touba. BefTell le nom tatare
de l'érithronium. ( i }
CHAPITRE LXL
Tombeaux» Mine, Antiquités, Sorciers»
ON voit un grand nombre d'anciens
tombeaux fur la rivière de Telf,
qui, de mcme qas celle de Bira , fe
perd dans la terre , avant que d'arriver
à riénifei. Quelques-uns de ces tom-
beaux ont beaucoup d'apparence , 6r
font nommés maïakes ou monumens»
Ils font entourés degroffes pierres équar-
ries & longues, leur circuit eft confidéra-
ble. Entre l'enceinte Ôc le milieu , on
voit beaucoup de pierres jettées les
imes fur les autres. Au milieu eft le
tombeau , entouré de pierres pofées de-
bout. Il n'a prefque jamais qu'une toife
de profondeur. On y trouve rarement'
tous les os du fquélette : ceux de la jam-
be & des îles font ordinairement le
mieux confervés ôc de la grandeur com-
(i) V. Fl. Sibir. Tom, I , pag, 3^ , 40 , 41
Tab. 7.
E N s I B E R I E. 8f
miine , mais on y en voit auiîi qin font
extrêmement grands. Dans plufieurs de
ces tombeaux outre le fquélette , on
trouve à chaque angle un autre corps
ou Tes cendres. Quelques-uns prétendent
qu'il y en a le long defquels on dé-
terre d'autres corps entiers ou brûlés.
Un habitant du pays ma dit avoir trou-
vé tout près d'une pierre fépulcrale deux
morceaux de cuivre qui avoient la forme
d'aile, ôc fur lefquels on voyoit des li-
gures d'ours. On tire de ces tombeaux
des vafes , des ceintures , des pendans
d'oreilles & bralfelets d'or ou d'argent :
il y a fouvent une grolTe perle jointe aux
pendans d'oreilles. Les ceintures font
quelquefois de velours verd doublé de
cuir , ôc orné de plaques quarrées. Les
petits pots d'argent ronds , avec ou fans
couvercle , font les vafes les plus com-
muns , les plus rares font les plats. La
plupart font unis , cependant quelques-
uns ont des ornemens. 11 y en a qui
font dorés , & d'autres d'or pur ; on
les trouve toujours auprès de la tète du
fquélette. On en tire aulli des pots de
terre dont quelques-uns refifemblenta
des creufets , mais font plats par delTous;
d'autres fonr pareils aux grands pots de
Chine 5 qui ont le cou étroit. Ces dec-
S^ Voyage
niers font d'une terre très dure Se trè«
tonne , & quelquefois vernifTés. On y a
même trouvé des porcelaines de i'efpece
de celles que nous vîmes a Sempalac.
Près de la tête du fquélette , il y a quel-
quefois fur la droite une tête de cheval
dont le mufeau efl planté en terre , ôc
qui a fouvent dans la bouche une bride
à branches , pareille à peu-près aux bri-
des allemandes ôc ornée de boffettes
d'argent. Au lieu de la tête de cheval ,
c'eft quelquefois celle d'un mouton, qui
ell couverte d'une feuille d'or très min-
ce. On y trouve des étriers qui font tou-
jours de fer , ôc faits à peu près comme
ceux des allemands : quelques-uns font
recouverts de feuilles cpaiiTes d'argent
qui paroifTent n'avoir été que maftiquées»
Un de ceux qui fouillent ces tombeaux,
m'ajGlura que parmi beaucoup d'autres ri-
cheflfes, il avoir trouvé dans l'un d'eux un
couteau de forme chinoife , fur la lame
duquel étoit foudée une anguille d'or.
Excepté les vafes & les têres d'animaux ,
tous les uftenfîles font placés au pied
du fquélette & du côté gauche. Lorfque
le corps a été brûlé , on trouve fouvent
parmi les cendres de l'or en petits barons,
mais quelquefois il eft: jette vers le côté
gauche ou oriental du tombeau*
E N s I B E R I E. §7
II y a encore une autre efpece de tom-
beaux qu'on nomme flantfi : ce mot
rufTe /îgnifîe une pierre compofée de
couches minces. Ils font couverts de
grandes pierres couchées horifontale-
ment : on n'en voit pas une feule qui
foit dreiïée. Sous cqs pierres il y a un lit
de terre , épais environ d'un demi pied ,
qui recouvre quelques tombeaux entou-
rés de pierres dreiîées ôc hautes d'un
pied & demi. Ceux-ci renferment ordi-
nairement des os brûlés, cependant on
y trouve quelquefois des fquélettes en-
tiers. Le félenga ou foiToyeur" qui m'ac-
compagnoit, s'étoit plus attaché aces
tombeaux qu'à tous les autres , parce
qu'il y rrouvoit plus d'or & d'argent en
petits bâtons coulés , & qu'il y prenoic
moins de peine. On y trouve aulTi . mais
rarement , des vafes ôc des pots de
terre ; les étriers y font plus com-
muns. Il efl de la plus grande rareté
d'y trouver les os brûlés ralfemblés dans
un mauvais pot.
La troifiéme efpece de tombeaux eft
nommée femhanie kourganie, ou tom-
beaux de terre. Ceux-ci font au milieu
d'une grande enceinte de pierres très
i^autes y de recouverts quelquefois d'une
S8 Voyagé
ou deux meules de moulin. Ils ont ordi-
nairement depuis deux jufqu'à quatre
toifes de profondeur , ôc 1 on en a trou-
vé quelques-uns profonds de douze toi-
fes. Ceux qui ouvrent ces tombeaux ,
prétendent que lorfqu'ils ont été faits ,
il y avoit à chaque angle un poteau de
bois , que ces poteaux étoient joints
par des traverfes qui foutenoient des
écorces de bouleau , ôc que la terre étoit
mife fur cqs écorces : ils aflurent avoir
vu des traces évidentes de cette ftruâ:u-
re. Les corps y font quelquefois dans
des bières de bois de melefe , mais on
ne trouve jamais d'argent ni au dedans
ni autour de ces bières. Plufieurs feuil-
les d'or quarrées , plus épai (Tes que du
clinquant , font répandues autour du
fquélette ôc la tête en eil quelquefois
couverte. On y trouve auiïî des mou-
tons de bronze ou de cuivre doré , des
chandeliers de cuivpe , des plaques de
laiton pareilles a celles dont les îorciers
de Sibérie ornent leurs habits magiques ,
de de petits morceaux d'éroffes de foie.
Il y a une quatrième efpece de
tombeaux appelle tvorilnie kourgani,
C'eft un terrein de quatre ou cinq toifes
quarrées , entouré de grandes pierres
E N s I B E R I E. S^
enfoncées d'une toile en terre , de forte
qu'on en voit à peine l'extrémité au-
delTiis de la furface. Au milieu de cette
enceinte eft le tomberai , dont Je fond
t(ï à peu près de niveau avec le bas des
pierres qui l'entourent : il eft quelque-
fois couvert de pierres. Ces tombeaux
font très communs fur l'Abakan auprès
de Taftip , &: très méprifés par les habi-
tons du pays , parce qu'on n'y trouve
gueres que des lances Se maffes d'armes
de cuivre , & de petits pots de terre
faits comme des creufers. La tète eft
quelquefois entourée de petites lames
d'or, mais elles font trop minces pour
dédommager de la peine de les dé-
terrer.
Une cinquième efpece eft appellée
Kirghiskie moghili, peut-être parce que
Ton croit que ce font des tombeaux de
Kirghiftens que l'on regarde comme une
forte de cofaques. Dans ceux-ci le
corps eft couvert de pierres jufqu'à la
furface du terrein. On y trouve des
bottes &: des flèches. Quant à la po/I-
tion de tous ces tombeaux , on oeutob-
ierver que ceux des pauvres font près
des bois 5 ceux des riches , dans les
plaines découvertes, & fur-tout vers les
^îj Voyage
rivières : plus l'Abakan s'approche de
riénifei , plus ceux qu'on a enterrés fur
fes rives éroient riches.
Nous nous rendîmes enfuire aux
mines de cuivre qui font entre deux
bras du Koxa : nous y vîmes les plus
belles fleurs de cuivre , tant vertes que
bleues , dans une gangue brun-foncé ,
très dure _, mais qui efl: en petits mor-
ceaux ôc par conféquent facile à tirer.
Un des filons que l'on fuit , eft large de
quatre pieds à la furface , 3c prefque
perpendiculaire. Il s'incline feulement
un peu du nord au fud , ôc diminue
beaucoup d'épaifleur , ce qui confirme
ce que j'ai déjà dit, que dans cette con-
trée les minéraux font à la furface de la
terre , 8c ne s'y enfoncenrque très peu.
11 ne faut , pour les tirer , ni conftruire
des machines difpendieufes, ni expofer
fa vie dans des galleries fouterreines.
Cependant il feroit bon de réfléchir
mûrement , avant que d'établir de
grands bâtimens pour une fonderie ,
fur-tout dans les endroits où il n'y a pas
beaucoup de bois : on n'en voit point
auprès de la mine dont je parle -, de plus
elle eft dans un terrein qui n'eft pas
beaucoup plus élevé que ceux des ea-
i
E N s I B E R I E. ^1
virons *, on ne pourroit donc pas y pra-
tiquer une galerie pour l'écoulement
des eaux , ce qui feroit d'autant plus fâ-
cheux que le filon eft perpendiculaire.
J'appris ici que du côté méridional
des montagnes de Saïan , on voyoit
quelques monumens antiques. Le Bar-
ga eft un ruilTeau qui coule au pied de
CQS montagnes fi près d'un autre ruif-
feau 5 qu'ils paroifient fe confondre k
leur embouchure dans Tlénifei. Dans
l'efpace qui efl: entre eux , on voir deux
ftatues d'homme , l'une vis-à-vis de
l'autre ; toutes deux font coefiées d'un
chapeau rond de chine , ont une mouf-
rache noire , les lèvres rouges ^ 3c tien-
nent un livre à la main. Aux pieds de
chacune eft un grand lion qui lui frappe
le dos avec fa queue , de près de cet
animal il y a encore un petit lion.
Au-defTus de l'embouchure du Barga ,
il y a dans une montagne appellée On-
gon-Kaïa , un rocher efcarpé dans le-
quel on a creufé une efpece de caver-
ne : on y voit aflis fur une table de
pierre un Tchar ou kan au pied du-
quel il y a un coffre de pierre plein
de manufcrits. A côté du Tchar il y
a un homme qui tient un fabre nud
à la main , & de chaque côté de l'en-
f 1 Voyage
née il y a audi un homme dont Vw\
tient une lance , & l'autre un fabre. ( i )
Nous trouvâmes au fort d'Abakansk
un chamane de larinsk , qui voulut que
nous fuiîions témoins de fes fortileges :
nous eûmes pour lui cette complaifance,
& il nous parut n'avoir ni plus d'efprit
ôc de jugement , ni moins de hardielfe
que tous fes confrères. Nous vîmes
encore un de ces forciers 3c une forcicre
aux huttes de Kaftints. Le père du cha-
man étoit de la même profefîîon ainfiî
que la grand-mere de la chamane. Ils
écoient très fiers de leur naiifance , de
voulurent nous prouver leur forcellerie
de père en fils jufqu'à la feptieme
génération. Parmi ces peuples igno-
lans 5 c'eft un emploi très confidérable
qui ne peut être rempli que par les
efprits les plus fublimes , & le fang
qui pafTe de forcier en forcier hs rend
d'autant plus capables d'exercer leur art.
Le bonnet du chaman étoit couronné
de plumes , 8c celui de la chamane ,
d'un grand nombre de fils fi longs, que
lorfqu'ils tomboient par devant, ils lui
(i) C. F. Muller^ comment, dcfcriptb tan."
guticisin Sibiria repcrtis ^ tom. lo comment^
tctropolit. /'tf^. 4J4^4JI.
IN Sibérie. 515
couvroient le vifage. Les bas de cuir
de la femme étoit couverts par devant,
d'une étoffe de laine rouge , & crarnis
de crins le long de l'étoffe. Ceux de
l'homme avoient le même ornement,
miis en forme de croix. Ces bas de cuir
qui font partie de l'habillement myfté-
rieux, ne fervent jamais fans Phabit.
Le tambour de la forciere éroit le plus
petit, mais l'un & l'autre étoient plus
grands^qu'à l'ordinaire , & on les avuic
ornés à l'extrémité fupérieure , d'un
grand nombre de petits anneaux de fer ,
qui fervoient a augmenter le bruir
de la ferraille des habits. Leur manière
d'opérer fut un peu différente de cqUq
des chamans que nous avions vus. Ils
travaillèrent l'un après l'autre ; tous
deux s'afîirentà terre à la manière des
tatares Se diredement vis-à-vis la porte.
Ils placèrent leur tambour droit devant
eux ôc jouèrent d'abord doucement ,
en accompagnant ce bruit d'un mur-
mure fourd , qu'ils augmentèrent par
degrés amfi que le fon du tambour :
iorfqu« l'un ôc l'autre fut aifés fort ,
la grande fureur commença. Ils fe
levèrent tout-d-coup, refterent debouc
au même endroit où ils étoient ailis ,
jouant fans celfe du tambour, de criant.
5^4 Voyage
iaurant , fifflant , mugifîant. Enfuite ils
fautèrent vers la porte & à l'entour de
la hutte, &c ce bruit , ces cris , ces
fauts croient des mignardifes & cajole-
ries faites à defTein d'attirer le diable.
Le plus grand tumulte étoit vers la porte :
tout à coup ceux qui le faifoient re-
gardèrent le trou par où pafToit la fumée,
comme Ci les diables dévoient entrer
par ce trou. Les tatares fpectateurs jet-
terent quelques cuillerées d'eau vers-
la porte, pour régaler, dirent-ils, les
diables, & les engager de plus en plus
à entretenir leur bon ami le chamane.
Les fauts recommencèrent , Se il fembla
que les fauteurs chantoient : ceci étoit
l'entretien du forcier Se de la forciere
avec les démons. Le chamane imitoit
fouvent le cri du coucou , Se quelques
tatares lui répondoient de loin le mê-
me cri. Quelquefois un tatare le lui
crioit dans l'oreille de toutes {es forces,
& il y répondoit auflitôt , mais fi ex-
traordinairement qu'on auroit dit qu'en
eftet un diable rendoit ces fons. Il forrit
enfuite de la hutte , fans être accom-
pagné , y rentra bientôt, répéta les
mêmes fingeries, ôc répondit à ce qu'on
lui avoit demandé. La forciere fortic
ôc rentra plufieurs fois , & chanta ga-
lamment à l'alTemblée qu'elle continue-
EN SiBERiB. 9Î
toit fes fortileges , tant qu'ils pour-
roient kii-ètre agréables. Elle jetta dans
le feu une efpece d'abfinrhe , dont la
bonne odeur parut aux fpectateurs être
d'un augure favorable j elle but fepc
taiïes de Peau qui refte après la diftil-
lation du lait , fortit fept fois de la
hutte 5 fuma fept pipes de ganfa ou
tabac chinois , fortit autant de fois ,
parut enfuite tomber en foiblelfe , fut
foutenue Se revint promptement. Elle
fe plaignit qu'on lui avoit pris fa pipe ,
&z voulut découvrir avec fon tambour 11
ce n'étoitpas quelqu'un des fpectateurs 3
mais ne l'ayant pu trouver , elle dit
que c'étoient les diables qui lui avoienc
fait ce tour , le leur reprocha tendre-
ment , ôc la retrouva dans fon tam-
bour où ils l'avoient rapportée : cet évé-
nement a dû mériter à la pipe une cer-
taine vénération de la part des tatares.
Enfuite la fcrciere avala fept petits
copeaux de bois allumé , mit fon tam-
bour à terre , fauta en le roulant autour
de la hutte , &î chantant qu'elle vouloit
être gaie cette nuit avec la permillion
de l'ailemblée. Elle pria un tatare de
danfer avec elle ; il vint fe placer à la
droite vis-à-vis 3c près de la danfeufe.
Tous deux levèrent les mains, fe les
9S . . r
donnèrent , pafTerenr trois fois fous les
bras l'un de l'autre, comme on fiir dans
les allemandes j enfuite le danfeur fît
trois fois le tour de la chamane & fe
retira. Elle danfa de cette manière a.vec
Ç\\ autres hommes , &: avec fept femmes:
il n'y en avoit pas autant dans l'afTem-
blée mais elle danfa deux fois avec quel-
ques unes , afin qu'il y eut fept danfes.
Quelques-uns de ces danfeurs & dan-
feufes étant fort malhabiles, la chamane
un peu déconcertée cacha fon embarras
par des (ingeries affés amufantes , car
la nouveauté des farces afiatiques pour-
roit dérider le plus grave européen. A-
près ces danfes, elle jettade l'abfinthe
dans le feu , préfenta fon tambour &:
ks habits a la fumée, fauta, chanta ,
prophétifa \ mais enfin voyant que fon
jeu commençoit à nous fati'guer, elle
quirafes habits magiques. Quoiqu'elle
eut été durant quatre heures dans un
mouvement continuel , on n'apperce-
voit en elle aucune lafîirude. Nous
vîmes quelque temps après un autre
forciere kaibalienne , qui chanta devant
nous en langue tatare en jouant du
tambour : fes chanfons étoient des in-
vitations faites aux diables , mais ils
ne voiilurent pas cette fois lui obéir.
ï N Sibérie. 97
d: nous n*en fûmes pas fâchés. NoiiS
continuâmes notre route ôc arrivâmes
bientôt â Krafnoïark , après avoir fait
depuis le fort Kirenskoi environ
1310 lieues.
CHAPITRE LXIIÏ.
Tatares. Sorciers. Supplices, Fêtes des
fages femmes, j^utres coutumes,
AU printemps de 1759 nous vîmes
un grand nombre de Tatares. Leur
figure en général ne peut pas déplaire
aux européens : ils n'ont ni Us yeux
enfoncés , ni le nez applati , ni le vifage
plat & large, mais ils reiïemblent
beaucoup aux hommes d'Europe. Leur
taille eft afles belle ; il eft rare à'^a
trouver qui foient boiteux ou très gros :
la plupart font maigres , vifs , labo-
rieux , affables , liants , aflfés grands
parleurs , cependant vrais & finceres.
Il faut s'en délier dans le commerce •
la tromperie en ce genre eft pour eux
fimple finefTe : ils difent que ceux qui
n'entendent pas un commerce ne doivent
pas Je faire , que lorfqu'ils croient
Tome IL £
98 Voyage
l'entendre > ils ont des yeux comme
ceux avec lefquels ils traitent, &c qu'a-
lors il faut être imbécille pour être
dupé. D'ailleurs tout vol , ôc toute
violence font parmi eux des crimes
inouis. Le libertinage 8c l'ivrognerie
n'y font pas communs , cependant ils
ne font pas exempts de ces deux vices.
Ils ont beaucoup de chevaux , diftillent
du lait de cavalle , 3c ne peuvent pas
^'empêcher d'en boire plus qu'il ne fau-
droit. Lorfqu'ils viennent dans les
villes ou villages rudes , ils fréquentent
hs cabarets ou les maifons de leurs
amis qui ont de la bière de de l'eau-
de-vie. Cependant on peut dire en
général qu'ils ne font pas intempérans.
Les hommes 3c Iqs femmes tarares
aiment beaucoup à fumer du tabac , 3c
commencent à prendre cette coutume
dès leur dixième ou douzième année.
Le tabac chinois eft pour eux le plus
agréable ^ il n'y a que les pauvres qui
falfent ufage de celui de Circaffie : ils
y mêlent de petits copeaux très minces
d'écorce de bouleau , tant par épargne
que pour en diminuer la force. Les
morrs & furrout leurs compatriotes
ibnt à leurs yeux des objets d'une fainte
vénération. Quoi<|u'iis fâchent qu'on
E N s I B E R I E. 99
a trouvé beaucoup de richefTes dans les
tombeaux de leurs ancêtres, de qu'ils
demeurent, pour ainfi dire, parmi ces
tombeaux , aucun d'entre eux n'a tente
de s'enrichir par cette voie. Quelques-
uns ont quatre femmes , les pauvres ,
une feule. Ils font peu de cas de la
propreté ; cette négligence diminue
Tagrément de leur figure : les femmes
qui palTent pour les plus belles , ref-
femblent beaucoup à nos paftourelles
en habits des dimanches', les hommes
aux valets de nos payfans.
Aucune religion n'a pu pénétrer
parmi eux ; ils n'ont voulu recevoir
ni les dogmes chrétiens , ni les rêves de
Mahomet , ni les fuperftitions mongo-
liennes. Lorfqu'on les entretient de ces
matières , ils montrent les tombeaux
de leurs ancêtres , en difant qu'on a
vu par les richelTes qu'on en a tirées,
qu'ils abondoient en biens temporels,
qu'ils en ont joui dans cette croyance
qu'ils leur ont tranfmife , Se que Ton
voudroit changer : que les tatares d'au-
jourd'hui ne poiïedent pas les mêmes
biens , parce qu'ils n'ont pas confervé
îigoureufement leurs anciennes mœurs,
mais qu'ils courroientà une ruine totale,
E.j
lop Voyage
s'ils entreprenoient des changemens
^LifTi confiaérables.
On nous amena dans cette ville un
forcier ^ une forciere de Katchinsk.
Ils nous donnèrent rendez-vous dans une
hutte, où nous trouvâmes une grande
atTemblée tatare. La chamane étoit afTés
âgée , ôc pour cette raifon très refpedtée
du chaman ; il lui céda les honneurs
du pas. Elle ôta ùs habits ordinaires ,
ne laifTant , pour ne pas bleffer la- pu^
deur , qu un vieille chemife & fes
culottes, ôc prit hs habits m.agiques.
C*étoit un corps de jupe de kitaïca
bleu, bordé de kitaïca rouge. Sur les
épaules étoicnt attachés quelques longs
fils de couleur , auxquels pendoient de
petites coquillages de porcelaine. Elle
mit une efpece de ceinture de cuir qui
n'eft portée parmi les tarares que par ïqs
hommes ôc les fervanres , Ôc des bot-
tines de cuir teintes en rouge avec de
récorce d'aune , ^ans talons ôc fans or-
nemens. Son bonnet étoit rond , pointu
par le haut , fait de peau de linx ,
garni de zibeline , 6: terminé par une
touffe de plumes de hibou. Le tam-
bour étoit fait a l'ordinaire , Ôc la ba-
<^uc-tce, recçuverte de peau de caftov,
EN Sibérie. lot
Elle ht fes fortileges comme tous les
ibrciers & forcieres que nous avions
vus. Tandis qu'elle chantoit, un chiea
entra dans la tente , die ordonna de
le chaiTer _, parce que le fortilege , ou
pour m'exprimer comme eux , l'œuvTe
lainte feroit profanée. 11 eft alTés dif-
ficile de connoicre les idées qu'ils fe font
de tous ces objets : ils paroiffent faire
peu de cas de l'être fuprême de croire
xju'il a donné aux diables le pouvoir de
faire aux hommes toutes forres de bien*;
& de maux. Ils difent aux étrangers
que leurs offrandes & leurs facriàces
font faits en l'honneur dç Dieu, mais
Je foupçonne que c'efl en l'honiieur des
démons , ôc qu'ils ne tiennent ce lan-
gage que pour ne pas donner d'eux ra.u
RuiTés & aux étrangers une idée défa-
vantageufe. ils fe font peut-être des
méchans efprits une idée aufîi grands
que celle qu'ils ont des bon^ , & le
fortilege alors eft pour eux une œuvre
fainte. Les enfans taures; qui font
préfens aux forcelleries , ne témoignent
point de frayeur y ils font accoutumés
dès leur enfance à refpeâ:er les démons.
J'ai vu un enfant de trois ans regarder
CQS opérations magiques avec autant
d'attention que fi c'eut été le fpeclacle
E iij
101 Voyage
le plus amufanr , & fans être épou-
vanté par le bruit du tambour & des
ferrailles.
Le 14 novembre (1735)) une femme
convaincue d'avoir afTaflîné fon mari
fut enterrée vive jufqu'au cou. La terre
fut peu foulée autour d'elle , parce
qu^on efpéroit qu'elle recévroit fa grâce.
Elle étoit depuis douze ans en prifon ,
Ôc avoit eu des protégions alTés puif-
fantes pour faire différer aufli longtemps
fon jugement; mais enfin elle le fubit
& fut condamnée à la peine portée
par les loix rufles. Pierre le grand
Tavoit étendue aux femmes qui tuoient
leurs enfans , ôc peu de temps avant
fa mort il y e^î^-eut un exemple. Je
n'avois jamais vu cette efpece de fup-
plice : j'allai de temps en temps obfer-
ver letat de cette femme. On y avoit
mis un fentinelle qui devoit empê-
cher furtout qu'on ne lui donnât ni à
manger ni à boire , mais je m'ap-
perçus plufîeurs fois que des âmes
charitables lui apportoient quelques
rafles de brandevin &c de bière _, Se
même quelques alimens. Cependant
{es forces diminuèrent , & je foupconne
que ces fecours , loin de rendre {qs
douleurs plus fupportables , ne firenc
EN Sibérie. 105
que les prolonger. Quelques jours avani
fa fin , elle devine infenfible , & â
fa more qui arriva le treizième jour,
ilfembla qu'elle s'endormoir.
J'appris quelque temps après qu'une
femme avoir bu tant d'eau -de -vie
qu'elle en étoit morte fubîremenr.
J'avois entendu parler en piuileurs en-
droits de ce genre de mort , & j'en
avois même été témoin. On dit qu'il
eft alTés commun en Pologne , ôc un
écrivain polonois prétend qu'avant la fin
de ceux qui fe font enivrés avec cet
excès 5 il fort de leur bouche une flamme
bleue qui dure encore quelque temps
après leur mort. On me l'avoit aulli a duré
en Ruilie ôc en Sibérie , mais quelque
peine que j'aie prife, quelque attention
que j'aie apportée en obfcrvant ceux
qui m.ouroient ainfi , je n'ai point vu
la flamme bleue. Ce feroit en effet
une chofe extraordinaire que l'inflam-
mation d'une eau-ae-vie auflî foible
que celle qui efl: en ufage parmi le peuple
rufle. Si elle étoit occafionnce par un
feu électrique , il faudroit qu'il fut d'une
grande force , ou qu-'il y eut dans les
vifceres une chaleur incroyable.
Le lendemain de Ncicl , toutes les
fages-femmss de la ville &: des envi-
E iv
104 V O Y A G 1
rons affillient à lofEce divin dans une
églife de Krafnoïark , ôc fe réjouilTenc
enfuite. Elles difent que ce jour doit
erre en effet pour elles un jour de fête,
paifque c*eft la veille que le Sauveur
du monde a pris naifïànce , Se que les
fages- femmes de fon temps ont fait
l'opération la plus importante. Elles
célèbrent donc l'heureux fuccès de leurs
devancières de Bethléem , ôc rentrent
chez elles le foir palTablement ivres.
Depuis la fête de Noël jufqu a celle
des Rois , jour auquel l'églife grecque
renouvelle foiemnellement le baptême
dans le Jourdain , il y a , tant pour les
hommes que pour les femmes de Kraf-
noïark , des divertilfemens continuels ,
de grandes alTemblées , des chants ,
des promenades foit a pied , foit en traî-
neau. Mais la veille du jour des Rois ,
au foir ôc de nuit , il fe paffe entre
les filles ôc les garçons une cérémonie
qu'on nomme en ruflfe flouchit , ou
récoute. Les filles vont , deux ou
trois enfemble , aux carrefours ou dans
un lieu obfcur , comme un grenier ou
une cave •, la , elles prêtent atteniive-
ment l'oreille, pour entendre quelque
chofe de leur deftinée : elles croient
fans doute que celle de chaque homme.
EN SiBERIH. IC5
^ iurtout des liiles ôc des garçons , ib
déclare en certe nuit. Celles qui veu-
lent paffer pour pudiques, vonc feules
à l'écoute 5 mais lorrque les jeunes
gens peuvent favoir l'endroit où elles
ont réfolu d'aller , ils s'y cachent ,
leur font peur ôc badinent avec elles :
celles qui font moins fcrupuleufès con-
viennent avec ceux qu'elles connoifîent
de l'endroit où elles iront. Les filles
& les garçons ont aulTi une efpece de
divination ufitée dans plufieurs endroits
d'Allemagne. La nuit de Noël ou des
Rois, ils verfent de l'érain dans de l'eau
& par les différentes ligures & couleurs
qu'il y prend , ils conjecturent qui fera
celui ou celle qu'ils épouferont : ils
devinent aulîi de même la durée de la
vie des hommes.
CHAPITRE LXIV.
Chanfons fibérîenncs. Printemps >
Fiantes, Oifeaux,
LEs peuples de Sibérie ont des
chanfons d'un goût tout particu-
lier : elles doivent êcre en forme d'é-
Ev
io6 Voyage
rigme , Se font par conféquent difficiles
a entendre.
ChanfonBratskaine (v. la mufîque)
Kemnikhé (t) borgofllné nakolkadfi bâinetfc ;
Kallebakhem béemméné arikhin dogalfaba.
Dallanaïen adon doni tfara ferdi bélélé :
Abé, tcené baritché j Koargxtchiné mordonaï.
Ourtou tsakai rermédené epfinoulam Kou-
iagbé ,
Edche , tœne baritché j Koa:g:etchiné mor-
donaï.
Barjon tala cllotoné tsercnfibé bélélé ,
Abé ton€ gargaidché , Kosgactchiné mordonaï.
Sur la rivière des branches fe
meuvent ça & là j je fuis un jeune
homme ivre de brandevin. Parmi cent
cinquante chevaux il y a un ambleur cou-
leur de renard : mon père , prends celui-
là j le fils y monte. Dans le coin de de-
vant 5 derrière le treillis , il y a parmi les
draps iine ceinture rouge j ma mère ,
prends |celle-là j le iils monte à cheval.
(i) La fîllabc khe doit fe prononcer à peu
près comme le ch dur des icalieos.
il
EN Sibérie. 107
Près de la porte , dans le coffre , il
y a foixance floches de bataille ; mou
père , attire - les , le hls monte à
cheval, (i)
Chanfon Katchinfienne.
Koulghc tichkea Koghing, di der , oi , Tc-
nem Tchcnargouch.
Kœroub atcr merghing, di der, oi , fcncru
Tchcnargouch 5
Tchinnaimnanx] Kalbafiiban , oi , fenctn
Tchenargoach.
Tchévalirghé barbafugban , oi, fencm Tchc^
nargouch :
Kanténrghé oauh:Jerbem , oi j feacm Tchc-
nargouch ,
Kartagouclî tourchci derben 5 oi feuem
TchcnaTgoach.
( Dans cette chanfon une veuve dé-
plore la mort de fon mari nommé
Tcheiiargouch )
Un canard s'efl repofé fur le lac , je te
(i) Cette chanfon peut être cclîe d'un jeune
homme qui va au combac,
Evi
i
io8 Voyage
le dis , mon cher Tchenargouch. Si je
TeuiTe vu, je laurois tiré & non manqué,
je te le dis , & toi , cher Tchenargouch.
Mon amour eft toujours le même j toi,
mon cher Tchenargouch. Je n'époufe
point un autre homme , un homme mé-
prifable. Je volerois au ciel , fi je pou-
vois voler comme un autour j toi mon
cher Tchenargouch.
Chanfon Sagaïenne.
Agatcm tchilne bercliou tchak , tfonaï dou.
Agar la fouga falkiften , tfonaï dou.
Ol ber falna kefT béfem , tfonaï dou.
Bachcm og bargaï koUoatchen , tfonaï iou»
'Attek la béné tingnct keng , tfonaï doa.
Al kem neng da kotchire , tfonaï dou.
Agaber tongma detbetken , tfonaï dou*
Al bot bengneng échégé , tfonaï dou,
( Dans cette chanfon , une jeune
fille fe rappelle un rendez-vous qu'elle
avoir donné fur le bord d'un ruifleau
où il croît du kali : elle avoit conftruit
un radeau pour pafTer à l'autre bord où
fon amant l'attendoit , tandis que
ks deux frères ctoient allés chez le
Yoivode. )
EN Sibérie. io^
Le cheval blanc à une grolTe crinière,
tfonai don (i) , un ruiiïeau coule ici,
je veux faire un radeau y tfonaï dou.
Si je ne peux faire ce radeau , je me
précipiterai dans l'efclavage. L^éralon
Se la jument ont apporté du kali de
ce ruifîeau j tfonai dou. Le grand & le
petit frère , tfonai dou , font a la porte
du voivode, tfonai dou.
ChanfoTî Tchaskalne.
Ai Oéfœl , Ocfœl , Oéfccl , cmmc ccfTalkari
Koufi mêlé
Koufîmbilé ankachemné da Oéfoké gcaldci
dcQ,
Kouchoun outichcr ouché KaJa tona toucher
touchaka.
Crous borat tchia a feda oï gakiré tchctchcder.
Oi nechbolgan cchian amna da ibga Icb nan«
fandak.
( Un amant nommé OefToké , ou
Corneille , entretient de fa palîion une
jeune fille dont le nom fignifie grue :
le père de cette fille nommé OelTel
( i ) Cri de joyc.
110 Voyage
n'approuve pas leur amour. )
Prêtez 1 oreille à mon chanr. OefCxl ,
Oefïxl , Oe^Hel , je veille fur lui at-
tentivement. Corneille t'a donné (es
yeux ôc fes fourcils : la corneille volera
au loin , pour voir fi la grue ne tombe
pas dans le filet, il y a guerre entre les
Rufies Se les- Bourœtes j ils fe percent
là bas dans la vallée : je badinerois avec
toi 5 fi tu venois fans délai dans la hutte,
ôc je m'enfuirois enfiiite vers la mienne.
Dès que le mois de mars commença ,
la neige qui couvroit la terre, fondit
promptement , Se donna tant d'humidité
aux femences Se aux racines des plantes
qu'elles germèrent en peu de temps. Se
pouffèrent des tiges Se des feuilles. On
voit avec plaifir en ce pays l'accroifie-
ment rapide des plances. La chaleur pé-
nétre aifément le terroir fablonneux ;
dès le commencement d'avril les plan-
tes font en pleine fleur, Se les graines
murifient dans le mîme mois. Les ge-
lées leur nuifent peu , parce que le vent
les dépouille de l'humidité fuperflue , Se
la neige qui pourroit s'amafTer autour
d'elles n'y relie pas long-temps lorfque le
terrein eft en pente. On a éprouvé que
le plus grand foin ne peut faire réulîir
ces plantes dans nos jardins, parce qu'eU
EN Sibérie. m
les y manquent des avantages que la na-
ture leur donne au lieu de leur naiiTance.
J'ai trouvé en Sibérie dans plufieurs can-
tons une efpece d'androface (i, donc
j'ai porté les graines mures à Pécer-
bourg & en x\Uemagne : on les y a femces
fans iUccès en différens temps. Lorf-
qu'elle ell venue en automne , elle a
gelé pendant 1 hiver. Au printemps les
gelées 5 les pluies ou les neiges l'ont fait
périr , ou bien une chaleur un peu forte
en a delîéché les racines tendres , bc
l'on s'eft eftimé fort heureux , lorfque
parmi cinquante pieds un feul a donné
iQS fleurs & fes fruits. Il eft moins
difficile d'élever cette plante fur couche
ou dans des pots , cependant elle y
réulîit rarement aufli bien que dans fon
pays natal en pleine terre.
Je vis à Krafnoiark l'oifeau que les
Rufles nomment moineau d'eau : c'eft
celui que nous connoiiTons fous le nom
de hochequeue ou lavandière (2). Un ta-
(l) An a-drojace Perlant kiu inaxlmis ?
Linn. fp i p. 14:.
(1) ivieruLa aquatica Gefrer JonHon. Wil.
Rai. fyn. '>f. n. 7. Motacilia petlort atho ,
corport ni^rô. Linn. Faun. Suec. p. f i n \i6 ,
lurdus a^uaiicust Klein ptodiom hiit. av. f .
^8.
112 Voyage
tare anntfien me dit que les plumes de
cec oifeau attachées aux filets procu-
roient d'heureufes chartes. Il ajouta que
pendant l'été il devenoit bleu de ciel.
Ce pourtoit être en ce cas le cyanos ,
ou oifeau bleu de Bellon , ou le merle
rouge à tète bleue de Frifch. Je ferois
porté à le croire , car ce dernier auteur
lui attribue la même forme & grolTeur ,
la même nouriture , & dit qu'il change
en hiver. Les RufTes êc les Tarâtes
donnent au martin - pêcheur le même
nom qu'à cette efpece de lavandière :
cependant ils font fi différens qu'il eft
impoflible de les rapporter au même
genre. On trouve des martin- pêcheurs
dans toute la Sibérie , Se les plumes de
cet oifeau font employées par les tatares
& les oftiaques à plufieurs ufages fu-
perftitieux. Ceux-là les arrachent, les
jettent dans l'eau , confervent avec foin
celles qui furnagent , & prétendent que
lorfqu'ils touchent avec une de ces
plumes LMie femme ou feulement (es ha-
bits, ils deviennent amoureux d'elle. Les
oftiaques ôtent la j>eau , le bec , les pat-
tes de cet oifeau , & les renferment dans
une bourfe : tant qu'ils ont cette efpece
d'amulette, ils n'ont aucun malheur à
craindre. Celui qui m'apprit ce moyen
. IN SiBERiH. Jij
de vivre heureux , ne put le faire fans
verfer des larmes , & ,1 me dit que
la perte d'une pareille peau qu'il
polîedoit , lui avoir fait perdre au/ïï
fa femme & fes biens. Je lui repré-
lentai que cet oifeau ne devoir pas être
une chofe fi rare , pHifquun de fes
compatriotes m'en avoit apporté un
avec fa peau & fes ph.mes. Il en fut
très étonné , & dit que s'il avoit le bon-
heur d'en trouver un , il ne le don-
neroit à perfonne.
Ceci me rappelle le récit que les
i ongoufes de la Nijnaia Tongouska me
hrent de la vertu du pivert cendré. Ils
font rôtir cet oifeau , le pilent , y
mêlent de la grailTe quelle qu'elle foir,
excepte celle d'ours , parce qu'elle fe
corrompt facilement, & enduifent avec
ce mélange les flèches dont ils font
ufage a la chafle : un animal frappé
d une de ces flèches tombe toujours
lous le coup.
^
."^»
114 Voyage
^
CHAPITRE LXV.
Environs de Krafnoïark. Raies , Mou-
tons* Effets du tonnerre,
JE partis de Ki'afnoïark pour aller
voir quelques fores àts environs , 6c
je fus tourmenté dans ce voyage par
les mouches , & alTailU \q i6 février
par une tempête accompagnée ^^ ton-
nerre. Entre les raifleaux d'Ouïar
& de Balai je vis plufîeurs endroits
couverts de bouleaux , qui formulent
un bouquet de bois rond, au milieu
duquel étoit ordinairement un beau
lofier. Après avoir traverfé de grands
bois & éprouvé en juin d'afTés vives
chaleurs , j'arrivai au fort de Kansk.
Les campagnes qu'on trouve audelà
font prefque entièrement couvertes
de martagons. Les bois y font de
fapins 5 de bouleaux & de melefes.
On y voit rarement àes pins : cette
efpece ne croît bien que dans les can-
tons plus élevés. J'y vis un melefe de
trois pieds de diamètre & haut de dix
toifes , qui avoir été frappé du tonnerre.
IN Sibérie. IT5
Il étoit encore fur pied , mais le feu
en avoir enlevé un morceau en fei*pen-
rant , deforte que le tronc étoit percé
de part en part en quelques endroits:
ce morceau détaché étoit près de l'arbre
& entouré d'un grand nombre de petits
copeaux.
Près de la fontaine d'Oulpatan qui
coule dans le Tanai , on voit un fofïé
fec 5 couvert çà de là de petits fapins
& dirigé aulîi vers le Tanaï . Les af-
faniens prétendent que fous ce foiTé il
y a un ruilfeau fouterrein , ôc qu'on
trouve dans leur canton plufieurs ruif-
feaux de cette efpece. On y voit
auiii beaucoup de râles : lorfqu'on les
pourfuit, ils ne prennent point le vol,
ôc ne cherchent à fe dérober que par
la courfe. Je demandai aux tatares com-
ment cer oifeau ne pouvant voler fe reti-
roit en hiver : ils me dirent que tous
les tatares & les afTaniens favoient bien
qu'il ne pouvoir par lui-même pafTer
dans un autre pays, mais que lorfque
les grues fe rerirent en automne, chacune
pren i un raie fur fon dos de le porte en
un pays plus chaud.
L'eau du ruilTjau d'Ouffolka gela
en hivir prefque jufqu'au fond , & le
peu qui refte fluide j prend un iî
ïi^ Voyage
mauvais goût , qu on ne peut la fcôlre i
elle rend le bétail malade & lui caufe
quelquefois la mort. Les environs font
agréables 5 la terre y eft grafTe , propre
à la culture ; le feigle y réuiîit , mais
le froment ôc l'orge nV viennent que
médiocrement : les pâturages y font
excellens ^ les beftiaux de toute efpece
y vivent très bien. Les moutons kal-
moukes ( î ) y multiplient abondam-
ment & ne dégénèrent point. Leur
laine eil plus groiîiere que celle des
moutons de Rulîie qui eft elle-même
airés dure , mais ceux-U font beaucoup
plus gros , ont la chair plus favoureufe,
de font plus utiles aux propriétaires. Les
payfans des autres cantons de Sibérie
ont efTayé d'élever cette efpece , & n*y
ont jamais réuffi : ils dégénèrent ou
meurent , & Ion a lieu de penfer
qu'ils ne peuvent vivre en un pays plus
découvert ou Supporter un plus haut
degré de chaleur. Leur abatardififemenc
pourroit être caufé par leur mélange
avec l'efpece ordinaire , car les payfans
de Sibérie n'y font pas attention j mais
(i) Ovis lati-caiidai Kaj, Syn. anlm, f//<r-
drup. p, 74. M
1
E N s I B E R I E. rr/
un habitant de Tobolsk m'a afïïiré qu'il
en avoir élevé en Rnffie , qu'il avoir
pris les plus grands foins , afin qu'ils
ne fe mèlafTent pas avec les mourons
communs , & qu'il avoir vu peu à peu
leur corps diminuer & leur queue de-
venir plus mince. La différence du
terroir , des plantes qu'il produit, de la
fituation des lieux & de la chaleur , peut
caufer ces variétés dans hs animaux.
Les vaches de Suilfe & d'Allemagne
fonr de la même efpece : cependant
on a éprouvé que celles qu'on amené de
Suilfe en Allemagne , dégénèrent après*
quelques portées, 3c deviennent enfin
pareilles à celles du pays.
Je vis auprès du bourg de Kochdefvenf-
koie cinq arbres frappés de la foudre ,
d'une manière extraordinaire. L'un qui
étoit un gros bouleau, avoitété coupé
en deux â deux roifes de la racine •
environ les deux tiers de la partie in-
férieure du tronc étoient hériiïes de
grands éclats. Cette partie avoit été
dépouillée de fon écorce , qui étoit ré-
pandue en une infinité de petits mor-
ceaux à quatre toifes autour de l'arbre
A peu de diftancevers le fud-oueft'
un autre bouleau un peu plus élevé que
le précèdent avoit été frappé au tronc
îlS V O Y A G E
& comme applani jufqu*â la racine ; le
tronc étoir un peu penché vers le fud
& fendu au. milieu , de forte qu'on
voyoit le jour à travers. A l'extrémité
fupérieure de la partie endommagée
récorce avoir été emportée , &: plu-
fieurs petits copeaux y étoient encore
comme plantés dans le bois. Ces deux
arbres étoient tombés vers l'endroit
d'où le tonnerre étoit venu. Un peu
plus loin vers le fud , deux autres
avoient été frappés plus haut ôc coupés
en deux , un troifieme plus éloigné
avoit eu feulement une branche coupée
à peu près à même hauteur que celui
du milieu. Ces bouleaux occupoient un
efpace d'environ vingt toifes. Lorfque
le tonnerre tomba , quelques payfans la-
bouroient aux environs j ils ont dit qu'il
étoit venu du fud , que ces cinq arbres
avoient été frappés d'un feul coup , &
prétendent que ce dernier a été plus
endommagé , parce que le tonnerre fait
toujours fon plus grand effort à l'endroit
où il finit. Ils efperent aufli trouver
après trois ans la flèche du tonnerre ,
laquelle , par fa vertu propre , ou pat
celle de la terre qui ne peut fouffrir
dans fon fein cet étrange inRrument;
doit en fortir dans cet efpace de temps.
EN Sibérie. îi^
Cette opinion des Haches de tonnerre
eft répandue en Ruffie parmi ie peu-
ple comme elle l'efl: en Sibérie. On
m'en a fait voir quelques-unes : ce font
des pierres taillées en forme de flèches ,
dont les anciens habitans de Sibérie fe
fervoienc fans doute à la guerre au défaut
de celles de fer. Les Sibériens font cas
de ces pierres , ôc les gardent foigneu-
fement , parce qu'ils les regardent com-
me un fpécifique contre le point de
coté : on met la pierre infufer pendant
quelque temps dans l'eau-de-vie , on
boit cette eau, de l'on guérit, quand
on a de la foi. Dans ce canton maré-
cageux le tonnerre eft fréquent de fort.
Il y a peu de temps qu'il y tomba une
grêle dont les grains étoient auiîi gros
qu'un jaune d'oeuf.
Ceux qui habitoient autrefois aux en-
virons du fort Taîféevskoi , étoient ex-
pofés au pillage des tarares errans; mais
l'établilTement de ce fort les mit en
fureté , & je ne crois pas que défor-
mais on y faffe ufage des deux ca-
nons de fer ôc des moufquets qu'on y
voit : les tatares ôc les tongoufes de-
viennent de jour en jour plus' traitabies.
Ils regardoient autrefois comme leur
ennemi tout homme qui n'étoic pas leur
110 V O Y A G B
compatriote , & cuoyoient en le volant
fuivre la loi naturelle.
Le 27 mai 1759, après midi , Ton
vit deux nuages qui paroiflbient chargés
de pluie ; l'un venoit du midi , l'autre
du couchant. Dès qu'ils furent réunis
il s*en éleva une efpece de colonne ex-
trêmement obfcure aux deux cotés, de
tranfparente en fon milieu comme une
feuille de talc. Bientôt après s'éleva
une tempête épouvantable accompagnée
de bruilTement & de fifîlemens. L'air
fut 5 tant qu elle dura , fi plein de pouf-
fîere , qu'on ne voyoit rien. Après un
demi-quart d'heure elle celTa , & l'on
en vit alors les ravages : le bois avoit
été renverfé dans l'efpace d'environ cent
toifes 'j tous les arbres grands & petits
avoient été arrachés , les uns jettes à un
quart de lieue , d'autres plus loin, quel-
ques-uns emportés a une fi grande dif-
tance qu'on ne les a point retrouvés.
C'étoient des mêle fes , efpece d'arbre
dont le bois eft de la plus grande dureté ;
cependant ils étoient coupés en plufieurs
morceaux. Un champ de feigle de deux
journaux fut tout couvert d'arbres. Quel-
ques foibles arb^iiïeaux qui étoient au
milieu des autres furent confervés. Tous
les payfans s'éroienc retirés dans leurs
demeures ,
EK Sibérie. m
demeures , & cachés dans leurs celliers
ou caves. Pludeurs entendirent que la
tempête endommageoit leurs maifons ;
elle en renverfa quelques-unes , en brifa
Iqs poutres , emporta' les toits fi loin
qu'on n'en a rien retrouvé. Huit maga-
fms qui contenoient environ neuf mille
livres de grain, &c quatre m.ille de farine,
avec des laines ôc des peaux de rené &
de mouron, furent enlevés. Quelques
poutres furent tranfportées au de-Ià de
rOuifolka à la diftance d'un quart de
lieue , &c des habits qui étoient dans ua
coffre furent trouvés à la même diftance
en petits morceaux. Le tourbillon arracha
une haie de cinquante toifes de long.
Unfoliveau frappa une femme à la tçte,
ôc le vent enleva toute fa coefFure&:
même fes boucles d'oreille. Des trou-
peaux entiers de moutons ôc de cochons
Furent exterminés , quelques-uns de ces
animaux coupés , deux bœufs tués ,
toutes les poules emportées , excepté
trois que l'on retrouva. Un veau que
le tourbillon emporta dans l'Ouirolka»
en fut retiré vivant. Un jeune homme
qui étoit à cheval , fut enlevé ôc porté
a plus de vingt toifes : il auroir peut-
être été rranfporté plus loin , s'il n'avoir
pas fiifi tes branches d'un arbre ; dès
Tome II, Ir
12.1 Voyage
qu'il fut en repos , le fang jaillit par
la bouche , le nez , les oreilles ôc les
)\eux : le cheval fut aulîi porté afTés loin.
L'effet de cette tempête fe fit fentir à demi-
lieue avant qu'elle atteignit le fort : elle
alla du fud-oueft au nord-eft & eft-nord-
eft , Se riQ s'étendit point au-de la du
ruiffeau de Choumika , parce que le
pays y eft uni & découvert.
Les environs du fort TafTéevskoï font
des campagnes fertiles , mais les ha-
bitans les cultivent peu : une feule année
de difette leur fait abandonner l'agri-
culture pour la chaffe , & une année
de chaffe malheureufe leur fait repren-
dre l'agriculture. Ceux des Tongoufes
de rOna Se de la Tongouska , qui
font les plus pauvres , viennent fervir
les Tafféevskains : eeux-ci les nourrif-
fent y les habillent , Se payent pour eux le
tribut. *
En defcendant l'Ouffolka , on trouve
une faline, & à demi-quart de lieue plus
bas le monaftere de Spaskoï , où l'on
ne fait pas la bière avec du houblon,
mais avec une autre plante , nommée
d;ins ce pays chafta : cette bière a le
même goût que la nôtre, mais elle eft
plus fpirirueufe. La plante que Ton fubf-
titue au houblon eft- le likhen pulmo- J
1
IN SiBIRIH. 12^5
tiaîre ( I ) que l'on trouve dans pref-
que toute la Sibérie fur les fapins ,
& dans la plus grande partie de l'Europe
fur les chênes Ôc les hêtres : cette plante
eft fort amere.
Les Tongoufes de l'Ona parlent pres-
que tous la langue rulfe : ils portent
auiîi lliabit rulfe , mais il eft aifé de
les diftinguer par leur taille ôc par les
figures qu'ils fc tracent fur le vifage Leurs
habits font des plus fnnples ; ils ne fe"
lavent jamais , &c lorfqu'ils vont au ca-
baret 5 ils font obligés d'y porter leurs
verres ; on ne leur en donneroit pas.
Outre les marques par lefquelles on les
diftingue des Rulfes , il eft encore très
facile de les reconnoître à l'odeur.
(i) Lichen foliaccus laciniatusobtufus glabec
fuprà lacunatus , toraenrofus. Linn.jp. 3z.
p*2,«-. 1 145. Lichencïdes pulmoneum reticulatum
vulgare , marginibus pelriferis. DilUn, Al^Jc,
zii. r, 1^ /. 1 15. A. B.C. n, 13,
124 V O Y A G E
CHAPITRE LXVL
Fêtes tatans. Supplice, Efpece d'alun
nommé beurre de pierre. Expériences
fur cet alun,
JE revins a Krafnoïark ,. &: peu après
je fus invité à une fête nommée ou-
ris que les tatares de Katchinsk dévoient
célébrer deux jours après. Je me rendis
à Tachtouk-œfen , c'eft-à-dire , la val-
lée plate , où étoit pour lors une habi-
tation de ces tatares. Au lever du foleil
tous les hommes conduits par le forcier
vinrent au feu que j'avois fait allumer
devant ma tente , &: fe placèrent à l'en-
tour. Le forcier jetta un peu de tabac
chinois autour du foyer & dans le
feu j c'étoit pour gagner la bienveillance
des efprits qui dévoient fe trouver à la
fête. Il étoit en habits de cérémonie
qui conliftoient en un jupon de kitaïca
blanc , bordé de rouge , 6c un bonnet
garni de plumes de hibou,
Quand le foleil fut un peu au-defTiis
de l'horizon , les tatares s'éloignèrent
du feu : trois d'entre eux portoient
EN Sibérie. 115
chacun un vafe rempli de lait de cavalle
aigri. Ils allèrent fur un bord élevé
de riénifei : les trois hommes qui por-
toient le lait , fe placèrent à la gauche
du forcier , 3c tous les autres , derrière
eux ^ ils avoienttousle vifage tourné vers
la rivière. Alors le chamane ayant en
main trois morceaux de kitaica de dif-
férentes couleurs de de trois quarts d'aune
de long 5 fit vers Teft quelques révé-
rences , prit une talTe de bois pleine
de lait , de en jetta vers l'orient quel-
ques cuillerées à différentes reprifes :
enfuite il fe tourna vers le midi , le cou-
chant 5 le nord , & jettant encore du
lait vers l'orient , il demanda pour fon
peuple des grâces, des faveurs , des bé-
nédiclions en reconnoilfance des offran-
des qu'il alioit faire. La première fut
préfentée au foleil & à la lune , les
autres à tous les endroits remarquables
des environs , au ruiffeau de Chech _,
au ruiifeau de Selle , à la montao;ne de
tokvak 5 au ruilTeau d'Efir , à la rivière
de Kern katoun ou d'Iénifei, Enfuite
le forcier ayant murmuré des paroles
inyftérieufes jetta en l'air beaucoup de
lait & recommanda aux démons expref-
fément & â haute voix d'être favorables
a fon peuple , ajoutant qu'ils pouvoienc
Fiij
ii6 Voyage
boire tant qu'ils voudroieiit , Se que
- le lait de cavalle ne leur manqueroit pas.
Enfuite il fie les contorfîons ôc mima.ces
ordinaires , fit femblant de s'entretenir
avec les diables , jetta en l'air une taiTe
pleine de lait , afin d'augurer de la ma-
nière dont elle tomberoit fi les offran-
des étoient agréées. Le refle de la fête
fe palfa comme je l'ai déjà dit en dé-
crivant des cérémonies à peu près fem-
biables.
Je vis quelques jours après punir de
mort une Tatare convertie âgée de vingt
cinq ans, qui étant jaloufe de Ton mari
lui avoit coupé la tète j elle fut enterrée
vive 5 & ne vécut que cinq jours. Les
Tarâtes difoient que leurs démons l'a-
voient excitée à ce crime , afin qu'elle
fut punie d'avoir renoncé à la religion
de fes pères. Cette malheureufe fem-
me devint en même temps jaloufe Se
chrétienne , car cette efpece de dé-
mence n'eft pas connue dans les pays oà
la polygamie eft permife.
Vers le lo de juillet Kr;^fnoïark fut
rempli de Tatares qui venoient paver
le tribut. En vertu d'un ancien ufage
on les régale alors avec du bran devin
ou de la bière , Se on leur donne un
cheval. Dès qu'il leur fut livré, l'un d'eux
F N s I B E R I E. IZ7
laura dclTus , & fut fuivi de près par
unaucre. Ils galopperenr en tournant lur
la place du fort , àuffi vite que le cheval
pouvoir courir. Il n'éroit pas befoin
d éperons pour l'exciter, & d'ailleurs
les Sibériens nen connoiiTent pas l'u-
%e : plufieurs Tarares armés de bâtons
frappoient de toutes leurs forces ce pau-
vre animal , fur- tout fur la tête. Les
deux cavaliers tombèrent les premiers ,
le cheval manquant de forces tomba
peu après & les Tarares l'achevèrent;
cinq Tatares fe jetterent fur lui pour
le contenir, afin que fes derniers mou-
vemens n'empèchalfent point de le dé-
pecer : il fut décapité , écorché , mis en
morceaux. Alors toute la bande tomba
delTus, & ce que chacun put faifir Se
emporter, flit a lui. Dès qu'ils eurent tous
leur part, ils coururent où ils pouvoient
la faire cuire , ôc la mangèrent. Il n'y
eut pas plus d'une dem.i-heiire entre la
mort du cheval & la fin du repas.
Aux environs du ruiifeau de Malaïa-
klndi, un peu au-defTous du Titri, fur
la rive droite de la Mana s'élève une
haute montagne qui s'étend environ à
demi-lieue le long d'un détour de h
rivière ; on la nomme le rocher maf-
lenskoï. Elle^eft compofée d'une ardoife
i iv
iiS Voyage
alumineufe entre les fentes de laquelle
il fe forme un alun jaune , gras & mou ,
en forme de Italadlite , qui devient à
l'air dur & blanc après quelques jours.
Le peuple le nomme beurre de pierre
{ I j 5 lui fuppofe des vertus médici-
nales , & en fait ufage fur-tout contre
le cours de ventre. Il y a dans cette mon-
tagne une efpece de cavité en forme de
four où il fe raiTemble une grande quan-
tité de cette efpece d'alun , parce qu'il
y eft à l'abri des plui^ ôc de la cha-
leur du foleil. 11 ne faut pas beaucoup
de temps pour en ramaiTer une mefure
de quarante livres. Si l'on comparoitv
ce que je dis de cet alun avec ce que
le Baron de Strahlemberg en rapporte
en le nommant kamina mefla , on croi-
roit que nous parlons de deux chofes
différentes ^ car il fait mention d'un
compofé artificiel , de moi d'un com-
pofé naturel. Il a fans doute mal en-
tendu le récit qu'on lui en a fait , Se
a critiqué mal-à-propos l'auteur de la
J^iiffic changé€. On trouve cette efpece
d'alun dans plufieurs montagnes de Si-
bérie 5 comme celles d'Oural , d'Altaï ,
(i) Kamcnnoit maflo.
B N Sibérie. 129
d'Iénifei , de Baikal ^ de Bargoufin , de
Lena , &c.
J'en fis ramaffer fur la Mana une affés
grande quantité , à deffein d'en recher-
cher la nature par diverfes expériences*
J'en délayai une once dans huit onces
d'eau diftillée j le mélange paifé au pa-
pier gris étoit clair , & d'un blanc rou-
geâtre, L'efprit de vitriol le rendit tout-
â-fait blême : celui de falpetre eut le
même effet , mais moins promptement j
par l'efprit de fel il devint & refta citron .
Le vitriol martial diifous ne le changea
point, mais celui de Chypre le rendit
verdde pré, & ]1 ne fe dépofa d'abord
aucune matière, cependant il devint verd
de mer , & il y eut un peu de précipité.
Le vitriol blanc diffous ne parut y caufer
aucun changement; quelque temps après
il fe dépofa une vapeur orangée. Mê-
lé à l'alun ordinaire diffous , il refta
d'abord le même : après vingt quatre
heures , il devint trouble , & il fe pré-
cipita peu-à-peu une poudre jaune fi Hne
qu'une partie refta fufpendue dans la
liqueur. Le^fucre de faturne épaifîit le
mélange, & lui donna un blanc rouge
de vermillon : quelque temps après il fe
p récipita une poudre blanche; la liqueur
toit blanc rougeâcre. L'argent diiifous
'h'
ïv
150 Voyage
le blanchit & donna -un précipité fous
la forme de petites pointes , ou àefperma
mcrcurii. Le fublime diffous ne l'altéra
pas d'abord : après quelques heures , il
îe dépofa une fubftance jaune , & la
liqueur devint plus claire ; le fer diffous
par un fel lixiviel félon la méthode de
Stahl fit avec le mélange une forte effer-
vefcenceiil fe dépofa enfuite une matière
jaune-brun mêlée de noir. Parle fer dif-
fous dans l'efprir de falpêtre il devint
rrouble & enfuite clair : parle foufre dif-
fous avec le fel de tartre il devint noi-
râtre 5 oC répandit une odeur prefque in-
fupportable. Les fcories dilToutes de ré-
gule d'antimoine donnèrent un précipité
brun, femblabieà du caillé , fans odeur.
La réfme diffoute avec le fel de tartre
& mêlée à l'eau le rendit brun-clair ,
& il fe dépofa quelques vapeurs. La
liqueur avoir l'odeur de réfine. Après
<}uelque temps le précipité devint jau-
ne, & la liqueur rouge de vermillon*
Avec le fel de tartre tombé en déîiquef-
cence il y eut ébullition , & un préci-
pité gluant & rougeâtre , qui conferva
fa couleur , mais qui devint granulé. Le
nirre fixe diiîous eut à peu près le même
effet; le précipité fut feulement un peu
plus haut en couleur , 6c comme du
EN Sibérie.' j^-£
lait caillé. L'efpric de fel ammoniac iu-
blime avec le fel ck tartre donna aullliot
un précipité d'un verd défagréable : l'eau
qiu furnageoit devint roiigeatre tirant
iur le jaune. Je n'obtins d'abord aucun
changement par l'étam diflous dans l'ef-
pnt de ftl , mais la liqueur devint peu-
a-peu laiteufe de dépofa une matière
blanche. Le mélange rendit la teinture
violette , noirâcre , l'infufion de noix
de galle, noire comme l'encre , la tein-
ture de laque , rouge-foncé. L'eau de
chaux n'éprouva d'abord aucun change-
ment : après un quart-d'heure la mix-
tion devint trouble, 6c de couleur oran-
gée • dans vingt -quatre heures il y
eut un précipité de la même couleur.
Après avoir mélangé de ce beurre
de pierre, & de l'eau en même quan-
tité que ci-deilus, ôc paiTé le mêlanc^e
^upapier gris, je fis fécher la matie?e
reliée fur le papier ; elle paroilToir com-
pose de petits morceaux d'ardoife , &
pefoit une dragme ^ vingt-quatre grains.
Je mis le mélange au bain de fable dans
un vafe de verre fur un feu doux.
J'attendois une pellicule , mais après
une longue évaporation il ne s'en for-
ma aucune. Je mis donc fur une fenêtre
ce qui leiloit dans le vafe; l'évapora-
Fvj
132. Voyage
tion fe fit lentement , ôc il refta nne
matière gonflée , un peu on6tueufe ,
blanche , molle , difpofée par écailles
extrêmement petites , blanches 5c bril-
lantes. Ce qui étoit le plus expofé à
l'adion de l'air extérieur étoit jaunâtre 9
êc ce qui toucboit le fonds du vafe ,
tiroir un peu fur le verd. Je pris cinq
dragmes &: demie de cette matière , je
la délayai dans l'eau, ûs évaporer. Se
répétai cette opération jufqu'à douze
fois , dans l'efpérance d'obtenir un felm
A la troifieme difTolution il fe dépofa
ôu milieu du vafe des flocons jaune-brun,
îls fe divifoient parfaitement , ôc la
inatiere au lieu de donner un fel deve-
noit de plus en plus ondueufe. Je perdis
donc l'eipérance d'obtenir un {qI par
cette voie ; plus je répétois le procédé ,
plus la matière diminuoit , s'épaifliffoit
Se peut-être étoit privée de fon kl y
qui eft plus volatil que lafubftance onc-
teufe.
Je pris dix onces de beurre de pierre
que je fis diffoudre dans de l'eau dif-
tillée félon la proportion que j'ai déjà
dite j & je pafTai au papier gris cette eau
farurée. L'ardoife & Ja terre jaime
qui refra dans le Rltre étant bien féchés
pefoient une once ôc demie. Le mélange
EN Sibérie. i^^
éroit clair & pur, & dun beau rouge
foncé ; je fis évaporer lentement à très
petit feu dans un vafe de verre , Se
j appercus enfin une pellicule , je retirai
le vaifleau Se le plaçai dans un.lieu frais,
afin qu'il n'y eut aucun obitacle à la
cryftallifation 5 û elle devoit avoir lieu,
mais il ne fe dépofa au fond qu'une
matière jaune très fine , & celle qui
s'attacha aux cotés du vafe étoit en bulles.
Je mis le tout dans une retorte , de j'en
tirai la partie aqueufe , fans attendre
que le vafe fut entièrement rouge , le
fond feul l'étoit : il pafTa quatre onces
de phlegmes moins une demi-dragme.
Cette liqueur fit ébullition avec le fel
de tartre en déliquefcence. Avec le
mercure diffous dans l'eau régale , elle
devint blanclie dans un inftant 5 avec
le fucre de faturne dilTous elle donna
un précipiré blanc , changea la teinture
violette en rouge pourpre , ne fut point
altérée par l'étain diffous , rendit trou-
ble le mélange d'eau avec le foufre 6c
le fel de tartre diffous , & répandit une
mauvaife odeur : elle troubla aufîi la
diffoîution de chaux & de foufre étendue
dans l'eau, & lui donna la couleur jaune,
mais aucune odeur. Ces expériences
faifant connoître fufiifamment la nature
1^4 Voyage
de cette liqueur phiegmatique , je crus
qu'il feroit inutile d'en faire de nou-
velles. La matière reftée dans la retorte
ëtoit fort gonflée , élevée vers le milieu
environ d'un pouce, trouée & fendue
ça & là , & brillante comme fi on l'eu]:
couverte d'eau fucrée ; le fond étoic
brun-rouge-pâle , le delTus gris- blanc :
elle péfoit quatre onces fîx dragmes. Je
la brifai , èc la mis dans une retorte
de terre qui refta fur le feu durant
vingt-quatre heures. Sur la fin je la fis
couvrir de charbon , Ôc donnai un feu iî
violent que le cou en étoit rouge. Les
vapeurs blanches qui montèrent, dès que
le feu fut augmenté , ôc continuèrent
durant quinze heures, ceflerent enfin;
un plus haut degré de feu éleva quel-
ques gouttes brunes , qui ne purent être
augmentées par le plus haut degré que
je pus donner. Ne pouvant poufifer l'opé-
ration, je l'abandonnai. La liqueur phieg-
matique fortie au commencement étoit
douceâtre , mais elle devint bien-tôt
aigre : elle péfoit fept dragmes. L'huile
oul'efprit pefant quele feu le plus violent
avoit fait monter, étoit du poids de deux
dragmes: la tête morte péfoit deux onces;
elle étoit rouge de tuile ôc d'un afles
grand volume. J'eflayai d'en tirer du
i
EN Sibérie. 155
fel en la lelîîvant > mais je n'apperçus
dans l'eau chaude qu'un p<;U de terre
blanche , douce au toucher j cependant
il me parut qu'outre cette rtrre la tcte
morte avoit perdu quelque chofe. Lorf-
que je l'eus fait fécher , il me fembla
que le poids étoit pli^s diminué qu'il
ne devoir l'être par l'extradion de la
petite quantité de terre blanche que l'eau
en avoit féparée.
Afin de connoître la nature des efprits
qui s'étoient élevés , je verfai l'eau pafTée
tant dans la première que dans la der-
nière diftillation fur l'efprir de la der-
nière; je paffai le mélange au papier
gris , & le faturai avec deux dragmes
&: deux fcrupules de fel cle tartre bien
purifié ; je l'étendis avec de l'eaii diftil-
lée 5 le palTai de nouveau , le mis au bain
de fable , de fis évaporer à fcu doux.
Dès que la pell'icule parut , je portai
le vaifleau dans un lieu frais ^ &c j'eus
des cryitaux très ap'prochans du fel de
Glauber par leur fubftance foliée^ de h
facilité qu'ils avoient d'entrer en [ufion:
cependant ils ne fondoient pas audî
promptement que le fel admirable : ils
pefcientdeux dragmes vingt-fepr grains.
Je Rs évaporer l'eau qui rcftoit , ôc
j'eus encore de cryftaux pefùns vingt-»
'i$6 Voyagé
huit grains. Les premiers vus au microf^
cope étoient allongés , hexagones ,
émouffes 3c comme coupés aux deux
bouts, tranfparens & un peu jaunâtres.
Dans les derniers on n'appercevoit dif-
tindement aucun angle : on n'y voyoit
que de petites feuilles rondes dont ils
paroilToient compofés , de quelquefois
des quarrés longs.
Je palTai encore la lefîive de la tête
morte , pour la purifier davantage , ôc
fur-tout la dégager de la terre blanche
qui y furnageoit , & j'y mêlai diffé-
rentes fiibftances , afin de découvrir par
les changemens qu'elle éprouveroit , la
nature de la matière lefiivée ; le fucre
de faturne la rendit épaiflfe de blanche :
il y eut en peu de temps un précipité
blanc fait en forme de bouillie. L'ar-
gent difTous n'eut d'abord aucun effet,
mais après une demie-heure on apperçuc
au fonds du vafe de petits cryftaux
pointus. Par le moyen du mercure dif-
fous dans l'eau régale il fe précipita une
poudre blanche. Au lieu de la lefïive
je mêlai au mercure de l'alun difïbus,
& j'eus lem^me effet, mais il fe dé-
pofa bien- tôt des cryflaux à pointe al-
lon gée , comme ceux du falpêtre , l'efpric
de ïel ne produifit rien, ni avec la lef=^
InSiBERIE. j.y
five ni avec l'alun. Le fel de tartre
en deliquefcence rendit la leffive tout-
a-fait blanche , & il y eut un précipité
blanc fous la forfne de flocons. Le fou-
fre diifous dans le fel de tartre , &
étendu dans l'eau fut précipité auffi-
tot , ôc donna une odeur forte & défa-
gréable. Avec le foufre dilîous par
la chaux & étendu dans l'eau je n'eus
d'abord aucun changement : peu après
il fe forma une pellicule a la furface,
quelque matière fedépofa & il y eut
une forte odeur j l'alun eut les mêmes
effets , mais plus promptement. 11 n'y eut
d'abord avec l'eau de chaux aucune
altération : enfuite il fe précipita peu
à-peu quelques Hocons blancs. La kiTivQ
lie changea ni la teinture violette , ni
Tinfiiiion de noix de galle.
Je voulus tenter de découvrir dans le
beurre de pierre le fer dont j'avois trouvé
tant d'mdices : j'en fis griller une partie ;
il ne jetta aucune fumée , ni ne s'ao--
gîutma ; feulement il prit une couleur
rouge. J'en pris un quintal poids d'é-
preuve, & le mêlai à deux quintaux
du flux fuivant ; tartre blanc ôc falpêtre ,
de chacun deux dra^mes, flel de verre
une dragme& demie, verre blanc de
chaux vive, de chacun quarante cinq
granis, fable & charbon de chacun une
13S Voyage
dragme. J'eifayai la fulion dans un
fourneau à verre félon la méthode de
Kunkel, parce que je pouvois y donner
le feu à volonté. La matieie entra par-
faitement en fufion , mais le creufet
étant refroidi ôc brifé , je ne vis pas la
moindre trace de bouton. Je compofai
un autre flux de deux dragmes de bo-
rax 5 une de charbon pilé , deux de po-
tafTe 5 & j'en mêlai deux quintaux a
un quintal de beurre de pierre. Le mê-
lante mis au même fourneau ne fon-
o ,
dit point auflî bien que le premier , Ôc
ne donna point de bouton.
Le beurre de pie'-re m'a paru contenir
non pas un véritable acide vitrioiique
pur , mais plutôt un acide de fel , ou un
acide vitrioiique émouffépar l'acide lixi-
viel minéral. Je crois donc qu'il tient un
peu de fer dilTous ôc uni à une matière
graffe dont à la vérité l'efpece m'eft incon-
nue , mais qui vraifemblablement em.pê-
che que l'acide & le fer du beurre de
pierre ne forment du vitriol. Quoique les
expériences que j'ai faites pour y dé-
couvrir du fer ne m'aient pas réuiîi, je
ne peux pas me perfuader qu'il n'en
tienne point : ceux qui font exercés à
ces épreuves, favént qu'elles font très
difficiles à faire en petit avec les mines
riches, 3c ne peuvent pas prouver fabr
EN Sibérie. 155
fence totale du fer. J'ai diiTous dans
l'eau pure deux onces de beurre de pierre j
j'y ai mclé une once de limaille de fer,
3c laifTé le mélange durant dix jours
à une chaleur douce. Enfuite ayant dé-
canté l'eau j & fait fécher la limaille,
je l'ai trouvée du même poids, & n'ai
point apperçu qu*il y en ait eu la moin-
dre partie qui ait été difToute : c'eft donc
lafubftancegratre qui enveloppant 1 acide
du beurre de pierre l'empêche de dif-
foudre le fer. Je lis évaporer à feu doux
la diirolution dans un vaiiTeau de verre ,
& j'eus une lubftance grafTe qui ref^
fembloit à du miel , croit blanc- ver-
dârre & ne donna aucuns cryftaux. J'ef-
fayai de la réduire avec l'efprit de vi-
triol : j'en mêlai une once à deux onces
de beurre de pierre , àc j'expofai le tout
durant quelques jours à une chaleur dou-
ce. L'acide virriolique me parut n'avoir
fait que détacher un peu de fel lixiviel
minéral ; la matière étoit comme bul-
beufe aux côtés du verre, la fuperficie
couverte de bulles , de même que le
beurre de pierre expofé feul a l'évapo-
ration , & l'on y voyoit à l'ordinaire
comme des paquets de petites aiguilles:
enfin toute la fubftance paroifToit encore
plus gralTe qu'auparavant.
k^b Voyage
CHAPITRE LXVII.
Obfervations d'hiftoire naturelle* Monu^^
ment Tatare, Beurre de pierre très beau»
Expériences fur cette matière,
LEs rives de la Maiia font bordées
de hautes montagnes dont l'une eft
nommé fméï kamen ou la montagne
bleue. Elle eft toute compofée d'un flux
métallique verd & fort tendre : on en
trouve un pareil de couleur blanche ,
répandu çà & là dans lardoife alumi-
îieufe dont j'ai parlé, mais il eft beau-
coup plus dur.
La rivière de Mana eft très finueufe:
le plus fameux de fes détours eft le béré-
tien ; il a trois lieues d'étendue , & la
trajet en droiture eft d'une demi-lieue.
Sur la rive occidentale , entre le ruif-
feau de Bolchaïa béret ôc l'extrémité
fupérieure du détour bérétien on voit la
fiminnie gori ou montagne aux cerfs.
Quoiqu'il rombe en ce canton durant
l'hiver des neiges abondantes , il y en
a très peu fur cette montagne ; les plan-
tes du printemps y pouffent & fleurif-
EN Sibérie. 141
feht plutôt que dans tous les environs
& l'on y trouve alors une quantité pro-
digieule de cerfs ; j'en apperçus vers la
cime des marques certaines : ilsy avoient
mangé beaucoup de terre , & on y voyoic
d^s enfoncemens afTés profonds ; la terre
y eft d'un goût falé qui plaît beaucoup
à ces ammaux, ainh qu'à plufieurs autres,
A quelque diftance du bas de cette
montagne, on trouve encore une ar-
doife alumineufe , femblable à la pré-
cédente, mais qui ne tient pas un aufîi
grand efpace j elle produitauiTi du beurre
de pierre.
A un quart de lieue au-deflus du ruif-
feau de ilok-ioul on voit fur un rocher
efcarpé qui borde la rivière, un tam-
bour magique tarare peint en rouge.
Le rocher eft une pierre noirâtre très
dure, mêlée de fines feuilles de fpath.
11 paroît que l'endroit où l'on a peint ,
a été couvert d'une. couche mince de
ciment blanc, fur laquelle on a étendu
la couleur rouge qui maintenant eft fore
pale. Il y a dans cet endroit une petite
chute de cinquante toifes de longueur :
le côté du nord eft plein de r'ochers
contre lefquels les eaux fe brifenc
avec un bruit confidérable. Cette mê-
me rive eft un roc efcarpé, très riche
I4t VoYA(5B^
en beurre de pierre ] celui-ci eft beau-
coup plus beau , & plus blanc que le
précédent; il eft tel que certains natu-
raliftes décrivent l'alun natif qu'ils nom-
ment alun de plume : cependant fa ma-
trice eft aulTi une ardoife noire alumi-
neufe. Je foupçonnai que ce beurre de
pierre étoit moins gras que l'autre , ôc
je voulus le foumettre aux mêmes ex-
périences. J'en mis une once dans huit
onces d'eau diftillée , mais tout ne fut
pas diffous-.ilv refta de petits mor-
ceaux d'ardoife' noire. La diffolution
étoit brun-jaunâtre , aftringente & un
peu douce. L'efprit de vitriol la rendit
blanchâtre, & après deux jours il fe dé-
pofa une poudre blanche qui vue au
microfcope me parut être des cryftaux.
Avec l'efprit de falpêtre elle devint de
même blanchâtre, enfuite un peu jaune;
il n'y eut point de précipité. L'efprit
de fel eut le même effet que celui de
vitriol ; avec le vitriol martial diffous >
il ne parut aucun changement , mais
la diiïblution devint enfuite plus obf-
cure. Le fer diifous dans l'eau régale a
rendit trouble ', quelque temps après elle
s eclaircit entièrement. Par le vitriol
de Chypre diffous , elle prit la couleur
de verd de pré. Le vitriol blanc dil-
i
E N s I B E R I E.' 14 5
fous Se l'alun difTous n'eurent aucun ef-
i-et , le fucre de farurne diiïbus la rendic
blanc-fale , & rouge à la furface : la
précipitation fe fit lentement fous la for-
me d'une pou ire blanche , ôc l'eau de-
vint rouge de carmin. L'argent dilTous
lui donna une couleur grife , & préci-
pita promptement quelque matière fous
la forme de petits grams , au-deiïus def-
quels on voyoit une couleur noirâtre 5
après quelque temps ce noir difparut ,
& l'on n'y voyoit plus qu'une couleur
blanche , mais l'eau étoit claire & pure.
Le mercure diffous dans l'eau régale
blanchit a l'inftant la dilfolution ôc don-
na un précipité grofiier : l'eau étoit jau-
ne-rougeâtre. Le fublime ditfous dans
l'eau ne produifit rien. Le fer diifous
dans un fel lixiviel félon la méthode
de Stahl fit ébullition , & donna un pré-
cipité rouge brun. Le foufre diflous dans
l'eau avec le fel de tartre brunit la dif-
folution , & répandit une forte odeur : il
s'enfuivit un préciplré femblable à du
caillé , qui , de noirâtre qu'il étoit d'a-
bord , devint jaunâtre après vingt-quatre
heures. Les fcories diiîbutes de régule
d'antimoine furent précipitées aufii ïbus
la fornie de caillé noir fans donner de
nauvaife odeur. La réfine dilfoute dans
ï44 Voyage
Teau avec le fei de tartre fe précipita
de même en caillé brun. Le fel de tartre
en déliquefcence fit une forte ébullition,
ôc il fe précipita une poudre groiîîere
d'un jaune rougeâtre. Le falpêtre fixe
diffous fut précipité fous la forme d'une
poudre noire , Ôc la liqueur qui furna-
geoit devint orangée. Avec le fel am-
moniac commun il fe dépofa une ma-
tière de couleur orangée , qui devint
d'un jaune défagréable : l'eau qui fur-
nageoit , étoit d'un brun obfcur. La dif-
folution d'étain par le falpêtre & Tefprit
de fel laquelle paroifloit jaune , ne
caufa d'abord aucun changement : en-
fuite le mélange devint laiteux , Se il
y eut un précipité. La teinture de violette
devint très obfcure , & bleuâtre , l'infu-
fion de noix de galle, noire comme l'en-
cre. La difibiution de fleurs de grenadier
rendit la liqueur noire , & donna un
précipité fous la forme de caillé. Avec
l'eau de chaux il fe dépofa une matière
jaunâtre qui devint peu-â-peu plus obf-
cure de fe changea en orangé. ;
Je fis diffoudre une once de beurra '
de pierre dans une quantité fuffifante
d'eau diftillée ; je palTai la diffolution
& la fis évaporer fur un feu doux. Il
leila de petits morceaux d'ardoife in-
diflolublo^
IN S I B E R I H. j^f
diiToliibles qui pefoienc quatre -vinac
grains. L'évaporation étant faite pres-
que jufqu'à ficcitc , le réfidu pefoit fept
dragmesj il étoit de couleur blanche,
verdatre par endroits , graine à la fur-
face en forme de grappe de raiiin. La
fubftance en étoit molle : on y vovoic
ça & là de petits cryftaux, & quelque-
fois des rouelles minces comme dans
le fperma mercurii. Cette matière fut
diiïbute dans huit onces d'eau diftiUée,
pafTée au papier gris , de il ne refta ri eu
dans le papier. Je farurai la dilfolution
avec fix dragmes de (d de tartre , je la
gaffai, fe évaporer, mis crylbllifer au
frais. Se j'eus une efpece de fel admira-
ble , pareil à celui que m'avoit donné
le premier beurre de pierre. La féconde
crydallifation donna beaucoup moins
que^ celle du premier beurre jaunâtre;
je n'en retirai que quinze grains de fei.
Il étoit dioicile de dii^inguer la h;xure
des cryRaux. On y voyoït des feutiles
minces de plufieurs angles : autant que
je le pus voir, ils étoient plats & octo-
gones. Ils furent d'abord très clairs ;
pais un peu jaunâtres , ôc apris quel-
que temps, humides de d'un jaune plus
foncé.
Je fis diifoudre dix onces de beurrt
Tome IL Q
i4<> Voyage
de pierre en qiianriré fuffifante d'eau
diftiilée ^ il refta trois onces & deux
fcrupuîes d'ardoif^ noire indiifoluble. La
diirolution fut mife à évaporer far un
feu doux : il fe dépofa d'abord une
matière blanchâtre ; enfuite le tout prit
la forme de miel en grains , &c la li-
queur qui furnageoit , ctoit grafTe 3c de
couleur bruner Le tout étant refroidi
s'épaiiîit ; je le mis dans une retorte de
j'en tirai trois onces iix dragmes , 6c
quinze grains de liqueur : elle fit effer-
vefcence avec le fel de tartre en déli-
quium. Avec le mercure diffous dans
l'eau forte elle devint blanchâtre de trou-
ble. Le fucre de faturne dilfous eut le
même effet, ôc donna de plus un pré-
cipité blanc ôc épais. Elle rendit de
couleur pourpre le fuc de violette > ne
changea point l'étain diffous , troubla
la diilolution de foufre par Teau &c le
fel de tartre en répandant une odeur fœti-
de , épailîit le foufre ôc la chaux dif-
fous dans l'eau , ôc répandit la même
odeur.
La matière reftée dans la retorte pefoit
quatre onces j elle éroit rougeâtre au bas,
fafranée au-deiTus, blanchâtre vers le
haut 5 trouée comme une pierre ponce ,
^ plus volumineufe d'un demi - pouce
*
t N î> 1 B E R I E. ,4^
que loifqu elle avoir été mife au feu.
Je la pulvérifai, k mis dans un letorte
de terre , l'expofai durant vingt-quatra
heures a un grand feu. Vers la fin je cou-
vns de feu la retorte , de foite que
le cou devnit rouge. Il pafla d'abord
encore un peu d'eau que |e misa part
& confervai. Le Csn étant augmenté fit
élever des vapeurs blanchâtres qui n-on-
terent durant quatorze heures : pendant
les fix dernières elles diminuèrent con-
tinuellement ; une nouvelle au^men-
tation de feu fit pnlTer quelques g'outtes
lin peu colorées. Je fis éteindre le feu
& il me fembla qu'il s'écoit élevé une
efpece de fublimé. L'eau paflee au corn-
mencement étoit claire & pefoit ûx
dragmes dix grains. L'argent difTous
donna avec elle un précipité fous la
forme de cadlé, duquel une patrie fut
dilioute de nouveau par la liqueur mê-
me. Les gouttes colorées palTées vers
la^fin pefoient deux dragmes. Je les
mêlai aux liqueurs des deux diftijkrions
je faturai le mélange avec fept fcrupules
de lel de tartre purifié , je palTai le tout ,
fis évaporer & mis cryftallifer : mais
contre mon attente je n'eus pas d'autres
cryftaux que ceux du beurre de pierre
tout brute. L'efpece de fublimé qui
Gif
14S Voyage
s'étoit attaché & comme fondu au cou
de la retorce n'éroic difToluble ni par
l'eau ni par le fel lixiviel. Je verfai
defliis un peu de vitriol de cuivre dif-
fous, & je ne pus y appercevoir le plus
léeer changement. La tête morte étoit
gonflée , rouge de tuile , & pefoit unç
once &: dernie. Je la leiîivai dans l'eau,
didillée , la fis fécher , la pefai , bç
je ne trouvai dans le poids aucun dé-
chet 5 quoique j'eus remarqué dans ma
leilive quelque chofe de blanc femblable
à une terre molle , qui furnageoit d'a-
bord & fe dépoia enfuite j il y en avoir
très peu , & c'étoir peut-être la même
matière qui étant légère avoir été éle-
vée par le feu le plus violent , & s'é:oit
attachée ai; cpu de la retorte. Je me
convainquis que la leffive de la tête morte
ne contenoit rien ou prefque rien , en
y mêlant du fel de tartre en déliquef-
çence , de l'efprit' de fel , de l'argent
diff^us , du mercure dilfous par 1 eau
forte 5 du foufre difTous ayec l'eau &:
la chaux. ÇLts différentes matières n'y
cauferent pas le plu^ léger changement:
cependant le fucre de faturne rendit la
iePiive uu peu trouble & donna un pré-
cipité fous la forme d'une poudre bïan-r
che : ce phénomène fijt caufé fans dout©.
I
|>ar^ le peu de cerre blanchârre que la
ie/îivecontenoit. Jelans évaporer leare^
ment , Se la mis cryflallifer dans un lieu
^rais , mais inutilement. Je fis donc
cvaporer en entier, & il reda une ter-
re molle & blanche qui pefoit quatre
grains.
J'efTayai de tirer du fer delà tête mor-
te. Deux cents vingt livres poids d'e/Tai
furent grillées dans un pot en remuant
toujours. Je ne vis aucune fum.ée s'en
élever j la matière demeura auffi gonflée
qu'auparavant ; elle devint feulement
un peu plus rouge, ôc je la trouvai
. diminuée de fept livres. Je fis un flux de
trois parties deflux blanc oufel de Dref-
de, d'une partie de verre pilé ,& de fiel
de verre ôc de charbon pilé , de cha-
cun demi -partie. Je mêlai trois cents
de ce flux à la tête morte grillée. La
matière entra parfaitement en fufion ,
mais je n'eus aucun grain de fer. J'cfl
%ai d'en tirer du beurre de pierre tout
brute, par le même procédé dont je
m'étois fervi avec le premier : je n'eus
pas un fuccès plus heureux. Je repérai
les mêmes expériences avec la limaille
de fer & Tacide virrioiique , & j'eus les
mêmes réfultats. Sur une once de ce
dernier beurre de pierre je verfai fis
G iij
î 50 V O Y A G E
ciragmes dliiule de vitriol. J'expofai
le tout durant deux jours à une chaleur
douce 5 je fis évaporer un peu le mé-
lange ôc le mis fur une fenêtre. Il fe
forma des bulles aux côtés du vafe ôc
à la fuperficie , Se Von voyoit ça & la
de petits paquets de courtes aiguilles,
femblables à de petites parties de fer
attachées à un aimant. Je verfai la dilfo-
lution de beurre de pierre expoféeà une
chaleur modérée avec la limaille de fer ,
3c je n'y apperçus pas le moindre chan-
gement,
îl y avoit autrefois beaucoup de caf-
tors dans les environs de la Mana , Sc
l'on en trouvoit même dans toute la
Sibérie, mais comme il étoit aifé de
découvrir leurs habitations , on les a ex-
terminés. Les habitans des bords de
rOlecma Sc de la Kirenga difent qu'ils
n'en ont pas vu dans leur canton depuis
environ cinquante ans j on n'en trouve
que dans les contrées fupérieures de
riénifei Se de l'Ob, Mais au contraire
les bêtes féroces 5 les oifeaux de proie,
les ours , les loups fe trouvent par- tout
en grand nombre , parce que leur vie
fauvage empêche qu'on ne découvre
leurs repaires avec autant de facilité
que les habitations des . caftors. Les
EN Sibérie. 15 r
Sibériens prérendent que ces animaux-
ci fe rafTemblent au printemps , & vont
deux à deux à la chaire d'autres caftors.
Lorfqu'ils en trouvent un , ils ne hii
font point de mal , mais ils lamenenc
à leur demeure , & l'emploient comme
un efclave à toutes fortes de travaux.
CHAPITRE LXVIII.
Rocher peint. Hyène, Tremhlemens de
tem, Charlataneric Chinoifc.
SU R la rive méridionale de la Ma-
na 5 à demi -lieue au-deilous du ruif-
feau de Sofnovka , on trouve un rocher
fur lequel il y avoit autrefois quelques
peintures ; mais le temps les a rendues
méconnoilTables , & Ion n'y diflingue
plus que àti cercles , ^ \q,s, contours in-
formes de quelques arbres.
Vers Tile de Bobrovie mes bateliers
virent un animal qui alloit lentement
dans la forêt : les uns difoient , c'eft
un ours, & d'autres , c'eft une hyène.
( I ) Us allèrent droit à l'animal qui ne
f 1} Canis pilis cervicis ti%€C\^ longioribus.
G iv
n^i Voyage
Mta point fon pas , lui jetterent au-
tour ^u cou une couple de cordes fortes
& l'amenèrent vivant : c'étoit en effet
une hyène , qui fans doute éroit ma-
lade : lorfqu'on me l'amena , il me pa-
rut qu'il lui reftoit peu de vie, ôc je
la Rs tuer. Cet animal féroce ne vit
que de proie. De même que le lynx ,
il fe cache fur les arbres entre les bran-
ches, & lorfqu'il paffe un cerf, un élan,
un chevreuil , un lièvre , il fe lance
fur lui , & le mord au milieu du corps
jufqua ce qu'il lui ait ôté la vie : alors il
le dévore à fon aife. Il n'attaque guères
que les cerfs d'un an , mais il aim«
fur-tout les renés Se les mufcs. Les
lièvres , les écureuils , les renards de
routes couleurs , les perdrix , les coqs
de bruyère , les poules d'eau font une
partie de fa nourriture , mais il attaque
plus volontiers les gros animaux , foie
comme je l'ai dit, foit dans leurs tanières,
lorfqu ils dorment. Quand il veut pren-
dre les renards , les lièvres Se lesoifeaux,
il ne va pas droit à leur gîte , mais
il fait à l'entour d'eux plufîeurs tours
T,inn. fyjî. nat. p. ^. Hya:na feutaxus porciaus.
EN Sibérie. 1^5
en rampant , jufqu'a ce qu'il foit bien
aifuré qu'ils font endormis. Il tourne
plulieurs fois autour des renés qu'il
veut attaquer, afin de les étourdir. Il
vifite les trapes des chaiTeurs , ôc s'il y
voit quelque animal pris il le tire en
entier , ou s'il ne le peut faire , il man-
ge la partie du corps que la trape ne
couvre pas. Ceux qui chaffent aux re-
nards blancs & bleus des environs de
la mer glaciale , fe plaignent que les
hyènes leur font beaucoup de tort. Il
eft rare qu elles aillent a des trapes qui
ne foient pas détendues. Cet animai
vit ainfi que l'homme , fous la licrne
ôc fous le pôle : il va du fud au nord
& du nord au fud. Le froid fortifie f^s
fibres, Ôc le fait digérer plus facilement :
la chaleur donne à {qs humeurs plus de
viteffe ; il peut en peu de temps en
fournir une plus grande quantité pour
la diffolution des alimens. Les peuples
feptenrrionaux l'ont nommé goulu avec
raifon ; il mange une quantité d'alimens
prefque incroyable. On a dit qu'il fe
met quelquefois entre deux arbres pour
fe ferrer ôc vuider le ventre , afin de
faire place à de nouvelle nourimre; mais
j'ai queftionné à cet égard plufieurs chaf-
feurs qui paflent leur vie dans les bois ^
Gv
154 Voyage
Se aucun n'a pu me dire avoir vu ce?
fait.
En arrivant à Krafnoïark , je reçus
des lettres d'Irkoutsk, qui conrenoient
la relation d'un tremblement de terre
arrivé au pays des Kouriles & dans les
Iles voifines. Plufîeurs rochers très éle-
vés , fitués fur les bords de la mer avoienc
été fendus Se précipités dans les eaux.
Le tremblement fe fit fentir fur la mer
même ; on y vit beaucoup de feux qui
s'étendoient au loin : la mer fut foulevée
d'une manière terrible , elle monta
trente toifes plus haut qu'à l'ordinaire,
emporta tous les magafins du rivage ,
brifa toutes les barques ôc jetta fur Ces
bords des blocs de pierre , du poids
de mille livres Se plus.
La Sibérie eft peu fujette à ces triftes
accidens. L'endroit le plus occidental
où j'aie entendu dire que l'on ait fenti
un tremblement de terre, eft Krasnoïark:
les jeunes gens de cette ville ne s'en
rappellent aucun , Se ceux dont les vieil-
lards fe relTouviennent, ne pouvoient
pas caufer d'effroi. Les plus violens de
tous ceux dont on m'a parlé en Sibé-
rjie fe font fait fentir à Irkoutsk : ils
y renverfent fouvent les cheminées , Se
font fonner les cloches. Dans tous les
enSiberie. 155
cantons qui font enrre Irkoutsk de Kraf-
noïark , tels que Bargoufinsk , Sélen-
ghinsk , Nerrchinsk , Argounsk & les
environs du lac Baïkal , on a des fe-
coufTes alTés fortes pour répandre l'eau
qui e(ï dans les vafes. Elles arrivent
indifféremment dans tous les temps de
l'année , excepté celles du tremblement
de terre que j'ai dit être particulière a
la province d'Argoune Ôc que les Sibé-
riens diftinguent de tous les autres. Ils
font extrêmement rares fur la Lena Se
la Nijnâïa Tongouska , cependant quel-
ques-uns fe font fentir au fîobode de
Vitimsk, ^r même plus bas, jufques
à Tchetchouisk. Un ancien habitant de
Vitimsk m'a dit qu'on y en fentit trois
il y a environ cinquante ans, 6c un au-
tre , il y a cinq ans ; mais le plus con-
fidérable ne dura pas dix mmutes , Ôc
ne renverfa point de cheminées j k
feule trace que laiffa l'un d'eux , qui
arriva au mois de Mars , fut la rupture
de la glace qui couvroit la rivière.
Il femble que lorigine de tous les
tremblemens de terre de Sibérie , eft
fous le lac Baikai Ôc les environs. On
ne les fent que dans les endroits qui
en font voifins , & plus on eft éloiV^
né du rivage , plus ils font foibles, ify
Gvj
1^6 Voyage
a aux environs de ce lac , des fou-*
taines fulphureufes : on en trouve au-
près du fort Bargoufîn , au ruifleau de
Kabania , ôc dans le lac même auprès
du ruifleau de Tierka , dans un endroit
où les eaux font chaudes. Le lac jette
auffi en grande quantité, aux environs
de la rivière de Bargoufin , une efpece
de bitume nommé Makha ( i ) > que
les habitans du pays brûlent dans les
lampes. Il eft en morceaux de la grof-
feur d'une tête d'homme , & toujours
mêlé avec une matière blanche qui ref-
femble extérieurement au champignon
des melefes. On l'en fépare aifément ,
€n mettant le bitume dans une poêle
fur un feu doux. Cette matière blanche
furnage comme une écume , & on l'ote
avec une cuillier. Isbrand-Ides rap-
porte qu'il y a dans une plaine au-defTus
d'Irkoutsk vers l'orient, près du cou-
vent qui eft vis-à-vis l'embouchure de
l'Irkout , une grande crevafTe d'où il for-
toit autrefois du feu. Il remarque que de
fon temps , lorfqu'on en remuoit les
cendres avec un bâton, on fentoit en-
core un peu de chaleur. Quelques perqui-
_^^( I ) Bitumen tenax nigruni. Lhn, Syji^ na-
ra, p. i6£.
enSiberiê. 157
fittons que j'aie pu faire au fujet de cette
crevaiTe , je n'ai pu la voir. Ceux que
j'ai queftionnés à cet égard, m ont dit en
avoir entendu parler. M. Langhé gou-
verneur dlrkoutsk m'a dit qu'on la lui
fit voir en 17 17 , mais qu'alors on y
diftinguoit à peine un enfoncement »
Se qu'on n'y fentoit aucune chaleur. On
m'a d'ailleurs afTuré que les circonftances
rapportées par Isbrand - Ides avoienc
exifté.
A Iakoutsk Se depuis cette ville ^ jnf-
qu'à l'Océan oriental , de même que
dans la partie de la Sibérie qui eft à l'oc-
cident de l'îénifei , on ne connoît pas
les tremblemens de terre; mais on en
éprouve de très violens dans le Kamt-
chatka qui a de grands volcans. 11 eu.
vraifemblable que tout le pays qui eft
entre cette prefqu'ÎIe & le Japon, eft fou-
vent expofé à de fortes fecoulFes , car
il y a plufîeurs volcans dans la chaine
d'iles qui borde ces côtes.
Celui qui m'envoya la relation dont
Je viens de parler , y joignit un mé-
moire d'un charlatan chinois dans le-
quel étoient fpéciiîées toutes les vertus
du bezoar de Goa , nommé en chinois
Boo Sin-Chi , c'eft-à-dire , pierre cor-
diale. Lorfqu'on veut en faire uiage ,
15^ Voyage
il faut en râper un peu dans de l'eau ou du
tarafon. Il guérit toutes les efpeces de
fièvres chaudes & froides , emporte les
foibleffes ôc palpitations , chaife la mé-
lancolie , divife le venin de la petite
vérole , guérit toutes les maladies qui
ont de la malignité, ou qui proviennent
d'épuifement , purifie les eaux , arrête
le vomilTement , eft utile contre le cours
de ventre , chafTe de leftomac les aci-
des fuperflus 5 rétablit les forces , guérit
les maladies vénériennes; les femmes
ne doivent pas en faire ufage avant cin-
quante ans, &c. On voir qu'il n'y a au-
cune différence entre le flile des char-
latans chinois , & celui des européens.
CHAPJTRE LXIX.
Aurore Boréale. Mines» Mort de
V Impératrice , &c.
JE partis bientôt de Krasnoïark pour
aller voir quelques endroits qui font
entre cette ville éc Tomsk. Le 5? fep-
tembre à onze heures & demie du foir ,
je vis un nuage clair, au nord , près de
rhorifon qui étoit obfcur, & quoique
peu auparavant le ciel fut ferein , il fuc
EN Sibérie. 3 55?
bientôt couvert de nuages noirs. Le nua-
ge clair qui étoit encore petit , devine
couleur de feu : peu après il fe changea
en une efpece d'amas de petites nuées
lumineufes , s'étendit vers l'eft ôc de-
vint pâle 3 mais il refta au nord une
clarté qu'on auroit pu prendre pour celle
de la lune. Enfuite le ciel fe couvrit de
nuages , Se il s'éleva une grande tempête
qui dura deux heures. J'allai vifîter une
mine qui eft une des plus anciennes de
Sibérie , 3c qui fut long-temps regardée
comme une mine d'argent ; j'y fis faire
quelques fouilles , & continuer celles
qui étoient commencées» On y trouve
d'abord une couche d'une marne gralTe ,
rouge 5 jaune, quelquefois brune de ver-
dâtre , en gros & petits morceaux , la
plupart informes, prefque toujours mol-
le , quelquefois dure de femblable à
de l'ardoife ; cette couche ,a environ
deux pieds d'épaiffeur. Au-deiTous efl:
une glaife jaunâtre qui compofe toute
la montagne. On voit au pied deux
rochers de pierre calcaire très dure , ôc
l'on y trouve auiîi quelques fpaths. On
peut tirer la mine avec le hoyau feule-
ment. M. Martini & moi nous l'effayâ-
mes , & n'y trouvâmes que du plomb.
Je vis fur le ruifïeau de Kochouk-
iiSo Voyagé
une habitation tatare d'une , ftrudure
particulière y c'étoit une petite baraque
couverte de foin : une famille entière y
logeoit 5 âc il y avoit jour ôc nuit un
feu devant la porte. Les RuiTes appel-
lent ces baraques chelach , ôc en font
ufage à la chaffe des zibelines , même
dans les hivers les plus rigoureux y Ôc
dans les lieux les plus fauvages.
Sur la rive orientale du Kochouk ,
je vis une colline qui paroififoit verte de
loin 5 ôc dont les lits épais d'environ
deux pieds , étoient mêlés l'un dans
l'autre y quelques-uns font horifontaux ,
d'autres perpendiculaires ou obliques à
l'orient. Cette colline eft haute de dix
a douze toifes , & longue de cinquante
ou foixante. A la diflanee d'un quart de
lieue en remontant le Kochouk ^ on
trouve l'ouffoun - tach ou la haute mon-
tagne. La colline verte eft d'une pierre
dure ôc noire, mêlée d'un fpath rouge ,
êc de petites veines pyriteufes qui ont
la couleur du mispickel ( i ) . On voit
fur cette pierre de entre les lits des fleurs
vertes de cuivre , pareilles au verd de
montagne , de qui font peut-être une
(i) Arfenicum album fragmentis planis»
'ifinn* ^yji, nat, p, 170.
EN Sibérie. kji
^rodudlon des veines pyriteufes. Il eft
donc vraifemblable que le minerai
ne contient pas beaucoup de cuivre , ëc
je crois que le cent n'en rendroit pas
une demi-livre. Je vifitai les fouilles
commencées, je détachai de la mine en
plufieurs endroits , Se je vis qu'elle
étoit par-tout également pauvre.
Je m'arrêtai dans un gros bourg nom-
mé Nikolskoïé-Selo qui pofTede une cé-
lèbre image de Saint Nicolas. Tous les
ans, au printemps, le clergé de Tomsk ,
les principaux des habitans &z les âmes
dévotes viennent la chercher , & la por-
tent en proceiîion dans leur ville : ceux
qui ont le phis de zèle & de refped,
vont à pied du village à Tomsk. Lorf-
que chacun a farîsfair à fa dévotion ,
rimage eft reportée en fon domicile or-
dinaire avec les mêmes cérémonies. Il y
avoir peu de temps que j'étois en ceiZQ
ville lorfqu'on y apprit que la princeiTe
de Braunfchweig Lunebourg , nièce de
fa majefté impériale , étoit accouchée
d'un prince nommé Jvan , ôc déclaré
prince héréditaire , auquel il étoit
ordonné de faire rendre hommage
par tous les habitans de l'empire ru(Te,
Environ vingt jours après , on reçut la
trille nouvelle de la mort de l'impéi^-
1(^1 Voyagé
trice Anne Joannovna de lavenemenc
au trône du nouvel empereur Jvan
Fédérovitch , & de la nomination du
duc de Courlande , comme régent du
royaume pendant la minorité. Il fallut
de nouveau prêter ferment de fidélité :
on voyoit fur les vifages que ces difpo-
fitions ne plaifoient pas ; cependant les
murmures étoient fecrets , &c tout fe
paiTa fans contradiction publique. Vingt
jours après on fut que le duc de Cour-
lande étoit dépolîedé de la régence , de
envoyé en Sibérie. Dès que cette nou-
velle eut été publiée dans l'églife , les
habitans tomskains reprirent leur féré-
nité accoutumée , Se les murmures ceC-
ferent. J'accompagnai le voivode de
cette ville en la tournée qu'il fit aux
environs dans les villages ruiles , 3c les
habitations tatares de fon diftrict : cqs
Tataresfont mahométans. Celles de leurs
maifons où j'entrai , étoient extrême-
ment propres. 11 y avoir toujours dans
la cheminée un feu grand de clair : ils
Tentretenoient ainfi jufqu'à ce qu'on
leur dit qu'on vouloit fe coucher ; alors
ils ceffbient d'y mettre du bois , de
laifToient brûler jufqu'à ce qu'on n'y
vit plus aucune flamme bleue ; alors ils
bouchoient la cheminée avec un gros
xnSibirïi. lé'^
fac de laine qu'ils y eiifonçoient à force
de bras : ainfî toute la chaleur reltoit
dans la chambre, de Ton n'y fentoic au-
cun froid.
Durant cet hiver il y eut au moins
dans la ville de Tomsk fix incendies ,
dans iun defquels une églife , la mai-
fon marchande , trois cabarets publics ,
deux magafins de fel , un bain public ,
ôc deux cents quarante maifons furent
confumées.
Le huit mai , l'image de Saint Nico-
las fut apportée du village de Nicolsko'ie
dans la cathédrale j elle écoit accom-
pagnée d'un grand nombre de perfonnes
qui félon le degré de la dévotion qui
les animoit , étoient allées la recevoir à
plus ou moins de diftanc*^ : quelques-
unes s'eftimoient heureufes de la porter
quelque temps , &c s'approchoient le
plus qu'il leur étoit polîible , des princi-
paux du clergé afin d'en obtenir cette
grâce. Elle refta long-temps dans la
ville 5 & ceux qui fe croyoient plus
importans qu'elle, ou qui étoient mala-
des 5 fe la faifoient apporter dans leurs
maifons , foit pour la fandiher , foit
afin d'en recevoir quelque foulagemenc
à leurs maux.
Le printemps fut extrêmement beau.
'I ^4 Voyagé
Dès le milieu d'avril l'air étoit fec ^
ehaiid & agréable ; mais il changea
tout-à-coup vers le quinze de Mai :
nous eûmes des neiges , des pluies ^
du verglas , Se un jour de froid inoui
dans cette iaifon. Il y eut encore une
allarme pour le feu : on croyoit qu'il
étoit dans un couvent , parce qu'on y
voyoit une grande clarté , mais on ap-
prit bientôt qu'on y braflbit de la bierre,
&c qu'on avoir allumé un grand feu
pour faire rougir des pierres que l'on
jettoit dans l'eau verfée fur le malt ,
afin de la faire bouillir ôc de la rendre?
plus propre à fe charger de malt : cette
méthode efl une des plus u&ées dans
toute la Sibérie , aux endroits où il n'eft
pas nécelTaire d'épargner le bois. Quel-
ques-uns fe fervent de boulets au lieu
de pierres , & prétendent que le fer
rend la liqueur plus faine.
Après le froid dont j'ai parlé , le beau
temps revint^ &c la campagne fe cou-
vrit de fleurs. Je partis pour vificer le
grand pays nommé Baraba , qui efl en-
tre rOb & rirtich , depuis Tara juf-
qu'au fort Tchanskoï. Je paflai auprès
dl'un grand bois nommé Ik Karagaï : les
Tatares difent qu'on y faifoit autrefois
de grandes chafTes à l'élan , ôc qu'on le
J
IN Sibérie» i(j$
ïîommoic alors Kik Kara^aï: le mot ta-
tare Kik fignifie élan.
Après avoir traverfé un autre grand
bois nommé or Karagaï , nous trouvâ-
mes Or-Aoui ou Orkie lourti qui eft
Le long du bord oriental de la rivière
d'Ob : c'eft un village tatare très confî-
dérable , compofé de trente familles
brarskaines , èc de quinze barabines :
celles-ci payent le tribut ; douze des
autres font à la {olde du gouvernement.
Leur mofquée eft au milieu du village,
&: leur cimetière ou mafaret , loin du
village, au m.ilieu de l'Or Karagaï (i).
Ces Tarares prennent dans POb beau-
coup d'érurgeons : ils s'en nourrifTent ,
&c en vendent aux habitans du fort
Tchanskoï : le prix d'un éturgeon Ions
de quarre pieds , &c qui fouyent a trois
livres d'œufs , eft de cinq ou fix fous.
Depuis le gué de l'Ob jufqu'à celui
de la rivière d'Ouïenne , les terres font
fi baffes qu'elles font ordinairement
inondées tous les printemps : il faut
<» . ■■ ■ ■ ' * w ■
( I ) A cec égard les Tartsres agilTenc en
Kommes civilifi^s , & parmi iious , ceux qui
syant en main l'autoriré , laiiTtnt nos villes Ce
remplir de cimetières , & pour fuivre des vues
jnitreiTees, négligent défaire à cet égard lew
«k-vpir'ôc le bien public, font desbarbarcs.
i(j(> Voyage
cependant excepter les bois de fapin ,
ie village tatare ôc laSimovie Abalcans-
koïé. Mais ces terres font très utiles
aux Tatares j lorfque les eaux fe font
retirées , ils y fement toutes fortes de
bleds 5 qui y viennent promptement de
très bien.
Nous vînmes enfuite à un endroit
nommé Pifannaïa Béréfa. Lorfque les
cofaques voleurs infeftoient ce canton ,
on envoyoic du fort Tchanskoï , toutes
les femaines , trois cofaques pour avoir
avis de leur marche , 3c afin d'être af-
furé que ces ruffes faifoient leur devoir ,
ôc alloient jufqu'à l'endroit où il leuc
étoit prefcrit d'aller , ils étoient obligés '
de mettre dans le creux d'un bouleau un
certain écrit, que ceux qui venoient en-
fuite, prenoient& remplaçoient par un
autre : c'eft de cette circonftance que
cet endroit a tiré fon nom. J'y fus
étrangement tourmenté par une armée
innombrable de confins : ce font des
ennemis plus redoutables que la horde
cofaque j on peut fe défendre contre
celle-ci , mais il n'y a contre l'autre au-
cune efpece de défenfe : on en tue mille ^
&c cent mille , Se il ne paroît pas que ;
Tarmée foit afFoiblie.
Nous parvînmes au ruifTeau de Tchou-
tN Sibérie. i(;y
Jime 5 qui ell: h plein de poiiTons , nom-
mées Tchébaki(i) que nos voituriersen
prirent beaucoup en fe fervant, au lieu de
filets 5 des capotes qu'ils portoient pour
fe garantir des couiins. Le palTOubins-
koï qui ell une efpece de fort , efl à
vingt lieues du Tchoulime, & à cin-
quante du fort Tchanskoï : c'eft un
endroit de figure ronde , & de quatre-
vingt-trois toifes de circuit , qui eft en-
touré d'un petit folTé peu profond , au
delà duquel il y a un nadolobi , & des
chevaux de frife. En dedans du folfe
eft un fort quatre dont le rempart fait
de foiiveaux très minces , eft de la hau-
teur d'un homme: on y tient une gar-
nifon de quinze hommes, partie ruires
& partie ratares. Ce pafT eil dépen-
dant de celui de Kaïnskoï , il eft iî.
tué dans une plaine très découverte ,
où l'on n'a que de l'eau de puits qui eft
un peu falée & fulphureufe , & du bois
de bouleau qu'il y faut apporter de'
deux lieues. Les Cofaques ont deman-
dé la permilfion d'établir ce fort fur la
rivière de Margat où ils auroient eu
bois & àQ% vivres en abondance , mais
( I ) Cyprinus quincuncialis pinnarum ofîi-
culorum viginti. Artid.Jp. p. 17 , n. 7.
î(î3 Voyage
on n'a point encore répondu a leur pro-
poiition. Ils vivent ici depuis fîx ans
loin de leurs femmes , de leurs enfans ,
ôc de leurs troupeaux , fe nourrijGTant en
été de leur pêche , ôc en hiver de leur
chafTe. Je crois que le nom de pafT vient
de ce qu'il faut pafTer par les forts pour
aller dans le Baraba : ils font établis
pour alTurer contre les Cofaques voleurs
les cberains de ce canton , Ôc les villa-
ges Gcaés fur la rive occidentale de
A demi-lieue plus loin , on trouve
les Tatares du Voloft ou diftrid bara-
bin 5 qui ont le bonheur d'avoir u!l
Kam ou forcier : c'eft un homme à
cheveux gris, dont le temps a, pour ainfl
dire , confumé tout le \ïùge. Il a trois
diables principaux qu'il nomme Prodaï.
Alting-Kan , 8c Akinek : il les con-
fuite fur fes affaires Se celles de fes com-*
patriotes , & fe vante de les faire veniif
quand il veut , quelque nombre de
croix qu'il y ait dans le voiiinage. LorC
qu'il veut les attirer , il les appelle
leur parle , leur fait de profondes rév(
rences , paffe les pieds nuds fur d
charbons allumés^ Se dit que cela réjouii
fes diables.
Ce forcier avoit de fon métier îei
mênia-
E N s I B E R I E. 1(^^'
mimes idées que tous ceux dont j'ai
fait mention , mais il avoit aufii fes
opinions particulières. Il croyoit que les
diables venoient de toutes les parties du
monde , &c non pas de l'occident feul ,
qu'ils fe montroient fous la forme d hom-
me , de quadrupède ou d'oifeau , mais
qu'ils avoienr le corps tout couvert de
poil, quoiqu'ils apparuiTent en hommes.
Les environs du pafT Kainskoï font
fertiles , découverts , Ôc l'afpect en
eft agréable. On y a beaucoup de bois^
mais ce ne font que des bouleaux, & les
habitans prétendent qu'ils pourrilTent
promiptement , quoique le bois en foit
plus dur que celui des bouleaux ordi-
naires : ce défaut paroît contraire aux
loix de la nature , mais je n'ai pas pii
éprouver s*il ne viendroit pas de ce qu'ils
le coupent dans un temps qui n'eft pas
propre à cet ouvrage. C'eft le feul in-
convénient que les peuplades pourroient
trouver dans le canton barabin , & il
n'eft peut-être pas impolîible d'y reir.é-
dier. D'ailleurs on y trouve aiTez de
tourbes pour compenfer le manque de
bois. Le terroir eft propre à l'agricultu-
re : ce qu'on ne cultiveroit point , pour-
roit être mis en prairie , on y auroit de
très beaux troupeaux , de l'on n'y man-
Tome IL H
170 V O Y A G E
qaeroit d'aucune d^s choies néceflaires à
la vie. On y rrouveroit beaucoup de
lacs abondans en poiiTon , excepté celui
d'Ouloukrou , dans lequel on en pour-
roit mettre à peu de frais. Il eft vrai
qu'on n'en auroit pas beaucoup d'efpeces
différentes : on n'y trouve gueres qu'une
efpece de carpe nommée en Allemagne
karauche ( i ) . Les tatares en font fécher
pendant l'été , & lorfque durant l'hiver ,
leur chalTe ne fuffit pas pour les nourrir ,
ils y fuppléent par ce poifTon. Vers la
fource des ruiiîeaux , on y trouve des
clans & des daims en affés grande
quantité : enfin ce défert eft plein de
renards , mais tous ces animaux y fe^
roient en un moindre nombre , fi le
pays étoit plus ha1>ité.
Je vis chez les tatares barabins , un
devin iakoure qui faifoit fes divinations
par le moyen d'un arc. Je lui demandai
il la horde çofaque viendroit en ce
canton dans l'automne prochain : aulîi-?
tôt il prit la corde de l'arc avec le pouce
de le doigt fuivant , la tint près de lui
& donna du mouvement à l'arc : lorf-
qu'après avoir balancé quelque temps
de côré Se d'autre , il revient vers le.
(i) Caraflius. Lir^n. Syji, naC, p. 4^«
EN S I B E Pv î E. ïyt
prophète , c'efl un figne heureux , mais
s'il ne fe meur que vers le coté , ou s'il
relie fans mouvement , l'augure eft dé-
favorable. Il fe meut ordinairement
commue celui qui a fait la queftion le
defire , mais quelquefois auiTi d'un fens
contraire à fa volonté. S'il avoir toujours
ie même mouvement , le devin perdroit
fon crédit. Les forciers peuvent exercer
la divination par l'arc , mais ils regar-
dent prefque tous cet art comme in-
digne d'eux : ils difent qu'un co^nmerce
intune avec les diables eft bien plus
puiffant pour découvrir les chofes ca-
chées, qu'une vertu occulte , qu'un la-
kourerêtre met en ufage , fans favoir
précifément jufqu'oii elle peur s'étendre.
Les Tarares barabins font un peuple
errant , comme tous les Sibériens ido-
lâtres : ils n'habitent point durant l'été
les mêmes endroits qu'ils ont habité
l'hiver : cependant ils font dans l'ufage
de revenir aux lieux où ils ont pafiTé l'éré
ou l'hiver précédent. Ils ont des trou-
peaux de bœufs & de chevaux qui ne
font pas très nombreux : leurs alimens
font le lait , le poilTon qu'ils prennent
dans les lacs du défert Baraba , le gibier,
6c fur-tout les canards & les plongeons
qui abondent en ce canton. On dit
Hij
jyz Voyage
qu'ils fe convertiirent peu à peu a la reli-
gion mahoiTiéraiie par les foi'^s de leurs
voiiins , les Tatares , qui leur envoienç
en fecret des prêtres.
Au printemps de 1740 il vint fur la
rivière d'icliime une bande de voleurs
cofaques 5 qui emmena beaucoup de
beftiaux , ôc environ vingt hommes.
On envoya contre ces brigands une trou-
pe de fepc cents hommes j mais pendanc
le féjour que je lis à Tara , on n'eut au-
cune nouvelle de leur expédition.
Le voivode de cette ville incommo-
dé par ma préfence m'envoyoit tous les
jours différentes perfonnes me dire que
la maladie ordinaire dans ce canton
commençoit a s'y répandre , ^ qu'elle
attaquoit plus vivement les étrangers
que les naturels du pays. H eft vrai qu'il
y âvoit une maladie parmi les chevaux ,
mais elle n'attaquoit point encore les
hommes.
Aux mois de juin & de juillet , tous
les habirans de ce pays fans diftindlion
de fexQ ni d'âge , font fujets à un mal
qui commence par une tache de trois
lignes de large ; elle paroit indiftindbe-
ment fur toutes les parties du corps, & eft
de couleur blanchâtre i quelques-uns di^^
fçat l'avoir vue rouge , cj'^a^cre? prêtent
£N Sibérie. iy^
dent avoir apperçu au milieu un petit
point noir. Elle eft dure, infeniible,
peu élevée , croît promptement, ôc de-
vient en quatre ou cinq jours groffé
comme le poing , fans que la douleur
ou la dureté varie. Dès qu'elle croît , le
malade relient une grande laffitude ÔC
une foif extraordinaire; il perd l'appé-
tit , eft fort affoupi , fujet aux tour-
noiemens de tête , dès qu'il veut fe
lever , & a la poitrine opprelTée. La
refpiration devient difficile , l'haleine
puante , le teint blcme ; le malade ref-
lent de vives douleurs intérieures qui
ne lui permettent pas de relier long-
temps dans la même fîruation ; la folf
augmente toujours : enfin une fueur
abondante annonce la mort. Elle arrive
dans Iqs fujets forts le dixième ou l'on-
zieme jour , & plutôt dans Iqs fujets
foibles. Les malades fe plaignent fur- tout
de mal de tête; la langue n'enfle point ,
la couleur ne devient poiat mauvaife,
la falivation & les autres écoulemens
paroilfent naturels , 8c l'on ne remar-
que dans l'efprit aucun afîoiblilTement.
Telle étoit cette maladie , lorfque k
caufe & le remède en étoient encore peu
connus , mais il eft aujourd'hui fans
exemple qu'elle faiFe des progrès aui5
liiij"
ir74 V o y A g s
rapiaes. Elle règne à Tara , dans tous
les forts de l'Irtich , dans la Kalmoa-
Jcie , (Se dans les provinces de Tobolsk
&z d'Ifisk : comme elle ed épidémique,
on lui a donné en RulTie le nom de tu-
meur peftilentielle. Cependant elle efl
fort différente de la peile , & le traite-
ment en eft une preuve. Dès qu'on ap-
perçoit fur fon corps la tache blanchâtre,
on a recours au chirurgien qui eft ordi-
nairement un cofaque ou un maréchal,
il mord la tache ou la tumeur tout autour
|ufqu'au fang , ou il y enfonce une ai-
guille au milieu , ôc de côté dans qua-
tre endroits également diftans entre eux,
•jufquà ce que le malade en fente la
pointe : alors il mord tour-au-tour, mais
non pas aulîi profandément qu'il auroic
fliit, s'il n'eut pas fait ufage delaiguille.
Enfin il mâche un peu de tabac de cir-
caffie, le faupoudre de fel ammoniac,
retend fur la plaie ôc le recouvre d'un
emplâtre , lorsqu'il en a. Cet appareil
eft renouvelle deux ou trois fois dans
vingt-quatre heures , & félon que le
mal eft grand , il faut depuis deux jours
jufqu'â fept , pour que la tumeur & la
dureté foient diiîipées. 11 n'y a point à
craindre que la malfe totale des hu-
meurs en foit infedée : ta plaie fe gué
À
EN Sibérie. 17^
rît , & la partie malade reprend fa cou-
leur naturelle. Le malade doit s'abfle-
nir de boire autant qu'il eft pollible ,
&c il ne faut lui donner , pour calmer un
peu la foif , que du quouas tiédi : l'eau
crue 5 le thé , le brandevin lui feroienc
nuifibles. Il ne faut manger ni fruit lé-
gumineux , ni lait , ni pâte fans levain :
on permet feulement du pain trempé
dans le quouas , ou dans le bouilloa
de coq ou de karauclie , 3c le raifort
rouge. Toute viande, excepté la chair de
coq , feroit nuifible ; le brochet feroic
fur-tout dangereux , mais la karauche
féchée & mandée féche ou cuite eft falu-
taire. Les chirurgiens que j'ai interroges,
m'ont dit que la chair infeniible étoit
bleuâtre , & à peu près comme la vian-
de deiréchéeà l'air. En Ruflie comme en
Sibérie , il eft plus ordinaire de fécher
la viande a l'air qu'à la fumée. Lors-
qu'elle n'eft pas trop vieille , elle n'a
point mauvais goût , mais après deux
mois feulement elle devient rance &
infupportable a ceux qui font habitués à
la viande fumée , & celle-ci préparée a
notre manière déplaît au peuple rulTe ,
à eau fa du fel auquel il n'eft pas accou-
tumé,
H iv
'ijC V o y A G 1
CHAPITRE LXX.
Maladie des chevaux. Livres de médecine.
DAns les mêmes mois les chevaux
font fujets à une épidémie à peu
près femblabie. Elle commence par une
tumeur qui eft rarement moins grofîe
que le poing , mais beaucoup moins
dure que celle des hommes. Cette tu-
meur croît très vite : dans une ou deux
fois ving^-quan-e heures , elle devient
plus g''oîr3 qi'jn^ tète de mouton : ra-
nima! a la tète ba'Te , p.^.roît rrifla & ne
jnang? plus. S'il eft en liberté , il court
a l'eau & boit beaucoup : quelques-uns
s Y jettent à la nage, & fe noient afles
fouvent , peut-être par défaut de forces.
Lorfque Tabcès a m'iri , ce qui arrive
dans une ou deux fols vingt-quatre heu-
res, il eft un psu plus mou, mais n'a-
boutit point de lui même , & le cheval
meurt ordinairement , quoiqu'on perce
l'abcès avant la mort. On a efTayé pîu-
fieurs traitemens. Quelquefois on fait
dans la tumeur , qui eft infenfible com-
me dans les hommes , une incifîon avec
.à
EN Sibérie. 177
un couteau , & l'on y enfonce un fer
rouge jufqu'au vif ^ ou bien on enfonce
dans l'abcès un fer pointu jufqu'à ce que
l'animal le fente. On palTe auiîi à travers
la tumeur un fil par le moyen d'une
groiïe aiguille , on l'y laiffe _, & on le
tire de temps en temps d'un côté à l'au-
tre , jufqu'â ce que l'animal meure ou
guérilTe, La tumeur eil quelquefois il
groiTe 5 qu'il faut enfoncer le fer d'un
demi pied pour atteindre le vif. L'in-
térieur en ell jaunâtre de tout femblable
à du lard. La poitrine & les parties font
dans les chevaux plusfujettesàcet abcès,
ëc celui de la poitrine eft moins dange-
reux. Durant le traitement on tient le
cheval dans une écurie obfcure , on ne
lui donne point d'eau , mais feulement
quelquefois du qucuas , & autant de
foin qu'il eil nécelfaire pour qu'il ne
meure pas de faim. On guérit ainll beau-
coup de chevaux , ôc même prefque
tous ceux que l'on traite alfés à temps.
Mais comme on ne prend pas la peine de
renfermer ces ammaux , plulieurs meu-
rent au pâturage , avant qu'on ait eu
connoiflTance de leur maladie , ou l'on
s'en apperçoit fi tard que le remède na
aucun effet. Dès qu'un cheval eu atta-
qué ^ ou le fépare du troupeau , ôc i on
Hv
lyS V O Y A G 1
en fait de même à Tégard des hommes
affligés de ce mal. Depuis le temps ou
il parut en Sibérie pour la première fois,
on y a toujours penfé qu'il étoit épidémi-
que; mais cette opinion n'a pas de fonde-
ment afTés folide , pour qu'il foit infenfé
<l'en douter. Il y a encore dans cette ma-
ladie une particularité qui mérite quel-
que attention, fi elle eft véritable : on pré-
tend que dans les deux mois où cette ma-
ladie règne, tous les jours ne font pas éga-
lement dangereux ; il y en a deux ou trois
qui emportent beaucoup de chevaux ;
dans ceux qui fuivent , il en meurt peu :
ainfi le mal eft lent ou vif alternative-
ment , comme fi l'air avoir la fièvre ,
& de bons ou de mauvais jours. Dans
les jours où le mal s'anima , les habi-
tans prennent plus de foin de leurs che-
vaux j quelques-uns prétendent qu'il eft
plus ardent, quand la chaleur eft plus
grande : ainfî le degré de chaleur peut
€tre la caufe de l'alrernative dont j'ai
parlé , &: l'on trouve en effet qu'il l'eâ
en d'autres climats.
Les bêtes à cornes font peu fujerres a
cette maladie , & les moutons le font
moins que les vaches : cependant ils en
font quelquefois attaqués , Se la laine
empêchant que l'on ne voie la tumeur
EN Sibérie. î-;^
allés promptemenc , ils meurent avant
que l'on s'apperçoive qu'ils font mala-
des. On diftingue avec raifon dans ce
pays les autres maladies des vaches de
des moutons qui différent de celle-
ci , & ne paroiffent qu'en automne ôc
durant l'été. 11 y règne fouvent des épi-
démies qui n'attaquent pas un feul che-
val, ôc ne fe déclarent par aucune tu-
meur. Les animaux paroiifent triftes ,
font conftipés , ôc quelques momens
avant de mourir font couverts de fueur :
on n'y a point encore trouvé de remède.
Les Tongoufes Ôc Bourœtes qui habi-
tent au delà du lac Baikal , peuvent feuls
fe vanter que leurs troupeaux n'éprou-
vent jamais d'épidémies. Quant à la
pefte 5 elle eft inconnue en Rulîîe ôc en
Sibérie.
J 'a vois entendu les tatares parler fou-
vent dun livre de médecine intitulé
Jofeph. C'étoit le nom de l'auteur , 6c
il en eft parlé dans l'Alcoran. J'en reçus
un exemplaire à Tara : il avoit appar-
#tenu à un kan ierkéniféen de la petite
Boukarie j on voyoit fon cachet au com-
mencement & vers le milieu du volu-
me : lors de la conquête de ce pays les
Kalmoukes l'avoient pris de l'a voient
porté à TobolsJ^ Je le fis voir à un des
Hvj
î Sô Voyage
plus célèbres mulla ou prêtres mahomé-
tans du pays. Il en parut furpris &c me
dit qu'il ne pouvoir pas le traduire ,
parce qu'il étoit prefque tout en lan-
gue perfe. J'afTemblai donc le clergé
mahométan de Tara , &c j'en tirai tous
les éclairciiïemens nécefTaires.
Le volume eft un gros in-8°. de for-
me longue. L'ouvrage contient diftérens
livres : le premier eft en langue perfe ,
écrit entre des lignes bleues ôc d'or , &c
de quarante-deux feuilles. Il y a en tête
un cartouche peint en rouge , bleu ÔC
or : l'auteur eft le philofophe Abil , fils
il'Abdullérif. Le fécond livre eft de fep-
tante-fix feuilles. Il a été compofé par
le médecin Jofeph ûk de Mahomet ûh
de Jofeph. Ce livre eft aulîî en perfan ,
mais il n'eft ni écrit entre des lignes ni
aufli beau que le précédent. Les carac-
tères font noirs, entremêlés de_qnelques
carndleres rouges. On y a [oint onze
feuilles que Jofeph donna lui-m.ême à
un mulla chaban. Ces deux livres font
fuivis de deux feuilles où chacun eft:'*
exhorté à les lire & à mériter de cette
manière la grâce de Dieu. On trouve
enfuite un phai écrit en langue perfe ,
qui remplit trois feuilles. Un phd/ eft
une efpece de roue de fortune, quiferj
EN S I B É R I E' ï?î
à découvrir l'avenir. On y voit en eftec
des roues , telles que dans nos livres de
cette efpece , fur lefquelles il y a quel-
que choie d'écrit. Chacun ne fait pas
faire ufage de ces roues de fortune. Le
clergé que je confultois, m afTura que le
fecret en étoit réfervé, à un akoune très-
fa vant.
Nous trouvâmes enfuite fix feuilles
en perfe & en arabe qui contenoient un
fouhait pour obtenir de Dieu la grâce
de devenir puilTant en biens & en auto^
rites 5 avec l'aiTurance que lorfqu'on
auroit lu ce fouhait mille quatre-vingts
fois 5 il feroit accompli : une feuille
collée 5 de format plus petit que le livre,
avec les noms perfans de quelques dro-
gues de ce pays, ôc une autre feuille
contenant l'éloge de celui qui a écrit
ces noms.
Cheikhouliflam , ou Thermite aa
peuple. Dans cet ouvrage un faint her*
mite inftruic ceux qui viennent à lui ,
& leur apprend des remèdes : je vais en
dire quelques-uns.
Pour la morfure d'un chien , brûlez
des cheveux d'homme , prenez-en la
cendre 5 & répandez-la fur la blelîure.
Dans toutes les blefTures , quelque
anciennes qu'elles foient , de quelque
i8i Voyage
nom qu'elles aient , ces cendres mêlées
avec du vinaigre font faluraires. Ellejs
font bonnes aulîî contre la morfure des
chiens faite aux beftiaux.
Les mêmes cendres mêlées au vinai-
gre adouciflent la douleur des dents.
Un maniaque recouvre le jugement
en buvant du lait de femme mêlé à de
l'urine d'homme.
Lesafcarides féchés, mis en poudre
ôc foufïlés dans l'oeil , diffipent la cat^
rade.
Plufîeurs autres remèdes de cette ef-
pece , font dus au fage Boukerat fur-
nommé Mahamer fils de Zacharie , de
d'autres encore au fage Tchalinous.
Il fuit une prière nuptiale en langue
perfe mêlée d'arabe , des remèdes e«
perfe ôc en turc , dont l'un eft le fang
de grenouille contre les taies des yeux,
& le fuc de fumier de cheval contre la
furdité j un phall en langue perfe pour
favoir s'il tombera de la pluie ou de
la neige , ou fi le ciel fera clair ; une
prière perfanne , & un mot que Maho-
met a prononcé , un éloge de l'auteur
qui étoit un fage , ôc qui a prouvé fa
fagefTe par plusieurs écrits philofophir
ques.
On trouve enfuite un écrit de Mat
EN Sibérie. i^S
hamet fils de Zacharie cité Gi-defTuS'
Il y compte fept maladies de la tête , ôc
traite aulîî de celles du nez, des oreilles ,
des yeux , des dents , de la bouche , du
cou , de la poitrine , du ventre , & en
particulier de ceMes qui viennent d'un
excès de chaud ou de froid.
Une feuille en langue perie, qui con-
tient quels jours font bons ou mauvais ,
& ceux où il faut voyager. Dans un au-
tre livre écrit en tatare ^ le mardi ôc
le famedi font décriés : une féconde
feuille qui indique les mauvaifes heu-
res j une troifiéme qui inlbuit du jour
où il eft bon de tailler un habit ôc de
le mettre pour la première fois : un phal
pour favoir fi l'on mourra d'une mala-
die 5 quelle elle ed de quelle aumône
il faut faire pour recouvrer lafantér
esifin deux recettes , qui peuvent guérir
la galle la plus invétérjée.
Ce livre rempli des fuperftitions de
l'antiquité ne hâtera point les progrès de
la médecine : il peut fervir tout au plus
à flatter la curiolité des Arabes & des
Perfes qui font aujourd'hui plus igno-
rans qu'ils ne l'ont jamais été. Les Ta-
tares mahomérans qui ne font pas plus
éclairés , embralTent toutes leurs fuperf-
titions de y joignent les leurs. J'ai trouvé
î §4 Voyagé
un petit livre tartare où étoient les re-
mèdes ci -joints.
Ce qui eft coupé du nombril d'un
enfant, étant féché 5 mis en poudre &c
répandu fur une bleffure, la guérit, mais
il faut que l'enfant foit né d'une vierge.
Lorfqu'un homme eft malade depuis
long- temps fans être en danger , & que
fon mal eft inconnu, prenez une tranche
de raifort , percez-la , mettez dans le
trou fepr grains de poivre , & une poig-
née de Karni arik ( épicerie chinoife ) ;
recouvrez cette tranche avec le refte du
raifort , mettez le tout dans un pot
rempli de fumier de cheval , verfez-y
un peu d'eau , ôc obfervez bien l'inftant
où quelques vapeurs commenceront à
s'élever. Dès que vous les appercevrez ,
introduifez- les par le bas dans le corps
du malade de forte qu'il ne s'en échappe
lien j alors il guérira.
lEtf S I B E R I I. 1J5'
L J
CHAPITRE LXXI.
Climat de Tara. Pillage des Cofaquesi
LEs premiers fours d'aoûr ( 1741 )
furent très fereins 3c très chauds.
Je vis dans la nuit du deux au trois une
aurore boréale qui ne fut fuivie d'aucun
changement de temps. L'année fut très
abondante en foins & en grains de
route efpece. Vers le milieu de ce mois
toutes les herbes de la campagne éroienc
defTéchées. Une fî ^rande chaleur aus-
menta dans la ville & dans les villages
des environs la violence de la maladie
dont j'ai parlé ci-defTus*
Les habitans de Tara aiment beau-
coup le brandevin , & quoiqu'il ne
leur foit pas permis d'en diftiUer , le
gouverneur le permet en fecret , parce
qu'il en retire quelque avantage. Ceux
qui lui font àts préfens diftillent tant
qu'ils veulent , mais il fe fâche &: févic
contre ceux qui prétendent diftiller &
ne rien donner. Il y a dans cette ville
un alFés grand nombre de maifons com-
modes qui font prefque toutes neuves ,
1^6 Voyage
parce qu'on y éprouve fouvent des incen-
dies. On n'y fait prefqae point de com-
merce j il n'y a que les habitans riches ,
qui puilFent y faire venir des marchandi-
{qs étrangères , de ils les vendent au prix
qu'ils veulent , parce qu'ils font tou-
jours d'accord entre eux , de que le prix
de tous eft le même. Ils font leur plus
grand commerce au fort lamicheve &c à
la foire d'Irbit : ils y échangent d^s
marchandifes ru (Tes contre celles des
Kalmoukes qui s'y rendent en été. En
partant de Tara pour me rendre auprès
de M. Muller qui étoit malade à Cathe-
rineboura , éz avoir befoin de mon
fecours , je paflai par les villages de
Soudilova & de Tchernoloutskaïa , ôc
je les trouvai déferts. Un détachement
de la horde cofaque y avoir pillé , brûlé
Ôc emmené tous les habitans qu'il n'a-
voit pas maffacrés. Ceux qui s'étoient
oppofés à leur violence avoient été tués,
ou brûlés : un petit nombre échappé à
leur fureur apporta la nouvelle de leur
irruption , ôc s'établit enfuite plus bas
fur l'Aiev. Suivant les relations, ces bri-
gands tuèrent trois hommes , un petit
garçon ôc une femme : ils brûlèrent
trois hommes , huit petits garçons , huit
femmes , ôc neuf filles, ôc emmenèrent
IN Sibérie. iJ?/
lin îiomme quatre petits garçons , trois
femmes , trois filles & cinq petites filles
avec quatre-vingt-dix chevaux 5c cent
foixante-trois bêtes à corne. Un vieillard
s'écoit caché fous le plancher de facham^
bre y ils le cherchèrent long -temps ,
mais enfin ayant mis le plancher en
pièces, ils le traînèrent dehors, & lui
déchiquetèrent les mains ôc les pieds de
telle forte qu'il perdit tout fon fang ôc
la vie. Un détachement d'environ cent
dragons & trois cens foixanre-dix cofa-
ques vipifnie les pourfuivit. Il trouva
dans le défert trente-cinq bêtes à corne
qu'ils avoient abandonnés , 6c ayant
rencontré la bande même près d'un lac
au pied d'une montagne , dans le canton
de Saraï-bor , il lattaqua , mais le pofle
étoit fi avantageux qu'on ne put les y
forcer. Cinq hommes Se quinze che-
vaux furent tués, dix-huit hommes 3c dix
chevaux blefies : on n'a point fu la perte
des ennemis : ils abandonnèrent quatre
cents vingt-fept chevaux Se dix rulTes pri-
fonniers. On dit qu'ils n'avoient aucune
connoiiTance de la marche des Rufies ,
qu'ils furent complètement furpris , êc
qu'on auroit eu le temps de s'emparer
de leurs armes , mais qu'on arriva fur
eux avec un tel bruit qu'ils fe réveille-
îS8 Voyage
renr Ôc fe mirent en défenfe. Ils font
armés d'une efpece de carabines nom-*
mées Tourki , qui portent environ trois
fois plus loin que les fufils rufifes. Lorf-
qu'ils furent attaqués, ils envoyèrent la
plupart de leurs prifonniers dans la mon-
tagne fous efcorte , & après s'être oppo-
{és au premier effort des rulTes ^ ils fe
retirèrent. Plufieurs cofaques demandè-
rent à les pourfuivre , parce qu'il y avoit
apparence qu'ils étoient prefque tous à
pied; mais le commandant ne le voulut
pas : il craignit qu'il n'y eut dans la
montagne un plus grand nombre de ces
brigands , ôc qu'ils n'exterminafTent
ceux qu'il enverroit à leur pourfuite. H
revint donc avec tout fon détachement
le long de la rivière d'Ichim au village
de Korkine.
Depuis 1718 les frontières de Ruffie
ont beaucoup foufFert des incurfions de
ces voleurs. Le canton barabin , les vil-
lages de rirtich au-defTus de Tara , ceux
de rOch , de l'Aïev , de la Vagai , de
riamourtla , de la haute Tobol onf tous
cté dévaftés , ôc fi l'on vouloit fe donner
la peine de compter les troupeaux & les
biens enlevés , les perfonnes de l'un ÔC
de l'autre fexe tuées ou emmenées pri-
fcnnieJ^s, on en feroit étonné. On fait
EN Sibérie. i8^
3es traités avec ces brigands , mais il y
en a plufiears bandes fous difFérens
chefs , fans qu'il y ait entre elles aucune
différence. Lorfqu'on fe plaint à fun
de ces chefs , il dit que ce n'efl: pas lui
qui a commis le défoidre dont on lac-
cufe , mais que c'eft fans doute une au-
tre horde fur laquelle il n'a aucun pou-
voir. Ainfî ni les traités ni les ôcaees ne
peuvent arrêter leurs violences, de l'on
ne pourra les réprimer que par la vigi-
lance 5 & par le fupplice de ceux que
l'on prendra au pillage. Il eft à craindre
que ce mal n'augmente, fi on n'y ap-
porte pas un prompt remède. Parmi le
grand nombre de ruffes que ces brigands
«nt emmenés prifonniers , il y en a qui
fe font faits voleurs , &: ne fe font au-
cun fcrupule de piller ieu' s concitoyens.
Autrefois les villages dont je viens de
parler n'étoient jamais attaqués \ il eil
vraifemblable que quelque ruffe v a
conduit la bande dont il étoit : fi l'on
en croit les prifonniers qui fe font échap-
pés , ces voleurs ont pour guide un ta-
rare tributaire qui s'eft enroUé parmi
eux. On dit aulÏÏ que plufieurs tatares
barabins fe font joints à eux , & que
chaque horde a des guides ruiïes.
A quelque diilançe du fore l^louto^
i-po Voyage
rouskoï , je rencontrai M. Muller quî
étoic en meilleure fanté, ôc nous nous
rendîmes enfemble a ce fort : on y tra-
vailioit a un ouvrage confidérable. Le
bras principal de la Tobol pafToit autre-
fois auprès du village , mais depuis le
printemps de 1741 , les eaux y avoient
beaucoup baifTé j elles étoient croupif-
fantes , on y pouvoir pafTer à pied en
plufieurs endroits , de les habitans du
îbrt étoient obligés d aller chercher l'eau
a un quart de lieue. On avoit entrepris
de ramener la rivière à Ton ancien lit ,
ôc Ton conftruifoit une digue à cet effet;
mais ceux qui conduifoient cet ouvrage
ne purent jamais la fermer, & il fallut
envoyer chercher des ouvriers plus habi-'
les.
Je vis le 2 1 feptembre vers dix heu-
res du foir une aurore boréale fous la
forme de quelques colonnes de feu im-
mobiles. Une heure après on apperçut
au riord-oueft une colonne très rou^e ,
ôc toutes etoienr vers mmuit ciaires «Se
fans rouge. Peu auparavant une par-
tie obfcure de l'horifon étoit devenue
claire. Lorfque l'aurore boréale avoit le
plus grand éclat , le ciel fe couvrir rout-
à coup au fud ôc à l'oueft de nuages
épais : mais il s'éleva prefque en même
EN Sibérie. i^r
tarnps un vent doueft aflez vicient ,
qui diiîîpa ces nuages. Plus le ciel deve-
noitclair, plus l'aurore boréale paroif-
foit pale y cependant on apperçut juC-
quà la pointe du jour quelques coloii^
nés blanchâtres. Le temps du jour fui-
vant fut mauvais , le vent , fud - ouell
ôc médiocre.
Les environs du fort laloutorovskoï
font agréables : ils font compofés de
quelques bois & de grandes plaines qui
s'étendent le long de la Tobol , & fer^
vent de pâturages à un grand nombre de
chevaux. Les fréquentes inondations
que ces campagnes éprouvent , empê-
chent qu'on ne les cultive : mais on trou-
ve affés de terres labourables à l'occi-
dent & au nord du village. Les habitans
de ce canton font riches en chevaux ,
cependant il eft rare qu'il s'écoule une
feule année , fans qu'une maladie a-peu-
près femblable à celle qui règne vers
rirtich , n'emporte une partie des trou-
peaux. Le bled y réulîit affés bien ; un
poud ou quarante livres de farine ne
coûte ordinairement que de fix à dix
fous. On y a des bètes à corne en
aifés grand nombre , mais les moutons
y font iujets à des épidémies fi rapides
<ju'elles enlèvent quelquefois un trou^
icfi Voyage
peau entier. La tête & les parties en-
flent , 3c l'animal meurt en moins d une
demi-heure.
Il n'y a pas un feul endroit de Sibérie,
où le vol foit aufîi commun. Durant les
premiers cinq ou fix jours que j'ai pafTés
dans ce village , on y a volé toutes Iqs
nuits. Les jours fuivans on prit plus de
précautions, & l'on fit pendant la nuit
une patrouille : le mal diminua , mais
ne cefla pas. On amena auffi au villa-
ge pendant le jour plufieurs voleurs qui
avoient dérobé dans les environs. Voici
la caufe de cette efpece de pillage. La
plupart des habitans ont des habitations
d'été où ils demeurent jufqu'à ce que la
moilTon foit faire , quelques-uns mê-
me y reftenr jufques vers nocl , 3c les
voleurs profitent de cette abfence. D'ail-
leurs ce diftridb eft plein de gens oififs
qui ne vivent que de rapines , 3c tous
les fripons qui parragent avec les com-
mandans Se gouverneurs font alfurés de
leur protedtion.
Le diftridi: du fort laloutorovskoï re-
levé ainfi que celui d'Ichim de la chan-
cellerie de Tobolsk : le fort a fous lui
onze bourgs dont chacun eft comme la
capitale d'un affés grand nombre de vil-
lages. Tous les commiffaires des bourgs
OU
d
EN Sibérie. 15)^
^u flobodes font fubordonnés au com-
mandant. Ce canton a beaucoup fouf-
fert des incursions des Bachkires & de la
horde cofaque , mais depuis quelques
années ils n'y ont fait que des vois peu
coniidérables.
CHAPITRE LXXIL
Hermaphrodites, Ville de Tloumenne»
NOus apprîmes qu'il y avoit deux
hermaphrodites au fort Ifetskoi,
& deux autres encore en un village voi-
fin : nous voulûmes les voir. Ils étoienc
encore enfans , &: l'on diflinguoit à
peine à quel fexe ils appartenoient : on
auroit volontiers penfé que c'étoit une
efpece d'homme particulière. Le prèrre
du lieu les avoit mis au rang des hommes,
ôcleur avoit donné des noms mafculins.
J'en fis la defcription aulîi exactement
qu'il me fut polîible , je Taccompagnaî
de deflfeins , &: l'envoyai a l'académie
des fciences de Péterbourg. Le fénac
impérial ordonna qu'ils fuflent amenés
dans cette ville. Lorfque je les vis au fore
Ifetskoï 5 ils me parurent être des fem-
mes manquées. Quand ils arrivèrent à
Tome IL \
194 Voyage
f*aint Pérerbourg, M. Veicbrekt de Vil-
de penferent que c'étoient des hommes ,
& ies obfervations exades de M. Kaav-
Boerhave anatomifte ont prouvé d'une
manière inconteftable que c'étoient en
effet des hommes.
Nous nous rendîmes à Tioumenne ,
ville (ituée fur la rive méridionale de la
Toure dans une plaine agréable, élevée
environ de dix toifes au-defTus du lie
de la rivière. Elle eft traverfée par un
ruilTeau nommé Tioumenka , dont les
bords font très élevés. On y voit des
couvents, des églifes, un fort , une mai-
fon de ville & plufieurs autres bâtimens
publics. En remontant le Tioumenka ,
on trouve un bourg nommé Imskaïa
qui a deux cents quarante maifons , &
des habitans de tous les états. Sur la
rive feptentrionale de la Toure, vis-à-vis
la ville, il y a une efpece de fauxbourg ha-
bité par des RuiTes , des Boukares & des
Tatares mahométans : les Ruffes y ont
cent quinze maifons & une églife j les
autres , vingt-fept maifons & une mof-
quée : mais cette rive eft baffe & fujette
à de fréquentes inondations. On voie
encore fur le Tioumenka des reftes
d'une ancienne fortereife tatare, & un
des points les plus connus <Sc les plus
EN Sibérie. i^^
inconteftables de l'hiftoire de Sibérie ,
c'eft qu'il y a eu dans le canton de Tiou-
menne une ville tatare.
Nous arrivâmes bientôt â Tobolsk , Se
le i8 décembre (1741), y fut un jour
de grande réjouifTance. On entendit plu-
sieurs décharges d'artillerie , & le bruit
de toutes les cloches de la ville. Nous
fûmes invités par le gouverneur à nous
rendre a l'églife , & nous y apprîmes
que l'impératrice Elifabeth étoit montée
fur le trône. Le peuple prêta hommao-e
a fa nouvelle fouveraine avec une joie
qui préfageoit la douceur de fon gou-
vernement, &cepréfage a été pleine-
ment accompli : c'eft ^[q qui a voulu
qu'aucun criminel ne perdit la vie fous
fon règne ; c'eft elle qui a donné ce
glorieux exemple a tous les princes : fa
mémoire vivra fans doute éternellement
chez tous les peuples affés heureux pour
connoîrre le prix de cette loi , la plus
humaine , la plus fage & la plus belle
des loix.
M. Muller eut occafîon de voir à
Tobolsk l'enterrement d'un boukare.
Il voulut aller i la maifon du mort , afin
d'être témoin de toute la cérémonie ;
mais il fut prié de n'en rien faire ,
arce que cette maifon étoit remplie de
ic)d Voyage
femmes qui pleuroient le mort , &c aii-
roient été fcandalifées par fa préfence ,
que de plus il lui falloir la permilîîon de
la fociété kalm^uke. Il fut donc obligé
d'attendre dans la mofquée tatare, où
l'akoune 6c fon clergé y ôc un grand
nombre de Boukares & de Tarares
étoient raffemblés. On y apporta le corps
vers dix heures du matin ; il étoit enfe-
veli en deux pièces de drap de tchaldar ,
dont le premier étoit blanc , & celui de
deflus étoit jaune. Il faut que ces draps
aient été apprêtés par des mufulmans ,
pour être dignes d'entourer ceux qui ont
vécu dans la loi mahométane. On met
de plus fur le drap de deflbus , un pe-
tit morceau de tchaldar blanc plus fin ,
long environ de fix pieds , ôc percé au
milieu d'un trou dans lequel on paife la
tête du mort. Cçt appareil eft parfumé
durant la prière avec de l'eau camphrée
ëc d'autres odeurs fortes , enfuite coufu
comme un fac , ôc lié aux deux extré-
mités 5 de fcirte qu'il relTemble à un'
porte-manteau : il eft auiïî lié vers le
milieu. On y avoir attaché une demi-
feuille de papier fur laquelle une prière
tatare étoit écrite : elle l'eft ordinaire-
ment fur le drap de tchaldar jaune , mais
les prêtres s'étoient fervi de papier pour
E N s I E E H ï ï. Ï5;7
plus de commodité. Avant que d'enle-
velir le corps , on le lave : les femmes
&c les hommes rendent ce devoir aux
perfonnes de leur. fexe. On l'apporte
dans une bière à l'entrée de la mofquée
feulement, car elle feroit profanée par la
préfence d'un cadavre. La bière eil faite
de planches jointes enfemble avec de
l'écorce &c couverte d'un tapis. L akou-
ne, {qs prêtres & les afîîftans dirent quel-
ques prières à la porte de la mofquée :
en fuite on mit la bière fur un traineau ,
ôc on la tranfporta au cimetière à une
lieue de Tobolsk. La foffe ne doit point
être faite a prix d'argent ; c'eft une œu«
tre pie a laquelle tous les alîîltans doi-
vent travailler. Elle eft longue, quarrée,
ëc dirigée vers la Mecque , comme le
font aufli hs mofquées , 5c allés profon-
de pour qu'un homme étant aftis , fa
tête ne dépalTe point la furface de la
terre. Avant qu'on mit le corps dans la
foffe, tous ceux qui l'accompagnoienr ,
prirent un peu de terre remuée , prièrent
à très baffe voix , foufflerent delfus
légèrement , 3c un homme ayant reçu
ces petits morceaux de terre dans le pan
de fa robe les mit dans la folfe aux pieds
du mort : cette cérémonie efl inftituée
pour obtenir le pardon des péchés. Le
iiij
ÎCfS V O Y A G I
corps fut apporté au bord de la fôffe 5
on ôta le tapis qui couvroit la bière , o»
coupa Técorce qui tenoit les planches
jointes enfemble , & deux hommes
ayant pris le drap , chacun par une ex-
trémité , defcendirent le corps en terre ,
la tête vers la Mecque. Alors on délia les
draps mortuaires, Ôc l'on découvrit le
vifage du mort. Un moulla , ( car l'a-
koune à caufe de fon grand âge , étoit
refté dans la ville ) avoit écrit une prière
fur une feuille 8° : on la mit au bout
d'un bâton fendu que l'on planta dans
la fofTe à la droite du corps , près de la
poitrine , comme fî le mort avoit du la
lire , Se on lui tourna aufîî la tête vers
cette feuille. En effet c'eftfon paffeport ,
ou plutôt une prière qu'il doit lire , aa
moment qu'il eft réveillé pour fubir fon
jugement. On mit dans la foffe d^s ar-
bres coupés exprès , puis les planches
dont la bière avoit été faite , fur ces
planches quelques braCTées de foin , ôc
toute la terre tirée de la foffe. Enfuite
avec un arroibir on jetta par trois fois
de l'eau pure fur la tombe , en commen-
çant par le côté droit , continuant par
le gauche , & puis fur la foffe même ,
de travers, en allant de la tête aux pieds :
enfin tous les affiftans affis prierenjt â
ï
EN Sibérie. i^^
baffe voix , & la cérémonie fut faite.
Je ne fais pas ce que lignifie l'arrofemenr,
mais j'ai appris qu'on ne couvre le corps
fi foigneufement avec les planches & le
foin 5 que pour empêcher la terre de
pénétrer entre les arbres , 8c de couvrir
immédiatement le corps. Les Tatares
croient que lorfque ceux qui ont ac-
compagné le convoi , font environ a
quarante pas du tombeau , deux anges
y defcendent , éveillent le mort , l'in-
terrogent fur fa foi , fa vie 5c fes mœurs ,
& lui déclarent fon jugement. Ilsdifent
que le mort fe levé &c s'alîied durant
cet interrogatoire : c'efi: pourquoi la
foffe eft affez profonde pour qu'un hom-
me y foit alîis. Ils ajoutent qu'il efc or-
donné dans leurs écritures de faire une
foffe perpendiculaire , de de creufer en-
fuite en un des côtés un efpace affés con-
fidérable pour contenir le corps , de l'y
placer , d'en fermer l'entrée avec des
triques & de remplir le refte de terre.
Cette manière eft employée en Bouka-
rie 011 la terre eft ferme, mais elle ne
Teft point affes en Sibérie , de dans le
diftridt de Cafan où elle i'eft erK:ore
moins , on eft obligé d'étayer avec dts
planches les quatre cotés de la foffe^
Nous quittâmes peu après ToboJsk 3
liv
loo Voyagé
êc continuâmes notre voyage. Depuis le
zi février ( 1742 ) jufqu'au trois de
mars , nous vîmes une comète qui pa-
roilToit ordinairemen: depuis onze heu-
res du foir jufqu'au matin. Nous palTâ-
mes au bourg Kamenskoié , célèbre pour
le commerce du linge de table & du
iavon. Outre le favon commun on y en
fait une autre efpece nommée maflen-
noïé-milo , ou favon de beurre , parce
qu'il n'y entre aucune autre fubftance
graffeque le beurre. On le regarde com-
me meilleur que le favon commun ,
pour blanchir le linge fin, & on le vend
un peu plus cher. Dans toute la Sibérie ,
3c même en Rulîîe dans quelques en-
droits le favon de Tioumenne eft re-
nommé 5 mais il faut entendre par-là
celui du bourg Kamenskoïé.
Nous nous rendîmes enfuite a Tou-
rinsk , ville fituée fur la Toura : on la
nomme plus communément dans ce
pays lépantchin , parce qu'au temps de
la conquête un petit prince nommé lé-
pantcha y faifoit fa réfîdence. Dans
Tannée 1 704 , cette ville fut réduite en
cendres par un incendie : on n'y compte
aujourdhui que trois cents trente neuf
maifons. En 1740 le quartier des voi-
turiefs fut brûlé de nouveau. Plufieurs
EN Sibérie. ici
Tourinskins ruinés par ces accidens fe
font répandus dans les villages voi-
fîns , èc ailleurs , de forte que cette
ville a moins dnabicans que par le
palfé.
Je réfolus ici de vifiter la province
d'Ifetsk j ainfi que toutes les mines ôc
fonderies impériales du diftricl: de Cathe-
rinebourg, Se toutes celles de Dcmidov.
Je me mis donc en route Se paffai Kras-
noflobotsk , ou je mangeai beaucoup
d'afperges : elles y font abondantes , ôc
longues environ de trois Quarts d'aune ;
il eft vrai que leur groffeur ne furpaflfe
pas celle du petit doigt , mais la faveur
en efl: douce , èc le goût exquis. Les
habitans de cet endroit me virent manger
ce mets fans envie : ils s'étonnoienr mê-
me que je vouluife me nourrir de la tige
dQS baies de grue , ( c'efl ainfi qu'ils
nomment cette plante ) , & difoient
qu'il n'y avoit que les vaches qui puf-
fent s'en accommoder.
Je me rendis enfui te au monaftere
Dalmarovskoi Ouspenskoï : il eft iirué
fur la rive feptentrionale de llfet dans
unel plaine très agréable. Quelques
RuiTes s'établirent autrefois dans cet
endroit , y bâtirent une chapelle ^ mais
leur habitation étant fans défenfe , les
I V
loi V O Y A G t
Tatares l'attaquèrent ôc la bruletenr. On
retrouva dans les cendres une image de
la Vierge qu'un moine nommé Dàlmat
avoit peint fur bois *, elle étoit feule-
ment brûlée par un coin : c'en fut affez
pour confacrer à Dieu cet endroit , & y
bâtir un monaftere. Les commence-
mens en furent petits j comme ceu^ de
tous les établiffemens monaftiques. Un
peu au-deiïus de l'endroit où le couvent
eft aujourd'hui , le moine Dàlmat fe fit
une caverne , où il habita quelques
années avec deux autres moines. Enfin
il obtint la permiflîon de bâtir un mo-
naftere , Se: de le fortifier , parce que le
lieu étoit peu fur. Le couvent & les
remparts furent promptement élevés ,
mais pour lors en bois feulement. Les
environs étoient fertiles , les vivres
abondans , la dévotion des voifins étoit
ardente ; le nombre dés moines aug-
menta rapidement ; les revenus de-
vinrent confidérables , on y cultiva les
champs d'alentour , on y eut des trou-
peaux nombreux , on établit aux envi-
rons plufieurs villages : on y jouifToit
de tous les biens & de toutes les profpé-
rités 5 lorfqu'un incendie réduifit fubi-
tement le couvent en cendres. Mais la
caiffe étoit remplie > 3c l'on y rebâtit
i
EN Sibérie. i^^
^ans peu une maifon magnifique , qui
ne le cède à aucun monaftere de Sibérie.
Je fis quelque féjour en cet endroit ,
parce que je defirois fur- tout d'y voir
îoifeau dont les nids font renommés
tant en Rufiie qu'en Sibérie , pour leur
forme particulière , leur molieile & leur
ufage médicinal. On le nomme ici ré-
mès j il eft extrêmement rare , &c peu de
perfonne en ont vu. On m'en apporta
deux en vie , l'un mâle ôc l'autre femelle.
Cet oifeau refiemble au roitelet , & a
léchant femblable à celui de laméfan-
ge. Le maie a la tête blanche , la femelle
Ta un peu grife , avec un bandeau noir
qui paffe fur les yeux. Le dos eft brun ,
6c la région qui eft entre le dos 6c le
cou eft dans le mâle châtain &c aftez lar-
ge 5 dans la femelle moins bnm de plus
petit. Le bas du corps eft blanchâtre ,
également tacheté , ôc quelquefois rou-
ge fur la poitrine. La queue eft longue
ôc brune , les aiies font aulîi prefque tou-
tes brunes, les pieds gris de plomb com-
me dans la méfange , les oeufs blancs
comme la neige. Le nid eft fait avec
les aigrettes des graines de faule : il a la
forme d'une cornemufe applarie , avec
une ouverture ou efpece de cou : il eft
fortifié avec du chanvre ou de TGrcie ,
Ivj
2ô4 Voyage
ôc fufpendu à une branche de faule ou
de bouleau , dans un endroit où elle
fe divife en deux.
La chancellerie du dîftriâ: d'Ifetsk ré-
fide depuis quelques années au bourg de
Tetcliinsk. Cet endroit a été fouvent
attaqué par les Bachkires , & ils n'ont
pas encore oublié la manière dont ils y
furent reçus une fois. Ils étoient environ
huit cents hommes : les cofaques qui dé-
fendoient le retranchement les lailTe-
rent venir très près , ôc firent une dé-
charge de moufqueterie prefque à bout
touchant : plufieurs furent tués , & les
autres fi épouvantés qu'ils prirent la fuite,
& ne voulurent point courir les rifques
d'une féconde décharge.
CHAPITRE LXXIII.
'Maladie, Forts, Lacs dcvenusfaUs , <5't.
LA maladie dont j'ai parlé ci-delTus
durant mon féjour à Tara , s'étoic
répandue depuis quelques années dans
ce canton , & dans \qs forts nouvelle-
ment conflruits pour contenir les bach-
kires. Un jeune payfan en fut attaqué :
î N s I B E R I E.' 10 5
îl fe fentic au menton une dureté ^ k
perça comme à 1 ordinaire avec une ai-
guille 5 la couvrir de fel ammoniac Se
de tabac de Circalîie , contint l'emplâ-
ne par un bandage 3c n'interrompit
pas fes travaux à la campagne. Ses com-
pagnons dirent qu'il avoit fait une faute
en ce point _, & que ce m.ai exige que
depuis le commencement jufqu a la fin
de la cure on fe tienne en un lieu obfcur^
mais ils le dirent , lorfque le mal eut
fait de très grands progrès. Il eft poiB-
ble que la chaleur du foleil ait enflam-
mé la plaie. Quelques jours après le pre-
mier panfement , la partie malade en-
iîa Ôc devint douloureufe. Le jeune
homme fe tint pour lors en fa maifon ,
6c obferva la diete accoutumée dans
cette maladie. 11 n'eut ni foif ni aucun
des accidens ordinaires , mais l'abcès
enfla beaucoup , de vers le douzième
Jour il étoit fi gros que le malade ne
pouvoit plus ni avaler ni prefque refpi-
rer. Un bachkire lui confeilla d'y met-
tre de la fiente de porc : en effet l'abcès
diminua un peu , ôc la. douleur étoit
plus fupportable ; mais lorfqu on levoit
l'appareil , il augmenroit promptemenr.
Vers le quinzième jour l'appétit fe per-
dit entièrement y la poitrine était op-
10^ V O Y A Gî
preflee , le malade fans efpérance.
On entendit dire qu'il y avoit un
médecin dans le pays, ôc l'on accourut à
moi , pour me demander du fecours :
mais j^avois peine à me réfoudre à don-
ner des remèdes contre une maladie
que je connoifTois feulement par les
récits qu'on m'en avoit faits. J'y avois
d'autant plus de répugnance que ce mal,
difoic-on , étoit incurable , lorfqu'il
étoit parvenu à certain degré. Ceux qui
vinrent me trouver ne goûtèrent point
ces raifons ; ils me répondirent que (i
j'entreprenois le malade & qu'il mou-
rut 5 perfonne ne pourroit m'imputer fa
mort 5 qu'ils favoient bien tous que la
mort étoit inévitable pour lui, fî mes
remèdes ne le guériffoient. Je fus donc
obligé de traiter cette maladie qui m'é-
toit prefque inconnue. Je penfai qu'il y
auroit encore efpérance , fi je pou vois
tourner l'abcès en fuppuration , & ten-
dre quelque fluidité à la mafTe du fang ,
qui déjà commençoit à s'épaiflîr. Je Bs
dans l'abcès une grande Ôc profonde in-
cifion , 3c n'ayant que de l'eau de vie
je m'en fervis pour arrêter le fang. Je
répandis dans la plaie du précipité rou-
ge 5 mis defflis une emplâtre émollien-
le , & fis prendre au malade de trois
J
EN Sibérie. 207
en trois heures jufqu'à quatre fois , qua-
tre grains de mercure dulcifié. Le len-
demain la plaie fuppura , l'opprelîion
de la poitrine ceflTa , la gorge devint
plus libre , & lorfque je partis , le ma-
lade paroifToit hors de tout danger.
Je me rendis à Kalmaskoï brod ,
c'eft-à-dire au gué Kalmaskoï. On y
voit un mur de bois entouré de che-
vaux de frife , & l'on ne fe forme pas
une grande idée de la force de ce pofte :
cependant les cofaques y ont foutenu de
fréquentes attaques des Bachkires , &
dans les guerres que ceux-ci eurent au-
trefois avec les Kalmouckes , ces der-
niers les pourfuivant , les atteignirent Se
en tuèrent un grand nombre dans ce
gué 5 qu'on nomme depuis ce temps le
gué de fang.
Le fort Tchiliabinskaïa fitué fur la rive
méridionale de la Mias a été conftruit
pour contenir les Bachkires Se les Cofa-
ques kirghifîens. Il y a dans ce canton
lin lac falé affes célèbre : on le nom-
me it-Koul. 11 s'étend du nord au fud
•environ l'efpace de trois quarts de lieue.
Se a prefque par-tout un demi-quart de
lieue de large. Sur la rive occidentale
x(k h fortereffe It-Koulskaïa : le terroir
des environs eft fenile & couvert de
ioS Voyagé
bois 5 Se le lac Sari éloigné feulement
de trois lieues y fournit beaucoup de
poiffon. Tout ce canton ell rempli de
lacs dont la plupart font poifiTonneux ,
de quelques- uns falés. Il y en a un nom-
mé Vo-orovoïe , dont autrefois les eaux
étoient douces : on y trouvoit alors des
coralîîns & dss rotaughes y mais elles
font devenues un peu ialées , Se l'on n'y
trouve plus que des coraiîins. Le lac
Treuftan a éprouvé des changemens plus
confidérables. Il y a environ quarante ans
qu'il éroit très grand Se fort poifTon-
neux : depuis ce temps il a diminué y
fes eaux font devenues ameres , falées,
fentant le foufre , Se Ton n'y voit plus
aucun poifTon. A quelque diiiance de ce
lac y on trouve celui qu'on nomme Kou-
lat. Il eft de figure triangulaire , l'eau en
eft amere Se falée : depuis quelques an-
nées il n'a plus qu'environ deux pieds de
hauteur. On n'y trouve qu'une grande
quantité de vers qui attirent beaucoup
d'oies Se de canards. Parmi les efpeces
d*oies qui s'y raffemblent , il y en a une
de groiïeur moyenne y Se de couleur
blaijiche, qui a les ailes noires Se la poi-
trine brun rouge ; les Bachkires la nom-
ment l'oie d'Italie. Près du ruiffeau de
Tchoumliak, on trouve un marais qui a
EN Sibérie. 205?
quatre lieues de long Se plus d'une lieue
de large, dans lequel il y a plufieurs lacs
très poiiTonneux. Il y a, dic-on , huit ans
que ce terrein étoit à (qc. Les change-
mens fréquens qui arrivent dans ce can-
ton font très remarquables. Un lac falé
devient doux ; celui qui étoit doux ,
devient amer & fulphureux. Les uns fe
deflechent , Se d'autres paroiflent où il
n'y en avoit point encore eu. Ces effets
tiennent fans doute à la ftrudture inté-
rieure de notre globe , Se peuvent con-
tribuer peut-être à nous en donner quel-
que connoiiïance.
' Le lac Tchébar mérite aufîi que l'on
en faffe mention . Il a près de quatre lieues
de long. Se prefque autant dans fa plus
grande largeur. L'eau en eft pure 3
claire Se de très bon goût. Il a plufieurs
efpeces de poilTon. Les rives font éle-
vées 5 Se du coté du nord- eft on voit des
plaines fertiles , au fud- oueft Se à l'oueft
une petite chaîne de montagnes, au fud-
oueft du fort , &: à la diftance d'environ
quatre lieues , une très haute montagne
nommée Imen-tau qui s'étend par la
Mias jufques àrArgafte-koul.
La fituation du fort Tchébarkoulskoï
eft agréable : les environs font peu ferti-
les , parce qu'une couche de terre alTési
2IO Voyage
mince y ceuvre un fond de rocher : mais
â la diftance de cinq lieues , on trouve
des terres abondantes. L'air paroît y
être fain : la maladie du diftrid de Tara
n'y a point encore pénétré. Le lac Tché-
bar ôc pluiîeurs autres y fournilTent plus
de poifïbn que n'en a tout autre fort du
pays. Depuis plusieurs années , & même
avant que les RufTes y fufTent établis ,
quelques Promichlénies trouvèrent du
talc près du lac Dzélantfik , â quelques
lieues du fort, vers le mont Imen. Il eft
xrès beau , mais petit : on en trouve ra-
rement des morceaux d'un demi-pied
quarré. La rivière de Mias eft peu éloig-
née & l'on y prend des caftors , aînfi que
fur les ruifTeaux qu'elle reçoit : ils font
afles noirs Se de bonne efpece.
Il y a peu d'années que les Bachkires
habitoient encore ce pays en très grand
nombre. Ils l'avoient pris en affeâion ,
mais leur opiniâtreté les en a fait chalTer.
Les Ruffès les traitoient avec douceur :
eux , au contraire , étoient en fureur ,
dès qu'on approchoit de leurs frontières.
Se menaçoient de porter par- tout le fer
& le feu , faifoient des irruptions fur
les établilTemens ruffes , attaquoient les
forts 5 étoient quelquefois vainqueurs ,
ëc fouvent repoufTés avec perte. On
EN Sibérie. 211
exigea d'eux qu'ils payaient a la cou-
ronne un certain tribut , mais ils ne ce-
doient qu'à la force , ôc ni repréfenta-
tions ni menaces ne purent les perfua-
der. Dans l'année 1754 le gouverne-
ment voulut envoyer une compagnie
au midi de Samara : elle étoit obligée de
traverfer le pays des Bachkires. On leur
fit demander la liberté du palTage ; ils la
promirent , de même envoyèrent des
otages à Péterbourg. On avoit fait à
peine quelques préparatifs pour ce voya-
ge 5 que leur efprit turbulent fe réveilla :
ils fe préparèrent à défendre le paffage
de leur pays, &c cette infidélité caufa la
guerre d'Orenbourg qui dura quelques
années. On forma enfin le projet de
les afTajettir : on entra dans leur pays de
tous côtés 5 on s'en empara entière-
ment, & l'on y conftruifitplufieurs forts,
afin de contenir par la force ce peuple
férocfe.
Les environs du fort Tchébarkoulskoï
font pleins de couleuvres & de vipères.
Quant à celles-là on en tue beaucoup ,
mais on a pour les autres , tant en Ruftie
qu'en Sibérie , une efpece de crainte ref-
peclueufe. On croit que fi l'on faifoic
mal à quelqu'un de ces animaux , toute
Tefpecc en rireroit une vengeance éclâ-
212. Voyage
tante , & l'on appuie cette opinion pat
beaucoup de fables. Cependant il y a des
hommes plus fenfés qui méprifent ce
préjugé. Pendant mon féjour en ce
fort 5 un foldat tua quinze vipères en
un foir.
La forterefTe Ouklir-Karagaïskaïa a
tiré fon nom d'un lac & d'un bois de fa-
pins. On y voit deux rangs de maifons ,
dont l'un eft compofé cîes nouveaux
bâtimens faits par hs RufTes , l'autre
des anciennes habitations desBachkires.
Celui-ci eft occupé par quelques troupes
légères , celui-là par vingt-iix familles
de payfans ruffes , qu'on a rafTemblés
des différens cantons de la province
d'Ifet. Ils ne cultivent point encore la
terre, & n'y font pas venus avec toute
leur famille : c'eft l'efpérance d'y vivre
fans peine ôc fans travail qui les a enga-
gés à s'y établir.
Aux environs de ce fort la campagne
eft très belle. Les grains que le prêtre
de l'endroit afemés, ont très bien réuiîî.
On a commencé cette année ( 1742 )
à cultiver pour le compte de la couronne,
êc l'on y a envoyé a cet effet des payfans
de la province d'Ifet , qui retourneront
chez eux , iorfque leur travail fera fini.
Le lac Yoifin a peu de poiffbn , de Toa
EN Sibérie. 2I|
dit que leau en ell: malfaine , mais plu-
fîeurs fources peu éloignées ôc u:ès-
belles fournifTent les eaux néceflaires ,
& l'on trouve à quelque diftance des
lacs afTez poilTonneux.
On a près de la redoute Verkaïrskaïa
plufieurs petits lacs dont la plupart four-
nifTent beaucoup de poilTon. Il en eft
ainfi de la rivière de laïk , où l'on trouve
entre autres efpeces des Podouski & des
Chéréqui , mais il ne m'a pas été pofîi-
ble d'en voir. On y prend aufîî des
écreviffes aufîî grofles que celles du Vol-
ga. Ce fort eft entouré de campagnes très
propres a la culture , & la feule incom-
modité que l'on y puifTe éprouver eft l'é-
loignement du bois j on eft obligé de le
faire venir d'06to-Karagaï.
CHAPITRE LXXIV.
Montagne d'Aimant*
JE parvins peu après a Oulou-Outaf-
fé-taou , ou le grand mont d'aimant.
Il s'étend du nord au fud , environ fur
une lieue de long \ huit vallées de diffé-
rente profondeur le divifent du côté de
114 Voyage
l'occident. Le pied de la montagne eft ar-
rofé du coté de l'orient par un ruiiTeau qui
va fe jetter â demi-lieue dans le laïk. La
cime qui eft au nord , eft la plus élevée ;
j'ai eftimé qu'elle pouvoir avoir dequa-
tre-vingrs à quatre-vingt-dix toifes de
hauteur perpendicul^re. Lefommet eft
d*une efpece de jafpe blanc-jaunâtre ,
mais ^ environ a huit toifes au defTous
du fommet , on trouve des pierres d'ai-
mant qui peuvent pefer trois cents li-
vres. Quoiqu'elles foient couvertes de
moufle 5 elles attirent un couteau à
plus d'un pouce de diftance. Ce qui
eft expofé à l'air , a beaucoup plus de
force magnétique que ce qui eft dans la
terre j mais il eft aulîi plus tendre &
plus difficile à manier. Un aimant de
cette forte eft compofé de pluiieurs au-
tres petits aimans qui agiftent félon dif-
férentes diredions. Il faudroit , pour en
faire ufage , les féparer tous en les
fciant, & les réunir enfuite, de forte
que toutes leurs forces fuftent dirigées
vers le même point. On feroit peut-
ctre de cette manière des aimans d'une
force très coniidérable. La pierre de
cette montagne , excepté celle qui eft
expofée à l'aârion de l'air , eft extrême-
ment dure 5 noirâtre , trouée , anguleu-
îN Sibérie. u^
Te, femblableen tour à l'hématite, ex-
cepté par la couleur. Souvent au lieu
de cette pierre, on ne trouve qu'une terre
tenant ocre. Les aimans anguleux ont
moins de force que ceux qui ne le font
pas , ôc ceux qui font un peu troués, font
meilleurs que les entiers. La partie ou
font ces aimans , eft prefque toute d'une
très bonne mine d'acier qui fe montre
en petits morceaux entre ks blocs d'ai-
mant, & s'étend jufques au pied, mais
dégénère d'autant plus qu'elle eft plus
baffe. On voit affés loin au deffous àes
pierres d'aimant une autre efpece de
mine d^ fer , qui , mife à la fuiîon ,
fouffriroit peu de déchet. Les morceaux
qu'on en fépare , font couleur de fer ,
très pefans , troués en dedans , fem-
blables à des fcories , excepté qu'ils font
anguleux ; ils reffemblent beaucoup aux
pierres d'aimant , quant à l'extérieur ;
mais à huit toifes au-deilous de ces pier-
res , leur vertu magnétique commence à
diminuer beaucoup. On trouve entre
elles d'autres pierres compofées de par-
ties de fer extrêmement petites , & qui
ea ont la couleur. Leur gangue efl pé-
fante , mais fort tendre , & l'on diroit
qu'elles ont été brûlées , mais elles n'ont
prefque point de vertu rfiagnétique. 11
XI (y Voyage
fe montre encore çà de là une mine de
fer , brune , en lits peu épais , qui paroît
être de peu de valeur. Le fommet méri-
dional j ou le huitième de la montag-
ne 5 eft tout pareil au feptieme , mais
un peu plus bas , & Ton n'y a pas trou-
vé des aimans d'une aulîî grande force.
Toute la montagne eft couverte d'her-
bes aflfés hautes : on voit à mi-côte vers
les vallées de petits bois de bouleaux ,
ôc il l'on excepte les deux cimes ds
pierres d*aimant , tout le refte eft de
pierres ordinaires mêlées de quelques
pierres calcaires.
Il y a quelques années que les Ba-
chkires avoient des huttes au pied de
cette montagne , du côté de l'occident.
Ils fondoient la mine dans de petits
fourneaux à main , 6c en tiroient d'ex-
cellent acier. Le minerai le plus an-
guleux leur a paru le meilleur , ôc celui
qui eft enfoncé , beaucoup plus riche
que celui de la furface.
Les bords de l'Iaïk abondent en frai-
fes blanches j elles ne font en aucua
endroit auiîi groftes Se aufîî belles que
fur les coteaux expofés au midi : on y
en trouve fouvent qui ont un pouce de
longueur. A Pabri du foleil , elles font
blanches , mais celles qui peuvent en
recevoii;
EN Sibérie. tif
recevoir tous ks rayons , font entière-
ment rouges : leur forme eft plus allongée
que celle des fraifes ordinaires , & %y
cavités qui fépairenc- les graines , font
plus profondes.
De Tchébarkoul à Tetcha , le che-
min n'a point été mefuré. Il paroît que
les Bachkires ont caché pendant lona-
temps le droit chemin , qui mené d'im
de ces endroits à lautre. Lorfqu'ils con-
duifent les Ruffes a un endroit que ceux-
ci ne connoilfent point, ils fe font une
loi d'état de les faire paffer par des rou-
tes dilficiles , des bois épais, des marais
piefque impraticables.
CHAPITRE LXX\^
Bachkires. Lac Chx)lkoum, Catherine*
bour^. Prophétie , &c,
LEs huttes des Bachkires ne différent
point de celles de Voiloke , fous
lefquelles habitent les Bratskains & les
Tatares de Krasnoïark. Ils ont auprès
de ces huttes leurs poules , leurs che-
vaux , leurs bœufs , & leurs chameaux
. à deux bolTes. Les habitations des plu«
^' Tome 11^ Y^
^
1^x8 Voyage
pauvres , font faites. cle perches ,ûifpo-
fées en rond & couvertes de feuillages.
Ils cultivent peu la terre , ôc ne fenienc
que de l'avoine Se de Forge. Leur nour-
riture confifte en ces deux efpeces de
grains , le lait , la viande , l'oignon de
Martagon , Se la racine d'une elpece de
campanule qu'ils nomment atlik , Se
dont les Tatares de Krasnoïark font pa-
reillement ufage. Les plus riches achè-
tent quelquefois de la farine dans les
villages rulfes. L'hydromel étoit autre-
fois ^ leur boifTon ordinaire. On dit
qu'une année avant leur dernière ré-
volte , qui fut fuivie de la conquête de
leur pays, ils perdirent prefque toutes
leurs abeilles , Se que les prophètes du
pays regardèrent cette perte comme un
funefte préfage : maintenant les Bach-
kires qui font riches , boivent ordinai-
rement du lait de cavalle aigri. Quel-
ques-uns font établis vers le haut laik
près de la ville d'Ouffa. Il ne leur eft
plus permis d'habiter les montagnes : on
veille fur eux dans les plaines avec plus
4e facilité.
Le lac Cholkoune s'étend du midi
^u nord l'efpace d'une demi-lieue ; il
peut avoir un quart de lieue de largeur.
J.es eaux en font très pures , ôc allés pro-
tondQs. Les rivages font couverts de
grandes feuilles de raie & de quarts
banc. On voit à l'occident une grande
chaîne de montagnes, qui tient à celles
d Oural : on prend dans ce lac des per-
ches,. des tanches, des brochets &'des
coraiiîns.
Je m'arrêtai quelque temps au villac^e
Bieiopachentfova ; il eft fort pauvre en
beftiaux , parce qu'il fut pillé dans la
dernière guerre des Bachkires , & que
la plupart des troupeaux & des femmes
turent enlevés. Lorfque j'y palTai , une
hllQ agee d'environ vingt ans éroit. re-
venue depuis quelques jours. Les Bach-
.cires l'avoient vendue auxcofaques laï-
kains , qui habitent un gorodok ou ef-
pece detort peu loin de la mer Cafpien.
ne : fon père l'ayant appris , l'avoit ra^
cnetee,
Je vis à Cliillova une mine de cuivre
aiïes riche. La gangue eft facile à rompre,
mais par cette raifon même , il faut
travailler davantage à foutenir ks ter-
res : la caufe du peu de liaifon & de fer-
meté qu'elles ont , eft leur nature cal-
caire. Outre les belles pyrites brunes que
cette mine fournit , de qui font quel-
quefois très riches , on y trouve encore
du mifpickel blanc jaunâtre , de un©
Kij[
xTo Voyage
terre ciûvreufe braii-jaune d'une bonne
teneur , qui contient alTés fouvenc une
mine verte fous la forme de reins de
différentes figures. Il n'y a pas apparence
que CQUQ mine rende long-temps.
J'arrivai bientôt après à Catherine-^
bourg 5 & j'y vis pluiieurs chofes qui
avoient été faites ou changées depuis
mon premier paifage , ou que j^ n'avois
pas remarquées. La digue dos fonderies a
quatre-vingt-dix-huit toifes de long ,
trois de haut 3c vingt de large. Il y avoit
eu ici jufqu'en 1755 une fonderie de
fer, mais on avoit jugé à propos de la
tranfporter a Verchno-Ifetsk. On avoit
auflî changé les difpolitions des fonder
ries de cuivre , &c conftruit plufieurs
nouvelles machines. On avoit établi
un atelier pour faire des colonnes &
des tables d'un marbre gris à flammes
blanches. Il fut ordoniié en 1735 ^^
mettre & tailler en pièces de monnoie
nommées dénouchki (i) & polouchki,
tout le cuivre des mines de Sibérie ,
P-ermie & Kongourie , ôc de les en^
( I ) Le denouchka eft une monroie qui vaut
un demi copeke : le polouchka vauc uu quarc
de eopckc.
E ?T S î B E il I E. lit
voyer frapper à Mofcou. On permit
peu après de les frapper à Catherine-
bourg mcme , mais cette permiiîîon fuÉ
retirée en 1741.
La garmfon de cette ville eft de deux
compagnies aux ordres d'un capitaine ,
ôc d'un détachement d'artillerie com-
pofé d'un aide , trois bas officiers &
trente-trois foldars. Le commandant en
chef ed lieutenant colonel , Se a fous
lui dans la chancellerie des mines deux
officiers de mineurs. La chambre de
juihce ôc celle de police font fcparees ;
le lieutenant colonel com.mandant en
chef préfide à la première, le capitaine
commandant la garnifon préfide à la
féconde. Chacun de ces départemens a
un fecrétaire , & il y en a un troifie*
me qui revife tous les anciens comptes.
Les commis de la douane qui reçoi-
vent les impôts de tous les cabarets du
diitrict de Catherine-bour^ , dépendent
du gouvernement de Tobolsk.
Quelques boutiques ayant été brû-
lées 5 un homme s'avifa d'annoncer que
la ville feroit détruire le premier , le llx
ou le quinzième août , de que peu de
perfonnes échapperoient a la ruine gé-
nérale. La plupart des habitans n'ajou-
toient aucune fois à cette prophétie j
K iij
121 Voyage
cepencîant on en parloit en toute oc-
caiion. On voulut connoître le prophè-
te 3 ôc l'on remonta jufqu'a un écrivain ,
qui dit tenir la prédiction d'un vieux
horhme. On ût chercher ce vieillard
par des foldats qui ne le trouvèrent
point. Suivant une ordonnance de Pier-
re I 5 celai qui s'excufe fur un autre
d'une prophétie , & ne peut le repré-
fenter, doit être regardé comme le pro-
phète &c mis en priibn , juiqu'à ce que
le temps marqué par la prophétie foie
paiïé. Alors il faut examiner les fonde-
mens fur lefquels il s'eft rifqué à prédire
l'avenir , de fuivant l'exigence du cas le
punir- comme un infenfé qui a voulil
dire ce qu'il ne connoi'îoit point. Lorf-
que le premier & le (ixieme août furent
pafTés y l'écrivain dit que le quinze paf-
ieroit de même , fans que la ville éprou-
vât aucun m<3lheiir 5 qu'il n'avoit point
prophétifé , & qu'il étoit bien malheu-
reux pour lui de n'avoir pu trouver le
véritable prophète. Afin de ne pas lailTer
plus long-temps cet homme dans l'at-
tente de fon châtiment , Se les habi-
tans dans le doute , on condamna l'é-
crivain au fouet. Il n'arriva aucun mal-
heur a la ville : feulement il y eut un
incendie dans les bois voifins , ôc la
i
EN Sibérie. 125
naît du 1 5 au 16 acùc un moulin à fcier
fut réduir en cendres.
CHAPITRE LXXVI.
Fonderies, Eau minérale- Niviansk.
Anciens croyans,
J'Allai^voir la fonderie Verch Jfetskoï,
Ti^^dlé^ ordinairement Verchnaïa
Piorina. Elle efl fur la rivière d'Ifet a
demi-lieue au - delTus de Catherine--
bourg. Cette fonderie de fer fut établie
l'année 1725. En 1733 on commença
d'y fondre en un haut fourneau. Le refte
du fer crud , qu'on ne peut pas y tra-
vailler , eft porté à Catherine-bourcr : il
y a près de cette fonderie , une fontaine
dont l'eau tient du fer ; je m'en fuis af-
fiiré par \qs expériences ordinaires : elle
n'en contient pas beaucoup, mais ce-
pendant a(rés pour la rendre' dcfaaréable
au goût & propre aux ufa^es delà mé-
decme.
La fonderie de Néviansk , iiruée fur
la Neva , eft une des principales du con-
feiller d état Akinfi Démidov. La mine
qu'on y travaille cil tirée près de cetre
K iv
/.114 Voyage
rivière Se du ruiiîeaii de Cliouraîa :
quelquefois pour rendre le fer plus liant
éc plus doux , on en apporte de la fon-
derie Nyno-Taghilskoï , que l'on prend
au mont d*aimant. On y a établi une
petite fonderie de cuivre de deux four-
neaux courbes, pour y travailler feule-
ment du cuivre noir que l'on envoie à
Kolivan , afin d'épargner le bois de cet
endroit. On forge ici des ancres : on y
fait en fer de en cuivre des uftenfiles ^c
outils de toute efpece : on y fond auili
des cloches jufqu'au poids de deux cents
livres. J'y ai vu de grandes colonnes de
fer coulé , qui dévoient être employées
dans l'égiife qu'on projettoit de bâtir
^n pierre. Les archirecfles de ce pays ne
font pas des plus habiles ; la plupart
des voûtes qu'ils conftruifent , tombent
; peu de temps après j ils n'ont pas fu éle-
ver perpendiculairement la tour de l'hor-
loge ; elle eft un peu inclinée vers la
-jiviere. Les rues font propres en tout
<çemps , quoiqu'elles n'aient ni pavé ni
- ponts : on a creufé le long des maifons,
Aes fofles qui ont leurs écoulemens ,
6c l'on a élevé l'entre- deux avec des cail-
loux.
Les vivres font abondans à Néviansk,
(Cependant la viande y eft plus chère que
BN SiBIRll. 22J
«iaus les autres villes : on la vend envi-
fon deux fous la livre. La caufe de cette
différence eil l'obligation où font los
bouchers , de fournir à Démidov les
peaux de bœuf à trente fous la pièce , 6r
le fuifàun foula livre.
Il y a un grand nombre dhabitans
qui prennent le nom de Staro-Vertfi ou
anciens crcyans. Comme ils n'aiment
point les Allemands, Démidov ne nous
fit loger chez aucun d'eux , ôc ce fut
pour nous un grand agrément : un Ruire
qui a la foi néceifaire dans le temps pré-
lent 5 permet volontiers qu'un Alle-
mand boive dans (es verres & fe fcrve
de {qs uftenfiles : il ne le regarde pas
comme un homme abominable , parce
qu'il entre dans un poele-ians faire le
figne de la croix , au lieu que toutes ces
ehofes font frémir d'horreur un ancien
croyant.
Le cuivre en œuvre coûte à Néviansk
environ trente fous , le laiton trente-
fix y il faut en excepter les ouvrages
fins dont le prix eft néceifairement plus
confidérabie : le travail en eft propre de
folide. Quoiqu'il foit défendu ici de
boire du brandevin , on y voit- quel-
quefois ciQS hommes ivres , 3c parmi
ceux - la même des anciens croyaixs.
Kv
ii6 Voyage
Cependant ils font obligés de croire que
boire de l'eau-de-vie eft un grand pé-
ché 5 &c qu'une feule goutte avalée les
précipiteroit dans lenfer 5^ aufîi bien
qu'une plus grande quantité. Ils affir-
ment qu'ils le croient , mais leur con-
duite fait voir que leur foi eft légère ,
& que cette opinion eft pour eux des
plus obfcures. Il n'en eft pas ainfi de
celle qu'ils fe font faite de l'impureté
•des RufTes attachés à l'églife grecque.
Ils croient effectivement que tout ce
dont ces Ruftes font ufage , eft comme
rempli d'un venin qui fe communique ,
en touchant feulement un vafe dont ils
^fe font fervis. A n'en juger que par leur
extérieur , ces dévots paroiftent hon-
nêtes : on diroit qu'ils font incapables
de tromper. Pierre le grand féduit par
ces apparences les chargea de débiter
dans les cabarets les eaux-de-vie du gou-
vernement. Il efpéroit qu'avec tant
d'honnêteté & d'attachement à leur reli-
gion 5 ils ne détourneroient rien , ni
des revenus , ni des eaux-de-vie. Mais
un faux dévot ne peut pas toujours por-
ter fon mafque ; leur hypocrite n'é-
chappa point aux regards de Pierre le
grand. Il vjt bientôt parmi eux des
ivrognes ôc des fripons , & leur ôta ks
EN Sibérie. 227
emplois qu'il leur avoir confiés. Ils font
oififs , par elfe ux , font toujours feni-
blant de prier Dieu , s aflemblent fou-
vent pour cenfurer les adions de ceux
qui ne font pas de leur religion , & lorjP
qu'ils ont perdu dans ces afTemblées un
temps qu'ils auroient du employer a
gagner du pain , ils ne fe font aucun
icrupule de dérober celui que leur voifîn
a mérité par fon travail , comme s'ils
penfoient que leurs affemblées ayant
pour objet la perfedion de leur pro-
chain , font plus précieufes que fes tra-
vaux.
J'eus ici peu de commerce avec les
hommes , 3c je ne defirai pas d'en avoir
davantage , parce que je pouvois tirer
plus d'utilité de toute autre chofe. Les
fonderies , les mines , les plantes , les
animaux étoient pour moi des objets
plus raifonnables , ou du moins plus
vrais que les hommes de Néviansk , ôc
plus propres à former Ôc éclairer mon
•«fprit.
^^
Kvj
^iS Voyage
CHAPITRE LXXVII.
'fonderies. Idole Vogoullenne^ Mon*
tagne d'AsbeJls^
r*T E me rendis à la fonderie Nyno-
4J Traghilkoï , qui appartient à Demi-
xiov 5 & fut commencée en 1710. J'y
.vis une place à griller & deux fourneaux
.courbes pour le cuivre noir tiré de Koli-
van. On y a différentes machines pour
couper les barres de fer , préparer l'a-
cier 5 faire du fil de métal : elles font
inifes en mouvement par \qs eaux de la
rivière de Taghil , qui font relTerrées
par une digue. On y fond auffi des
cloches & toutes fortes d'uflenfiles de
cuivre , ^ qui font tranfportés à Tobolsk
^ dans toutes les autres villes de Sibé-
rie. La plùprt de ceux qui travaillent
aux fileries , font àcs enfans de. dix à
quinze ans , qui s'en acquittent aulîî bien
que des hoinmes le pourroient faire.
Démidov fait» travailler tout ce qui en
ell: capable. J'ai vu a Néviansk àes en-
fans defept à huit ans qui faifoient très
hhn àQs lâiTes de laiton 6c d'autres vafes
EN S I B E R I Er 22.7
de ce métal. Ils font payés félon la na-
ture de Touvrageauquel ils s'adonnent >
font accoutumés de bonne heure i Toc-
eupation > de deviendront fans doute
ouvriers habiles. 11 y a près de cette-
fonderie plus de liK cents maifons de
particuliers dont la plupart font fur la
rive occidentale..
La montagne d'où l'on tire la mine y.
n'eft pas à plus d'un quart de lieue : QÏle
en a environ trois quarts d^ circuit , &
trente toifes de hauteur. Depuis le fom-
met jufqu'au pied 5 ce n'ell: qu'une mine
très riche , qui donne le fer le plus
liant. On l'a fui vie jufqu'à deux toifes
ëc demie au deflous du pied de la mon-
tagne , de à cette profondeur elle s'efle
perdue. Entre les filons Se fur-tout au
haut de la montagne ^ on a quelquefois
trouvé de très bons aimans. Démidov en
a un qui pefe treize livres , & fcutienc
quarante livres rudes. Parmi le minerai
de fer , on en a trouvé qui contenoic
du cuivre & paroiiToit alTés bon , mais a
répreuve , il fut rebelle à. la fonte , de
l'on n'en tira qu'un cuivre très aigre.
Les galleries font au midi , au nord
êe à l'occident de la montagne : il y a
quarante ans qu'on en tÎEe de la mine ,
t^o Voyage
ôc avant rctabîiiïement cie certe foncïe-
rie de Kirghil , on la porcoit â Néviansk.
La manière dont on y travaille, paroîc
étrange à ceux qui la voient pour la pre-
mière fois. Quelques hommes détachent
la mine , Se un grand nombre de filles
Se de garçons depuis huit jufqu'â vingc
ans 5 la mettent par tas.
La fonderie de VouiskoY efl fur le
ruiffeau de Vouia qui fe jette dans le
Taghil du côté de l'occident. On l'a
établie pour exploiter une mine de fer
qui forme une montagne entière à une
lieue à l'occident de la fonderie , ôc au
nord du Vouia : on y trouve auflî une
belle mine verte de cuivre , que l'on a
exploitée long-temps, parce qu'elle étoic
très bonne , Se qu'on a abandonnée,
lorfqu'elle a ceffé de payer les frais.
Afin que la fonderie de cuivre ne refte
pas inutile , on y grille Se on y travaille
du cuivre noir de Kolivan. Le fer
crud pour les martinets eft apporté de
Nyno-Taghilskoi.
On voit ici environ deux cents mai-
fons répandues ça Se là fur les deux
bords du ruilTeau. J'y vis une pou-
dre pour l'écriture , qui eft de couleur
d or 5 Se faite avec une efpece de mica
ri-
IN Sibérie. ijï
nommée talc d'or ( i ). On le pile ,
enfuire on le crible afin d'en féparer
la terre de l'argille qui s'y fonr attachées»
On le prend â une lieue de la fonde-
rie fur la gauche du Taghil , & l'on
y trouve cà 3c là de gros grenats très
médiocres.
Je paifai enfuite à la montagne nom-
mée en rulTe Medviedka , ou Medvé-
chei-Kamen, qui eft à l'orient du Ta*
ghil. Les RulTes nomment ainiî toutes
les montagnes que le Vogouliens appel-
lent Hoba lelping , ou lelping-Koue»
Ceux-ci leur adreffoient autrefois des
prières , leur faifoient des offrandes &:
peut-être le font-ils encore en fecrec ,
quoiqu'ils profeflent publiquement le
chriftianifme : le mot vogoulien hoba
figniiie un ours.
Blagodat eil le nom d'une montag-
ne qui fournit du minerai à la fonderie
de Kouchvinskoï établie en 1755 fur
le ruilTeau de Kouchva , aux frais du
gouvernement. Elle eft à demi-lieue au
fud-eft de la fonderie ;, & de même
( 1 ) Mica particulJs lamellatis , ad ar.ga-
lum âcutuni ftriatis. Linn, Syji, p. 15 j , ip. J.
Ijl V O Y A G B
qu'elle farpaffe en circuic & en hâutear
toutes les montagnes des environs ,
la mine de fer dont elle eft compofée
prefque en entier , eu Ci riche Se Ci
excellente qu'on l'a nommée Blagodat
ou bon préfent. Elle a environ cinquante
loifes de hauteur perpendiculaire. On y
trouve en quelques endroits des aimans
d'une alTés bonne qualité ; les meilleurs
font près de la cime un peu vers le midi»
Cette mine eft plus riche que celle dvt
Taghil, &i'on prétend que le fer enell
de meilleure qualité.
On me fit voir à cette fonderie deux
moulins d fcier , dont l'un eft conilruit
à l'ancienne manière , Se l'autre à la
iaxone : ce dernier peut faire en un jour
ce que l'autre fait feulement en huit,
g' Au printemps de 1741 on entreprit
nne mine qui eft au nord du ruifTeau de
Polovinnaïa. Après pliiiieurs recherches
on trouva une mine de cuivre affés ù*
che , ôc un peu de cuivre natif, par-
mi plusieurs veines afTés courtes d'un
minerai rougeâtre (1)5 qui condui-
( I ) Cuprum purpurafcens. Linn. Syjl, f. y.
p. 178. Cuprum mineraiifatuin , minera, frac-
tura cbfcurè nicente, molli. Cuprum vitrcuiïîj
tniaera cupd vixrea, Wall, p, zS2.> !• 6«
enSiberie. IjJ
foienr quelquefois à de belles pyrites.
Toute cecte montagne eil percée cd ôc
là fans ordre;, il fernble que ces cavi-
tés aient été remplies de mine. Celle
qu'on Y trouve efl: félon la ftrudlure de
la cavité quelquefois en petites veines ,
courtes ou longues, & quelquefois ea
filons interrompus. 11 n eil: pas pofîible
d'imaginer ici des lits horifontaux , ôc
il paroît qu'on ne peut y travailler félon
les reo-les ordinaires des mineurs alle-
mands.
Au fommet d'une montagne qui eftà
l'occident du Kouchva ^ on a trouvé une
cfpece de fourcfiecte à trois pointes ,
qui eft du cuivre le plus pur ^ 3c ornée
de quelques figures. Elle eft épailTe i-
peu-près comme k dos d'un couteau*
Le manche eft rond un peu applati, plus-
épais que le refte , & terminé par un
bouton. Une autre fourchette toute pa-
reille fut trouvée auprès de la fonderie
Tcherno-Iftotchinskoï. Au haut d'une
autre montagne que l'on vifitoic , on
apperçut une pièce de cuivre pur , ova-
le , mince , a peine large comme la
main , femblable à un petit bouclier ua
peu convexe d'un coté ôc lé^^éremenc
concave ae 1 autre.
134 V O Y A G ïî
Sut la cime du mont Blagodat on
trouva une idole vogoulienne , faite
de fer , longue environ de vingt pou-
ces 5 de d'un pouce de large. On la pren-
droit de loin pour un épieu. L'extré-
mité fupérieure eft pointue , l'inférieu-
re a un petit manche , qui eft aufli poin-
tu par le bout. Un des côtés eft tout
plat, &: l'on y voit les traits qui doi-
vent repréfenter un Dieu j ils occupent
environ un pouce ôc demi en longueur.
Le revers eft comme la hampe d'une
lance , élevé de plus en plus depuis les
bords jufqu'au milieu , qui eft terminé
dans toute la longueur par une arrête.
L'épaifTeur eft d'environ neuf lignes.
Le manche eft plat des deux cotés , ÔC
épais d'un demi-pouce. Les Vogouliens
attachoient autrefois ces idoles à de lon-
gues perches de fapin , qu'ils plantoienc
fur le fommet des montagnes. Ils al-
loient tous les ans , accompagnés d'un
de leurs Prêtres y faire leurs prières au
mois de feprembre , avant que de par-
tir pour la chalfe : ils fe profternoient
devant l'idole , de répétoienr fouvent ces
mots 5 Torcm Chotvaré , c'eft-â-dire ,
Dieu nous donne une bonne chaffe. Ils
prétendent que , lorfqu'iis rendoient
ainfi leurs devoirs à cette idole , une
îN Sibérie. 255
femme revêtue de riches habits vogou-
liens apparoiiïbit fouvent auprès de la
perche , & que ceux qui vouloient s'en
approcher étoient renverfés par une for-
ce invifible , ( ou pkuôc par un prêtre
vigoureux caché près de là. )
La fonderie- Tchernovskoï appartient
a Démidov : on y apporte le fer crud de
de Nijnoï-Tagil & de Vouiskoï. En
quittant cet endroit , je patTai le mont
Paç^anie ^ & une autre montagne haute
&: roide , couverte de bois épais , &
environ à trois quarts de lieue du grand
chemin , je trouvai Boumachnaïa , ou
Chelkovaïa-gora , c'eft-à-dire, la mon-
tagne de papier ou de foie. On la nom-
me ainfi , parce qu'on y trouve de Taf-
befte que le peuple appelle boum.achnoï
ou chelkovoï kamen , pierre de papier
ou de foie : elle efi: à l'orient de la Ta-
ghil 5 peu loin de cette rivière. La pierre
dont elle eft formée , eft ir.olle , friable ,
la plupart grife , tirant quelquefois fur
le bleu , le verd & le noir. La montag-
ne eft prefque par-tout dirigée vers
l'orient : mais les veines d'asbefte le
font indifféremment vers tous les points
du ciel : ils ont rarement un pouce d'é-
paiffeur à la furface , quelquefois plus
â une plus grande profondeur > de quel-
13^ Voyagé
quefois moins. Leur couleur narurelfe
eft un verd brillant , comme celui du
verre : Si on les râpe légèrement , fui-
vant la longueur des veines , on en fé-
pare un duvet tendre Se m.ou , au^i fin
que la plus fine foie. On y trouve cjes
veines qui n'étant pas encore mûres ,
ne donnent point de cette foie , & d'au-
tres qui étant trop vieilles , tombent en
poufliere dès que l'on y touche. Parmi
î'asbefte proprement dit, il y aune au-
tre pierre veite en gros morceaux ain^i
qu'en veines , qui fe partage de même
en fils 5 mais efi: toujours dur & pier-
reux ; quelquefois cependant on en tire
des fils plus fouples : il eft remarqua-
ble que les plus roides font toujours ho-
rifontaux , ôc les plus fôuples , perpen-
diculaires. Je croirois que cette pierre
eft un asbefte non mûr , fi les fils n'a-
voient pas conftamment cette diiférence
de fouplefie félon leur différente pofi-
tion : mais combien de vérités font en-
core au-delfus de notre foibîe efprit !
il eft certain que les endroits de la pier-
re verte dont les fibres font molles ,
ont la même difpoficion que ceux où
elles font dures. J ai remarqué de plu'S
que les pierres grifes , bleuâtres & noi-
râtres portent quelquefois ça & là l'ap-
1
EN Sibérie. 257
parenee de la pieiL-e verte , de forte que
Ton ne fçaic pas dans quelle efpeee on
doit les compter. Ici la nature paroîc fe
découvrir & laififer voir fa marche , en
paiîànt de la pierre bleuarre , noirâtre
-ou grife à une pierre verte , tibreufe ,
&c de celle-ci a l'asbefte. J'imagine que
la pierre grife a des fa première forma-
tion une ftructure intérieure, telle qua-^
vec le temps elle doit ncceiTairement
devenir verdâtre , Se compofée de fibres
qui en s'amoliiranr forment enfin l'as-
befte. Alors elle eft parvenue au point
de perfedlion dont ce corps eft fiifceptr-
ble : elle ne peut aller au-delà , & tous
les changemens qu elle éprouve , ten-
dent à fadeftruftion. lime paroît vrai-
femblable aae l'action de l'air contri-
bue à ces changen>ens , que c'eft par
cette raifon que les endroits les plus
riches en asbelle font au fom.m.et de la
montaî^ne , enfin que dans le règne mi-
néral comme dans les deux autres , il y
a des productions qui tendent à leur
perfection durant un long temps , Se
font enfuite chaque jour un pas vers la
mort.
La fonderie Verjno-Taghilskoi qui
appartient aulÏÏ à Démidov , ainfi que
la fonderie voiune , dite de Choura^
23S Voyage
Iinsk, eft (itLiée fur le haut Tagliil a iix
lieues de la fource de cette rivière. En-
tre autres ouvrages que l'on y fait , on y
forge des ancres , &: on y fore ôc polit
des canons. Dans celles de Bingovskoï,
on fait du fer blanc , du laiton , des
uftenliles. On y apporte le fer crud de
Nijno-Taghil. Le cuivre qu'on employé
à faire du laiton , vient des ateliers que
Démidov entretient à Sokfonne au dif-
trid de Kongour : il eft plus malléa-
ble que celui de Kolivan. On fait ve-
nir la cadmie d'Allemagne , Se rendue à
ces fonderies elle revient à trois fous 3c
demi la livre. Cependant on y trouve
encore du gain : fur cinquante livres
de cuivre , on met foixante ôc dix livres
de cadmie , & l'on retire foixante 6c
dix livres de laiton. Ce qu'il y a de plus
incommode , c'eft de faire venir de
Rufîie la terre à potier : toutes les argil-
les de Sibérie ne peuvent être em-
ployées à faire des creufets ; elles ne
foutiennent pas un feu violent. On a
les même difficultés a l'égard des for-
mes où l'on coule le laiton ; on a elîàyé
de les faire de toutes manières avec
toutes fortes de pierres j elles ont tou-
jours éclaté. 11 a fallu employer à cet
ufage de grandes tables de fer couvertes
EM Sibérie. 259
d'argiile : le temps apprendra quelle eft
leur durée.
Aux environs du villa-^e de Mour-
fînsk fur la Neva, je vis quelques rouilles
faites dans une argille rougi:âtre , mêlée
de cryftaux noirs , de quarts , de mica
( I ) , & quelquefois de topafes qui ont
la forme d^s cryftaux nommés cryftaux
de plomb. J'en ai vu quelques - unes
taillées : elles étoient d'une eau beau-
coup plus belle que celles de Saxe , ôc
il faut être connoiifeur , pour les diftin-
guer des topafes orientales.
Je villrai enfuite plufteurs fonderies
qui appartiennent au gouvernement.
Prefque toutes ont de grandes digues
pour y reiTerrer & amener les eaux. La
mine de fer que l'on y travaille , vient des
des environs de la Neva 8c du ruifteau
d'Apalaïche. Quoiqu'elle rende médio-
(i ) Mica particulis membranaceis fiflîlibus
pellucidis. Linn. Syjî. pag. i^^.fecLi. Mica
membranacea pellucidiffima , flexilis , alba.
Vhrum Mofcovidcum. Vitrum ruthenicura.
Argyrolithos. Glacies maris. Cejî l'efp^ce dont
fai parlé pluji:urs fois fous U nom de talc ,
ç^mme plus propre à en donner quelque idée ,
parce quelle eji ajfés ordinairement confondue
avec le talc^
t4^ Voyage
crement , elle donne d'aifés bon fer ; il
paifoir pour être le meilleur de ce pays ,
avant qu'on exploitât les mines de
rifet.
CHAPITRE. LXXVIII.
Mines & fonderies, Tatares. Tourinsk.
ON découvrir en 174 1 , près du vil-
lage de Bobaïiova , une mine qui
parut tenir de Targent, Elle occupe un
demi-quart de lieue le long de la rive
droite ou orientale du Taghil : au-def-
fus on trouve de la pierre ordinaire » au-
deifous de la pierre cglcaire. Cette par-
tie de la rive-efl d'une ardoife noirâtre
pyriteufe , qui a fouvent l'apparence
d'une pyrite. Il y a entre cette ardoife
des filons de huit à douze pouces : quel-
ques - uas font d un quarts blanc po-
reux 5 d'autres de fpath blanc , les uns
& les autres, parfemés de pyrite jaune
d'or & de fleurs de cuivre : on y voie
fouvent aufîi une matière noirâtre qui
relfemble le plus fouvent à la galène ,
&: qu'on prendroir quelquefois pour une
blende. Celle qui reffemble à la galène
eft
EN Sibérie. z^f
efl: extrêm-ement aigre. La pyrite eft^ra-
rement en more eaux épais : on ne l'y
trouve que femée çà & là , molie > éc
-de couieur d ochre. L'ardoife qui con-
tient la mine , écanc mife au feu , a don-
né beaucoup de fcories , & une maile
dure èc friable , qui à l'endroi: brifé
reffemble au bifmach ; m.ais je ne vou-
drois pas alTurer qu elle en contienne.
Les Tatares que j'ai vus dans ce der-
nier vopge furent convertis à la foi
chrétienne en même temps que les Vo-
gouiiens : quelques-uns de ceux là s'obf-
tinant à refufer ce qui devoir leur procu-
rer un bonheur éternel, on ne voulue
pas leur faire une violence trop mar-
quée , mais on les fit jetter dans la ri-
vière par des foldats, & cela fut regarde
comme un baptême dans toutes les rè-
gles. Quelques vieillards qui refufoienc
conftamment d'embrafTer le chriftianif-
me , furent conduits à Tobolsk , & on
les y bapcifa. Ces tatares étoient autre-
fois dans les ténèbres de l'idolâtrie : ils
avoient des dieux de bois , de fer , d'ar-
gent , de vieux linge , & ils ont encore
aujourd'hui plus de rufticité que les au-
tres tatares. Leur humeur féroce paroît
fur tout lorfqu'ils fe font enivrés : on
dit que pour des fujets fort légers ils
Tome IL L
I4t Voyage
courent alors fur un homme le couteau
à la main. Ils ont ordinairement dans
leurs huttes l'image d'un Saint , félon
Tufage grec j mais il y a encore parmi
eux des vieillards qui n'ont pas encore
dépouillé toutes leurs anciennes fuperf-
titions : un arpenteur trouva chez un
d'eux l'an pafTé ( 1741 ), cinq dieux
de différentes matières.
Je revins a Tourinsk , ÔC j'y fis
quelque féjour. L'agriculture & les foins
des troupeaux y font négligés , les vivres
peu abondans. Cependant le prix en efl;
înpportable; la livre de bœuf, lorfque j'y
etois , ne coutoir que douze ou quinze
deniers : je crois que Tourinsk eft l'en-
droit de Sibérie où l'on mange la meil-
leure viande. On y trouve peu d'ou-
vriers , excepté des maréchaux , qui , de
même que leurs confrères répandus dans
tour ce pays , font auiîî le métier d'ar-
racheurs de dents : on croit ici que pour
bien arracher les dents il faut un inftru^
ment fort &c un homme vigoureux , 6c
ces deux qualités fe trouvant toujours
réunies dans un maréchal , il eft opéra-
teur , même maigre lui , comme le bû-
cheron de Molière, Ils fe fervent de
pinces pareilles aux plus pefantes donc
»os orfèvres faflenc ufage ^ 6c fouvent
EN Sibérie. 245
au lieu d'une dent ils en arrachent une
demi-douzaine avec un morceau de la
mâchoire. 11 efl difficile de trouver ici
un cordonnier ou un tailleur , &: plus
difficile encore de le faire travailler. On
y vit tout-à-fait a la fibérienne ; la plu»
grande néceffité peut feule engager au
travail , êc au contraire on ne h'iiVo
échapper aucune occaiion de boire. Le-
premier d'odobre eft dédié à fainte Ma-
rie, Se l'on fait vers ce temps des con-
fécrationsd'églifes. Pour célébrer la fête,
chacun fait provifion de bière , de bran-
devin 5 & eft obligé de recevoir tous
ceux qui viennent chez lui Se de les ré-
galer , tant qu'ils veulent y refcer. Ce
divertiiTement dure huit jours. Il fuc
immédiatement fuivi par la confécra-
rion d'une églife qui fe fit dans un villa-
ge à quatre lieues de la ville : tous les
habitans y coururent. Le premier de dé-
cembre , la fcene changea. En ce jour
confacré à la commémoration des bien-
heureux Côme Se Damien , toutes les
filles de la ville s'affemblent, & pendant
fix jours confécutifs , elles vont tantôt
dans une maifon , tantôt dans une au-
tre , pour y chanter, danfer, boire de
la bière & de Teau-de vie , Se les ama-
teurs de ces divettilTemens s'y trouveat
Li|
144 Voyage
avec la permilîîon du beau fexe : on
nomme ces aflemblées brachkini. Tant
Épie la fête dura , l'on entendit fans cefTe
dans les rues crier èc chanter ; de comme
le temps des jeûnes , qui commencent le
quinze de ce mois , n'étoit pas fort loin ,
on crut qu'il feroit inutile de paffer dans
la triftefle ce court intervalle, & l'on con-
tinua jufqu'à ce jour les divertilTemens.
J'allai de Tourinsk à Verkotou-
rie par des chemins aflés mauvais :
quoique nous fuiîîons au mois de no-
vembre, il n'y avoit point encore eu de
fortes gelées, & quelques jours avant
mon départ nous eûmes un dégel très
prompt ] ainfî la neige n'étoit pas fer^
me , la terre étoit découverte en quel-
-^'les endroits , les traîneaux glilToient
itil & les chevaux marchoiçn; ^veç
pwme.
Verkotourie eft fur la rive gauche de
la Toure , qui va dans cet endroit du
nord au midi. Tout l'emplacement que
cette ville occupe , eft un fonds de roc ,
de forte qu'il y a peu de maifons où
l'on ait des caves j on en a fait à quel-
que diftance dans les endroits où le ter-
rein eft facile à travailler. Trois petits
ruiiTeaux nommés Demi , Sviaega , ÔC
Kolatchik traverfenç la ville dç fe jec-»
îN Sibérie. 245
tétit dans la Toure. On compte dans
Verkotourie deux cent quarante - fept
niaifons , qui font prefque toutes habi-
tées par des marchands : le dernier in-
cendie en confuma Jeux cent quarante-
neuf, & toutes n'ont pas été rebâties*
Une grande rue qui travcrfe la ville dans
toute fa longueur j eft planchéiée d'uil
bout a l'autre , parce que le fond en qH
marécageux : il faut cependant en ex-
cepter le marché , le terrein en eft élevé
3c fec en tout temps. On vifite à Verko^
tourie tout ce qui entre en Sibérie cc
tout ce qui en fort.
La Situation de la ville eft agréable ,
l'àir paroît y être fain. Il croît aux envi-
rons peu de bled , mais on y porte dit
Taghil toutes les provifionsnéceffaires ,
ôC ce tranfport augmente un peu le prix
des vivres. Les Verkotouriens font ha-
bitués à d'autres travaux que ceux de
l'agriculture : il arrive quelquefois que
les champs enfemencés fonr abandon-
nés 5 & qu'au temps de la moiilon les
propriétaires courent dans les bois aorès
unemoidon plus riche. Les pins nom-
més cèdres en Sibérie ( i ) croilTenc
•■^■•"■■""^■■"■^■■" '■ "■ ■■ " " '"
( I ) Pinus foliis qaiuis Ixvibus. Linn. fp,
4f^^. loco.
L iij
i4^ Voyage
abondamment près de cetre ville : on
mange cruds les fruits de cet arbre tant
en Riidîe qu'en Sibérie , & l'on en tire
une huiie agréable dont les gens riches
fe fervent aux jours de jeûne pour faire
de la patiiferie , & frire du poifTon :
il s'en fait donc une grande confomma-
tion. On porte ces fruits dans toute la
Rufîîe 5 on en fait cas même à Péter-
bourg , ôc Verkotourie eft l'endroit le
plus voilin 5 duquel on puiHe les rranf-
porter. Les bèf es a cornes & les chevau»
y réuiriffent très bien , le bœuf y eft à
Ts-d'és bas prix. La Toure a peu de poif-
fon 5 Se l'on fouffriroit de ce défaut , s'il
n'y avoir pas dans le voilînage plufîeurs
lacs qui en font remplis.
La fociété des verkotouriens eft tolc-
rable : ils reçoivent afïés civilement les
étrangers , parce qu'ils commercent
beaucoup avec les Rutfesj la plupart des
marchands de cette nation qui vont en
Sibérie ou qui en reviennent , palTenc
l'hiver à Verkotourie > pour y attendre
la fonte des glaces & la liberté du cours
des rivières. Cependant on y trouve en-
core quelques hommes demi- fauvages
qui croient à peine qu'il y a des humains
hors de l'enceinte de leur ville.
Le foir du premier décembre Je vis
£ N* s T B E il î E. 247
tih très beau parafélene : de chaque œzé
de la lune il y avoit un croiffant j celui
qui étoir à la oroire du fpec1:areur , avoit
beaucoup plus d'éclat ; il étoit coloré
comme l'arc-en-ciel , &C jettoit à Texte-
rieur des rayons très lumineux parallèles
a l'horifon. Celui de la gauche étoit pa-
reil 5 mais beaucoup moins éclatant» On
voyoit un cercle autour de la lune , en-
viron à la diftance de quinze ou feize
de fes diamètres , & au-delTus , un arc
lumineux , environ à vingt diamètres.
Le parafélene fut dans cet état durant
trois quarts-d'heure : enfuite les deux
croillans devinrent très vifs , ôc les
rayons qu'ils jettoient prirent les cou-
leurs prifmatiques. Il parut un nouvel
arc qui touchoit le cercle de la lune à la
partie fupérieure, mais il étoit extrê-
mement pâle. Les rayons qui partoient
des deux croilTans s'étendoient fans cef-
fe 5 de forte qu'embrafTant tout le ciel
ils formèrent un nouveau cercle donc
là circonférence pafibit pzt la lune , 3c
étoit toute entière au defTous de cet
aftre. L'arc qui touchoit le premier cer-
cle paroilfoit être une image du fécond ,
& l'arc fupérieur, une image du pre-
mier. Il y avoit aulli a la circonférence
du fécond & pliR graitd cercle , deux
L iv
x^9 "V o y A « 5
images de la lune , qui paroifïôîeîrt
formées par la réflexion des deux pre-
mières images , & étoient précifément
au-delTous d'elles , & à même diftance»
Tout le coré du parafélene qui étoit à la
droite du fpedateur , fut toujours beau-
coup plus btiiiant. Ce nouveau fpeôiû'
cîe dura une demi-heure , en faire il
s*affoiblit peu-â-peu , ôc il ne refta au-
tour de la lune qu'un cercle blanchâtre
qu'on voyoit encore a onze heures du
loir. Nous eûmes enfuite pendant qua-
tre jouis un vent de nord alfcs doux j le
froid auc^menra continuellement , de
iorte que le huit décembre , le thermo-
mètre de Delifie niarquoit 15)0 degrés ,
c'eil à- dire treize degrés au-deflbus de
o félon la divîiion de Fahrenheit.
En quittant V :-rkotoune nous vouki-
mes mefurcr, pirle moyen du baromè-
tre 5 la hauteur des montagnes voifines y
qu'on nomme montagnes d'Oura! , ou
montsRyphées. Dans le village de Kyria
qui eft à l'oueft de la montagne , mais
non pas au fommet , M. MulJer obfer-
va le 4 décembre ( 1741 ) que depuis
huit heures du matin jufqu'à deux heu-
res après midi , la hauteur du baromè-
tre fut dQ 16 pieds de Paris de f~. Le
îN Sibérie. 249
îîieme Jour, aux mêmes heures 5 elle iut
à Verkotourie dQiy6^ à 1755.
Nous nous rendîmes à la fonderie de
Lialinsk , fîtuée fur le ruilfeaude Liala ,
ôc fur celui de Kamenka , qui s'7 jette :
on y fait du vitriol de cuivre. Il y a aux
environs deux mines éloignées l'une
de l'autre de cent toifes feulement ; on
n'y peut pas travailler en hyver , mais ,
on en apporte le minerai a la fonderie
pendant cette faifon : il rend environ
deux pour cent. La mine reffemble à
une belle pyrite jaune : elle fe montre
en petites veines fans ordre, mêlées d'un
quarts noirâtre qui a une propriété toute
particulière j il devient peu-â peu gris
comme une argille , enfuite blanc Ôc
diaphane comme l'eau , & femblable à
une blende. Cette mine étant fondue
contient une autre matière qui relTemble
au volfram ( 1 ) , mais eil: plus pefante
que cette mine de fer de que le cuivre :
on n'en connoît point encore les pro-
priétés. A douze lieues de cette fonderie.
(i ) "Fcrram intraclabile fibris plnniufcuHs
ccnrralibus candidis. Linn. fy/È. Nat. fp, '^ y
L V
Z^O V O Y A G I
on a trouvé une autre mine verdâtre ,
êc très femblable à une argille pétrifiée,
qui eft cendrée, rougeâtre, ôc trouée par
endroits. On l'a nommée mine de Nias-
minsk , parce qu'elle eft au voifînage du
ruifTeau de Niafma : elle donne à la
fonte peu de fcories &c beaucoup de cui-
vre noir. On en a trouvé une autre près
du village de Laptiev, au mont ragou/in,
qui tient du fer de un peu de plomb y
mais le manque d'ouvriers empêche
qu'on ne l'exploite.
CHAPITRE LXXIX-
Ohfervatîons fur la hauteur du h arôme--
tre. Mercure prétendu gelé, SoUkams^_
k^'laj &c.
J'Obfervai au village de Spaskoï-Sela
la hauteur du baromètre , &c je la
trouvai do 16 pied-s de Paris ôc j^. En-
fuite ayant gagné la cime du monc
Pavda qui eft environ le tiers de la mon-
tagne d'Oural en hauteur, le baromètre
marqua duiant deux heures 2552. Il n'y
eut dans tout ce jour ni aucun vent,
ni le moindre changement dans l'air,
mais il faifoic extrêmem-ent froid : le
EN SiBERIÏ. 251
tKermbmetre de Deliile éroit à 201 ,
c'eft-à-dire, à vingr-iix degrés au-defTous
de o félon la diviiion de Fahrenheit.
Je continuai de monter , & parvins
au village de Kyria. Depuis quatre heu-
res jufqu'à la nuit le baromètre fut a
2(j02. Je palfai enfuite au village de
Koftios , & j'y obfervai mon thermo-
mètre à 214 degrés , ou 41 degrés au-
deifous de o. Ce village q\x compofé de
dix-huit maifons. Les pavfans qui l'ha-
bitent 5 fe plaignent beaucoup du grand
froid 5 de difent que le bled v mûrir
rarement. Leur principale nourriture efb
le gibier qui eft aifés commun dans les
environs 5 on y trouve fur-tout beaucoup
d'élans : en moins d'une demi - heure
on m'en offrit une douzaine. Le mufeaii
&: la langue de cet animal paiTent dans
le pays pour un manger délicat.
Au-delà de KoiVios le chemin efl: très
monta^tieux , & le erand froid nous le
rendit extrêmement pénible. Au villa»
ge de Kofva mon thermomètre mar-
quoic 2 3 5 degrés , ou félon Fahrenheit ,
6ç) degrés ~ , au-deffous de o : il 7
avoir continuellement un léger brouil-
lard tel que je l'a vois fouvent obfervé
pendant les grands froids. A deux lieues
& demie au-deffus-de ce village , ily a.
Lvj
2 5i V O Y ii' G ï
une haute montagne appellce Voftrî
Kamen, ou le rocher pointu : on y trou-
ve encore plus d'élans qu'a Koftios , de
les payfans des environs préfèrent la
chalfe à l'agriculture.
Je pa^Tai enfuite une montagne nom-
mée KoiTaïa Gora , 3c gagnai le village
de Tchikman fur le ruilTeau de même
nom , qui fe jette à quatre lieues delà
dans la rivière de laiva. Autant qu'on
pouvoit en juger , il fembloit que le
froid n'avoit pas ceffé d'augmenter , ôc
le thermomètre l'indiquoit : le mercure
«'étoit retiré tout entier dans le grand
cylindre inférieur j cependant les divi-
sons du petit tuyau alloient jufqu'à 160
ou 95 7T- au-deiïbus de o félon Fahren-
heit. Quand même mon inftiument
n'auroit pas eu toute la îiifteiTe pofTible,
il ne feroit point defcendu aufli bas par
un froid ordinaire , ôc l'on ne peut pas
douter que celui-ci ne fut des plus vifs.
11 me fait reflouvenir que durant mon
féjour à Iakoutsk un homme qui s'eft ac-
quis quelque réputation dans le monde
favant par fes obfervations météorolo-
giques , m'écrivit que le mercure de fon
baromètre étoit gelé. Je me rendis auf-
fî-tôt chez lui ^ pour voir ce phénomène
jufqu'alors inoui. Quoique mcn loge-
î N Sibérie. 251
ITient fut afles éloigné du fîen , je ne
fentis point dans ce trajet un froid ex*
traordinaire , & je cominençai à dou-
ter de eette congélation. J'arrivai de vis
en effet que le mercure n'étoit plus con-
tinu , mais flottoit çà di là dans le tuyau
en petits cylindres qui paroiffoient gelés.
En regardant plus attentivement , j'ap-
perçus entre les cylindres un peu d'hu*
midité congelée. J'imaginai auiîi-tôtque
ce mercure ayant été lavé avec du fel ôc
i\\i vinaigre , n avoit pas été fuffifam-
mentféché. Se mon obfervateur m'a-
voua qu'en effet il avoit été lavé de cette
manière , mais qu'il ne favoit pas s'il
avoit été bien féché. Pour fe convain-
cre du fait de de l'erreur , on expofa du
mercure long- temps à l'air libre , par
le plus grand froid Ôc du côté du nord ,
dans des vaiffeaux plats , & l'on n'y ob-
ferva pas la moindre congélation. On
ota aufli de fon tuyau le mercure pré-
tendu geléj après l'avoir fait fécher avec
foin 5 on le remit dans le même tuyau 5
& quoique le froid augmentât beaucoup^
il ne gela plus.
Je m'arrêtai quelque temps à Soii-
kamskaïa , ville confidérable > firuée
fur les deux rives de la rivière d'Ou'ToI-
kaj elle a environ fix cents maifons bâ-
i54 Vo V AG Ê
ties en bois , dont la plupart font très
commodes , &z pluiieurs bâtimens pu-
blics , tels que des églifes , un hôpital
pour les hommes , un autre pour les
femmes , des bains , des falines. Les
habitans font accoutumés à commer-
cer avec les RulTes : leur focicté ne nous
déplut pas , mais nous fûmes fur-tout
fatisfaits des procédés de Démidov fils
du chancelier d'état. Sa femme n'a pas
moins de civilité que lui j leurs enfans
font élevés d'une façon rare en ce
pays 5 par leurs manières , leur politelTe ,
leurs connoiffances & leurs talens , ils
font fort au-defTus de ce que font ordi-
nairement \qs enfans de leur â^e. Ce
Démidov eft verfé dans l'hiftoire natu-
r^le , & fur-tout dans la botanique : iî
a un très beau jardin &c une orangerie
vraiment royale, eu égard à la rigueur du
climat. Nous vîmes dans la même ville
un autre homme très eftimable nommé
Fourrchéninnov. Il avoit autrefois un
emploi dans les douanes , mais un ri-
che mariage lui a procuré un état plus
avantageux. Il poffede plufieurs falines,
mines & fonderies , tant aux environs
de Solikamskaïa que plus loin dans la
Permie , & venoit d'obtenir un privilè-
ge pour faire Ôc mettre en œuvre un mé-^
EN Sibérie. ijf
tal malléable , de couleur d'or. Il en iic
un effai devant moi , & m'affura qu'il
n'entroit dans cerre compoiicion que da
cuivre & du zinc , &z qu'elle ne de-
voir la malléabilité qu a un tour de main
qu'il falloit employer durant la fufion.
En effet le laiton ne doit fa couleur
qu'au zinc , puifque la cadmie n'eft
qu'une efpece de mme de ce métal , &
que le laiton eft malléable. Mais après
en avoir fait pluiieurs effais , je regarde
comme très difficile d'employer ce tour
de main de manière qu'au gré de l'ar-
tifte 5 le mélange du zinc avec le cuivre
donne un métal malléable , & jaune»
foncé : J'y ai réuffi quelquefois fajis en
appercevoir la caufe.
Le fel fourni à la Ruflie par les falt-
nes de ce canton , & en général par celles
de laPcrmie5eft regardé comme le meil-
leur. Il y en a un très grand nombre >
& celles qu'on nomme Novo-Ouffolie >
font Iqs plus confidérables. Lorfque Ton
creufe des puits pour les falines , fi l'on
trouve une argille grife , c'eft un très
bon figne. Dans celles de Solikamsk ^
cette argille contient de petites marcaf-
fîtes cubiques , de couleur d'cr pâle :
a Stroganov de Piskore elle eft entière-
ment pure y quoiqu'elle ai: une odeur
1$6 V O Y A G E
de foiifre plus forte qu'à Solikamsk. La
terre orife eft un figne certain de la
proximité des fources falées , mais on
regarde aulli comme une marque alTés
fùre celle qui devient laiteufe pendant la
chaleur , de quelque couleur qu'elle
foit. La terre rougeâtre indique qu'on eft
loin des fources falées. La terre de Soli-
kamsk étant fort légère , il eil: facile d'y
creufer des puits , mais les parties de
cette terre ayant entre elles peu de cohé-
rence 5 elle tombe facilement , bouche
les canaux des fources , & fouvent il en
coûte beaucoup pour les nettoyer. Celles
de Stroganov Ôc de Piskore étant au
contraire en un ter rein ferme n'ont pas
le même inconvénient , Se peuvent être
en bon état durant cinq ou fix années.
On remarque aufli en gén-éral que les
puits ont d'autant plus d'eau , de fel
ôc de durée qu'ils font plus profonds.
11 y en a qui ont jufqu'à trentre-trois
toifes de profondeur. On voit auiîi à
Piskore une fonderie de cuivre , où le
minerai eft apporté de huit mines diffé-
rentes.
Depuis le village de Vilvinskoï juf-
ques à Kaigorodok nous traverfâmes un
défert couvert de bois de fapins & de
peupliers ; plus près de ce dernier en-
TK SiEERIÏ. l<i
f^ro't on trouve des pins 6c des melefes.
Dar s cous les ruilleaux que nous trouvâ-
mes fur cerre route , il y avoir des écre-
vilTes long^ues environ de quatre ou cinq
pouces. Kaigorodok eft une petite ville
de la province de Viatk &: du diftriét
de Cafan : elle eft fur la rive gauche du
Kama , & traverfée par un petit ruitTeau
qui n'a pas paru mériter qu'on lui don-
nât un nom. Il eil: rare que les étrangers
y fuient bien traités : fur le plus léger
fujet les hahitans leur cherchenr que-
relle & fe font tout payer quatre ou
cinq fois.
Ouitiou^ Vc'îikoï eft une ville du
diilricl: d'Arkanghel : elle eft /Ttuée fur
iâ rive gauciie de la rivière de Soukone ,
environ un quart de lieue au - defTus
de fon embouchure dans lloug. La com-
munication qu'elle a par eau avec les
villes d'Arkanghel & de Vologda , rend
fa pofition très favorable au commerce î-
la plupart de fes habitans font mar-
chands 5 & quelques-uns ont fait une
grande fortune. La Dvina rivière for-
mée par la réunion de celles d'Ioug &
de Soukone fe jette dans la mer glaciale
a fept lieues au-delTous d'Arkanghel , &
porte par-tout les plus grandes barques,
La Soukone a toujours affés d'eau > i'^XL"
15^ Voyagé
tout au printemps , & porte bofeau Juf-
qu a Vologda. On defcend ces rivières
fur des barques , & on les remonte fur
des dotchennikes : leur cours eft il ra-
pide & le corps des barques eft ii large ,
qu'i^lles ne pourroient pas les remon-
ter.
Quelques habitans de cette ville font
a(îés riches pour ne boire que du vin.
Le poiifon y eft abondant j mais on y a
fur-tout de très belles brèmes & des trui-
tes faumonées , Se l'on y apporte d'Ar-
kanghel , des ftokhches , qqs faumons ,
des cperlans , des harengs , des turbots.
La Soukone & la Dvina fourniiTentaufii
des écreviiïes ; les fruits n'y mi^iriffent
pas tous les ans , Se cela ne doit pas fur-
prendre ; la hauteur du pôle y eft de
6i degrés quinze minutes.
La ville de Vologda , de laquelle
je viens de parler , croit autrefois ap-
pellée Nafon : elle eft fur les deux rives
de la Vologda. On y voit encore fur la
rive droite les rcftes d'un château de
pierre que le czar Jvan Valllovirs fît éle-
ver 5 lorfqu'il forma le deffein d'établir
fa réftdence en cette ville. On y compte
feize cents foixante Se quatorze mai-
fons 5 qui occupent le long de la Vo-
logda environ une lieue Se demie : elles
IN SiBERIÏ. 25^
font prefque toutes habitées par d^s
marchands. 11 fe faifoit autrefois dans
cette ville un très grand commerce ,
mais elle n'en fait plus qu'avec Arkan-
ghel. On y defcend fur de groffes bar-
ques qui portent ordinairement du chan-
vre 5 du goudron , du talc , de la po-
tafTe , des nattes d'écorce de tilleul ,
êc l'on en rapporte des marchandifes
étrangères que l'on revend à bas prix ;
cependant elles ne font pas communes
ici, parce qu'il eft rare que chaque mar-
chand en rapporte plus qu'il n'en faut
pour fon ufage & celui de fa famille.
Il y a toujours eu dans Vologda , un
quartier ou fauxbourg habité par des
Allemands ôc des HoUandois , & il
augmenta confidérablement , lors de k.
prife de Nerva. Prefque tous les habi-
tans de cette ville ayant été transférés
ici 5 cultivèrent la terre , acquirent
peu-à-peu plus de liberré , firent des
établirfemens , & obtinrent enfin un
prêtre luthérien , pour célébrer avec lui
l'office divin. Pierre le grand ayant pen-
fe qu'il feroitplus avantageux de repeu-
pler Nerva , leur permit d'y revenir :
mais 3 comme ils s'étoient accoutumés
à leur nouveau féjour , la plupart n'iife-
rent point de lapermiffion qui leur étoit
160 Voyage
accordée j il fallut les y forcer : queîqaeS
familles obtinrent avec peine de relier
à Voîo^da. On y avoir encore trente
maifons habitées par des Allemands ,
lorfqu'un incendie les rédiiifit en cen-
dres avec piuiieurs maifons rulTes. La
plupart y perdirent tout ce qu'ils avoient,
ôc il n'en refte aujourd hui que quelques
familles qui occupent fix maifons.
Après avoir palTé devant quelques
lacs 5 nous arrivâmes à celui qu'on
nomme Bieloïe cfero, ou lac blanc. Il
s'étend de l'orient à l'occident , ou de
la rivière de Chokfna jufqu'a celle de
Kovcha, environ fur douze lieues de long
& fîx de large. Il reçoit un grand nom-
bre de ruiiTeaux , & la rivière de Chokf-
na. eft la feule qui en forte. Lorfque
Tair efl calme , l'eau de ce lac eft fi pure
que l'on diftingue les pierres du fond ,
quoiqu'il ait beaucoup de profondeur ;
mais dès qu'il y a un peu de vent . il s'y
délaye une argille fine qui rend l'eau
blanchâtre , de forte que la Chokfna
qui fe jette dans le Volga , en fait pa-
roître les eaux toutes noires , &c forme
long-temps entre elles une trace blan-
che. Ce lac eft fore poifTonneu-x : les
Î)lus petits poiftbns qii'on y prenne font
es fnecki, que l'on tranfporte en hyvec
enSiberie. i^i
duiis toute la Ruffie , & qui font un
aflcs bon manger. On y trouve de plus
différentes efpeces de poiffon , & entre
autres d'excellentes perches : il eii aufïï
très riche en écrevilTes. La ville de Bic-
lofero s'étend le long du lac fur un
quart de lieue de longueur : cIIq a en-
viron cinq cents maifons , ôc prefque
tous fes habitans font marchands. On la
nommoit autrefois Sofnovets , & l'on
dit qu'elle a été fituée en trois endroits
différens. La premier ville , où Sinéus
a re/îdé , croit fur le bord feptentrional
du lac , vis-à-vis l'endroit où elle eft
aduellement , à la diftance de douze
lieues. Vladimer le grand la fît rebâtir
i l'embouchure de la Chokfna , d'où
elle fut rranfportée , il y a environ trois
cents ans , a l'endroit où elle eft aujour-e
d'hui. La pofition en eft afles agréable ,
mais cette ville ôc ùs environs font un
peu incommodés par les garnifons des
çofaques ÔC des kalmouckes , dont les
ufages & les mgeiirs foldatefques a l'ex-
cès ne s'accordent point avec ceux des
Jiommes civilifés.
On trouve à quelque diftance le mo-
naflere de^ Novofersk , dont les moines
font accroire aux payfans de leur voifi-
mgQ ^ue les lacs du Novoïe , Dolgoï©
lot Voyage
ôc Siévernoïe s enflent quelquefois de
forte que la furhace de leurs eaux vient
au niveau des toits des maifons , fans
qu'ils s*étendent dans la campagne Ôc
l'inondent , quoique leurs bords foienc
très bas : ils ajoutent que ce prodige fa-
lutaire eft du au bon faint Nicolas â qui
leur églife ell dédiée.
Je pafTai enfuite plufîeurs bourgs ôc
villages , 3c j'atteignis la Kirpichnie Sa-
vodi , ou Briqueterie. Enfin après dix
an^ de voyage , pendant leiquels j'ai fait
près de huit mille lieues ; j'arrivai à
faint Péterbourg > le 17 février 1743, ÔC
je rendis au ciel les plus fmceres actions
de grâces , de m'avoir confervé durant
un voyage fi long , li pénible Ôc quel-
quefois n dangereux.
^ Navlga'dons & découvertes , faites par
^ les Rujffks dans la mer glaciale ^ &
dans la partie feptentrionale de la
merdufud,
LA partie feptenrrionale de l'Afie,
éroit à peine connue , quand Pierre
- J. monta fur le trône : on la comprenoic
toute alors fous le nom de Tartarie, &
l'on n'avoir e%é d'y pénétrer qu'à M-
femde forcer les peuples de ces contrées
a payer un tribut. Il parut important aa
czar de connoître cette partie de la
terre , & de s'afTurer fi l'Amérique & la
Sibérie ne formoienr qu'un feul conti-
nent. Deux vailTeaux équipés pour c-tte
entreprife partirent d'Arkanghel , paf-
lerent de la mer blanche dans la mer du
nord, & àQ\^ dans la mer crlaciale.
Un d'eux fut arrêté par les glaces :
on n'a point eu de nouvelles de l'autre
qui , fans doute, périt. Au commence-
ment de 1719 , le czar envoya deux
gcodefiftes ou arpenteurs , à la prefqu'île
ce Kamtchatka. Il leur donna une inf-
rruaion que lui-même avoir drelfée ,
^ qui demeura fecrete. Tous les àlS*
3L^4 Voyage
ciers commandans en Sibérie eurent!
ordre de leur fournir les fecours qu'ils
demanderoient. Ces deux hommes ayant
pris terre à une des îles kouriies revin-
rent à Okhotsk y l'un d'eux s étant mis
en route pour fe rendre auprès du czar ,
&C l'ayant trouvé à Cafan , au mois de
mai lyiij lui rendit compte de fa com-
minion, ôc lui préfenta une carte d^s îles
kouriies dont il avoir longé la côte. Le
czar parut fatisfait , mais on ne fut
point Tobjet de ce voyage. Quelques-
uns ont cru que c'étoit la reconnoif-
fanee d'une de ces îles où l'on difoit que
les Japonois alloient prendre une terre
jiiétallique. Toujours occupé de fon
projet , le czar fit donner ordre à M.
Béering , capitaine de vailTeau , de fe
rendre à Kamtchatka , avec deux lieu-
tenans de vaiffeau , & des ouvriers , d'y
faire conftruire deux bâtimens , de na-
viguer delà vers le nord . en fuivant les
côtes 5 d'y mettre à terre pour les recon-
noître , & d*y chercher quelque port ap-
partenant aux Européens : mais la mort
enlevant ce grand homme aux RuflTes ,
interrompit ces préparatifs.
L'impératrice , fon époufe , monta
fur le trône : animée par le même efprir,
çUç voulut remplir les vues de ce prince.
EN Sibérie. i(y$
Peu de temps après fa more & dans le
même hiver, les mémoires qu'il avoit
drelfés, furent remis à M. Béering, avec
un ordre de fe rendre à Kamtchatka. II
partit de Péterbourg au commencement
de 1725 , féjourna un an dans la Sibérie
pour y rafTembler dQS ouvriers & des
vivres , ôc s'étant mis en route au prin-
temps de l'année fuivante , il arriva le
i^^ Janvier 1717 a Okotsk , Se fe ren-
dit peu de temps après à l'em.bouchure
de la Kamtchatka. Il y fit conftruire une
chaloupe , de l'efpece des paquebots en
ufage dans la mer baltique , ht voile au
nord-ell:, pafla devant l'A nadir, & ne per-
dit pas de vue les cotes de Kamtchatka :
il en dreffa une carte qui paiTe pour la
meilleure qu'on ait de ces côtes.
Le huitième août , à la hauteur de ^4
degrés trente minutes, on apperçut du
bâtiment huit Tchouktchis dans un ca-
not de cuir. Le capitaine leur fit parler
par un interprète koiiaque , & les fit
inviter a venir à bord j un deux s'y ren-
dit âla nage , foutenu par d'eux outres
de peau de chien marin , attachés a une
perche, ôc peu après le canot aborda.
M. Béering apprit d'eux qu'en' fuivant
la cotejl trouveroit une île peu éloigné^
du continent, de que plus loin la coc^
Tome IL JNJ
t6(> Voyage
tournoit à Toueft. En efl'et il eut le to
août la vue de cette île , ôc n'y apperçut
que de chétives cabanes de pécheurs
tchouktchis.
Lorfqu'il fut a foixante-fept degrés Se
demi de latitude , il vit un cap derrière
lequel les côtes s'étendoient vers l'oueft ,
Se croyant qu'elles continuoient dans la
même direâ:ion , de qu^il écoit parvenu
à l'extrémité de l'Afie au nord-eft, il
crut avoir exécuté les ordres qu'il avoit
reçus 3c s'occupa de Ton retour. De fortes
raifons l'y détermmerent. S'il eut conti-
nué de courir au nord , les glaces pou-
voient le furprendre, les brumes l'em-
pêcher de voir , les vents l'éloigner du
Kamtchatka , &c l'expofer foit à fe bri-
fer fur une côte où il ne connoiiToit ni
port ni rade , foit a périr à terre ou
faute de bois , ou par la main des
Tchoukchis que les Ruifes n'avoient pu
foumettre. 11 auroit fallu fans doute ,
pour braver ces dangers , un courage ex-
traordinaire. M. Béering ne voulant
point expofer fon équipage , revira
donc , ôc reprit la route du Kamtchat-
ka. Il fut rencontré par des Tchouk-
tchis, qui lui ayant fait un préfent de
chair de rené , de poilTon , ôc de dents
de cheval marin , reçurent de lufd^s ai-
EN Sibérie. i^-^
giiilles 5 à^s briquets , du fer & autres
choies viles à nos yeux , mais prccieu-
fes pour dQs hommes incultes , qui ne
produifent prefque rien. Après avoir
eiTuvé une tempête & perdu une ancre,
Béering entra le 20 feptembre dans Ja
Kamtchatka , remonta cette rivière èc
établit ion quartier d'hiver au fort Nij-
nei-Kam.tchatskoi. II y apprit , que
lorfque le temps étoit clair & ferein , on
appercevoit une terre a l'eH : il voulut
lailer reconnoitre. Ayant doncpalTé l'hi-
ver: à Kamtchatka , i'i mit à la voile le 5
juin 1719 , doubla la pointe méridio-
nale de cette prefqu'île , en defîîna les
côtes , & alla droit à l'embouchure de
la Bolchaïa , enfuite à Okhosk. Dans
ce trajet , ain/î que dans fa première na-
vigation ,^ il apperçut des indices d'une
terre à l'efi. En s'éloignant des côtes
d'A^fie 5 il eut de ces vagues baffes qu'en
trouve ordinairement dans les détroits
& qui différent beaucoup des hautes
vagues qui fe forment fur les côtes que
bat la pleine mer. Il vit des pins èc
d'autres arbres qui ne croiffent point
dans le Kamtchatka , déracinés & chaf-
fésparle vent d'eft î mais des brumes
fort épaiffes lui dérobèrent le rivage. U
fe détermina donc au retour , <Sc^aprè5
M ij
%6S Voyage
cinq ans de voyages & de navigation ,
il arriva à Péterbourg le ler. mars 1730»
Ce fat vers ce même temps que Pav-
louski 5 capitaine de dragons , & le
colonel des cofaques de Iakoutsk , nom-
mé Cheftakov, furent chargés de réduire
les Tchouktchis , ôc les Korœkis , peu-
ples indépendans , qui défendent avec
courage leurs droits naturels.
Les Korϔcis habitent les deux bords
du golphe Pinchina , les Tchouktchis
occupent au nord du Kamtchatka un
vafte pays , borné par la mer au nord
ôc à Teft , & dont la pointe dirigée vers
le nord - eft n'eft pas encore connue.
Cheltakov étoit l'auteur de ce projet :
cet homme éloquent &c ambitieux en
avoir perfuadé i'entreprife au gouverne-
ment rulTe ; il fe propofoit d'aller ,
après avoir dompté les peuples de cette
partie de l'Afie , foumettre ceux des
côtes d'Amérique voifines du pays des
Tchouktchis , & découvrir enfuite quel-
ques îles que l'on a cru voir dans la mer
glaciale. L'amirauté lui donna des pilo-
tes 3c des matelots. Il prit à Catherine-
bourg des canons de campagne &c de
petits mortiers. Le capitaine Dmitri
Pavlouski reçut ordre de le joindre.
Chacun de ces oSiçkta deypic comman-^
J E N s I B H R r £. ,é4
à^^of, de tous ceux' qui étoLt en
garnifon dans les forts dépendans de
Iakoursk Ils arrivèrent en cette ville
dan.letcde,7i8 &ladivifîons'étam
"r T''".^ '^' ^e réparèrent. Chef-
rakov fe rendu i Okotsk dans Tannée
ifu. vante, y prit les deux bârimens donc
. J^eering setoitfervi , monta l'un d'eux
pour fe rendre au fort Taviskoï & fit
iMufrage. Lui & quatre hommes de fon
équipage eurent le bonheur de fe fau-
ver dans un canot, tout le refte périt.
Toujours occupé de fes grands projets.
Il marcha vers les Koriœques &
i^^nconrra une troupe nombreufe de
Ichouktchis qui marchoient auffi con-
tre ce peuple. Quoiqu'il n-eut qu'envi-
ron cetit cinquante hommes , il les atta-
qua près du légatch qui fe jette dans le
golphe Pinchinski entre la Parenne &
la Pinchina ; mais ayant été percé d'une
Spa'!"'"'^'^"^^^^^^--P^
Le capitaine Pavlousfci voulant pour-
voir a fesfubfiftances , envoya l'arpen-
teur Gvofdev , chercher les provifions
de bouche qui reftoient de l'expédition
de M. Leenng, & lui ordonna de les
U iij
"Ijo Voyage
tranfportet au pays des Tchouktchis ,
fur le vaifTeau lai (Té à Okhosk par cet
ofEcier. Gvosdev alla fans accidens
fâcheux jufqu'aux rochers de Sertfé ;
mais n y trouvant pas Pavlouski , ôz ne
pouvant même a/oir de fes nouvelles,
il fit route vers Gkhosk , lorfqu'il
fut jette par les vents fur la cote d'Amé-
rique 5 qui eft vis a- vis ôc fort près du
pays des Tchoukrchis , entre le (^5 & le
^5^. degré de latitude. On ne fivoit
jufqu'alors que d'après leur témoignage,
que cette côte eft voidne des leurs j cet
accident le confirma.
Pavlouski arrivé le 3 feptembre
173e au fort d'Anaairsk, marcha con-
tre les Tchoukrchis avec quatre cent
trente-cinq hommes. Il palTa vers leur
fource les rivières d Ouboïna , de Bêla
de de Tcherna qui tombent dans l'Ana-
dir. Enfuite lailïant à fa gauche la fource
de cette rivière, Ôc ne faifant pas plus
de deux à trois lieues par jour , il alla
vers la mer glaciale. Delà il fuività l'elT:
pendant quinze jours le rivage de cette
mer , marchant fouvent fur la glace , ôc
quelquefois fi loin de terre qu'il ne put
f)as remarquer l'embouchure de toutes
QS rivières. Enfin continuant cette route
EN Sibérie. i-ft
11 dccouvrit les Tchouktchis qui éroienC
nombreux & en armes : il les défie trois
fois 5 ôc reprit une partie du butin faic
fur Cheftakov au combat de légatch.
On dit que fur le dernier champ de
bataille , on trouva Ûqs Tchouktchis
dont la lèvre éroit percée de deux trous
faits pour y paifer des dents de cheval
marin.
Pavlouski ayant traverfé le promon-
toire Tchoukotskoï n'y rencontra d'au-
tre obRacle q'ie des montagnes affés
hautes , & employa dix jours à ce paf-
fage. Il éioir à defirer qu'il en fit le tour.
Enfuite marchant le long de la côte qui
dans cet endroit court au fud-efc , ëc
traverfant deux rivières à douze jours
lune de l'autre 5 il trouva une pointe
qui s'étend vers l'eft au loin dans la
mer. Elle commence par des montagnes
qui diminuant infenfiblem.ent fe termi-
nent en une plaine à perte de vue : c'eft
une de ces montagnes qu'on nomme
Sertfé-Kamen, &z fans doute c'eft le cap,
où le capitaine Béering termina fa pre-
mière navigation. Delà Pavlouski quit-
tant la côte , 8c reprenant le chemin par
lequel il etoir venu , arriva le vingt ôc
un d'odobre au fort Anadirskoï , après
Miy
X-Jl V O Y A G E
avoir fait périr beaucoup d'hommes 5r
n'en avoir poinr fervi.
Anne Joannovna îiyant fuccédé à
Pie'rrell, voulue faire entreprendre un
fécond voyage , & ce fut Béering cuii
le propofa. Ses deux lieutenans & lui
cffrirent d aller tenter de nouvelles dé-
couvertes 5 foit au midi du Kamtchatka
vers le Japon , foit à l'orient vers l'A-
mérique 5 où l'on pouvoit trouver le
pafTage vainement cherche psr \qs An-
glois & les Hollandois. L'im.pératrice
voulut que le fénat , l'amirauté , & l'a-
cadémie àes fciences déterminaiTent les
n:iefures qui pouvoient le plus aiTurerle
fuccès & l'utilité de cette entreprife. Sur
les ordres du fénat &: d'après le choix
de l'académie , M. Delifle dreffa une
carte de la partie feptentrionale de l'A-
fie , qui contenoit les pays connus ou
prétendus découverts , & montroit par-
conféquent ce qui reftoit à découvrir. 11
y joignit un mémoire , où il expofoit
€n détail ce que la carte ne pouvoit
qu'indiquer. On adopta les projets de
Béering , mais en fe déterminant à les
exécuter , on voulut faire voyager dans
ces contrées des hommes affes robuftes
pour fupporter la rigueur de ce climat ,
^ capables d'y faire des obfervations
EN S I B E R î E. Xy^
aflronomiques Se géographiques. Se des
recherches fur l'hiftorre civile Se natu-
relle. Gmelin , MuUer, Se Delifle de la
Croyere offrirent leurs fervices , l'un
pour ce qui regardoit l'iiillioire naturel-
le , l'autre pour l'hiftoire civile , le rroi-
/îenie pour l-adronomie. On leur don-
na des arpenteurs , des interprètes 5 des
deffinateurs. Tous ceux qui turent de ce
voyage , Tentrepri-ent aVec zèle , cou-
rage Ôc plaifo. On trouvera toujours des
hommes capables de former Se d'exé-
cuter de grands Se utiles projets , dès
que cenx à qui la fortune donne le pou-
voir Se les richeffes , feront capables de
connoître Se de fentir ces projets.
On réfolut auiîi de faire reconnoitre
les côtes de la mer glaciale. Il fut or-
donné que deux bâtimens partr.nt d'Ar-
kanghel , fe rendroient le long des
cotes de cette mer jufqu'à la rivière
d'Ob 5 qu'un troifieme partant de To-
boîsk , defcendroit l'Irrich Se i'Ob ,
Se fuivant les côtes jufqu'à riéniffei ,
entreroit dans cette rivière j que deux
outres partant de Iakoutsk , defcen-
droient la Lena jufqu'à la mer ; que
l'un prenant delà verc Toueft , iroic
jufqu'à l'embouchure de l'Iéniifei j que
l'autre courroie terre à terre à i'eft ,
Mv
174 Voyage
& pafTànt devant les rivières d*Iana ,
d'indighirka & de Kolima , gagneroic
rOccan Se le Kamtchatka; que quel-
<Jiies autres enfin partant de Kamtchatka
cingleroient au nord.
Pour aider les navigateurs , en ren-
dant plus reconnoiffables les embouchu-
res des principales rivières qui fe jet-
tent dans la mer glaciale , on y dreffa de
grandes piles de bois flotté.
Les deux vailFeaux partis d'Ar^
kanghel , pour Béreflbv , de même
cjue ceux qui furent envoyés de BérefTov
à Tourouchansk ^ arrivèrent au lieu de
leur deftination.
On n'avoir encore fuivî cette côte
que jufqu'à la mer Karskoï , ainfi nom-
mée de la rivière de Kara qui s y jette.
La navigation des vaifTeaux conftruits à
Iakoutsk ne fut pas aufli heureufe. Le
premier commandé par le lieutenant
Prontchichrechev ne put parvenir que
vers l'embouchure de la Tamoura : une
fuite d'îles qui r?gne d^s côtes au nord-
oueil , lui ferma le pafTàge.
Cet officier crut qu'en tirant au nord
on pourroit trouver une mer libre. Il
avança jufqu'â foixante dix-fept degrés ,
2 5 minutes ; mais là , des glaces d'une
grandeur énorme ôc qui parurent im-
ï N s r B E ft. I I, tyi
niobiles , lui ôterent roure efpérance de
douDler ces îles & l'obligèrent au re-
tour. II etoit mnlade du fcorbur, lorf-
qu II mu en mer; fa femme qui ne pou-
voit pas vivre féparée de lui , l'avoit fui-
VI , & a même maladie l'avoit attaquée,
ious les deux moururent en prenant
terre. ^
,,, y^'J"' bârimens venus de i'Ob dans
Heniiîei, alla au devant de celui de la
Tn* IT''.'^ ^"' °^'%^ <^^ ^'"têter i
iâ PiaOîda. Ainfi la côte entre cette ri-
vière & la 1 amoura feroit reftée incon-
nue , il on ne l'eut pas reconnue par
terre. Le lieutenant Lalfenius qui devoit
aller de la Lena vers l'eft , pour tenter
l_e paŒîge entre l'Alîe & l'Amérique ,
lortit au commencement d'août de 1 em-
bouchure de la Lena, mais bientôt les
vents contraires, les brumes, les glaces
le forcèrent d'entrer dans le Karaaiak
ou kara-Ourak. Il fit conftruire uneca-
lerne fur les bords de cette rivière. Le
froid y fut fi exceffif , que prefque tout
Ion équipage périt du fcorbut , & lui-
même fut emporté par cette maladie.
IJmitri Laptiev ayantété chargé de faire
Ja même tentative , fut aulîi arrêté par
les gaces : la mer ayant gelé tout-â-
<oup, il fe vu forcé d'abandonner fon
M vj
27^ Voyage
vaifTeau à quinze lieues de terre , &
l'effet de tous ùs efrorts fut d'aller dans
un petit bateau le long de la côte jufqu'à
la rivière de Kolima : d'où en fuite il fe
rendit par terre à Anadirsk , & defcen-
dit l'Anadir jufques à fon embouchure.
Béering, capitaine, commandant la
flotte , Spanghenberg ôc Tchirikov ,
capitaines , & plufieurs autres officiers de
marine , fe rendirent à Okhosk , où l'on
conftruifoit les vaiiTeaux. Il fallut beau-
coup de temps & de peine pour y ttanf-
porter les vivres nécelTaires. Spanghen-
berg mit le premier à la mer : il partit
d'Okhotsk en juin 1738, avec un vaif-
feau &c deux chaloupes. Les glaces dont
la mer étoit couverte , l'avoient jufqu'a-
lors retenu au port. Il fe rendit au Kamt-
chatka , y pafîa l'hiver , Ôc ût conilruire
au fort de Bolchereskoi , une grande
chaloupe couverte , de vingt- quatre ra-
mes 5 qu'il deftinoit à entrer dans les pe-
tits détroits où fon vaifTeau ne pourrait
paifer. Dans l'été de 1759 , il fît voile
vers le Japon. Cette longue chaîne d'îles
qui eft entre le Japon ôc le Kamtchatka
lui fetvit de guide. Une tempête fépara
de lui 5 un de fes bâtimens qui ne put le
rejoindre. Spanghenberg mouilla auprès
du Japon , i ^S degrés 41 minutes^
EN Sibérie." 277
félon fon eftime. Il vit près ic la côte un
grand nombre de bâtimens japonois ,
dans les terres plufieurs villages au milieu
d'une campagne couverte de moiflons ,
ëc bornée par de grands bois , mais ne
croyant pas devoir mettre à terre , ni
même s'arrêter long temps crainte de
furprife , il leva l'ancre & prit le large.
S 'étant rapproché de terre , il vit encore
quelques barques japonoifes. Deux ba-
teaux de pêcheurs vinrent a fon bord. L^s
y apportèrent du poilfon frais , du riz ,
du tabac en grandes feuilles, & échan-
gèrent ces bagatelles contre du drap, des
habits de drap &c des colliers de vene
bleu. Les foieries , miroirs , cifeaux ,
couteaux Se autres uftenfiles ne les ten-
tèrent point : lis en ont chez eux. Ils
étoient fort civils &z com.merçoient de
bonne foi. Peu après quatre hommes
vêtus de robes brodées , 2v qui paroif-
ibient être d'une condition au-delTus de
l'ordmaire vinrent à bord du vaiifeaa
ruffe. Ils fe courbèrent profondément
devant Spanghenberg , & relièrent dans
cette pofture jufqu'â ce qu'il les eut
obligé de fe relever. Après leur avoir
fait fervir une efpece de repas , le capi-
taine leur montra un globe 3c une carte
d^s xners où il étoit j ils y reconnurent
i-jS Voyage
SLufiitot leur pays qu'ils nommèrent Nî-
phon. En fe retirant ils fe courbèrent de
nouveau , Se donnèrent toutes les mar-
ques de fatisfadion qui étoient en leur
pouvoir. Delà , courant au nord-efl: , il
mouilla devant une grande île à 43 de-
grés 50 minutes. Les habitans relTem-
bloient aux Kouriles , ôc parloient la
langue de ce peuple , mais tout leur
corps étoit couvert d'un poil afTés long.
Ils portoient des habits d'étoffe de foie
de plufieurs couleurs , qui leur tom-
boient jufqu'aax pieds. Quelques - uns
étant venus fur le vailfeau fe mirent à
genoux les mains jointes fur la tête ôc
s'inclinèrent devant les prcfens qu'on
leur fit 5 ainfi que devant un coq qu'ils
apperçurent à bord. Le capitaine croyant
ttre allé jufqu'au Japon , & avoir dé-
terminé la po(ition de ce pays, par rap-
port au Kamtchatka , vint défarmer à
Okhotsk , & pafla l'hiver à Iakoutsk.
Mais lorfqu'on eut vu fon journal à Pé-
terbourg, on foupçonna par la route qu*il
avoit tenue , qu'il pouvoit avoir mis à
terre aux côtes de Corée , parcequ'on
attribuoit alors au Japon , à peu près la
même longitude qu'au Kamtchatka. On
lui ordonna de faire un fécond voyage
en confirmation du premier. 11 l'entre-^
al
î N Sibérie. 27<7
prit en 1741 3c 1741 ^ mais fon vaiiTeau
-conftruic à la hâte avec du bois qui n'écoit
pas fec, fit eau ôc l'obligea au retour.
Le bâtiment qu'une tempête avoit
féparé de Spanghenberg , étoit comman»
dé par le lieutenant Valton. Celui-ci
réfolut de faire voile vers le Japon , de
apperçut cette terre le 1 6 août 338 de-
grés 17 minutes. De la première des
îles kouriies jufqu^au point où il éroit ^
il trouva en longitude une différence de
il degrés 45 minutes. Le 17 juin Val-
ton apperçut trente-neuf bâtimens japo-
nois à voiles droites , de toile de coton ,
dont les unes étoient bleues, d'autres
bleues de blanches , quelques-unes rou-
tes bleues. Il en fuivit un dans l'efpé-
rance d'être conduit à un port. En effet
il eut bientôt la vue d'une ville qui s'é-
rendoit fur le rivage , i'efpace de demi-
lieue. Un bâtiment japonois s'étant ap-
proché , ceux qu'il portoit , invitèrent
les ruifes à venir à terre. Valton y fit
paiTer fon fécond pilote nommé Ka/imé-
rov 5 Ôc fon quartier-maîrre avec fix fol-
d^Ts armés. Lorfque la chaloupe appro-
cha de terre , un grand nombre de petits
bâtimens l'entoura : les rameurs japo-
nois 5 nuds jufques à la ceinture , mon-
tuoient aux Rafles des pièces d'or , fans
:a5ô Voyagé
cloute pour exprimer qu'ils deCitoient
des marchandifes. Le peuple étoit ac-
couru fur le rivage ; il s'inclina touit
entier , quand les étrangers arrivèrent.
Deux tonneaux vuides que portoit l'ef-
c[uif , furent mis à terre par les Japonois
même, & rapportes pleins d'eau. Kafinié-
rov entra dans la maifon où (es tonneaux
furent portés. On l'y reçut avec beau-
coup de politefTe , & on lui fit préfenter
dans des vafes de porcelaine du vin ,
des raifins , des pommes , des oranges
ôc. des raiforts confits dans le fucre. La
même collation lui fut offerte avec da
riz cuit j dans une autre maifon. Tout
lui parut dans cette ville , propre & bien
réglé : dans la campagne on cultivoit du
froment & des pois.
Kafîmérov étant de retour au rivage
vit devant fa chaloupe deux hommes
qui avoienrle fabre a la main. Ceci lui
parut fufped , & lui fit hâter fon retour.
Cependant c'étoit fans doute la mcme
précaution que le capitaine avoit prife -
en envoyant a terre fix hommes armés.
Un grand nombre de bâtimens entoura
de nouveau la chaloupe. Dans l'un
d'eux il y avoit un homme vêtu d'une
riche étoffe de foie. Le refpeâ: que tous
hs autres lui témoignoient firent penfei
EN Sibérie. i^t
qu'il éroit le gouverneur de la ville. Il
vint a bord du vailTeau , & fît prélent à
Valton d'un vafe rempli de vin. Vairon
fit offrir à boire & à manger à lui & à
tous Tes gens , de l'eau de vie parut être
ce qui leur plaifoit le plus. Les Japonnois
achetèrent tout ce que les RulTes voulu-
rent leur vendre, même de vieux ha--
billemens , & payèrent en leur monnoie
de cuivre 5 percée au milieu Se enfilée.
Le gouverneur s'étant retiré , Valton
qui voyoit le nombre des bateaux aug-*
rnsnter fans ceiTe autour de lui , fit lever
Fancre & mettre à la voile. Après avoir
mouirlié , &z fait eau en quelques en-
droits de la même cote , il courut a l'eft ,
pour eflayer d'y voir quelque terre ; mais
n'en découvrant aucune , il reprit la
route d'Okhotsk , où il rendit le bord le
2 1 août. Son voyage confirmant les ré-
fultats deSpanghenberg, qui ont été forti-
fiés d'ailleurs par de nouvelles preuves j
on ne doute plus que ces deux naviga-
teurs n*aient déterminé avec /uftelTe la
pofition du Japon.
Béering & Tchirikov partirent d'Ok-
hotsk le 4feptembre 1740. Ils dévoient
faire la même route , & montoient cha-
cun un vaifTeau , afin de pouvoir en cas
d'accident , fe donner des fecours plus
lîi Voyage
prompts. Us n'entrèrent point dans k
Bolchaïa > comme on a coutume de le
faire en venant d'Okhotsk , mais fans
s'arrêter , ils doublèrent la pointe mé-
ridionale du Kamtchatka , en pafTant en-
tre cette pointe ôc la première des iles
Kouriles. Dans ce détroit dont le fond
Ôc les bords font de roc , Béering eut une
forte marée qui le mit en grand danger :
une heure & demie plus tard Tchirikov
le pafTa fans peine. Us relâchèrent à un
golphe nommé Souatchou par les Kamt-
chatkains , Ôc Avatcha par les Ruflxs.
On y trouve trois ports très grands : le
plus petit qui fut choifi pour y mettre
les navires , fut nommé Petro-Paulovs-
ka 5 ou port de faint Pierre ôc de faint
Paul ) Les capitaines commandans la
flotte firent tranfporter des vivres à Bol-
cheretskoï , mais ce ne fut pas fans pei-
ne : dans ce pays , faute des chevaux ,
on attelé aux traîneaux les chiens , & il
en faut huit ou dix pour fuppléér à un
cheval. Ils y pafferent l'hiver & fe pré-
parèrent à faire voile au printemps. Ce-
pendant Béering , incertain de la route
qu'il devoit tenir, alTembla le 4 mai
1741 , tous les officiers de marine qui
l'accompagnoient. La carte de Delifle ,
que le fénat leur avoir remife , pour les
EN Sibérie. 283
guider , ne préfenroit aucune terre à
l'efl; 5 mais feulement au fud-eft, les pré-
tendues terres vues par Juan de Gama :
ils réfolurent de les chercher vers cette
iatitude , & de fuivre enfuite les cotes
au nord : funefte réfolurion , qui fut
caufe de leur défaftre. Ils ne réfléchirent
pas qu^en cherchant les côtes d'Améri-
que que les Kamtcharkaics difoient être
voifines de leur pays , Se les fuivant en-
fuice a l'efltSc au flid , iisauroient trouvé
un climat d'autant plus ceux , de une
mer d'autant moins dangereufe qu'ils
avanceroient davantage,
Béering avoit à fon bord un adjoint
de l'académie des fciences, & Sceller mé-
decin & naturaiifte. Delifle de la Croie-
reétoit avec Tchirikov.
Les deux capitaines mirent à la mer le
4 juin 1741. Ils portèrent au fud-eft de
continuèrent par même air de vent ,
jufqu'au 4<^e degré fans avoir indice de
terre. Alors , changeant de bord , ils
coururent au nord jufqu'au 50^. degré,
ôc là tournèrent à l'eft à deflein de trou-
ver l'Amérique. Ils ne dévoient pas s'é-
loigner l'un de l'autre , mais il leur fut
impolîible de fuivre leur inftruclion à
cet égard. Une tempête violente de d'é-
284 Voyage
pailTes brumes les feparerenc pour tou-*
jours.
Après fîx femaines de navigation. Bée-
ring apperçut le continent d'Amérique.
Selon fon eftime il étoit alors à 5 8 de*
grés 28 minutes de latitude , & à 50 de^
grés de longitude d'Avatcha j mais cette
longitude corrigée par l'eilime du che-
min du retour eft de 60 degré?. Celle
du port Petro-Pavloska déterminée par
les obfervations aftronomiques , eft de
3 76" degrés 12 minutes 30 fécondes à
compter depuis l'île de fer : ainfi la cô-
te vue par Béering eft a 1^6 degrés de
longitude, c'eft-à-dire, à 13 en latitude,
& à 5 en longitude du cap blanc de Ca-
lifornie. On n'y voyoit que de hautes,
montagnes couvertes de nei^e.
Beermg envoya au rivage le maître
Chitrov avec quelques matelots pour
faire de l'eau , éc Steller voulut les ac-
compagner. Ils trouvèrent dans une île
quelques cabanes déknes , faites de
planches bien unies , un petit coffre de
bois de peuplier , une boule de rerre
creufe qui contenoit un petit caillou , de
une pierre à aiguifer fur laquelle on
voyoit encore des traces d'inftruii^iens de
cuivre. Steller trouva dans une cave ou
E N s î 3 E R I E. 285
hutte de terre une provilion de faumoii
fumé 3 & de berce pu taulle branc-urfine
( I ) préparée comme au Kamtchatka ,
des cordes , des meubles , des uftenfdes
de toute efpece. Il apperçut dans un au-
tre endroit quelques hommes qui di-
noient , mais en le voyant ils s'enfui-
rent. Il Y trouva une flèche &: un inftru-
ment à faire du feu : c'efl: une planche
percée de plulieurs trous , dans lefquels
on met le bout d'un bâton qu'on fait
tourner rapidement entre les mains ,
jafqu'a ce que la planche foit enflammée.
On vit un feu à quelque difl:ance fur
une colline couverte de bois. Stelier n'o-
fant y aller , cueillit des plantes dans
la campagne , & ce fut avec regret qu'il
forcit de ce pays nouveau pour lui , où il
if avoit pu refter que fix heures. Les ma-
telots qui firent de l'eau , trouvèrent
cinq renards rouges que leur approche
n'efl'raya point \ ainfi l'île eft peu fré-
quentée^ 6c l'on n'y vient point à la chaiîe
de ces animaux. Béering ht laifler à
terre dans la cabane une pièce de toile
(û) Heracleum foliolis pinnatifidis. TAnn^
Sp. I yp1^\^^, Sphojadiiium vulgaie hiifutum-
1^6 Voyage
verte luftrée , deux chaudrons de fer ,
deux couteaux , vingt groOTes perles de
fer, & une livre de tabac en feuilles,
afin d'apprendre aux Américains qu'on
n'étoit pas venu chez eux a deffein de
leur nuire. Le 21 juillet , avant le lever
du foleii , il fit lever l'ancre . à deffein
de fuivre la côte au nord jufqu'au <^ 5 ^ de-
gré : mais comme elle court fud-oueft, il
fallut tourner déplus en plus au fud. Cette
route efl: parfemée d îles & fort difficile;
mais quand il vouloit tenir la mer , il
eiïuyoit des tempêtes 6r des vents con-
traires. Il tiroit au large autant qu'il
pouvoit : cependant il fut oblige de re-
gagner la côte pour faire eau , ôc l'ap-
perçut bientôt a la diftance de dix mil-
les. 11 mouilla entre des îles , &c celle où
l'on fit eau , fut nommée Choumaghi-
ne-Oilrov. On y prit de l'eau d'un lac ,
qui paroilfoit bonne : elle étoit cepen-
dant mêlée à de l'eau de mer que le
flux y avoir laiffée, & elle fit périr plu-
iîeurs matelots.
On vit un feu pendant la nuit dans
une petite île : mais on tenta vaine-
ment d'y découvrir des habitans. Enfin
le 4 feptembre , ils vinrent eux-mêmes
dans de petits canots , Se annonçant leur
arrivée par des cris, préfenterent leuç
EN Sibérie. 2S7
figne de paix , c'eit-à-dire leurs calu-
mets : ce font des bâtons garnis d'ailes
de faucon à l'un des bouts. Les RufTes
comprirent à leurs geftes qu'ils les in-
vitoient à venir à terre , pour y prendre
dQS vivres ôc de l'eau fraiche.
^ Le lieutenant Vaxel ôc Steiler s'y ren-
dirent accompagnés de neuf hommes
bien armés. Le rivage étant bordé de
grandes pierres aigucs , ils ne purent y
toucher , Se invitèrent neuf Américains
qui s'y tenoient , à venir dans la chalou-
pe 5 mais ni les lignes qu'on leur pue
faire , ni les préfens qu'on leur offrit ,
ne purent les déterminer a quitter le ri-
vage. Vaxel fit mettre à terre deux hom-
mes & un interprète tchouktchi ou
Korœki ; il n'entendit nullement la lan-
gue de CQs Américains : cependant il fut
très utile en ce qu'ils le regardèrent
comme un homme plus femblable à eux
que ks autres. Ils préfenterent aux Rujf-
fes de la chair de baleine ; c'étoit tout
ce qu'ils avoienr. La pèche des baleines
étoit vraifemblablemeat ce qui les atti-
roit dans cette île j on n'y vit ni caba^
nés 3 ni armes , ni femmes. Ils avoient
le vifgge peint en rouge ou bigarré , Iq
haut du corps vêtu de boyaux de balei-
nes, le bas couvevt de peau de chiea
i88 Voyage
marin. Leurs bonnets étoient de peau
de lion marin nommé Sivoiitclia par les
Kamtchatkains de ornés de pluiieurs
plumes 5 fur- tour de plumes de fau-
con : on en vit quelques-uns manger
des racines crues. Tandis que les Ruîîes
vifiroient l'île , celui qui paroilToit le
plus ancien de la troupe américaine ,
alla dans la chaloupe : on lui préfenta
de l'eau de vie. A peine il en eut dans
la bouche , qu'il la rejet ta , en faifant
des cris , ôc parut fe plaindre aux liens
qu'on le traitoit mah Vaxel lui ayant
offert plufieurs chofes que cet homme
ne voulut pas toucher , il le lailfa re-
tourner à terre Se tit en même temps
appeller les iîens.
Ce petit différend déplut aux Améri-
cains : quelques-uns prirent l'amarre de
la chaloupe Se la tirèrent de toutes leurs
forces 5 croyant peut-être que ce bâti-
ment feroit auflî léger que leurs canots ,
ou qu'il fe briferoit contre les pierres
du rivage. Pour éviter tout accident ,
Vaxel fit couper le cable. L'interprète
Korœki étant refté à terre , les Améri-
cains ne vouloient pas le laiffer venir à
la chaloupe , & il conjuroit les RulTes
de ne pas l'abandonner. Vaxel fit tirer
<leux coups de fufil : à ce bruit ils tohi-
berenc
I
EN SlBBR.IÎ.~ 18^
berent tous & l'interprète leur échap-
pa ( i ), Ils revinrent bientôt de leur
îiirprife , & témoignèrent leur mécon-
tentement par des geftes Se des cris.
Cependant fept de ces gens vinrent au
vaifTeau le lendemain dans leurs canots ,
de deux d'entre eux s'étant approchés
préfent^rent ave<: leur calumet deux de
leurs bonnets & une figure humaine
faite d'os. Le vent ayant augmenté les
obligea de retourner promptement à
terre. Béering leva l'ancre le 6 feptem-
bre , & eut d'abord un afles bon vent :
on a obfervé que celui d'oueft règne
conftamment en automne dans ces para-
ges. Lecielétoit toujours embrumé. On
(i) Un des Rufles a prétendu qu'en pronon-
çant à ces Américains les noms de l'eau & du
bois , qui font dans le recueil de la Hontan,
il s'en étoit fait entendre, & qu'ils lui avoienc
montré auffîtôc de l'eau & du bois. Ce fait u'effc
point avéré , & Muller qui le rapporte , a rai-
îbn de le révoquer en doute : mais les raifon-
ncftiens par lefquels il eflaic de le détruire,
font peu convaiaqiians.-La Hontjn peut en
avoir impofé fur plufieurs faits , & avoir don-
né les véritables noms am.éricains de Teau Ôc
du bois, & je ne vois pas pourquoi un Euro-
péen , & fur-i:out un François , concevroic &
ccriroitplus difficilement qu'un autre homme,
quelques mots de la Langue américaine.
Tome Uf> N
i^o Voyage
€toit quelquefois deux ou trois femaine^
fans voir le foieil & les étoiles , ôc l'on
ne trouvoit par-tout vers le nord , qu'îles
ôc côtes. Béering voulut les éviter en ti-
rant davantage au fud» En effet ^ du-
rant quelques jours , la mer parut libre.
Ce bonheur eut peu de durée. Le 24
Septembre à la hauteur de 5 1 degrés 27
minutes , & à 21 de longitude d'Avat-
cha 5 il apperciit dans les terres, de hautes
montagnes , & une cote bordée d'un
grand nombre d'îles. Peu après il s'éle-
va une tempête furieufe qui dura dix-
fept jours, ôc le repouiïa quatre-vingt
milles en arrière. Un vieux pilote qui
fervoit depuis cinquante ans , dit que
c'étoit la plus terrible qu'il eut efluyéje.
Le calme revint le dix-huitieme jour ;
on n'étoit alors qu'à moitié chemin , à
compter depuis le terme de la courfe à
l'eft jufqu'au port d'Avarcha. Quelques-
uns confeilloient d'hiverner en Améri-
que y d'autres furent d avis de faire un
dernier effort pour gagner le Kamtchat-
ka 5 difant que lorfque Tefpérance en
feroit perdue , on auroit le temps d aller
ailleurs.
Le mois d*o6fcobre s'écoula aufS in-
ifrudtueufement que les précédents. Le
^9 &le 50 de ce même mois ,. Béering
B K Sibérie. i^l
eut îa vue de deux îles : s'il eut conti-
nué de courir à Poueft , il arrivoit au
port en deux jours : mais croyant recon-
uoîrre les deux premières des îles Kou-
riles , il porta au nord.
Les provifions de bouche étoient extrê-
mement diminuées , l'eau près de man-
quer 5 les voiles rompues , la moitié
dQS agrèts hors de fervice. Les matelots
les moins malades traînoient ceux qui
pouvoient à peine fe foutenir à l'endroit
où ils pouvoient être de quelque utilité.
Les pluies , la grêle 3c la neige aug-
mentoient fans ceffe , les nuits deve-
noient plus longues Se plus obfcures ,
le jour étoit prefque infenfible. Ceux
qu'on forçoit à quelque fervice s'é-
crioient que la miort , qui leur fem-
bloit inévitable , tardoit trop long-
temps. Le vaifTeau durant quelques jours
ne rut conduit que par les vents j Bée-
ring étoit déjà très malade. Le lieute-
nant Vaxel exhortant avec bonté fes
matelots à ne pas défefperer encore ,
engagea quelques-uns d'eux a manœu-
vrer. On ne lavoit plus ou 1 on etoit :
cependant le 4 novembre au matin , on
tira vers loueft , & bientôt après on
vit terre.
Elle étoit très éloignée , Se lorfqu on
N ij
2^2, V O Y A G 1
ea fut près , la nuit commença. Le mï-
Crable état du vaifTeau & l'impoflîbilité
de le conduire firent prendre la réfolu-
tion de porter droit à la terre. On s'en
approcha peu-à-peu 5 & Ton jetta Tancre
à douze braiTes de fond ^ mais les va-
gues rompirent le cable , & emportè-
rent le vaifleau , le jetterent deux fois
fur un brifant , ôc le frappoient avec
tant de furie qu'il trembloit par-tout.
Une féconde ancre ayant été jettée , le
cable fut rompu , pour ainfi dire , avant
qu'elle eut touché le fond. On alloit en
jetter une troifieme , lorfqu'une vague
enlevant le vaifTeau , le fit pafler par-
deffus le brifant , & il fe trouva dans
une eau calme , où l'on mouilla fur
quatre braifes de fonds de fable , envi-
ron à trois cents brafTes de terre. Le jour
découvrit à leurs yeux la terre qu'ils al-
loient habiter, Ôç Tefpece de bonheur
qui s'éroit joint à leurs défaftres j ils
étoient au feul endroit où l'on pouvoir
aborder. A vingt bralTes plus loin de
chaque côté , le vaifTeau écoit brifé 6c
tout englouti.
Le rivage étoit bordé de montagnes ^
laterre couverte de neige, on n'y voyoic
pas un arbre , pas même un buifïbn.
Un torrent cpuloit a quelcjue diftance j
1 N s î B E R I E. 15;)'
Aes fofTes qu'on apperçiu enrre les colli-
nes de fable qui le bordoient , parurent
propres à fervir de demeure, jufqu a ce
que Ion eue conftruit des cabanes avec
le bois flotté répandu fur le rivage.
Quelques-unes de ces foffes furent pré-
parées pour les malades , & on les y
tranfporta. Plufîeurs moururent en réf-
pirant le grand air. Les renards nommés
en Rulîie Petfi , dont cette terre étoic
remplie , fe jetterent avidement fur les
cadavres , Se Ton eut peine a les écar-
ter. C'étoit la première fois fans doute
qu'ils voyoient des hommes, ôc dans tous
les animaux , la peur eft l'effet d'un péril
évité , ou de l'exemple. Il moaroit cha-
que jour quelques hommes de l'équipa-
ge. C'étoient principalement ceux qui
s'abandonnant à la langueur que le fcor-
but caufe, ne fe donnèrent aucun mou-
vement. Ceux qui ne ceiTerent pas d'a-
gir de de travailler , réhfterent a la ma-
ladie de s'en délivrèrent. On alla recon-
noître la terre où l'on avoit abordé , &c
l'on s'aiTura que c'étoit une île déferte.
Le peu de vivres qui reil:oit , fut diflri-
bué chaque jour à portions égales : le
malheur commun rendoit leur état égû
ainfi que leur autorité. Ils eurent d'a-
bord beaucoup de peine à trouver fous
N iij
â94 Voyage
la neige le bois nécefTaire pour conftruîr^
des cabanes y mais lorfqu elle fe fondit ^
ils en eurent en abondance. Cette quan-
tité de bois eft un indice certain de fo-
rêts voifines , d'où les eaux l'entraî-
nent dans la mer qui le jette fur fes ri-
vages. Quoiqu'il fut mort dans l'île
environ trente hommes , les vivres euf-
fent manqué , fi Ion n'eut pas trouvé
des animaux marins propres à fervir de
nourriture. On mangea des caftors ma-
rins ou plutôt des loutres marines ( i ) »
dont Stelier a prétendu que ia chair ell:
un antifcorbutique , des chats marins
appelles en Kamtchatka koti -moroki ,
&c décrits par Dampiere fous le nom
d'ours marins , animai farouche, cou-
rageux 5 très gros , qui pefe environ huit
cents livres ; des chiens de mer nom-
més en Kamtchatka ladac , gros comme
le bœuf 3c pefant huit cents livres , des
lions de mer une fois plus gros que l'ours
marin , ôc pefant environ feize cents
livres , animal féroce , qui fe place or-
nairement fur des rochers à quelque
diftance du rivage , ôc pouffe des ru-
gilTemens épouvantables : des vaches
(j) Lutra marina Brafilïenjium , Jaga Ma»
ligutiWiu^ Margr. Hift. Brafil. l. ^ , c. ;?.
t N Sibérie. 19^
marines , ou lamentins quipefent quel-
quefois jufqu a huit mille livres ( i ). Dès
le commencement de l'hiver , la mer
jetca far le rivage une baleine morre :
ce fut une grande confolation pour nos
malheureux marins : ils la nommèrent
leur magalin de vivres. Les peaux de
loutres furent réfervées &: partagées éga-
lement. Quelques malades donnèrent
les leurs au médecin Steller , dont ks
remèdes , les foins & la gaieté les avoient
foutenus ôc confervés : d'autres n'efpé-
rant plus de retour , ou croyant ne pas
trouver à fe défaire de ces peaux les lui
vendirent, de forte que fon lot étoit
de plus de trois cents.
Béering , ce malheureux vieillard ,
défefpérant de revoir le continent , re-
fufa longtemps de manger & de boire :
on voulut le porter dans une cabane , il
dédaigna ces foins : confumé par les ans ,
la douleur , le dcfefpoir , il expira le
huit décembre : les gens de fon équipa-
ge donnèrent fon nom à l'île.
Une tempête violente ayant encore
une fois emporté le vaiffeau qui éroit
à l'ancre , toute efpérance de retour étoit
Ci) Il ne faut pas confondre ccr animal avec
le beiouga de la mer glaciale.
N iv»
f ^? V 0 f À 6 y
perdue , /î les flots ne TeufTent pas cfé
nouveau porté au rivage. Il y fut reçu
avec joie , & même avec reconnoilTan-
ce. Dès que le printemps fut revenu y
ils réfolurent après quelques délibéra-
tions , de mettre en pièces le vaifTeau
échoué , & d'en conftruire un autre plus
petit , mais en état de tenir la mer : ils
le munirent. d'ancres & de voiles , mon-
tèrent ce frêle bâtiment & s'abandon-
tkQVQnt aux flots. Le lendemain , vers
midi , ils tournèrent la pointe fud-eft de
l'île 5 & la trouvèrent à peu près à 5 5
degrés de latitude : Tendroit où ils
avoient paffé l'hiver, avoit été trouvé
à près de 5(5. Le i(j août 1741 , après
neuf jours de navigation fort beaux Ôc
fort calmes , ils arrivèrent heureufe-
ment au port d'Avatcha , & îe temps
qu'ils avoient paffé à l'île de Béering
dans une occupation continuelle , leur
parut alors un inftanr.
La navigation de Tchirikov , quoi-
que moins pénible 3c moins périlleufe ,
ne fut pas moins dure pour lui : tout
cœur auffi fenfible que le fien , pourra
juger de fes peines. Après avoir été fé-
paré du capitaine commandant, il courue
au nord-eft & vit une terre le 1 5 juillet
à 5 ^ degrés de latitude , 6c félon ion ef-
EN Sibérie. 197
tîtne a 50 de longitude d'Avatcha. Des
rochers efcarpés bordoient le rivage , au
pied duquel brifoit une msr protonde.
Il fe tint un peu éloigné. Trois jours
après il y envoya le pilote Abraham Dé-
mentiev , avec dix hommes choifis &
bien armés , & des vivres pour deux
jours. On les vit entrer dans une anfe ,
derrière un petit promontoire, & l'on ju-
gea d'après leurs fignaux qu^ils avoienc
pris terre, mais ni ce pilote ni aucun
de ceux qui laccompagnoient ne revint :
cependant les (ignaux contin noient. On
penfa que la chaloupe ayant été endom-
magée 5 avoir peut-être bslbin de ra-
doub. Tchirikov envoya le BoflTeman
Sidor Savelov avec trois hommes j ils
ne revinrent pas. Pendant qu'on les at-
tendit 5 an vit conftamment une fumée
far le rivage , & le lendemain du jour
où le bolTeman fut détaché ^ on apperçut
deux canots qui venoient de l'endroit ,
où Savelov &c Démentiev avoient pris
terre. On crut que c'étoient les deux
chaloupes , & Tchirikov n'en doutant
pas , fit monter fes gens aux manœuvres
pour fe préparer à mettre à la voile. Mais
c'étoient deux Américains , qui voyant
îe vaiffeau plein d'hommes, s'arrêterenr,
êc criant , agai , agai , retournèrent à
force de rames. N v.
2^S Voyage
Il ne reftoit à Tchirikov ni chaloupe
ni canor j les roches ne permettoient pas
d'approcher de la côte avec le vaifTeau ,
de un vent d'ouefl: affés violent obligea
de lever l'ancre Se de gagner le large. 11
ne pouvoit cependant quitter cette côte :
il y croifa une couple de jours , & fe
rapprocha de terre, lorfque le vent fut
changé. Ce ne fut qu'avec une vive dou-
leur (k d'après le confeil de tous fes offi-
ciers, qu'il réfolut d'abandonné^ ceux
qu'il avoit mis à rerre , & de faire voile
vers le Kamtchatka. Il rangea la côte ,
autant qu'il le put & ne la perdit pas de
vue l'efpace de cent milles ; il eut fou-
vent à lutter contre les vents > fut in-
quiété par les brumes , perdit le 20
feptembre une ancre qu'il avoit jettée à
peu de diftance d'une côte très dange-
reufe : elle eft félon fon eftime 351 de-
grés 1 2 minutes , de l'on croit que c'eft
la même qui fut découverte quatre jours
après par le capitaine Béering. Vingt ôc un
Américains vinrent a lui , chacun dans
un canot de cuir. Ils regardèrent le vait
feau avec beaucoup d'étonnement , ôc
parurent difpofés à aider lesRufles : mais
ceux ci ne purent lier commerce avec
eux ôc encore moins convcrfadon. L'é-
quipage éroit compofé de 70 hommes^
EN Sibérie. 29^
Le fcorbut & le manque d'eau en firent
périr vingt Ôc un , en tre autres, deux lieu-
tenans dont Tchirikov faifoit cas, Likat*
chov & Plaurin. Lorfque leau douce di-
minua , on voulut delîaler l'eau de rner
en la diftillant , ÔC Ton y réuffit ; mais
cette opération ne lui ôta point fon amer-
tume. Cependant on fut obligé d'en fai-
re ufage , & de la mêler par moitié à
l'eau douce qu'on avoit encore. Les
pluies étoient pour l'équipage le plus
précieux de tous les biens. L'ufage de
l'eau de mer augmenta la maladie.
Tchirikov en eut âes fymprômes dès le
10 feptembre , mais la diette & l'air de
terre le rétablirent. La Croyere n'eut pas
ce bonheur j après avoir fupporté toutes
les fatigues du voyage avec une force ôc
une fanté furprenante , il mouriît le dix
odobre en entrant au port d'Avatcha.
Dès l'année 16^6 , les Ruffes avoienc
commencé à naviger fur la mer glaciale.
Ils s'avancèrent peu à peu vers T'eft , &
commercèrent avec lesTchouktchis. En
I (348 quelques petits bâtimens allèrent
jufqu'au cap Tchoukotskoï ; fe perdi-
rent de vue , ôc l'un d'eux fut jette par
la tempête au fud de l'Anadir. Ceux qu'il
portoit , remontèrent cette rivière , &c
trouvèrent un petit peuple , qu'ils voulu-
Nvj
^ùà Voyage
rent obliger à payer un tribut. Les Anau-
lis 5 ( c'étoit le nom de ce peuple) , re-
fuferent de donner ce qu'ils ne dévoient
pas ; mais comme ils étoient peu nom-
breux ôc moins forts, les RulTes les ex-
terminèrent 5 & crurent avoir fervi leur
patrie.
La nation rufle n'étoit point inconnue
aux Kamtchatkains , lorfqu'en 1(75? 7
Volodimer AtlafTov fit la conquête de
leur pays. Us dirent alors que long- temps
auparavant , il y étoit venu un Ru(ïe
nommé Fcdotov , avec quelques autres,
qu'ils s'étoient mariés & avoient vécu
parmi eux , mais qu'il n'en exiftoit plus.
Ce Fcdotov montoit un des petits bâti-
mens dont je viens de parler.
Quelques RufTes ont prérendu avoir
découvert une grande île dans la mer
glaciale , mais tout ce qu'ils en ont dit ,
eft fabuleux. Se les dernières navigations
faites dans cette mer par des officiers ha-
biles de dignes de foi , ne permettent
prefque plus de croire que cette île exifte.
LesCofaques envoyés de temps en temps
aux Tchouktchis , pour les engager au
payement d'un tribut, en ont rapporté
les particularités fuivantes , ôc quelques
hommes de cette nation , venus au fort
d'Anadir^ ont confirmé leur récit. 11$
î N S I E E R ï E. 50r
n ont ni loix ni magiftracs , jurent par le
foleil , ou parleurs chamanes ou devins,
vivent prefque tous errans , parce qu'ils
ont des troupeaux de renés. Ceux qui
n'en ont point, habitent fur les bords de
la mer des cabanes couvertes de terre, &
mangent du gibier , du poilTon , des her-
bes de dQS racines. Vis-à-vis de leur pro-
montoire 5 il y a une ile habitée par un
peuple dont les mœurs de la langue dif-
férent des leurs. Lqs Tchouktchis font
fouvent la guerre à ces infulaires. Les
armes de ces deux peuples font l'arc ôc
les flèches. Ceux-ci ont Iqs joues per-
cées , & y paflent des dents de vache
marine. Du promontoire des Tchoukt-
chis , on peut aller à cette île en un de-
mi-jour pendant l'été , en des baidars ou
barques faites de côces de baleine & cou-
vertes de peau de chien narin. On peut
auffi durant l'hiver s'y rendre en un de-
mi-jour dans un traîneau tiré par de bons
rennes. Quand le ciel eft ferein , on apper-
çoit à l'orient de i île une grande terre.
Elle eft couverte de vaftes forets de pins ,
de fapins , de melefes &: de cèdres, &
traverféepar de grands fleuves. Ceux qui
l'habitent, parlent une langue différen-
te de celles des Tchouktchis, fe nourrif-
fent de chaffe de de pêche , ont des de-
|oi Voyage
meures fixes, entourées de murs de terre,
& s'habillent de peau de renne, de renard
ôc de zibeline. On ne trouve point ce
dernier animal dans l'île qui fépare les
deux continens.
Ces relations dépofées dans les archi-
ves de Iakoutsk, étoienr inconnues aux
RufTes. On les ignoreroit encore , fi lors
du fécond voyage dit de Kamtchatka ,
Muller ne les eut pas découvertes. Des
relations plus récentes les ont confir-
mées. On a appris en 17(^5 que des
bâtimens ruffes partis de la Kolima ,
( nommée mal à-propos Kovima dans
l'atlas ruiïe ) ont doi^lé le c;ip Tchou-
kotskoï par 74 degrés, & érabU un com-
merce de pelleteries avec les habitans
des îles & terres qui font vis-à-vis ce
cap. Il n'efl donc plus douteux que l'Afie
êc l'Amérique foient féparées par un
bras de mer. Le capitaine Béering qui
le crut dès fa première navigation , le
ëéduifit d'une opinion faufle. 11 avoit vU'
les terres tourner à l'oueft à la hauteurde
6y degrés & demi ^ & s'étoit imaginé
qu'elles continuoient dans cette direc-
tion*; mais fous cette latitude il n'y a
qu'un promontoire appelle Serzé-Ka-
menne par les RufTes d'Anadirsk ; la
partie des côtes qui eft au delà , reprend
EN Sibérie. 50^
en fe courbant la direction vers le nord,
laquelle eft propre à ces côtes depuis
Kamtchacka. Au delà du grand cap de
Tchoukoskoï , elles courent en effet à
Toueft, & forment dans cet endroit l'ex-
trémité de l'Aile , vers le 74e. degré de
latitude.
Nous avons encore appris par ces na-
vigations que le détroit qui fépare les
deux continens a peu de largeur y ainfi
l'Amérique s'étend jufqu'auprès du
Kamtchatka , & cette contrée qui , pour
le moins , eft aulTi grande que l'Europe,
nous eft encore inconnue. Il fera peut-
être pollîble d'établir un commerce par
les grandes rivières dans tout le nord de
l'Amérique , ôc les Ruftes & les Japa-
nois pourront y porter leurs richefTes. Il
feroit à defirer qu'une des nations d'Eu-
rope 5 fit au pôle auftral , ce que les
RulTes ont fait au.4iord. Il y a peut-être
vers ce pôle des continens aulli grartis
que tous ceux qui nous font connus : la
découverte d'une de ces terres caufe-
roit à l'efpece humaine des avantages
infinis , & coureroit moins qu^une
feule de fes petites & m.ifér;ibles guerres
qui l'énervent & l'épuifent. Chercher de
nouvelles terres, pour y porter nos con«
noiiTances , nos lumières ^ nos richeJGTcs 3
'5b"4 Voyage en Sibsuie;
& les y échanger contre celles Je Ieiir$
habitans , travailler ainfi à réunir tous
les hommes par les liens d'un commerce
libre , ce fera faire leur plus grand bon-
heur. Mais fi nous devons porter ou en-
tretenir chez eux les trois fléaux du genre
humain , l'ignorance , l'erreur & l'ef-
clavage , pour leur bonheur Se le nôtre ,
reftons dans nos ports. Duquel pouvons-
nous attendre plus de fervices , du bar-
bare ou de l'homme éclairé ? jufqa'd
quand ferons-nous foibles de raifon ,
dépourvus de connoifïànces au point de
chercher notre bien dans le mal d'autrui,
dans le mal de ceux dont la bienveillan-
ce & les travaux doivent faire tous nos
biens ? Agiflons humainement avec tous
les hommes , fi ce n'efl par fentiment ,
du moins par amour-propre : la terre eft
une patrie commune , les intérêts de fes
habitans font tous liés ; les travaux du
Japonois , fes mœurs , fes loix , fa po-
pulation intérefient l'Européen ; les ri-
valités , les différends, les haines entre
nations , font d'odieufes querelles de
frères 5 chetives auprès du bien général:
c'eft ignorance , défaut de lumières^ vé-
ritable barbarie.
FIN.
TABLE
DES MATIERES.
Le chiffre romain I. indique le pre-
mier Volume 5 II. le deuxième :
on cherchera fous les noms généraux
di animaux ^ plantes ^ Sec. ce qu'on
ne trouvera pas fous les noms parti-
culiers.
/jBalah , (Vierge d') ed célèbre. î,
y^ pageSi. ligne ly. '
Ahdal , ce que c'eft. I 77. 1. 21.
jihis ^ Prêire Tacsre (v. Tatares.)
. Ablai-Kic. L 113 1. 14,
^/m^«f, ( Montagne d') II. 213. 1. 20,
. A'louj Village, i. 84. I. 3.
Akkoune , ce que c'eft I. ^9. 1. 1$,
Aiimens ^ gelés I. 585.1. 1.
Alun. Y. Beurre de pierre.
Amérique. \ts Capitaines Béering &Tchirî-
Jcov, y abordent IL 284. & fuiv, zcj6. i. 15. &
fuiv. réparée de l'Afi*. 301. 1. 23. par un
détroit peu large. 303. J. 14.
AmuUue. I. page 40, 1, 17. f f, 1, 5. U^»
I. i^.
jo6 T A B t t
Animaux I. ^o. I. ii. 103. 1. i7« ïïf«
1. 13. 1 16. 1. Il, 113. I. 7. lyo. 1. 8. 107*
1. y. i<î7. !• 5. 1.68. 1. xj. 187. I. }. & luiv.
30t. 1. 10. 3iy. 1. 3. ^78. 1. 10. II. 5^.
1. 15. 116. 1. ^. 1 50. 1. 14. l^- 1. 1. i^. 170.
1. 14. III. 1. 14. 117. l. 14. i9y I. II.
194- 1. II. & Tuiv. voyez Oifcaux , Poiflbns ,
ln(edcs , &:c.
Antiquités. I. 107. 1. 14. & fuiv. 1 10.I.14.&
fuiv. I 1 1 l. 15.& fuiv. I II. I.i8. 113. I. ,4 ÔC
fuiv. H7. l. 16. 15 i. 1. li). 189. 1. 4. 24 il* if •
251.1. 23. & fuiv. 277. l. 18. II. 1 y. 1. 4. & fuiv,
75. 1. 17. 76. 1. 4. & (uiv. 77. 1. II. & fuiy.
Ji. 1. 12. & fuiv. 84. l i. ^1. 1. 7. 2^5 5. !• If»
Antoine (Saint) Reliques & Miracles. I.
a. \. \6. 6c fuiv.
Arbres de Sibérie. I. 8p. 1. 10. 90. l. 14.
105. 1. ip. 118. 1 8. 129. 1. 17. 103. 1. XI.
ajy. 1. 3. & (uiv. 303. 1. I. & fuiv. II. 114.
J. 1 1, & fuiv.
Argali^ Cefpccc de ceif) I. 11^. I. ly. £c
ibiv. 19c. 1. Ki
Armes des Votiakcs. T. ^4. 1. 31. des Kal-
inoukcs. 53. 1. itf. des Bachkires, Cofaques,
ibid.
Arts, V. diftillation. Art de fondre le fer
chez les Ta ares de Kondoma. I. 139. 1. 12.
Pèche dans les rivières glacées. 159. 1. 5. Ait
<!e ilaïuafquinerw 209.]. 30. & fuiv.
Afbtjie y ( mortagne d' ) II. 135. 1. 14. .
Afcarides. I. 158. î. 4. & fuiv.
AJfemhUe. v. Kafan.
Aurore boréale. I, 41 1. 1. 20. II. 31. I. 4«
J58.I. i:. 190. 1. 10.
Bachkires , leurs armes , I. 53. 1. i6t
leurs pays conquis, iio. 1. ip,
£^c/i:/z.r, 1, 141, 1. 2,
DES Matiekes. 307
Bcins , I. i6o. 1. 14»
Balakna , ville. I. 8. 1. 9.& fuiv.
Bapccme , reçu par quelques Tatares pouf
3es vues intéreflees. I. 81. 1. 7. Le? fait mc-
prifer des autres. 1. S. Conféré finguliereraent.
170. I. 19. & fuiV. II. 141. I. lOr
B arôme cre , fa hauteur en différens endroits.
II. 148. & luiv.
Beurre de pierre, cfpcce d'alun. II. ii8. 5C
fuiv.
Bichbdnnak. I. 9^. I. 9. & fuiv.
BieLaïa rïhïtfa , Poi^Ton. I 407. 1. t r,
Biere , faite fans houblon. II. 113. 1. if.
Bornes de Chine & de RulTie. I. 1*3. 1. 30,
BouÂares , cntcrremens. II. 155. 1. ij. &
fuiv.
Bûuhanne. I, iio. I. 1 2.
BouJJbles ^ des chaiTcms Syb^riens. II. 50,!-
BraJJerie d'eau- de- vie. I. 189. I. 15. &
fuiv.
BratsÂains , leurs huttes. I. 115. 1. 14. leurs
mœurs, 278. 1. 4. & fuiv. leurs offrandes. II.
3. 1. II. confécration d un cheval. 7. I, 6,
& fuiv. accufés de (édition. 18. 1. i. &luiy.
Boi:rœ:es, I. 103. l. 17. leur habillement,
104 1. I. & fuiv.
rûi'<7/ifj des Tatares Théléitiches. I. i^o.
1. 17. des Taiares Abinifiens. 137. !• 28. des
Tatares Tomskains. 170. 1. 3. des Tatares
Ktafnoiarkains. ip^. 1. 4. des Boureres. 108.
1. 5. des Bratskains. irj. 1. 24. Tongoufes.
248. 1. 7. 503. 1. i^. des Iakoutes. 390,
1. ç. des Bachkircs. 217. 1. i^-.
Carnaval de Tobolsk. I. page 53. 1. 18. flC
(uiv. deKrafrioiaik. 1^8. 1. ij.
5o8 Tablé
Caftors. II. ijo.l. 14.
Catherinebourg. II. iio. 1. é^.
Cavernes , v. Kongour. I. 154. 1. 1 1. II. 7$;
1. ir.
Chaleur, I. «jJ. I. 5. 240. 1. 18. 411. 1. 13. lî#
75' 1. '5?- I85-1- 3-
Chamanne, I. 20^. I. 14. leurs fortileges.
7^/i/. Tongoufe. 14^. I. i^« i6i. 1. 4. &
fuiv. Bratskaine. 178. 1. 8. 197. 1 15. & fuiv,
lakouce. 395. 1. 9. II. 16. 1. 8. & fuiv- 91. 1. 4«
lie. 1.4 168. 1. 16. 170. I. 20.
Changemens de la furface de la terre. ï. 241,
I. 8. & luiv. 282.1. 15. des lacs. 11. 108, 1. 5.K
fuiv.
Chanfons ^ v. Mufîquc.
CA^Jf des Argalis & Maralis. I. 11^ 1. 17,
& fuiv. des Zbelincs. 20:. 1. 5?. 24^- 1. 15. &
fuiv. des renards & goulus. 302. 1. iç. 310.
• ). X6\. des écureuils. 3 1 y. 1. 5. & fuiv. des
chevreuils & mufcs. 317. \. 4. des Zibelines.
J22. I. ir. fur les cotes de la mer glaciale.
II. 49. 1. ij. & fuiv. des Zibelines. 55,
j. i,
Chéléfmsk ,ÎQtx.\, 88.1.2.
Chemin par eau , de S. Péteibourg à Novgo-
fod. I. 2. 1. 7. & (uiv.
r^tfv^/confacré.11.7. 1. ^.
Choux communs à Nijnei Novgorod, I. <?;
1. I. &fuiv.
Chrïfnanifme ^ cnfeignc en Sibérie avec peu
de fuccès.I. 11. 1. 18. i^. Lu. li^.l. z8. i/r.
I. 6,19^,]. 22.
Chûces d'eau. I. 5. 1. 2. 151. I. 15. 1^8.1. 27,
II. 19. &ruiv. 15. 1. 13.
Cimetières ta:ares. II. page itf<r. 1. 13.
Circoncijîon tatare. I. 77. & fuiv.
Comète, II. ico. 1. 3.
DES Matières.' 309
ConcomhriiKâlmouckQ. ï. ic^.l. ii.
Ccpeke, favaleur. 1. 6.1. 14. (v.l'crraca,)
f.l. 10,
Coquillages, I, 3 19. 1. 18 , 27.
Coquillages de mer trouvés fur les moiua-i
gnes. II.iS. 1. 4.
Cornes , v. Maramont, Narval.
Cby^^/^^'j- j leurs armes. 5 3. 1. 1 ^,
Cofaques^ voleurs. I. 8^. l. ti. & fuiv, II»
371.1. 5.185.1. 18. & fuiv.
Cofiroma , ville. I. 7. 1. z.
Goufe de chevaux, v. Mariage tarare.
CouJïnsA. 9$A, 17.
Darei, efpece de drap Boukarc. L 57. L 14.
Damafquinage. v. Arts.
X>éc/m^i/c?«de l'aiguille aimantée. !!• 6iA,ji
& fuiv.
Dents, V. vache marine. Dents d'éléphant,
nommées cornes de Mammont, II. ^^. 1. i5,
Dijiillacion d'eau-de-vie par les Tatares. I.
13 3. 1.3. par les Tongoufes. 255. 1. 5. par les
Chinois. II. 10. 1. 20. & fuiv.
Dona , Prêtre votiaque. I. 3 2. 1. 31,
Docchennïke, Ce que c'eft. I, 6^. 1. 1,
D^^^^/z(I{lede).l. 9. 1. 4.
Drûpj , v. Kamka 5 Kham, Darei^Tcban*
^ar ou Tchaldar , Kitaïca.
Droits fut les marchandifes. I. 49. 1. 27. fur
les denrées 50. 1. 28,
Eau-devis, v. D.ilillation,
Eau fpincueùfe vuherziie, v. Médecine.
Eaux couleur de thé. I. 255. 1. i. chaudes,
page i6o. 1, 9' vitriolées. 2^3. 1. 29,
Ecureuils y clans. I, 515. I. 27. 6c fui v.
Elifabeçh monte fijr ie thicne de Rulîie. II
jio Table
Enfant monftn*eux. 1. 3 8z. I. itf.
Ejiurgeon, ( cfpecc d' ) fa diiFérence Je Tef-
turgeofl ordinaire. I. 7. J. 9. & fuiv. Péciic de
l'efturgeoD, 199. 1, jo. & fuiv.
Excommunication lancée contre les Catholi-
ques. I. 5 6.1. n.
Exilés, II. i.I. 14,
Fummes tatares, leur habillement. I. a8. !♦
12. & fuiv. V. Votiaques, TchércmiiTes.
Fices (des Czars fandifîcs, )l. $6, 1. 4. des
Saints pris pour patrons. 75. l. 9. du Tailga.
II. 17. 1. 4. des Tages femmes de Kralnoiark.
105.1. 19.
Fif^jT. V. incendie.
FilUs publiques, l. C-j,\,l6, 1^7, \, 9»
Fitvres, V. Médecine.
Fleurs de Chine ^ artificielles. II. 8. 1. 7.
Foire , ( d' Irbit ). 1. 4^. 1. ' . & Tuiv.
Fonderies d'Irghin, I. 41.!. 18. dePojeva. 4^;
L 10. de Siffert. 46. 1. 19. de Kamenskie, 47,
1. 31.de Kolivan. m. 1. 3. 123. 1. 18. 114. !.
14, 12.7. 1. 4. deBogorodbkoïe. 1^8.1.4. 1^9.
1. 12. d'Aigoune. 149.1.4. & fuiv. de fer. 291,
1. iG. d'Oriensk. î 14. 1. 8. de Kar^kaïa. II. 12.
1.9. 80. 1. X u des environs de Catherinebourg,
213. & fuiv.
Fontaines faites, I. 8. I. 1 1, 311. J. 18,
326. 1. T.3?2.. 1. 5. 541.1. \6j. IL 14. 1. 30.
Froid, I. i8i.l. xz. & fuiv. 158. 1. 22. 352.
1. I. & fuiv. U). 1, 29. S: fuiv. 362. 1. :2,
364. ). dern. & fuiv. 381. 1. 10.412.!. j4. 5C
fuiv. II. 5 1.1. 1.148.1. 15, 151.1. 1.& fuiv,
Galaciites. il, page 17. 1, 29.
G/ûc? , fert de vitres. 1. 3 5 6. J. 14. fondue^
donne au thé un goût agréable. 3 5 8. 1. 1. glaces
^e la mer. 368, & fuiv. 370, 1, 28.
Ghélune, I, 219. K ^
DE s M ATI E RE s. 3ir
Couvemement de Sîhérie. II. lyi. I.17.
Gouverneur de TohclsAy repas donnés chez
lui, payés par les ^larchands-, I. 76. 1. i,
& (uiv. Gouverneurs , leur avarice, i 85. 1. 14.
Isurs concuiïions, m. U 11. 1S5. 1. 15. U
fuiv.
Greniers , fous terre. I. 378. I. ly.
Habillement des femmes tatares. I. 18. !•
12. & fuiv. des Tarares. 19. 1. 29. des Votia-
kes. 31.1. 18. des femmes tarares Théléi-
riches. 130. 1. 27, & fuiv. des femmes tara-
les Verkcomskaines. 13p. 1. i« & fuiv. des
femmes Bourœtcs. 204. J. i. & fuiv, des fem-
mes Tongoufes 328. l. 19. & fuiv.
Herma-phrodius. II. 1^3.!. 10.
Hijicire naturelle, II. 6), & fuir.
Huues, V. Cabanes.
Hyène. II. i s i. l- 12.
Hyver de Sibérie, y. froid. I. 377. quelque»
fois doux. 381. l. 9.
lachma gora. v. Jafpe.
lakoiites ^ leur reireir.blance avec les Kal-
E20ukcs- I. 25. I. I, leur figure. 1. 2. chaiTés
par les Boutâtes. 340. 1. l. & fuiv. attaquenc
les To.goafes, l. 2f . & faiv. leur théologie.
344. 1. 4. oc fuiv. Voeux qa'iis font pour eux,
346, 1. 18. & fuiv. leur manière de les faire.
ihïd. leur opinion fur les enfans monftrueux.
38.2 L 30. leur genre de vie. 5 8^. 1. i ) . leurs
ufages à l'égard des morts. 591. 1. I7,&fuiv à
la nàifTancc d'un enfant. 35)2. 1. i^. leurs of-
frandes 358. l. 4. 6l fuiv.
.Iakoutsk^ î. pag€ rSç, I. 4. & faiv. 377#
climat de cecre Ville. 4I I. 1. 14.
. Jojiucha, lac falé. I ici. i. 7.
Japon , II. ij6. i. 15. & fiuv»
Jarojhiv ^"HiMiz, L 6. 1. 17,
fil Table
Jafpey (montagne de) I. 160, 1. i^,
lajfi^ (poifTon). 8^. 1. zy.
Idoles. I. 114. 1. 4. II. Z54. 1. ^^
Idoles des Bracskains ou Boureces, I. iijl
1. 15. & fui V. des Mongaliens. ^^o. 1. 12. des
Bratskains. 159. 1. i. & fuiv. des Tongoufes.
275.1. S.deslakoutcs. 35>o. 1. 19, desTatares»
11.76.1.^.
lécathennebûurg. Ville. I. 41. 1. 17. &
(uiv.
lénifei y rivière. I. 172. 1. 20. II. 71. h
14.
lénifiisk, VilIe.I. 171. 1. 17.11. 70.1. J. &
fuiv.
levrachka, I. 378. 1. ic. Scfuiv.
//, ce que c'eft. I. 361. 1. 2.
Ilimsh, î. 310. 1. 7.
Incendies du défert. I. î;8. I. aï", ^p. ï. 2 ;
f , it & fuiv, 100. 1. 8. & fuiv. ICI. J. 29.
I iç. l. 19. iiî. 1. 17. à Iakoutsk. 380. 1. 11,
lu fuiv. II. 2. 1. 13. 163. 1. 6.
Infectes. I. 95. 1. ly.içR.l. 4.
Injh-umenty v. Mufique, inftrumcnt de la-
bouragedes Tatares. I. 145. 1. 13.
lougcouchy Prêtre tcheremifle. I. 39, 1. i^,
Ivacshoï, Couvent. I.^. 1. 4.
îrbic. V. Foire.
Irtich j rivière. I. 75. 1. 7. Erreur des
Voyageurs à l'égard de fes eaux. 1, 13. &
fuiv.
lumajje. 10. 1. 17,
Ivoire foj/ile , ce qu'on nomme aîn/î. Il,
37, J. 13. Opinion abfurjde à cet égard. 39,
1.18.
Kalin , ce que c*efl. 1. 19» 1. I J. en quoi il
^onûde» L 10. & fuiv.
Kalmoukê4
DIS Matières. 51^
Ivoire ÇoiVûc ^ cç qu'on nomme ainfi. II. 37,
ï. I ?. opinion abfurcie à cet égard. 3 5>. 1. i 8.
Kalin, ce que c'eft. I. 2^. 1. 15. en quoi
il conlîftc. 20. & fuiv.
Kalmoukes , leur genre de vie. I. 1 1 1. 1. 3:
& fuiv. leur habillemenr. m. 1. i. & fuiv,
leur adrelTc à tirer des flèches. 1. 12. &
fuiv.
Kam, I. 13J. î. 21. Tes fortileges. 141. 1. 5.
pourquoi s'adreiTe au diable & non à Dieu.
142. 1. 2t. i4y. 1, 16. 150. 1. 28. 165J. 1. 18.
Kamka ^ efpece de drap. I. 57 , 1. i^. 5 g,
!. I.
Kafariy (fètt de). I. 17. 1- 20. hommes Se
femmes aflemblés, comment didribués. 18,
1. î j. ponch, verfé à la ronde par des dam.es.
î. 24. & fuiv. fituation de cette ville. 16. 1. ip.
Tes édifices. 1. 25. & fuiv. Ton commerce. 27.
h I & fuiv. Manufadure de drap 1. 6". & 7»
quand établie & comm.ent foutenue. 1.8.&: fuiv.
Kdfanka, ïiy'itïQ y fes eaux mal faines. I. 27.
1. 14-&2f.
Kiœkca^ frontière de Chine. I. 226'. 1. 25.
Marchaudifes qui s'y vendent. 251. 1, 30. 5c
fuiv.
Kh^ruy efpece de drap. I. 57. 1. 20. 5 S.
1. 3.
Knaïca^ efpece de drap. I. n* ^» *^' î^8.
1.5.
Kniafés y ou prince tatare. I. 85. 1, i;. &
fuiv,
Kongour, (Caverne de). I. 40. 1. 25'.
Kouas y ce que c'eft I. 16. 1. 17. & fuiv.
Kouchankma ( Dialede de ) I. 4. l. 1 1. Meos
dians nombreux dans ce Village. 1. 6",
Koufnecski Ville. I. 147. 1. 7.
Krafnoïark , Ville. It 184, 1* II.
jx^ Table
KalinouAes, leurs aimes & leur manière de
combattre. I. 5$. l. itf.
LaCy Ladoga. 1. 1. l. 9. 4. 1. i(S. Lac Ilmen,
4. 1. 15. Lac Baikal. m. L 17. regardé
comme faint. l. 15. Lacs. 2.^4.1.17. 2.66. L ii.
Lac Baikal. iSi.L iç 8c fuiv. Lacs toujours
glacés. 418. 1. to. II. Lac Tchébar. 20^,
1. 15, Lac bieloïc ou Lac blanc. 160. 1. 12.
Lacs f aies. I. 87. 1. lo & 13. loi. 1. 7.
lOj.l. 8. 167. i. 13. 343. L it. II. 71. 1. 8. 74.
J. I9« ^^7- !• ^4»
Ladoga, (v. Lac)
L^/t, (dccavalle) on en tîrc de l'eau-de-»
vie, V. Diftillation.
Lifchi , ce que c'eftj & fables à ce fujet. !•
y. I. 5. & fuiv.
Makariov, (vin de) quel il eft. I. i^,
1. ir.
MaldeNapUsy commun à Tobolsk. I, ^7. I»
itf. àTomsk. 157. 1. 12.
Maladies» I. 171. 1, ttf. 255. 1. 5, 182. 1. 8.
15?0. 1. 2(>. 2^2. 1. 27. 324. 1. II. n. 52.
1. 18. 172. L 23. 175. l. 3 & fuiv. 204. 1,
ao.
Mammontj (cornes ou os de). II. 32. 1. 1^0
Se fuiv. font des os d'éléphant. 3 y. I, 2 r . on en
trouve dans toute la Sibérie. 37. 1. 7. fables à
cet é^ard. l. 14. & fuiv.
Mangaféa. II. 54. 1. 13. 57. &fuiv.
Manufactures de draps. I. 27. 1. 6 Si 7«
d'uftenfiles de cuivre, 41, 1. 28. II. 6,
\, 24. 238. & fuiv.
Manu/crus trouvés à Ablai-Kit. I. 114. 1.2i,
& fuiv. 1 15. 1. 17.
Af^/ïi//, animal, de quelle efpece. 1.25.1. 22^"
& fuiv. i) 6,\. 25.
Marchandifes apportées à Tomsk, & leur
DES Matières; 51^
prix. I. 167. 1. 1.& fuiv. Chinoifes & RufTes
qui fe vendent à Kioekra. 231. 1. 3c. à
Iakoutks. 2.87. 1. 13. & fuiv. de Chine. II.
8.1. 4.,
Mariage T^iidi^t, I. çtf. 1. ij.Tomskain. iCU
1. 4. & fuiv. Tongoufe. 30p. 1. 6.
Marie , ( féce de Sainte; v. Kafan,
Marmou , v. lévrachka.
Médecine, I. 174. I. 15. fièvre guérie par
rarfenic. 134. l. y. & fuiv. Médecin. x6f^
1. 7. Médecine 2.81. 1. 10. remède contre
le fcorbuc, 569. 1. xi. gaérifon des membres
gelés. 381. 1. 2.0. & fuiv. 174, 1. 10. livre de
Médecine. 179. 1. lO.
Mer glaciale , couvroit autrefois plus de
terres en Sibérie. I. 361. 1. g, fes côtes. Il,
27. i. 4. & fuiv. preuves de fon féjour fur
les terres. 28. 1. 4. & fuiv. quand elle dé-
gelé. 2i?. 1. I. climat de fes côtes, & fon flux
& reflux. 30.
Mécéore. I. 268. 1. 18.
MeuU ( de moulin) qui fervit de barque à S,'
Antoine. I. i. 1. jp. fes vertus. 1. 26. fie
fuiv.
Mica, voyez mines de talc.
Mintts de fer. I. 1^0. 1. 10. 241. I. 22, 292;
). II. 293. 1. 8. 514.1. 14. 5S5- l- i^' 5T4.
1, 28. J9J. 1. 7. il. ^. 1. 5. 14- 1. "^9- ii-
i. II. & 22. 24. 1. fc. 65. 1.4» Si* i II' î'S^'.
1.3.
Mines de cuivre. I. page 1 18. l. 20. & fuiv.
119. 1. 10. 122. l. lo. tenant argent & or.
227. I. II. & fuiv. 271. 1. ïB. 5I4-1- X7«
315;. 1, y. II. 7<f, 1. 16. 80. 1. 7. 82. 1. 12.
50. 1. j. i6o. 1. 10. & fuiv. 21*?. 1. 2i.ai^,
1, ^. 232. 1. 20.249. 1.7.
i^^>2ei d'argeac I. 248. 1, J.
Oij
jîi^ Table
M:Kes d'or. I. 127. 1. 2^
Mines de talc, ou mica. I. 352. 1. 15'. 334;
1. 13. 342. 1. 16-
Mifom, epice de Chine. II. il. 1. 17. &
luivr.
Mûiffbn. I. 538. 1. i^.
Mongaliens y leur religion. 1. 121» 1, S, &
fuiv.
jVf(9/if^^«fj élevées. I. 11 1. 1. 24. 118. 1. i6ù
112. l. 29. & fuiv. 242. 1. 13.332.1.25^.
358. 1. 6, difpofition des monts Goufclnic.
33p. 1. 15. de fel. 342,1. 7. dirpcfition in-
térieure, fingulierc. 412. 1. 30. & fuiv.
JVfo/jr^^f^ en forme de colonnes. I» 3f3.1.2;
& fuiv. II. xj.l. I j.
Montagnes d'Oural, mefurées par le baro-]
«ictre. II. 248. I. 10.
Mores , devoirs que leur rendent les Torir
goufes. îo^. 1. II. & fuiv.
Mouchan , prêtre tchérémiffe. I. 3^, j, 24;
Moutons Kalmoukes. II. 1 1 ^. I. ^,
Mhfique y inftrumcnt de mufique ratare. I,
■30. I. z6. autre inftrument. 58. 1. i^. 5^,
1. 2. chanfons fibéiiennes. II, 105, 1, 23. Sc
fuiv.
Ndin. I. 18 5.1. 21;
IVlirv^/, (cornes de). II. 4T.I. 24. fables à
ce fujet. 41. 1. i.&fuiv.
Naufrage ( du capitaine Béering). II. i^i.
Navigations des Rufles dans la merglaciale.I,
page 358.11. i6^& fuiv. 25??. 1. ^^.
Neige , (nuage de ). I. 8. 1. i. & fuiv.
Neima^ poifTon. ï. 407. l. 13.
"Nertchinsh. I. 243,!. 2 5.
Novgorod , curiofités : tombeau de Saint
Antoine. I. 2. 1. dern. & fuiv, Nijnei-Novs
gorod. 8. & 5>,
m\
DES Matières: 317
î^uages (de neige \ 8. 1. i. & fuiv.
Objet da voyage. I. 1.
Offrandes d^hiul. 3^8. 1. 4. II. 3. 1. 11. &
fuiv.
Oifeaux. I. 218. 1. 15». 141. 1. 1. 405», L
26.11. ço. I. 12. II I.î. II. 20j. 1. 8.
Oin , rivière. I.87. 1. ii.
0:nha , ce que c'eft. I. i lo. I. 1 3 #
OmouU ^ poiiTon. 280. 1. i).
Os d'éléphant , regardés comme des os <ie
géanc. \.6. 1. 25. & fuiv.
Oudinsk. î. 27^. 1. 23.
Oulous j ce que c'eft. T. 196. 1. 4.
Ounzgan , voye^tempêce.
Oiift-KajnenO'Gorsk y fore. I. 11^. I. 7*'
Parafdenes. I. 185. 1. 4. IL 247. 1* i.
Pj/-e//>J-, obrervées en Sibérie. I. i^S.I. 4.
& fuiv. 183. L 3.
Payfans ruiles de Sibérie , leur genre de vie.
I. 249. 1. 17. & fuiv.
P^<:/;e danà les rivières glacées. I. 1^9- 1. 3»
2^9. I. 30. à la fourche. 333. I. i. & fuiv-
au filer. 409. 1. i.
Feïntures, I. 114. 1. 7. ti$. 1. 7. ilî.!. lo,
183. 1. 10. 1^5. 1. 16. II. 2y. 1. 4. Se luiv.
Pc//^, (étoffes de,) fe vendent à Kafan. 1.
27.1.4.
Pecfi (efpece de renard). II. 293. 1. 10;
Pierres précieufes. II. 239. h 7»
Plantes, I. 103. 1. 21, 109. I. II. 15' 11^ I-
^17. & fuiv. 144. note. 178. note i>>7. aoïc,
':X4y. 1. 14. 248. 1. ïo. & Tuiv. 259. 1. 25. 2,.
choux d'Europe en Sibérie. IL 13. 1. 8. 20,
]. II. 55.1. To. 71. 1. 29- &■ Tuiv. 73. L if.
83. 1. 2^. ifo. I. 4. 123, !. 27. 201. 1. II.
ZI6, 1. 24.218,1, 6,
O iij
5i8 T A B I ï
Plâtre, \l. 17.1. 2^.
Poe/es, leurs inconvéniens» I. 3^7.!. 15.&
fuiv. 366.1. 17. & fuiv.
Poijfons.l. 8^.1. 17. B4.L4. & 7.237.1.
13. 24I. 1. 6. 142. 1, 10. 407. 1, ^. & fuiv*
IL 167. 1. 1. 170. 1. 9. 119- 1» ;•
P^{^;î féché. I. 89.1.27.
Ponchy voyez Kafan.
Prêcres , voyez Abis , Dona , lumaflTe 3
Mouchan , lougtouch, Kain , Chamanc ,
Chélune.
Printemps, IL 51. L 28. & fuiv. 5 5. 1. 1. &
fuiv. iio.l. 12.
Prix ( des vivres ). voyft Vivres.
Promichlennikes, L 89. 1. 1^. & fuiv. fechen*
des poilfons & du gibier. 1. 17. & ^o»
3. T.
Punaifes , en Sibérie. L 1 ! . 1. 10.
Kagouc tatare , voyez Bicli barmak.
Religion des Schifmatiques. L 1x5. 1. t^i
âes Tatares Thcléiiiches. 135. 1. 23. & fuiv^
desTatarcsde Krafnoïark. 1^7. 1. i^» <3es
Bratskains. 117.!. 1 3. & fuiv. Mongalienne.
12 1. 1. 8. & fuiv. Tongoufc. 17 j. I. i. &
fuiv. des Bratskains. 1. 16. Tongoufe. 3084
l6.
Remèdes j voy^z Médecine»
Rémès y oifeau II. zo}. 1. 8.
RuiJJeaiix Calés I. 3Ç2. 1. 17.
Ruijfeaux falés.1. 5 3 1. 1. 20. fouterrcins. IL'
IM.l. 13.
«^^'^^t (chèvre fauvage ). L Î03. 1. 27. &
fuiv. ont des vers fous la peau. 104. 1. 6,
SaiJJunka, ce qutct(ïA. ic8.1. 15.
Salines, I. 8.1. 14. 25'0. I. 20. 313. 1, 17.11^
14. 1. 9. II. 25. 1. 20. 122. 1. 23,
Santal, I, 255. 1, 12. & fuiv<
DES Matières^ 315^
Schifmaciques. I, 115.!. x^. & fuiv.
Scorbut. I. } 6i. 1. n . & fuiv. Tes principales
eaufes. 366. 1. 1 5. & fuiv.
Sculptures, I. 153. 1, 50. 1S9, 1. 14. & fuiv<»
ÎL73.I. 1779. ^- 5-^ï- 1- 7. & fuiv.
5"^/ des lacs.I. 87. 1. 17. SfAiiv. tôt, 1. 15-;
& fuiv. fon prix. 1. 1^. des ruiffeaux. 53i«
1. 27.
SélingkinsL I. 23 5". L 7.
Sempalat» 1. 107. 1. i. & fuiv, (fort) de lo^,
1. I.
Sibériens, opinion qu'ils ont delacaufede
la morr. I. 345. 1. i^. & fuiv. pafTent dans
la Daurie. 348. 1. 19»
Sibir, ( ancienne ville de), fa fituation. I^
é^A, 20. & fuiv.
Silandovo, Couvent. I. ip. I. 8. école établie
pour des enfans. Ibid. I. 10. ils font enlevés
à leurs parenj. 1. is.inftruits du Chriftiaaifme*'
I.ir.
Simoyiey ce «]uc c'eft. L 171. 1. J. 312-ÎÎ
1.4.
Slobode , ce que c'efl:. I. ^ • 1» ^'
Slouchivies, I. 8î.l. ti.
Soleil^ cefle deparoîcrefurrhorifon.L 3^2^
I. 14. eontinuellement au-defîvis de l'horifon^
II. 5T. 1.17.
Sorciers, voyez Prêtres.
Souterreins ^ voyez cavernes,
Speclacles, I. 44. 1. 1 5. 1. 27. & fuîv;
Statues A, 1 14. 1. 4»
Superjiitions des Schifmatiques. I. ix^.l. T î>
des Tatares. 142. 1. 6, & fuiv. 158. 1. 4. &
fuiv. i<^^. 1. 12. 17p. 1.3. &fuiv. 2ZI.I. ip*
êc luiv. 263. 1. 3. des Tongoufes. v. Religion
des Bratskains. 277. 1. 6, & fuiv. 278. 1. 12.
& fuiv, des Bourctes, 28^. 1. 1 1 des Bratskains.
Oiv
E.
^2Ô Table
2^5. 1. 4. & fuiv. des chaffeurs de zibeline?;
313. 1. 1 3. & fuiv. des Rufles. 31^. 1. zi. des
Iakourcs. 321. 1. 3c. ^^i. I. 17. 398. 1. 4.
40^. 1. 8. & fuiv. 4ii;. 1. II. II. m. 1. i. 113.
1. 5y. 118. 1. 15. & fuiv. i<^3. U II. 181. 1. 8.
,183.1.8.
Supplice. II. 101. 1. 4. & faiv.
T.22c/^u , Piince de la Rel^ion mongaliennc.
J. Il s. 1. 10. 119. 1. 4.
Tuilgd^Qc que c'eft. I. 134. I. i- & ^uiv.
Tj/c , voyez Mines. Le plus eftimé. I. ; ?^.
). io. :Ta dcur des feuilles ir/t/. fon prix, ibid,
ufaee qu'on en fait. 337. J.^. & fuiv.
Tambour magique. I. 141» 1. 4. voyez Kam.
Chamane. 145. l. 18.
' Tara.l. 84. 1. 8. & fuiv. II. 185. & fuiv.
Tarakanes, infcde. I. 1 1. 1. ^o, où l'on ceiTe
d'en trouver. 85. l. 6.
Tarajjlm^ lio^ueur cKinoife. II. 5. 1. 10. &
fuiv.
TaeareSyXzMz mofquéc. I. 19. 1. 15 & fuiv. leur
"office & leur prières. 1. 14 & fuiv. 1. 9. leui fer-
ment miliLaire. 25. combien de fois ils y vont
chaque jour. 14. 1. 19. combien ils peuvent
iavoirdeFemmes.13.1.7 êc fuiv. femmes tatares,
leur habillement! 8. l.ir & fuiv.préfensquils
^ont pour époufer une femme. 19. 1. 15. leur
civilité. 1. 25 & fuiv. hommes tatares, leur ha-
bille nent. ly. 1. 19. leurs maifons. 30. 1. 5. ce
qui leur tient lieu de vitres. 1. ii. leurs qua-
lités. 1. 15 & fuiv. inftrument de mufique.
1. ^6. Tatares tobolskains, leur manière de
Vivre, ç 5. 1. 4. & fuiv. leurs mariages. 56. 1.
21. d'où defcendent. -76. 1. 16. & fuiv. leurs
mœurs. 1. 1 1. & fuiv. leur religion. 1. z8. leur
circoncifîon. 77. & fuiv. boiflon qu'ils préfè-
rent. 80, 1, i^, quand prient Dieu, 1. 30» bapti-
DES M A T I E H E s; 5 1 1
fcs en horreur aux autres. 81. 1. 8. fe font
chrétiens par intérêt. 1. 12. & fuiv. leurs fé-
pulchres. 82. 1. 2. & fuiv. leurs habitations
d'hyver & d'été. 8?. 1. i^. leurs qualités. i?i.
1. 6. & fuiv. leur figure. 92. h 2.4- leur nourri-
ture. 92.1. zy.Théîéitiches. iz^J. S.baptifés.
1. 22. femme ihéléitiche. 130. J. 13. fon ha-
billement. 1. 27. & fuiv. leurs cabanes. 132.
]. \6. leur diftillation d'eau-de-vie. 133. 1. 5.
&fuiv. leur religion. 133. 1. 23. & fiîiv. leurs
prêtres ou forciers. 1 3 5. 1. 12. leurs mœurs &
ufages. 13^.1. 15. Tatares abintfiens. 137.!-
28. Tatares de Kondoma co-n nent fondent le
fer. 13p. I. 12. leur Kam. 14:. 1. 3. leurs fu-
perftitions. 143. 1. 3. & fuiv. comment leur
bled fe moud. 14;. 1. 18. leurs ufages. T44. 1.
10. & fuiv. fanduaiïe des Tatares touliber-
tiens. 149. 1. 22. leur opinion fur Dieu & le
diable. 150. I. 18. ^6^, 1. 7. & fuiv. Tatares
Soïetes. 1S5. 1.4. figure des Tatares. II. ^7.
J. 10. leur carnclere, religion, idem. & fuiv.
leurs fêtes. 1 25. ^ fuiv. Tataces BarabinSa
171.1. 18,
Tchaldar^ voyez Tchandar.
Tchandar, efpece de drap. I. 17. 1. lo. 58,
TchèrémiJJes , leur habillement. I. 3 5. 1. 10.
quelles langues ils par'enr. 58. 1. 2c.
Tchouk[chis,iç>tu^\t de la Sibérie Orientale*
J. 426^. 1. 2. II. 44. 1. 16. 26;, 1. II, 270. 1. I ac
Tuiv. 300. 1. 30 & fuiv.
TchuuvacheSj peuple de Sibérie, I. 9, leur
facrifîce & offrandes. le. 1. 8 & fuiv. leurs
Prêtres & PrétrcfTes. 1. 17. leur autorité, 1. 13.
fuperftition des Tchouvaches, 1. 2 y & fuiv.
Tronc où ils mettent de l'argent. 1 1. 1. 5. leur
croyance, 1. 14. leurs idoksi I. zo^kuis quali-
^li Table
tés. 1. 19. peuple fort nombreux, 13. 1. i 6t
fuiv. inftruits du Chriftianifme avec peu de
fucccs. 1 18 & Cuiv. s'abftiennent de travail le
vendredi. 14 1. ii. ont une fête dans l'année ,
Tempùe, 1.3^7- !• 9* II. 110. 1. 3 & fuiv«
ipo. 1. 14.
TA/cuit à la tatare 1. 80.L if-
Tioumenne. II. 1<J4. l. 7,
Tobolsky mœurs de Tes habitans. T. ^7. Î.13.
73.1, 17 & fuiv fa fituation. 70. 1. i& fuiv.
par qui di habitée. 75.1. lo. vivres peu chers.
J. :3.parefre des »»abitans. 1. 16. fon gouvcr-
rement. 74. ). 11 & fuiv.
Tombeaux. I 1 11. 1. xç. m. 1. 28. 117. L
j6. 141. 1. 1^. 177. 1. 18.11, 72, 1. 18.78. 1. 30
& fuiv. 84.1. 6.
Tomsk^ Ville I.içy.l, i & fuiv. Marchan-
di(e qu'on y apporte , & leur prix, 167. 1. i ôc
fuiv.
Tongoufes,^ fe tracent fur le vifigc des /Igu-
TCS déliées, de couleur bleue. I. iç. 1. 7 &
fuiv. coufuesavecdu fil. I.19 & lo. leurs coutu-
mes.171. 1.^9 & fuiv. 304.1. 5 & fuiv. mœurs de
ceux de la Tongouska } 30. 1. 1 & fuiv. leur ca-
raâere 414. I. 7 comment tracent les figures
bleues fur le vifage. 42-8. 1. 10 & fuiv. accufés
de fédition,II. 18.I.1 & fuiv-deTOna^quelles
langues ils parlent. 114. 1. 6.
Tonnene, (effets fmguliers du) , II. 114;
I. is. ' 17. 1. 17 & fuiv. (uperftition à cet égard»
118. 1. ly.
Topajes , voyez pierres précicufes.
Torjok , 1.4. 1. 17.
Toufinsky II. 143. 1. 10.
Tournans des rivières , II. éi.I. 23 i
Tourouhj,nsk^ voyez Mangafea.
DES Matières. 523
Tourpan^ I. 118. 1. 19,
Tremblement de cerre , périodiqae, I. 25P«
). 5 & fuiv. 11. 155. 1. 5 & fuiv.
Tyer, ville , ^. 1. 8.
Tverfa , rivière , fa communication & na^.
vigation , 1. 4. 1. 2c, peu poiflbnneufes , idem»
Vache marine y 11. 17. 1. ij. 44, I. 8. ufages
que les Tchouktchis font des dencs de cet
animal. 44.1. 16 àc fuiv. comment fe vendeau
4y. l. 4 & fuiv.
Verkocourie , II. 144. 1. 21 & fuiv.
Verfie i fa valeur , I. 2. 1. 11.
Vel: Ai Novgorod, voyez Novgorod.
Vibom , ce que c'eil ,1.4 L i.
Viande féch^ , I. ^o. 1. i.
Vierges^ voyez Abalak , Vierge de BogO*
rodskoie. 158. 1. 7.
VicresjCt qui en tient lieu aux Tatares, 1. 3 Ot
]. II. inconnues ï Sempalar. no. 1. 1.
Vivres ( à bas prix ) , voyez Vychnei volot-
chok , Torjok, Tver, Tobolsk , Aïou, fort
de Sem.palat ^ Tonssk.
Voivûdes , leurs concufGons , I. f o- K 4 195^
1, i^ & fuiv. intérefl'és. 144. K 15 & fuiv.
Volcan pré Cendu ,1. 157. 1. 10, 412. 1. 1^»
Vologda, II. 159- 1. io.
Voloffe , maladie , I. i^6. 1 7,
Voùakes^ leur ferment militaire, I. 2fi
1.30.
Vociaques , comment ont les cheveux , Il
51. 1. li^.leur habillement, ibid, fonc prefquc
fans religion. 31. 1. i?. leurs Prêtres 1. 31.
charlarannerie des Prêtres. 3 < 1. 5 & fuiv*
jours qu'ils regardent comme fêtes, l. 3 1 &
fuiv. leur caradcre 54. 1. 19. leur état. 1. 24,
leurs occupations. 1. 2j & fuiv. leurs armes»
L 3 1 . grofllers dans certains cantons, 3 8, 1. 12,
5 24 Table des Matières;
it, fuiv. quelles langues ils parlent. 1. i 8 & lo.
comment s'éclairent. I. 19» leur nourriture
J. 5'-
Volkhov^ rivière, I. i.l. 9.4. 1. 2 y.
Voyage , Ton objet, I i. de S. Antoine fur
une meule de moulin. 2. 1. 19 & Tuiv.
Vyckniii VoloLchok , I. 4. 1. \6,
Zibelines^ I, 123. 1. 7, voyez chafle, 107*
1' 7.
Ifm de la TuhU des Madères^
APPROBATION.
J'Ai lu par ordre de Monfeigneur
le Vice-Chancellier un Manuf-
critjquia pour titre: Voyage en Si-
bérie^ &c. Je crois que Pimpreflion
n'en peut être que très-utile. A Pa^
ris, ce 26 Mars 17^7.
DEGUIGNES.
PRIVILÈGE DU ROL
LOUIS, par la Grâce de Dieu, Roi Je
France & de Navarre , à nos amés & féaux
Confeillers , les Gens tenans nos Cours de
Parlemens , Maîtres des Requêtes ordinaires
de notre Hôtel , Grand Conleil , Prévôt de Pa-
ris, Baillifs , Sénéchaux, leurs Lieucenans Ci-»
vils & autres nos Jufticiers qu'il appartiendra.
Salut : Notre amé Nicolas Desaint , Li-
braire , Nous a fait expofer qu'il défireroit faire
imprimer 5: donner au Public, un Voyage en Si-
hérie de M. Bééring , traduicp^r M, de Keralio.
S'il Nous plaifoit lui accorder nos Lettres de
Permiflîon pour ce néceiraires. A ces causes ,
vouiaut favorablement traitetl'Expofant, Nous
lui avons permis & permettons par ces préfen-
tes , de faire imprimer ledit Ouvrage autant de
fois que bon lui femblera , & de le faire vendre
& débiter par tout notre Royaume pendant le
tems de trois années confécutives, à compter
du jour de la date des Préfentes, f aifoûs défea;*
fcs à tous împtîmeursj Libraîrcs & autres pcf-
fonnesde quelque qualité & condition qu'elles
foienc, d'en intoduire d'irapreHion étrangère
dans aucun lieu de notre obéillancc. A la charge
que ces Préfentes feront enrégiftrées tout aa
long fur le rcgiftre de la Communauté des Im-
primeurs & Libraires de Paris, dans troi? mois
de la date d'icelles, que l'impreflion dudit Ou-
vrage fera faite dans notre Royaume & non ail-
leurs , en bon papier & beaux caractères ; que
l'Impétrant fe conformera en tout aux Régler
mens de la Librairie j & notamment à celui; du
lo Avril 1715 , à peine de déchéance de la
préfente Permifîion j qu'avant de l'expofer en
vente, le Maniifcrit qui aura fervi de copie à
l'impreflion dudit Ouvrage , fera remis dans le
même état où TApprohation y aura été donnée,
es mains de notre très-cher 5c féal Chevalier ,
Chancelier de France , le Sieur de LAmoignon,
& qu'il en fera enfuite remis deux exemplaires
dans no:re Bibliothèque publique, un dans celle
de notre Château du Louvre, un dans celle
dudit Sieur DE Lamoignon, & un dans celle
de notre très cher & féal Chevalier , Vice-Chan-
celier , & Garde des Sceaux de France , le Sieur
DE Mal'Peou : le tout à peine de nullité des
Préfentes. Du contenu Jefquelles vous mandons
& enjoignons , de faire jouir ledit Expofant 6c
fes ayans caufcs , pleinement & paifiblement,
£àns foufFrir qu'il leur foit fait aucun trouble ou
empêchement. Voulons qu'à la Copie des Pré-
fentes qui fera imprimée tout au long au com-
mencement ou à la fin dudit Ouvrage , foi foit
ajoutée comme à l'original. Commandons au
premier notre Huifïier ou Sergent fur ce requis
de faire pour l'exécution d'icelles, tous ades
requis & néceiTaires , fans demander aurre per-
milTion , & nonobftant Clameur de Haro ,
Cbarce Normsnde ^ £c Lettres à ce contraires ;
Car tel eft notre plaifir. Donné à Paris le vingt*
oeuviéme jour du mois d'Avril , l'an mil (ept
cent foixante-repc j 6c de notre règne le cin-
quante-deuxième. Par le Roi en fon Confeil.
LE BEQUE.
RegiftréfurieKeglftre XVII de la Chambre
R.oy aU & Syndicale des Libraires &■ Imprimeurs
de Pans, /z°. 887 , fol 20 o. conformé me ne au
Réglemenc de lyii» A Pans ce z hlay 1767,
Signe , G A N E A u , Syndict
ERRATA.
PREMIER VOLUME.
Pdge I . ligne i, Voalant faire , l'ifii voulant
faire faire. .
4. y. Kouchaukina , /z/?{ Kouclîankina-
€^ 14. Trois quarts de copekc , ou un
fol quatre deniers de Prance , lifi%
ou un fol de Franee.
69i 10. Il eft, lifei elle eft.
1^8, Z, d'Odéirria , /{/è{; Odéitria.
II. Abalafj ///f^; Abalak.
16. Idem.
loy. 16. Borete, /i/^{; Bourete*
238. 10 & 14, Taïïcha^iJ^^Taïcha.
240, 3, Idem.
z6 6$ 9' Tongouces, /i/t-^ Tangoates*
SECOND VOLUME.
31. Chapitre LVIII, l^fe^ Chapitre
LX.
'44* ï^. Choutchi , llfei Tchouktchiî»
y 6. 16. Mina, Hfe^ Mine.
Id. 1^. Couvert, /{/é'^ ouvert,
84» Chapitre LXI , lifei Chapitre
LXIV,
$7t Chapitre LXIII , Hfei Chapi-
tre LXV.
Nota. Il y a même erreur dans les chiffres
de tous les Chapitres fuivans, c'cit-à-dirç deujç
«nitcsdc moins,
- !ti— >.X|^.|tt<3i4^^^ en -'-^ l'n
11
:.:W7/^'
U Bibliothèque
Université d'Ottawa
Ediéanoe
Celui qui rapporte un volume après la
dernière date timbrée ci-dessous devra
payer une amende de cinq sous, plus un
sou pour chaque jour de retard.
Tke Librarjf
University of Ottawa
Date due
For failure to retnrn a book on
fore the last date stamped below
will be a fine of five cents, and an
charge of one cent for each addition;
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